Mardi 27 février 2018

« C’est très beau le cinéma iranien », m’écrit-il. Car c’est ce film que nous avons choisi, ce Cas de conscience humaniste, oh oui c’est un adjectif facile à placer, humaniste, le cinéma humaniste, dès qu’on s’attarde un peu sur des situations douloureuses. Pour peu que ces situations soient au-delà de nos frontières, en l’occurrence l’Iran, pour peu que des classes sociales se rencontrent, que les femmes soient maltraitées ou se rebellent, que tout le monde soit beau, les riches comme les pauvres, que tout le monde soit fatigué, que tout le monde parle avec son cœur, que les pères pleurent, c’est humaniste. Mais s’il est aisé de se moquer d’un cinéma tombant dans les clichés et les facilités, il m’est ardu de me moquer de ce Cas de conscience, film précis à la photographie un peu dorée. Son seul défaut serait presque une certaine perfection (du scénario en particulier). Et… que disais-je sur la beauté ?

Lundi 26 février 2018

Ce sont des paysages enneigés qu’il m’envoie depuis hier. A travers la vitre du train, l’ancienne RDA était blanche, une blancheur inquiétante une fois au terminus le temps qu’il trouve un hôtel, refuge et soulagement.
Au matin de ce nouveau lundi, la beauté presque incolore des sapins, durant quelques secondes d’une vidéo baltique, vient trancher avec le ciel bleu au-dessus de ma tête. J’approche du bureau, joyeux et libre de cette nouvelle habitude, de ces horaires de bus et de travail, de cette semaine à venir. Heureux d’avoir couru après le bus de 8h35, le chauffeur rouvrant les portes et m’accueillant rieur d’un « Ah c’est lundi. » Heureux à 12h45 d’aller au restaurant universitaire et de bénéficier pour 4,80 euros d’une entrée, d’un plat et d’un dessert. Heureux encore d’attendre le bus de 17h50 après avoir manqué celui de 17h39, et de le voir arriver à 18h02 sous le soleil déclinant et le vent polaire ou sibérien, le même vent que là-bas, sur la Baltique, là où des herbes sèches viennent trancher de doré des images blanches et vertes.

 

Dimanche 25 février 2018

Cette ville est une énigme. Sans comprendre pourquoi, alors que, depuis une vingtaine d’années, je viens régulièrement au gré des vies amicales, j’y navigue, sans réel repère en dehors de la Garonne. Dans l’entrelacs de ses rues, dans le pointillés de ses places, je m’égare. Ne me demandez pas le nord, je l’ai perdu. Petit à petit, depuis mon installation, m’imposant de scruter les plans – nécessaires de toute façon pour trouver mes destinations -, les axes s’inscrivent dans mon esprit et mes habitudes. La rue Sainte Catherine impose enfin sa silhouette longiligne au milieu des cours de la Marne ou Victor Hugo, la grosse Cloche sonne enfin le glas de mes déboussolages, les rails des tramways fixent dans le marbre mes fragments d’orientation.
Et puis qu’importe : l’inconnu est un territoire qui se visite, et donc au hasard de la promenade du jour, du restaurant du père d’Anne X à la Victoire, via le service clientèle de la gare St-Jean pour un échange de billet transformant un prochain retour dominical en un somnolant retour matinal, j’errai.

Samedi 24 février 2018

J’ai lu trop vite le petit panneau « Merci de ne pas vous servir » dans les anémones : mon cerveau a effacé les négations en contournant les tiges. Je tends la main vers les renoncules, il est écrit cette fois qu’il ne faut pas toucher, alors je ne sais plus, mais délicatement bien sûr je les prends, d’autant plus délicatement que j’hésite sur la couleur. Elle vient vers moi, dans un sourire me fait remarquer ce qui est écrit. La suite est un quiproquo délicieux, nous voici riant, elle se plaignant pourtant de la brutalité de certains clients, mais aujourd’hui c’est plus calme.
Je ne peux pas juger du calme. Je viens pour la première fois – ah non, la deuxième, j’avais oublié cette terrasse un jour de novembre 2015 – dans ce marché des Capucins, passant des poireaux aux carottes, du boudin au petit café au soleil, de la citrouille aux oignons. Je viens d’aller et venir, exalté, heureux de cette ambiance foisonnante sous un ciel plus bleu, heureux de savoir que c’est mon nouveau quartier, heureux de trouver que les gens ont l’air heureux, heureux de cette Babel de nourritures, de langues, d’attitudes.
Le bonheur se poursuit parce qu’il y a les amis, qu’ils viennent déjeuner alors je cuisine, il y a ce partage, et leur amie déjà repue d’un couscous ensoleillé qui nous rejoint dans la maison qui, dit-elle, a une autre énergie sans la présence de sa propriétaire. Et c’est ainsi, se poursuivant, un samedi léger et joyeux, exalté je dépense peut-être trop, pas inutilement mais peut-être trop malgré les promotions de fin de série, de la popeline de coton d’un col officier jusqu’aux saveurs japonaises d’un petit pot de sanchô.
Et l’on pourrait, aussi, puisque c’était la question hier, interroger ce qu’est le bonheur.

Vendredi 23 février 2018

« It means: the serene silence you find between two sand dunes. »

Je suis venu pour la visite médicale et ce qu’il diagnostiquera comme étant une conjonctivite qui, au moment où j’écris ces lignes, semble sur la bonne voie pour disparaître. Je l’ai choisi au milieu d’une liste de noms de généralistes conventionnés imprimée recto-verso sur une feuille A4 de papier blanc, après avoir pointé d’une flèche les adresses que je savais localiser. C’est donc la chance qui m’a amené vers lui, sympathique, clair, efficace, rassurant, drôle, voire même familier, racontant soudain cet achat de doudoune le week-end précédent, dans sa ville du Béarn ou du Pays Basque – « Alors je me suis dit que vraiment je l’avais achetée pour rien, mais finalement… ben finalement non. » – , voire même optimiste, lorsque qu’il m’a demandé de remonter ma chemise sans la déboutonner.

Jeudi 22 février 2018

On a choisi ce bar à vin, ouvert, accueillant, calme, qui oblige à manger quelque chose faute de licence, alors c’est une assiette de fromages qui se pose entre lui qui a déjà trop dîné et moi qui pensais me contenter de mon repas léger ; au hasard je choisis le vin. Il vient d’ailleurs. Du Brésil. Son visage laisse entrevoir discrètement l’autre moitié de ses origines : le Japon.
Il me demande comment j’ai pu aimer vivre là-bas. Il raconte un peu ce qu’on peut subir quand on va voir sa famille, ses grands-parents, à Hokkaido et que ceux-ci sont ancrés dans un schéma traditionnel qu’on n’imagine que dans les livres. Il me raconte ce que ça change d’être un ハーフ (un « half », un « moitié » quoi…), par rapport aux autres membres de la famille. Chez lui, il n’est pas japonais. Chez lui, il n’est pas aimé.

 

Mardi 20 février 2018

– Lui : Si tu vas à c’rythme moi j’me casse.
– Elle : Qu’est-ce tu dis ?
– Moi : Il dit qu’vous marchez pas assez vite.

Et puis retourner au cinéma. Voir donc le cinéma réapparaître pour « L’Apparition ». Puis, dans la deuxième moitié du film, s’inquiéter de voir le cinéma disparaître dans un scénario boursouflé.

 

Dimanche 18 février 2018

Elle est allée chercher du papier. J’ai écrit comme j’ai pu 78750 et dessiné la moitié de l’étoile de David, comme les nazis nous l’avaient tatouée. Qu’en ont-ils fait ensuite ? Je n’en sais rien. C’était shabbat. J’ai continué à danser dans le noir. Ivre de chagrin. Ivre de moi-même. Je suis une fille de Birkenau et vous ne m’aurez pas.

Marceline Loridens-Ivens ; L’amour après

Lundi 12 février 2018

Une nuit où tu n’étais pas là, je suis venu dormir chez toi. Dans ton lit. Dans tes draps.

Frédéric Mitterand ; Lettres d’Amour en Somalie.

Dimanche 11 février 2018

I hate you because you don’t know why you be hated.

Paris. Ma ville, durant des années. Ma ville même lorsque, plus ou moins officiellement, j’étais en périphérie (Montreuil, Ivry…). Ma ville lorsque les Japonais me demandaient d’où je venais, avant qu’ils n’insistent sur ce qui leur tient à cœur, c’est-à-dire la ville d’origine, le furosato.
Paris. Qu’en connais-je ? Il me pose des questions. Je découvre moi-même une partie des réponses sur les panneaux ou le petit écran de mon téléphone. L’histoire du Panthéon, celle de l’église Saint-Laurent, celle de l’hôtel du nord qui n’a pas d’histoire sauf celle d’un roman et d’un film, la périphérie du quartier indien où nous déjeunons… Je suis un guide dans une ville dont je connais les axes, les surfaces, les directions et les noms, mais pas l’histoire, une ville qu’il découvre. La voici la sienne. Ce n’est plus la mienne.

Samedi 10 février 2018

Il vient de s’asseoir sur le même banc que moi, lentement, après avoir relâché son déambulateur. Il a pris la place d’une dame qui est partie lorsqu’il s’est approché.  Il marmonne, je comprends mal, il dort dehors… Je fouille mes poches, mais je sais à peu près combien j’ai : la monnaie des cannelés par-dessus quelques pièces. Je ne sais pas trop quoi dire, je ne sais jamais trop quoi dire, tout serait un peu léger, sauf ce qui le ramènerait à son quotidien, le froid… Je ne sais pas trop quoi dire mais je sens qu’il s’en fiche, du moment qu’il peut parler à un inconnu qui ne s’est pas enfui. Il me demande mon prénom, il dit qu’il s’appelle Olivier. Il marche mal, alors il me demande d’aller lui acheter des petits cigares, c’est vendu par 5, 2euros10, il sort ses pièces, au milieu il y a une livre sterling, je souris, on est d’accord que ça ne servira à rien. Tiens je te la donne. En échange, cet euro complète le coût des cinq petits cigares.
Nous sommes vaguement surveillés par la police ferroviaire, les cent pas dans le hall, les regards sur nous. Je leur souris pour qu’ils nous fichent la paix, je souris, je montre à Olivier qu’il ne me dérange pas, qu’il peut me parler. Je montre à la dame qui a fui à son approche qu’il n’y avait pas de raison de s’inquiéter. Il vient de fumer un peu d’herbe, il a fait 3 mois de prison une fois parce qu’il avait 400g sur lui. Je lui conseille en riant de faire attention à ce qu’il fait et dit, parce qu’il y a « les gars » derrière lui. Ça l’amuse. J’aurais pu lui parler du ciel bleu, lui donner ma plaquette de chocolat rangée à son approche. Je prends mes affaires, vais lui acheter les petits cigares, par 5, hésitant car il y en a plusieurs, et reviens. Je n’ai pas d’ongle, tu peux me les ouvrir ?

Et puis, dans les rues, cette odeur de crue.

Vendredi 9 février 2018

La curiosité me fait tourner à gauche, rue Charles Gide, jusqu’au numéro 45. La rue me semble dénudée. N’y avait-il pas plus d’arbres devant les pavillons ?
La dernière fois que j’étais passé voir l’immeuble, il y a des années, il y avait des rideaux avec des motifs de footballeurs à la fenêtre de « ma » chambre. Cela me semble aujourd’hui incongru, tel un rêve. J’ai surtout gardé le souvenir d’avoir raconté cela : l’image s’est évaporée.
L’impression, une fois devant la façade de la résidence de deux étages et huit appartements, sur laquelle le nom Les Tilleuls est toujours là, est triste : la porte de « notre » garage est remplacée par des panneaux de bois, la peinture toujours marron de la porte de l’immeuble est écaillée, il y a bien sûr des poubelles devant, un camion mal garé au bout devant la grille du jardin, bref tout est à l’avenant et les éclats de rire dans le jardin, tandis qu’on courait entre les fils à linge, sont bien loin. Je souris malgré tout que le bâtiment d’en face soit devenu une salle de sport.
Mes souvenirs d’enfant, d’adolescent, puis d’étudiant venant le week-end ou les vacances, sont là. Là, derrière la porte écaillée que je pousse, juste pour voir. Sur « notre » boîte aux lettres il y a un autre nom.

Mardi 6 février 2018

Il y a alors ce moment exaltant et doux : rencontrer les futurs collègues, envisager les premières journées de travail, décrypter les besoins, se rassurer, sourire.

Lundi 5 février 2018

Ils sont les derniers à être glissés dans les bagages avant de partir. Une fois que je suis arrivé, ils sont les premiers à être posés, sur le marbre de la table de nuit en l’occurrence. Ils sont les 3 jizos, les 3 esprits japonais Wishing, Hoping et Smiling, qui m’accompagneraient partout si leur poids n’était pas un frein. A côté d’eux, je déposerai plus tard la kokeishi, tête droite.
C’est dans le coin du bureau que j’installe les autres objets : la pierre du Mont Fuji d’abord puis au hasard des déballages le monstre de plastique, le caillou « porte-savon », la boîte en laque offerte par les voisins, le calendrier offert par C, le « coin » en céramique, la petite boîte en marquèterie, le sceau, la pierre à encre, le cadre offert par Niu. Sur le rebord entre les deux fenêtres, je mets finalement la boîte à bento, la peinture d’Olivier et la coupe en laque. Celle-ci, sur la photographie que j’envoie, a pris la place du cadre.

Dimanche 4 février 2018

J’avais regardé il y a quelques jours les rares images prises là-bas, sur ce bord de mer. J’avais, semble-t-il, voyagé léger, sans appareil photo. J’avais ainsi oublié où c’était, comme si ma mémoire ne s’accrochait qu’à un type d’images prises : celles en 24×36. Un effort me l’avait finalement vaguement rappelé mais j’avais dû en fournir un supplémentaire pour faire revenir à la surface les précisions, les amis présents, le dîner, le petit-déjeuner, la promenade sur le bord de mer. J’avais tout enfoui. Sous le sable. Dans l’océan peut-être.
Ce dimanche, en réservant le billet de train pour ce même coin d’océan, j’avais déjà presque oublié ces souvenirs. Il me semblait alors plus évident que je voulais oublier le sentiment qui s’en dégageait. C’est au moment de réserver l’hôtel que l’hésitation a alors frappé. Comme un ressac.