Jeudi 31 octobre 2013

La masse bruissante d’une langue inconnue  constitue une protection délicieuse, enveloppe l’étranger (pour peu que le pays ne lui soit pas hostile) d’une pellicule sonore qui arrête à ses oreilles toutes les aliénations de la langue maternelle : l’origine, régionale et sociale, de qui la parle, son degré de culture, d’intelligence, de goût, l’image à travers laquelle il se constitue comme personne et qu’il vous demande de reconnaître. Aussi, à l’étranger, quel repos ! J’y suis protégé contre la bêtise, la vulgarité, la vanité, la mondanité, la nationalité, la normalité. La langue inconnue, dont je saisis pourtant la respiration, l’aération émotive, en un mot la pure signifiance, forme autour de moi, au fur et à mesure que je me déplace, un léger vertige, m’entraîne dans son vide artificiel, qui ne s’accomplit que pour moi : je vis dans l’interstice, débarrassé de tout sens plein.

Roland Barthes. L’Empire des signes.

Mais au retour ce sont des chansons légères.

Mercredi 30 octobre 2013

J’aurais aimé que le travelling arrière s’arrêtât avant. J’aurais aimé rester sur cette image qui dévoile juste un détail du dispositif du film : ce robot qu’on retrouve dans la salle d’à côté. Mais en écrivant, plusieurs jours plus tard, ces quelques mots sur ce journal, c’est tout de même la beauté de ce Marylin qui reste : la voix, les descriptions (que je n’ai pas toutes comprises, fuck l’absence du moindre sous-titre), les répétitions, l’écriture, les superpositions, l’obsession.

(C’était l’expo Parreno, mais j’aurais pu à la place vous parler de mes photos, de mes nouvelles chaussures ou du dîner avec JF&N)

Mardi 29 octobre 2013

L’homme rit. Pas moi. Il m’ennuie. Pire : il m’agace. On part ?

(C’était Histoire de ma mort, d’Albert Serra, devant lequel il aurait sûrement fallu rester. Ou pas.)

Lundi 28 octobre 2013

« Savez-vous pourquoi rien n’avance ? » te demande l’étudiante. Elle ne boit rien, pourtant c’est un bar ; j’ai chuchoté au serveur un nom à bulles. Au Champo on file ensuite : Chris Marker est à l’affiche pour « Lettre de Sibérie« , soixante-deux minutes d’un documentaire qui – évidemment – n’en est pas tout à fait un.

Vendredi 25 octobre

Les petites, rieuses, sont sur le canapé ; je ne les y attendais pas. Arrivent ensuite une autre génération, qui ne reconnait pas tout, qui ne voit pas tout, mais qui, soudain, reprend en main le cours des choses. Les voici toutes trois devant la webcam, gardant un souvenir de ce canapé peut-être pas assez éclairé.

Jeudi 24 octobre

Opium, film bancal dont presque indispensable, dans lequel on se rappellera le tordu, l’onirique, l’opiacé. Et la FIAC, c’était comment ?

Mercredi 23 octobre

Il fait (encore) (presque) nuit quand je pars (travailler), (vague) impression d’une nuit inachevée. J’entame un (petit) carnet (gris), pourtant ce n’est pas le début d’un mois, d’un an, d’une période, ce n’est qu’un retour après une parenthèse de quinze jours. Mais la parenthèse va rester entrouverte.

Lundi 21, mardi 22 octobre

Me voici durant deux jours, à l’EHESS, au séminaire organisé par Le Bal : « La persistance des images« . Deux jours merveilleux, entre le sentiment de continuer la route entamée au printemps, après ce virage dont je disais en juillet que c’était le début de quelque chose. Le quelque chose continue de se dessiner, et les références citées durant deux jours (Barthes, Mauss, Foucault…) rejoignent les noms que l’on partage parfois toi et moi (Henrot, Des Pallières, Judd…).

Le thème s’avère être beaucoup plus vaste que ce que j’imaginais, et voici que Tanguy Viel croise un psychanalyste, qu’un critique d’art se met à philosopher, que les images en mouvement de l’Amérique d’hier se confrontent aux photographies enfouies du Sahara occidental. Douze interventions, autant de sujets dans le sujet et des dizaines de pages noircies en espérant ne rien oublier et en supposant pouvoir, ensuite, relire et retenir. Comprendre aussi, peut-être. Ces persistances des images ont une autre particularité, celle de m’ouvrir les yeux et l’esprit sur mes deux projets en cours, cette exposition qui viendra en janvier et ce livre qui peut-être, un jour, aboutira. Ces deux objets offrent aux mots et aux images la possibilité de se croiser et de persister, ils interrogent les souvenirs, le souhait de ne pas (trop) oublier, les visages enfouis, que sais-je encore… Bref. En relisant mes notes j’ai comme une envie de retranscrire ici, dans ce journal qui offre aux images un peu de persistance, quelques phrases, tronquées, incomplètes, mal notées, décontextualisées, comme celle-ci, prononcée au tout début des deux jours : « Ce que nous réclamons de l’art, c’est de fixer ce qui est flottant. » Mais voici que j’abandonne l’idée et qu’il m’en vient une autre, rédiger un long et précis compte-rendu, faire partager ces heures. Mais le temps file, saurez-vous patienter ?

Et le mardi, c’est charcuterie !

Du 10 au 20 octobre : Japon

Il n’y a pas de journal, il n’y a qu’une évocation, des noms, des lieux (Kyoto, Onomitchi, Naoshima, Teshima, Tokyo), des nuages, des îles, des centaines de kilomètres de route, de train, de bateau, le ravissement de la mer, l’effervescence de la capitale, du bonheur.

Mercredi 9 octobre

Tu regardes l’avion comme les enfants regardent au loin les bateaux qu’ils rêvent de prendre pour traverser la mer, mais nous ce n’est pas un rêve. Et ce n’est pas la mer.

Mardi 8 octobre

J’ai hâte et en même temps je n’y crois presque pas… Japon, nous revoilà !

Lundi 7 octobre

Et puis rentrer tard. De toute façon tu ne m’attends pas, tu es ailleurs. Mais pas autant que dans votre film.

Dimanche 6 octobre

C’est la sortie de la messe, la petite fille a les souliers vernis dans la fromagerie. Je chantonne encore Till there was you ; je me demande si ce n’était pas ma chanson préférée des Beatles quand j’avais 18 ans, je pense que non, qu’importe. Et puis on croise S et sa petite fille recroquevillée dans son sommeil, on a encore en bouche, non pas un air, mais le goût fin du comté 24 mois ; la petite n’en a que 2.

Samedi 5 octobre

Tes mots et ceux de M. Scènes, actions, sens, impression, passion, dépassion, dépassement. J’aime ce que je lis, ce que j’imagine, ce qu’on pourra entendre, voir. Mais je ne dois pas me laisser emporter, je dois rester concentré, guetter les fautes, les anicroches et autres coquilles circonflexes. Puis, d’une galerie à une autre, de la boutique de Nicolas qu’on ne verra plus (la boutique) au bar au bout du Perche, on Nuit blanchit à peine, juste pour un peu de poésie sans rime.

Jeudi 3 octobre

Certaines œuvres de Leopoldo Novoa sont sous verre. On tend la main pour pouvoir les toucher, savoir si c’est du papier, du béton, quoi… Mais on ne touche pas non plus les autres, celles accrochées sans protection, sans crainte. C’est un peu frustrant, l’art, non ?

Mercredi 2 octobre

Ça a 17 ans et c’est hilare dans le métro clairsemé — il faut dire qu’à cette heure… Suis resté tard, puisque tu n’es pas là. Mais quelques tâches m’attendent, une affiche pour la Septième de Beethoven par exemple. D’autres s’imposent, l’écriture d’un billet et les premières bases d’un article sur le Lincrusta. Le Lincruquoi ?

Il est donc tard, comme dopé par quelques médications faites pour contrer, lorsqu’à haute voix — une voix haute mais prise, voilée, presque dramatique dirais-je avec un sourire —,  j’entreprends la lecture de quelques pages : un passage splendide, cet amour pour Gilberte, cet amour qui n’ose pas se dire, pas dire son nom et celui, différent, plus fort peut-être, amour admiration, amour fascination, pour le père.

Mardi 1er octobre 2013

12h22 : nous sommes légèrement en retard, parce M lui-même l’a été, et l’on ne voulait pas partir comme ça, trop vite fait. À la MaBA, Giulia nous parle du travail de l’artiste, mais finalement on pourrait transposer les mots à beaucoup d’autres œuvres, d’autres artistes : la place du spectateur, le travail du spectateur même (qui me rappelle la question du travail du consommateur abordée par M.A. Dujarier et d’autres, mais bref…), le spectateur qui, face à la pièce, au tableau, à l’installation, doit questionner, se questionner soi-même, trouver un sens, un lien, une appropriation. Dans la dernière salle, le cintre est devenu oiseau, décolleté, symbole d’un ordre machiste : la sémiologie aussi est un sport de combat.

Ce n’est peut-être pas anodin que mon rhume (appelons ça un rhume) m’ait poussé en fin de journée à la maison plutôt qu’à la projection du film sur Ralf König. Peut-être que mon corps refuse de garder contact avec cette ancienne vie. Mais sûrement que c’est un tort, parce que le travail du dessinateur a toujours été politique, parce qu’on m’a demandé d’écrire sur lui, parce que justement je n’ai pas encore décidé clairement de  fermer le site qu’autrefois j’animais.