Mardi 31 janvier 2017

« Vous êtes seul aujourd’hui. » dit-il en me souriant, phrase de connivence. Il est presque midi, les clients vont et viennent ; j’ai connu le café plus calme. Mains froides, j’essaye d’écrire, de décrire, l’homme qui entre avec cette doudoune vert pomme, la femme qui s’installe à côté de moi et sera rejointe par une amie après avoir échangé quelques paroles et un éclat de rire avec la doudoune et après avoir versé dans son café 2 cL de lait. Elle dit « C’est bon » après sa première gorgée, ils disent tellement souvent « c’est bon », surtout dans les films, oishii, oishii. Elle a aussi commandé un toast, version japonaise, très épais, moelleux et recouvert de matière grasse (beurre et/ou fromage fondu). Je remarque alors, entreposés derrière les moulins à café, des parapluies, une vingtaine au moins, oubliés par les clients peut-être. Couleurs variées, hauteurs variables, certains emballés dans du plastique. 12h32, l’odeur du tabac : un homme en costume fume en lisant le journal.

Plus tard, à la radio, une femme parle du Japon et lit un passage de Tanizaki, de cet Éloge de l’ombre, encore et encore. Elle a quelques minutes et parle d’un Japon de sanctuaires, de temples, de rêverie délicate, qui n’est pas le mien. Qui est dans le mien, on le croise bien sûr, c’est si facile et agréable de le trouver, de s’y glisser, d’y respirer, d’y méditer. Alors elle m’agace, avec sa énième citation de ce livre récemment re-traduit et à nouveau re-re-re-cité. Alors je rebondis sur une autre émission, le même sujet pourtant, Tanizaki encore à la fin, pourtant… Mais cette fois, dans ces mêmes lieux racontés par une journaliste et ceux qui l’accompagnent, c’est le réel cette fois, comme celui d’un sanctuaire où rient des jeunes femmes en quête d’un vœu. Et je souris.

Lundi 30 janvier 2017

Elles me voient à travers la vitre qui donne sur le côté est, me font signe, approchent, font le tour. Je baisse la radio, une émission sur les lotissements après celle sur la Retirada. J’ouvre ce qui n’est pas la porte d’entrée, mais une des baies vitrées, afin d’habituer à nos usages ce nouveau visage, que l’on va me présenter, je le sais. On se salue, elle me tend sa carte, je file chercher la mienne, je bafouille les phrases d’usage et découvre son nom : 松下. Matsushita, c’est-à-dire Sous les pins. Je pense alors au bord de la mer ; le temps est printanier aujourd’hui.

Dimanche 29 janvier 2017

On s’étonnera alors que je et surtout que tu ne sois jamais allé de ce côté, là, si l’on remonte. On grimpe alors, maisons neuves et anciennes, logements vétustes et habitations chic, mixité sociale au milieu des singes.

Le film du soir : ペコロスの母に会いに行く

Samedi 28 janvier 2017

Et me voilà, mine de rien, avec l’envie de dire au vendeur de ichigo daifuku (des gâteaux à la fraise) que son sweat-shirt Star Wars est super, tellement je suis surpris qu’il porte ce genre de vêtement.

Le film du soir dont on a oublié le titre : l’histoire d’une femme morte qui revient mais qui a tout oublié et donc son mari lui raconte comment ils sont tombés amoureux mais à la fin elle disparait à nouveau et il lit son journal intime qu’il a découvert et alors on a droit à la même histoire encore.

Vendredi 27 janvier 2017

« On redémarre. Attention. » Ces paroles, prononcées par le chauffeur de bus, me rappellent que je devais, il y a quelques jours, décrire ici comment un autre chauffeur, dans le bus 北8, nous prévenait de faire bien attention en descendant en raison de la neige. Car le chauffeur de bus s’exprime, ici, en complément de la voix de synthèse (parfois anglaise, aux arrêts stratégiques) pour annoncer les stations, prévenir que l’on tourne. Prévenant, attentionné, aidant les handicapés en fauteuil à monter et à se caler au bon endroit, le chauffeur de bus local est là, bien là, même si quelques exceptions n’attendent pas que mamie se soit assise pour redémarrer… lentement. Sa voix, parfois, m’empêche de me concentrer sur ma lecture, et je me plais alors plutôt à regarder à travers la vitre, pour découvrir ce soir, ô surprise, sur un trajet pris des dizaines de fois, un vidéo-club (aux néons multicolores bien visibles à cette heure-ci) répondant au nom de « Vidéo America » et une boulangerie (française, bien entendue) appelée « L’Étranger », référence littéraire pour le moins étonnante.

J’aurais pu m’arrêter là, et passer au jour suivant, mais il ne faudrait pas oublier, au café Bibliotic, la photogénie de ce jeune couple, baigné par une lumière provenant surtout de deux petits abat-jour dont le pluriel entraîne évidemment un moment d’hésitation. Derrière eux un mur orange, autour un éclairage joliment diffus et pour ainsi dire parfait, puisque que le garçon est entièrement vêtu de noir, porte d’imposantes lunettes de vue de la même couleur et une chevelure à la frange tout aussi corbeau. Parfait parce que son visage s’éclaire au milieu de cette masse sombre dès qu’il relève la tête, beau comme un Caravage.

Jeudi 26 janvier 2016

On pourrait longuement parler de Silence, ce Scorsese qui nous a entraîné, pour une fois, au cinéma. Mais silence.

Mercredi 25 janvier 2017

C’est au bout du parcours, là où, une fois précédente, j’avais hésité sur l’achat d’un objet en paille, ce type d’objet qui sert je crois à recueillir les mauvaises herbes que l’on arrache, oui c’est là que je les ai rencontrés. Ils venaient d’acheter des chevalets de koto, magnifiques, laqués, noirs et beiges mais ne savaient pas ce qu’ils allaient en faire.

C’est à la fin de mon parcours, là où l’on admire les pruniers qui commencent à fleurir, qu’il y avait un spectacle. Les gens riaient. Moi aussi, un peu. Jusqu’à ce que le singe montre son visage triste.


 

Mardi 24 janvier 2017

Alors elle me demande mon parcours, et s’étonne des détours, des rebonds, des virages. Les années qui s’entassent, dans les souvenirs et sur mon CV, lui font prononcer l’adjectif adaptable tandis qu’une crème au sésame noir me fait défaillir. Le café est en revanche trop léger, mais je reviendrai dans cette adresse qu’elle apprécie.

Lundi 23 janvier 2017

Moralité : ne plus choisir de série avec des infirmières hystériques et des yakuzas surexcités qui émettent des sortes de borborygmes à la place d’un japonais articulé et châtié.

Dimanche 22 janvier 2017

Nous étions venus par curiosité, promenade dominicale et cycliste pour découvrir ce petit marché proposant principalement de l’artisanat dont on partira avec un petit couteau en bois et deux énormes yuzus. Soudain, elle nous fait la surprise d’être là, au milieu des stands. et derrière le sien (huile essentielle de lavande de Provence ou thé bio local). Elle est toujours aussi souriante, joie de vivre provenant probablement d’une réelle simplicité de vie, d’un mari moine bouddhiste et de jours qui coulent, ainsi. Comme ce petit ruisseau, juste-là.

Samedi 21 janvier 2017

Ouvrir un livre au hasard. Lire un paragraphe au hasard. Rire. L’emprunter.

Regarder des photos d’intérieurs de cuisines. Trouver cela vraiment bien, ne serait-ce que pour la sincérité qui se dégage du texte qui les accompagne. Pouvoir en parler avec l’auteur.

Vendredi 20 janvier 2017

Ils sont assis à ma gauche. Entre eux, 1 pizza, 1 assiette de riz, 2 plats de spaghettis, 1 gratin, 1 steak et son accompagnement, 5 ailes de poulets frites. Ils sont pourtant seulement deux, insolents de leur jeunesse affamée.

Le film du soir : Little Forest, espèce de docu-fiction culinaire rigoureux et délicat dont on pourrait facilement dire le plus grand bien… mais on ne parle pas la bouche pleine.

Jeudi 19 janvier 2017

Soudain, au contact des mains sur mon cou, je pense à Jean Rochefort dans Le Mari de la coiffeuse. Il s’agit de ne pas rire, il me serait impossible d’expliquer pourquoi. Quoi que, peut-être, en réfléchissant, en prenant mon temps.
Savoir expliquer. Justement… Expliquer ce que l’on fait, comment on le fait. Ne pas savoir, là, soudain, parce que c’est bêtement la première fois que l’on me pose la question, et que… heu… ben…
Et ne pas pouvoir expliquer pourquoi cette alarme stridente s’est mise à sortir de mon téléphone à la salle de sport. En rire, malgré tout.

Mercredi 18 janvier 2017

Regarder l’horizon et Hieizan encore un peu blanchi. Regarder derrière, voir les mots s’accumuler dans le carnet. Revenir ici bientôt les écrire. Ici ou ailleurs. Peut-être. Sur le tas de neige quelques plumes d’un oiseau au minimum assommé. Sur le livre, du français, si dur à prononcer pour elle.


Jeudi 12 janvier 2017

Mitate. J’hésite, compare les prix et les possibilités de composition. Le petit garçon sort de l’arrière-boutique avec dans les bras, accrochée par une sangle passant derrière le cou, une boîte comme celle qu’avaient autrefois les ouvreuses de cinéma. La boîte contient 24 boules de papier froissé, toutes de teintes différentes et claires, et un cône, en papier lui aussi. Je ris. Timide donc muet il n’annonce pas « Crèmes glacées ! Bonbons ! » et répond à mon bonjour et à mes questions par un sourire. Le temps d’hésiter encore, le voilà dehors, mimant avec maman une dégustation couleur pastel.

Mercredi 11 janvier 2017

À peine assis, dans ce café où je pense lire, deux voix s’élèvent. L’une dans un anglais impeccable digne de la Reine Elizabeth mais au lieu d’un improbable bibi mauve, l’homme porte un pansement sur l’œil gauche. L’autre voix est plus hésitante, le garçon est Japonais et tend une somme d’argent ; vous avez compris comme moi, c’est l’élève. Une jeune femme s’approche, salue le professeur, s’assied entre eux et moi en attendant probablement son tour, mais interroge l’homme qui explique, toujours dans un anglais parfaitement articulé, que l’œil est enflé, qu’il tombe sous le poids et que c’est horrible à voir, réalité médicale tout de même difficile à s’imaginer et qui me fait douter… Could you repeat please ? 

Une prochaine fois, on décrira donc plutôt le désastre écologique des prospectus distribués dans chaque boîte à lettres en prévision du marathon du 19 février.

Mardi 10 janvier 2017

Un par un ils s’interrogèrent sur cette chose que je venais d’apporter, et qui devint donc le kanji du jour. Et le prof aima beaucoup mon navet.

Lundi 9 janvier 2017

La petite fille a bien grandi depuis la dernière fois, et Madoka nous avait prévenus qu’elle parlait dorénavant beaucoup. Mais la petite fille, timide, n’a pas dit un mot durant le déjeuner. Moi, quelques-uns à ma portée, plus tard, après la pluie, entre le dessert et l’arc-en-ciel. J’ai alors pointé alors du doigt un chat, un nuage ou Kiki la petite sorcière ; la petite fille a répété, souriant à sa mère.

Le film du soir : マザーウォーター (soit Mother Water)

Dimanche 8 janvier 2017

« Et donc toi tu écris ? »

Le film du soir : かもめ食堂, léger comme peuvent l’être les films japonais dont le sujet parle d’un lieu de restauration, saupoudré d’une bonne dose de Kaurismaki. Délicieux.

 

Samedi 7 janvier 2017

– Ah oui la 9ème symphonie, c’est un vrai phénomène ici, on ne sait pas pourquoi hein… Et puis alors ils la jouent toujours en hiver, pourtant elle n’a rien à voir avec l’hiver…
– C’est comme les fraises quoi…

Plus tard, loin des fraises, au Kyoto Art Center, après que l’on a admiré l’éclatement d’un aquarium, Maya nous parle de son grand-père. Si son prénom, Maya, est bien de là-bas, avec tout l’imagerie précolombienne qu’il porte, son nom, Watanabe, rappelle une autre histoire, plus récente. Ce qu’elle évoque date de la guerre, lorsque les personnes originaires du Japon, au Pérou dans son cas, se sont retrouvées stigmatisées, internées, maltraitées, et qu’il s’est retrouvé privé de son passeport et autres documents et traces, laissant ainsi ses descendants sans réponses à certaines questions. Le sujet rejoint l’article lu avec intérêt et émotion il y a quelques jours, ou le travail sur les Japonais en Nouvelle-Calédonie de Mutsumi TSUDA. Le sujet, de surcroît, rappellera nos histoires personnelles et les feuillets annotés encore sous la pile.

Vendredi 6 janvier 2017

M’éloignant de la caisse du loueur de DVD, me voici cherchant ma clé de vélo, dont le tintement de la clochette qui y est accroché facilite en général sa recherche. À l’air interrogatif de la vendeuse qui me voit secouer mon sac et mon blouson, je réponds simplement « clé de vélo ». Elle se rue alors vers les rayonnages, et se met carrément à quatre pattes pour chercher la chose. Embarrassé, ne sachant quoi dire pour l’arrêter, je lui bredouille que je reviendrai (imaginant bêtement que cela suffirait à arrêter les recherches)…
À peine sorti du magasin, je trouve la clé dans ma poche arrière. J’hésite un instant mais retourne tout de même la rassurer et la remercier. Bien m’en avait pris, car elle était encore le nez au ras du sol ! Rassurée lorsque je lui montre le petit objet, elle exprime sa grande joie par l’immuable « YOKATTA » local et… histoire de bien vous faire prendre conscience de la notion de service au Japon, s’excuse. Et s’excusera encore. De quoi ? Allez savoir…

Jeudi 5 janvier 2017

Dans la tentative d’explorer le Japon dans ses recoins sociologiques, les séries télévisées nous apportent quelques éléments. La série avec un autiste pour personnage principal, commentée récemment ici-même, a eu deux séries « parallèles » (sans aucun lien scénaristique) avec quelques acteurs en commun et surtout le même acteur principal (de surcroît star d’un boys-band local fêtant rien moins que ses 25 ans d’existence cette année, et gagnant un peu d’argent avec sa tête dans les rayons des pharmacies).
Nous voilà navigant actuellement entre les deux autres séries, l’une avec un professeur n’ayant plus que 10 mois à vivre (où l’on baigne, entre autres, dans l’univers codé des relations entre collègues et celui des relations étrangement paternalistes prof-élève), l’autre avec un homme quitté par sa femme et se retrouvant face à la réalité d’être père d’une enfant de 5 ans, une enfant dont il ne s’était jamais occupé, bouffé par le travail. Cette réalité, malgré des caractères vraisemblablement trop appuyés pour permettre bien sûr au héros d’évoluer dans le bon sens en une dizaine d’épisodes, est bien plus réaliste, dans cette société tendanciellement coupée en deux, que l’idée que les petites filles jouent aux raquettes pour la nouvelle année. D’ailleurs, la petite fille joue de l’harmonica.

Le mot du jour : 履歴書 (りれきしょ). CV.

Mercredi 4 janvier 2017

Shimogamo. La foule est là pour un improbable match de « foot » typique de l’époque Heian, il y a un millier d’années environ. C’est une forêt de bras, avec au bout un appareil photo ou un téléphone portable, qui est le spectacle principal pour moi, toujours autant interrogatif sur cette présence de l’Histoire frisant le folklore, même si, un peu au fond du sanctuaire, le petit bras d’eau est un recoin calme où l’on vient humidifier des papiers sur lesquels, je suppose, apparaissent des vœux et quelques chose de gracieux dans l’ambiance générale.

Le film du soir, モヒカン故郷に帰る, choisi dans les rayonnages en raison de l’acteur principal, Ryuhei Matsuda, vu ici ou là (et même à 15 ans chez Mishima pour un premier rôle sulfureux dans Taboo), passe de l’habituelle question des relations entre les générations (le jeune punk galérant à Tokyo retournant, avec sa copine enceinte, sur l’île où vivent ses parents) à des scènes plutôt burlesques pour se terminer dans un humour étonnamment noir lors de la mort du père. Rafraichissant.

Lundi 2 janvier 2017

La fiche Wikipédia sur le Nouvel an japonais précise qu’à cette période, les petits garçons jouent au cerf-volant et les petites filles aux raquettes. Cette généralisation semblant provenir d’un livre d’images français des années 50, a sa réponse toute empirique et personnelle lorsque nous allons sur les bords de la rivière, après avoir acheté un café dans un konbini pour le boire en regardant Hiei san : tout le monde fait du cerf-volant et les raquettes semblent avoir été remises au placard pour ce jour familial.
Au retour vers la maison, l’avenue Kitaoji est étonnamment vide, la quasi totalité des rideaux métalliques étant baissés. L’ambiance est alors propice à un poil de folie toute japonaise pour notre carte de vœux annuelle. Mais c’est surtout l’effervescence chez les voisines, une effervescence de cours de cuisine qui se transmet jusque chez nous en raison de l’intérêt porté sur notre four. Et une effervescence en bouche et toute en saveurs françaises le soir-même.

Dimanche 1er janvier 2017

L’une des (nombreuses) coutumes locales, pour le nouvel an, est de faire la queue. Hier soir, pour sonner un coup de cloches dans un temple. Aujourd’hui, pour une prière au sanctuaire, l’achat d’omikuji, d’autres prières encore. Pour l’une comme pour l’autre, nous restons spectateurs (ou auditeurs), n’étant acteurs que pour le premier bain de l’année au sento, coutume beaucoup moins courue, mais beaucoup plus humide.