Samedi 31 mars 2018

Un trajet. Une personne noire androgyne qui potasse des fiches. Une jeune femme qui lit des magazines. Un musclor bogosse tatoué qui roupille. Sa copine qui parle soudain un peu fort. Trois mamies qui se passe un téléphone à clapet sur lequel s’affiche le message : « Poils à la touffe ». Ma voisine qui mange des chouquettes. Une babacool qui préfère la salade de lentilles. Des lycéens en terminale S qui révisent.

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Et puis on a voulu voir la mer. Dans le port de Pornic, elle avait déjà offert un petit aperçu, un entrefilet bordé de bateau et dérangé par la question : où dîner ? C’est après qu’on l’a vue, loin, à peine, derrière la plage à découvert. Les rochers étaient glissants, la nuit était tombée et la lune jouait à être encore pleine. Les baskets blanches de J évitaient les flaques d’ombre. Nous partagions l’obscurité.

Mardi 27 mars 2018

Elle défait sa longue chevelure blond vénitien qui se déroule, ondulant, le long de son dos. Vêtue de gris, elle est sur le quai du tram, belle, et le mouvement de la tête et des cheveux offre un moment de grâce qu’une pub pour shampoing ne renierait pas.
A côté d’elle, une autre femme, moins belle pourrait-on oser dire, un peu avachie, faisant un peu la moue, quelque chose de plus rustre absolument pas commercial. Elle tourne la tête, regarde l’autre et, hasard ou mimétisme, secoue la tête pour brasser sa tignasse blonde.
Je ris.

Lundi 26 mars 2018

Mon problème essentiel est que je ne suis pas encore mort.

Mathieu Riboulet ; Le Regard de la source

Vendredi 23 mars 2018

Bordeaux – Paris. Première classe. Les couleurs, les formes, me rappellent la Keihan line, que l’on empruntait parfois pour aller à Osaka. Mais c’est l’Afrique du Sud que je rejoins.

Jeudi 22 mars 2018

Ils installent alors trois fauteuils étonnamment colorés sur la scène sombre, écran bleuté au fond, et autour, éparpillées, les feuilles utilisées dans la mise en scène de ce « Prendre dates » que l’on vient de voir, adapté du texte de Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet, adaptation en mode mitraillette, métaphore maladroite mais pas le temps de dire ouf, l’esprit ne suit pas, je veux une respiration, pour réfléchir, parfois. Le texte, ce sont ces jours, du 6 au 14 janvier 2015, ces jours qui ont figé tout le monde, ces jours que j’ai regardés de loin, depuis le Japon, c’était le soir quand on a su pour Charlie, c’était étrange quand on a su pour la suite, la Porte de Vincennes c’était alors un autre monde, ce n’était plus vraiment mon pays, plus tout à fait.
Dans les fauteuils, ils attendent des questions. Elle ne viennent pas. L’absence de M. Riboulet décédé récemment, semble imposer le silence. Je me demande, mais je ne demande pas, comment l’historien P. Boucheron travaille avec ce genre de distance temporelle
, autre, proche. Comment, quand il évoque les attentats sur d’autres continents, il regarde les distances géographiques… Je crois qu’il y aurait alors eu trop de moi-même dans cette question. Comme dans les phrases que je viens d’écrire, peut-être.

Mardi 20 mars 2018

Elle dit son prénom. Il pleure. Ce n’est rien et c’est tout. Elle n’a presque rien dit depuis qu’elle l’a ramené de la gare, la voici mettant la table, floue, derrière ce visage net éclairé par la cheminée, visage qui cherche à sourire, parce qu’il le faut. Un prénom, donc, presque rien d’autre. Le film se tient sur ça, le peu, un plan fixe très court sur l’escalier en béton d’un jardin, une mère silencieuse, un père qui, en un rien, dit tout. Et puis une pêche, le plaisir dans ce qu’il a d’aussi cru et doux qu’un fruit, le désir, frôlé, là encore, presque rien, un contact, des pieds, une caméra qui se détourne vers les feuillages. Et puis des flous qu’on craint voir se répéter, mais non, ils s’échappent, légers.
En quittant la salle, deux filles me suivent, l’une chuchote qu’elle s’est fait chier. Ch, lui, dira que c’est chouchou. Je comprends que je suis face à une réalité, la mienne, et à ce que j’en fais, alors spectateur du sentiment encore présent, longtemps, toujours, qu’il est dur et beau d’aimer, mais que, comme le dit le père, le chagrin et la douleur sont des sentiments qu’il faut vivre, avant d’être asséché.
C’est dur de ne pas être seul quand on voudrait pleurer. C’est dur de parler d’un film qu’on a aimé. C’est encore plus dur quand il répond aux mois, aux années, passées, à venir, à ce qui se dessine peut-être, à ce qui a éclaté, existé, aux larmes, les miennes ou celles des autres, ici ou sur d’autres continents. Alors au bar, les clips nous emmènent vers le rire. Et Bonnie Tyler articule comme le poisson : dans le vide.

Lundi 19 mars 2018

Il y a eu, hier, 43 images sélectionnées, préparées, envoyées. Trop. Dix de plus que sur le plan, pour se donner le temps de choisir, là-bas, sur place, ou bien avant, ici, dans une échelle convaincante. Au matin je lis que l’espace sera plus petit que prévu. Qu’importe, pourvu qu’il reste encore de la place pour nous deux, pour toi bien sûr, pour moi un peu, que je me glisse, là, à ton invitation, dans ce que l’on a partagé.

Dimanche 18 mars 2018

Il m’avait donné rendez-vous devant la porte rose derrière l’église. C’est d’une porte bleue, en face, qu’il sort, tandis que j’arrive. Il ne se souvient pas que l’on avait échangé pour la première fois en 2011 : je devais alors, éventuellement, poser pour lui, mais cela j’oublie de le lui préciser, tandis qu’on cherche une terrasse au soleil. Nous étions alors voisins, ailleurs, en plein cœur de Paris. Nous le sommes à nouveau, à Bordeaux cette fois. Il ne sait peut-être pas combien j’aime ses photos. Il m’avait dit, encore tout à l’heure, par SMS, qu’il aimait les miennes. J’ignorais, forcément, cet accent.

 

Mardi 13 mars 2018

C’est immense. Particulier. Brut. Envahi. Ce sera bientôt vidé. Toujours autant immense. Mais modulable. Alors on peut tout imaginer. Je peux tout imaginer. Mais vite. Rendez-vous le 3 mai.

Dimanche 11 mars 2018

« Prends soin de toi. »

Prendre soin de soi. Prendre soin des autres. Donner soin. Voir la rime avec tsoin tsoin. Ne pas trouver ça drôle.
Prendre la route. Prendre des virages. Prendre le temps. Oublier de prendre un pull. Avoir froid.
Prendre l’air. Prendre la température de Bordeaux la nuit. Prendre la direction des berges. Prendre une photographie de St Michel éclairée. Comme tout le monde.

Samedi 10 mars 2018

Quarante-cinq cartons. Trois immenses caisses métalliques. Ta vie. Les souvenirs. Les livres. Les cahiers de ta mère. Les initiales de ta grand-mère, brodées ici, là, encore là. Les livres de ton père. Les médailles. Les crucifix. Il y a forcément une émotion, tue, ou remplacée par l’étonnement, par l’épuisement. Nous évoquons, tout de même, pour cette tirelire, la nostalgie.

Tous ces objets aussi. Ils ont été ton quotidien avant d’être le nôtre. Certains, dont tu te sépares et te détaches, vont devenir les miens. Dans un premier élan parce que cela me sera utile, un jour, sûrement. Et puis je crois que j’en suis heureux, de garder un peu de vaisselle, ce vase, bien qu’il soit immense ; c’est peut-être ce qui manquait – indépendamment de ta présence – après mon départ, des symboles de ces années d’avant le Japon, de cette adresse, la nôtre. A force de tout abandonner, on s’abandonne sûrement un peu soi-même.

Mais encore ces assiettes, ce vase, que j’avais achetés, il y a si longtemps. Je les regarde presque avec horreur : elles sont blanches, il est vaguement original, ils sont presque effrayants par leur style et par ce qu’ils représentent de cette vie lointaine, il y a 15 ans peut-être. 20 ? Je les remplace par des éléments de ton ancienne vie, puisque je ne possède presque rien, pas grand chose qui vaille la peine. Ainsi tu me transmets un peu de valeur ? Et de peine.

Vendredi 9 mars 2018

Enfin, la maison, atteinte après une heure de route où les paysages s’offraient, agrippant le regard. Parfois je m’arrêtai.

Mercredi 7 mars 2018

À une amitié déjà solide, je donne une autre dimension, une autre temporalité : un rythme, une habitude, des improvisations, des petits messages, des déjeuners bien sûr si possible puisque il me suffit de quitter le bureau 203, descendre, traverser, attendre qu’on m’ouvre la porte du bâtiment dont je n’ai pas le badge. Des dîners aussi bien sûr, puisque 15 minutes nous séparent.

Mardi 6 mars 2018

Alors il sort de la FNAC, on s’embrasse, il sourit, éclatant, propose ce bar, que je n’imaginais pas si près.

Lundi 5 mars 2018

« Ses cheveux sentaient l’aurore, comme s’il avait dormi dehors. »

Marguerite Duras ; La Vie tranquille.

Dimanche 4 mars 2018

Le film va se terminer. La mère pleure au volant. Plan sur la route. J’espère que le réalisateur et le monteur vont nous offrir de longues secondes, un plan séquence, un souffle méditatif pour clore ce portrait familial plutôt agréable mais évidemment tronçonné dans un montage dynamique depuis 1 heure 30. Clac, visage. Clac, route. Clac visage qui décide de faire demi-tour. Forcément ému car toujours facilement ému par ce genre de scène où le bonheur sort la tête d’un sac bourré d’hésitations et d’atermoiements, je me dis dommage, déçu par cette temporalité qui n’a pas osé.

Je sors du cinéma. Quai de Seine. J’ai faim. Il ne pleut plus. L’atmosphère est baignée d’une lumière que j’immortalise en une vignette carrée sur un vain mais fascinant réseau social. Je prends le temps de marcher un peu, d’offrir le plan séquence qu’il manque au film, avant de traverser la rue, acheter de quoi me nourrir, franchir la porte, discuter encore un peu avec N&F, partir et marcher encore, presque tout droit, jusqu’à là-bas.

Samedi 3 mars 2018

« Ah non mais c’est insupportable le cinéma français. C’est que des gens qui boivent du vin dans leur cuisine ! » 

Vendredi 2 mars 2018

J’ai un peu attendu, puis j’ai remis le sac à main aux contrôleurs. Il m’ont remercié, je suis reparti, regardant les visages, cherchant un signe. C’est là qu’elle est arrivée, le visage crispé de panique, cherchant sur les wagons le numéro 17 où elle avait oublié son sac.