Mardi 30 septembre 2014

Chercher une photo de bougie en forme de chaton. Abandonner. Et regretter de ne pas lui souhaiter autrement un bel anniversaire, autrement que par des prolongements de voyelles, ailleurs que sur cette plateforme bleue où tout s’entasse.

Lundi 29 septembre 2014

Le quartier où nous vivons, résidentiel – maisons ou petits immeubles -, ponctué de champs ou de serres, n’est pas celui des cartes postales. Pour les images de cartes postales il faut s’éloigner un peu, à peine, vers ce temple plus au nord, où au sud, Imamiya pourquoi pas, Daitokuji évidemment. Le quartier où nous vivons, j’aime y faire des détours, parfois minimes, quelques minutes, un peu, à peine, lorsque je vais simplement faire quelques courses, errant à vélo à travers les petites rues, passant et repassant devant les jardins d’enfants en y cherchant une autre manière de les voir. Et parfois, au hasard d’une rue inconnue, apparait la tristesse d’un toboggan presque oublié, le silence d’une cours d’immeuble, et la surprise horticole de glands couverts d’épines.

Samedi 27 septembre 2014

Ce n’est qu’une fête d’anniversaire comme on en aurait à Paris, les unes et les uns déguisés en l’autre. Mais soudain, ici, on interroge les signes corporels qui font sexe ou genre, la frontière masculin/féminin, la discrétion tendancielle des poils et des poitrines. Chez elles, la moustache devient signe digne distinctif, et la masculinité se fait machiste, brune, âpre, brutale, troublant le calme habituel du lieu et l’image délicate et rieuse de K.

Vendredi 26 septembre 2104

Il y a dans ce que je suis, comme elle, Calcutta, des palais à l’abandon. C’est le début, il n’y en a pas d’autre. Quelque chose s’est résumé dans cette phrase. Je ne l’ai pas inventée. C’était ds semaines après Calcutta. J’écoutais des violons et des violoncelles travailler un concerto de Haydn, j’ai sorti le carnet de mon sac et je l’ai notée.

Dominique Sigaud ; Partir, Calcutta

Cette douce promenade entre Imamya et Daitokuji sous le soleil avec M&C arrivés la veille et repartis le soir ; cette visite de cette artiste danoise, rayonnante sous sa chevelure presque argent ; ce passage au bureau de l’immigration pour en savoir plus ; ce café chaud avec B dans ce café chaleureux ; cette merveilleuse petite librairie dans Shijo et ses trésors inabordables ; cette bière dans ce bar aux teintes de vieille bonbonnière pour faire passer le goût de cette pâte de riz recouverte de miso ; ce ciel ; ce dîner où la mousse au chocolat a encore fait des ravages.

Mercredi 24 septembre 2014

Femme au foyer, agricultrice, oncle, mercredi. Ce sont des mots qu’il ne dira probablement pas mais qu’il me demande de lire pour comprendre la prononciation de cette langue, la mienne. Il répète après moi, hésite, se heurte aux difficultés : ces successions de consonnes, ce e muet à la fin… Il part à Paris vendredi après une autre compagnie que celle prévue, et je m’improvise professeur de français dans ce café au départ un peu trop bruyant pour comprendre, moi, ce mot japonais qu’il répète à ma demande.

Mardi 23 septembre 2014

Herbe verte, ciel bleu, je les ai rejoints, ambiance amicale. Et puis l’homme s’approche, nous tend ce petit bout de plastique après avoir soufflé dessus, petit moulin malin dont on cherche à reproduire le mouvement. Le voici qui passe à autre chose, un petit tour de magie sans prétention. Wakatta ? Oui oui, on a cru comprendre, mais lorsque Asumi reproduit le tour sans difficulté, les rires explosent, tout comme plus tard, en regardant les images de leurs visages hilares ; tout comme avant, page 65 de cette Théorie de la carte postale (qui devrait m’inspirer pour en écrire une ou deux).

Lundi 22 septembre 2014

5h39, le soleil pointe son nez. Tu viens de partir vers la gare. Les rues sont vides ; manière de dire qu’il n’y a quasiment personne, sauf moi, déjà là, à chercher ce vide et sa représentation photographique, sauf eux, troisième ou quatrième âge, vivant semble-t-il au rythme du soleil, et quelques taxis, et petit à petit la ville s’anime, il livre, ils vont travailler, elle attend le bus, et petit à petit la lumière est plus belle, cette lumière d’automne dont je pourrais parler chaque jour.
Deux heures plus tard, après avoir principalement erré sur Senbon dori, me voici au bord de la rivière. Il fait déjà grand jour, il est encore si tôt, et les activités sont plus matinales, plus méditatives, plus lentes qu’en pleine journée ; nul joueur de pétanque ou de golf. Seuls les promeneurs de chien ont ce même rythme, petit sac en plastique à la main.

Samedi 20 septembre 2014

La curiosité nous entraîne vers un village étonnamment triste au milieu des montagnes, par loin, là, juste derrière ; sur les hauteurs les garçons jouent au base-ball et les filles au football. Mais c’est finalement la ville qui nous fait aimer ce samedi, qui le rend joli, à supposer qu’un samedi ne puisse pas être aimable, à supposer que la surprise de ce village ne soit pas aimable. A la galerie où tu as donné rendez-vous à Ph, de passage, c’est finalement ce popup book store qui retient mon attention : le « New Perspectives in Photography », logotypé Ph – hasard capital – y est tellement soldé que je ne peux pas résister et que j’emporte avec moi l’objet lourd que je ne feuilletterai que le soir venu. Puis on s’amuse des « salons de thé » flottants, posés ici ou là le long de la rivière et l’on s’étonne des nuages dans le ciel, coups de pinceaux rosés disparus bien vite et je m’arrête sur une photo d’Anna Gaskell et sur cette phrase de HP Lovecraft reprise dans le texte d’accompagnement, là, à gauche de ces sols enneigés : « The oldest and strongest emotion of mankind is fear, and the oldest and strongest kind of fear is fear of the unknown ». Et je m’amuse de la jeunesse de J, de sa présence, de son blouson trop grand qu’il porte ravi, ravi parce que vintage, blouson qui m’évoque la mienne, de jeunesse, blouson trop grand, grand comme sa soif de découvrir, loin de la moindre « fear of the unknown ».


Vendredi 19 septembre 2014

Je n’ai pas saisi tout de suite la signification de l’absence de réponse à mes questions. J’ai compris plus tard que, comme le dit Roland Barthes dans son discours sur le neutre : « La question est terroriste. La question est une forme de violence. » Il faut du temps, pour un Occidental de passage au Japon, pour accepter que la réponse « décalée » de l’interlocuteur nippon soit une réponse à la question malgré ce que, armé de notre propre bagage culturel, nous pouvons en penser.

Alexandre Dimos, in Back Cover 6

Mercredi 17 septembre 2014

Rangé ici ou là dans l’espoir de quelques minutes de couture, il attendait depuis quelques années une renaissance. Ce nouveau rythme de vie lui a offert du fil blanc, une reprise ici, une consolidation là et un rafistolage approximatif qu’il faudra revoir.

Un fois la nuit tombée, je pars une nouvelle fois à la recherche d’une idée, de quelque chose, de la représentation de cet éloge de l’ombre, du sombre, de l’absence d’éclairage, posant sous le réverbère d’un parc ou attendant sur Senbon que la circulation cesse.

Lundi 15 septembre 2014

Il est 18h. Chez elle 23h, c’est encore dimanche et avec ces 19 heures de décalage horaire je me demande soudain comment la terre tourne. Elle me parle de cet état américain à moitié japonais, des pluies tombant d’on ne sait où, des vagues pas si pacifiques, de cette langue qu’elle est venue apprendre, si loin. Je lui parle du champ d’en face, de la rivière qu’elle connait tant, de mes activités qui alors l’intéressent, de cette langue que j’apprends à mon rythme, ainsi. Je ne lui parle pas de cette idée que les enfants ici ont des souvenirs pastels.

Dimanche 14 septembre 2014

Me voici seul. Je pars un peu « comme ça », sans but, comme parfois, laissant le vélo glisser par les grandes avenues ou les ruelles. Un aller-retour approximatif le long de Senbon jusqu’à Nijo, et un détour par le Parc Impérial, avec un arrêt sur un banc, grignotant des sablés sous emballage individuel : un peu comme moi, individuel et emballé (par la lumière magnifique de septembre).

Samedi 13 septembre 2014

Sous-sol du grand magasin. Le lieu n’est ni attachant, ni lumineux, ni agréable, mais dans la vitrine les pizzas en résine m’ont attiré. Tu m’as déposé pour aller à un déjeuner sans pizza ni  sous-sol ; sur le scooter comme à chaque fois on ne se lassait pas de regarder la nature (shizen) mais ici les fleurs sont fausses. Peut-être comme la poitrine exubérante de cette jeune femme venue acheter un petit quelque chose au stand d’en face, poitrine fixée par le vendeur aussi longtemps qu’il a fallu, à elle, pour choisir, regardant la vitrine à travers d’immenses lunettes de soleil, la main gauche caressant sa longue chevelure faux blond vénitien. Mais voici qu’elle s’en va, il peut alors détailler la seule chose à n’être ni immense ni longue : la robe aux motifs de papillons, robe courte, courte comme ce moment fugace, les papillons déjà envolés vers la sortie. Le voici alors qui s’ennuie à nouveau, soupire parfois discrètement, mâchouille quelque chose (un chewing-gum ou sa langue ?) pour passer le temps tandis qu’en fond sonore je subis une espèce de sous-Beatles nasillard coin-coin. Mais voici une autre cliente qui caresse sa longue chevelure, brune cette fois, hésitant puis repartant dans ses habits trop sages sans avoir rien acheté ni avoir offert le moindre moment de rêverie érotique à ce pauvre garçon qui s’ennuie donc à nouveau mais puisque un sexagénaire gourmand arrive (en même temps que ma pizza) finalement le travail reprend.

Vendredi 12 septembre 2014

Train pour Nara, surtout ne pas se tacher. Sur nos genoux, un appétissant bento choisi parmi les rayons multicolores de Iseitan ; de quoi nous réconcilier avec ces encas bien pratiques mais toujours un peu similaires. Lorsque le train démarre, la boîte est vide, les pantalons impeccables, la cravate remise à sa place et les soubresauts ne nous dérangent pas pour goûter cette pâtisserie de saison : quelques amandes dans la pâte de riz.

De la suite on retiendra (ou pas) la longue marche qu’on n’imaginait pas si longue, le tapis rouge au milieu du vert, le garçon aux cheveux bicolores, le petit carton rouge, le ticket jaune moutarde, le montage éclair de l’estrade de l’autre côté de la vitre, le chapeau en forme d’abat-jour, le défilé de mascottes (daim, poussin écrasé, avion, etc.) donnant des airs d’Intervilles à cette ouverture de festival, le Powerpoint, le discours du président du jury, la difficulté de monter sur une estrade quand on porte une kimono, la première partie du film et ses quelques très beaux témoignages, le plaisir de comprendre les phrases prononcées lentement, les petites lumières dans le parc, l’idée toujours agréable d’un moment à part, les corps musclés des joueurs de tambours (« Tu vois ils n’ont pas besoin d’aller à la salle de sport« ), le plaisir fugace de dire à N.K. qu’it is really beautiful, la liberté pas trop frustrante d’être venu sans appareil photo.

Jeudi 11 septembre 2014

Se réveiller, ne pas comprendre l’allusion quand tu me dis « Tiens, hier, j’ai appris comment on demandait poliment l’âge de quelqu’un » et dix minutes plus tard, réagir. Et célébrer, comme il se doit, la date, avec quelque chose de pétillant et curieusement sucré, quelques petites choses douces et joliment présentées…

Mardi 9 septembre

« Qu’un gogo parle, que la bêtise fuse, que le mensonge infuse et immédiatement, il se mettait en colère, alors qu’il eût été plus simple, beaucoup plus simple, pour avancer dans le monde et la vie, de ne jamais rien voir, de ne jamais rien entendre, de ne jamais rien dire, et surtout de ne jamais se souvenir, de perdre la mémoire avec la voix, ainsi que l’écrivit, il y a bien longtemps, un sénateur romaine accablé par la brutalité de son époque.

Sébastien Lapaque ; Théorie de la carte postale

Lundi 8 septembre 2014

La porte de Takashimaya – Les Galeries Lafayette locales – s’entrouvrent. Elle avance, tailleur bleu, et se met à parler, avec les mains aussi, ce qui semble être de la langue des signes plutôt que quelques mouvements accompagnant les paroles. Je suis trop loin pour entendre, mais elle semble répéter paroles et gestes, avant de reculer et de refermer la porte : il n’est que 9h59. Sur le visage de la femme à ma droite, une moue. Je m’éloigne, reviendrai plus tard pour récupérer le pantalon, pars à Yodobashi acheter un capuchon d’objectif pour remplacer celui perdu dans les dunes de Tottori, déchet que j’imagine avoir rapidement été enfoui sous le sable, rappelez-vous du vent.

Et puis on oubliera les difficultés à récupérer un colis pour ne parler que de la joie de l’ouvrir : trois livres joliment et amicalement choisis.

Et puis on oubliera la déception de ce concert au temple Hirano…
– C’est un peu variétoche…
– Mmmm… y a un répertoire très étendu… car ce n’est pas du tout à ça que je pensais.

Dimanche 7 septembre 2014

La soupe froide (au potiron de préférence) fait donc l’unanimité en cette saison encore chaude et en cette journée enfin ensoleillée. Au menu du buffet d’autres mets moins home-made et la tea-surprise de Miss K, de l’autre côté, face à la ville.

Plus tard d’autres convives et la petite fille rieuse dont le prénom fait se rencontrer le soleil et la lune. Dans les vitres, cette dernière, voire plusieurs ; après-demain elle sera pleine, on évitera son reflet – croyance locale.

Samedi 6 septembre 2014

En bas du pantalon, pour un futur ourlet, une clochette. Le tissu est sombre, recouvert de croisillons turquoise et cobalt – du bleu, encore du bleu. Il complètera la veste noire achetée un peu plus tôt sur laquelle on avait hésitait : bleue ?

Vendredi 5 septembre 2014

Je retrouve, sur les présentoirs de cette boutique qu’on ne fréquentait plus depuis plusieurs séjours, la délicatesse et l’embarras du choix. Qui se porte sur un petit objet fragile, vase minimaliste à peine caressé d’une trace bleutée.
Plus loin, même rue, une banquette jaune au prix indécent, des abat-jour danois qui font concurrence aux origamis japonais… Puis je fais mine d’ignorer ce magasin de papier pour m’aventurer plutôt dans les pays lointains d’une autre échoppe – bleus profonds venant d’Iran, poteries poussiéreuses turques – et choisir la modestie d’une coupelle du Pakistan.

Jeudi 4 septembre 2014

Et B&N arrivèrent, lui aux anges d’être de retour au pays tant aimé, elle tout autant ravie d’être enfin là. Après une invention du langage mise en mouvements par Didier Galas, on les retrouve pour un dîner, lui toujours autant souriant, là, au coin du pont de Sanjô, souriant, souriant encore, voulant tout voir, tout revoir. En si peu de temps ?

Mercredi 3 septembre 2014

« Oui c’est moi… Tu fais quoi cet après-midi ? » Rien, enfin rien de précis, rien d’indispensable, rien d’urgent. Alors j’y suis allé : habituelles images des hommes casqués et puis d’autres, qu’on gardera pour archives. Elle, souriante et curieuse, demande à voir et à les recevoir. « Pour les mettre sur mon blog, c’est possible ?« 

Mardi 2 septembre

Et voici que soudain, parce que je décidai de tourner à droite, je découvrai les commerces de Omiya dori, interminable rue de Kyoto dont l’extrémité nord regorge de primeurs aux devantures rouillées, de boutiques désuètes de vêtements pour femme, de pâtisseries chic, de ce petit restaurant qu’il faudra tester, d’une jardinerie qui deviendra sûrement une destination régulière, d’une immense poissonnerie tout autant indispensable, de cafés comme je les aime et comme il y en a tant, retrouvant quelque chose de ces villes françaises dont on regardait un peu tristement l’atmosphère d’abandon.

Lundi 1er septembre

« You’re using Nikon!« , me dit-il depuis l’extérieur. Il a entendu le déclic de mon appareil tandis que je photographiais cette enveloppe reçue des mains du propriétaire, et me fait la preuve de son oreille de spécialiste – puisque les photographes n’ont pas qu’un oeil. Je suis à peine surpris qu’il soit encore là, mais voilà donc 3 heures qu’il tourne autour de notre « house » pour ce magazine. Le ciel est nuageux ; cela lui convient.