Samedi 28 avril 2018

Il n’a aucune de ces marques distinctives du corps qu’on note au premier coup d’œil, la structure imposante, la démarche veloutée, la belle gueule consciente de son effet, le soupçon de déhanchement qu’on met dans un coin de sa tête pour y repenser plus tard…

Mathieu Riboulet ; Lisières du corps

Bus 3. Ils sont déjà là, impatients. ­­Ils sont, pour certains, déguisés et c’est pour cela que je devine que nous allons au même endroit. Il y a ici ou là une fragilité dans la manière de se transformer, dans la présence d’un seul détail qui offre une incongruité. On remarque pour certains un manque d’investissement, on ne peut pas les en blâmer, ils ont un âge où l’argent de poche c’est un léger surplus pour quelques chocolatines, trois clopes, et un ticket de cinéma. Bientôt, ils rejoindront la foule des milliers de visiteurs fans de culture japonaise, c’est à dire forcément d’un pan, d’une vision, d’une découpage, d’un étiquetage de ce qu’on appelle culture japonaise. Alors au cours de la journée, la question est en boucle : Qu’est-ce qui fait Japon ? 

Vendredi 27 avril 2018

Je regarde son visage. Quelque chose a changé. Un peu de botox en plus peut-être. Alors je prends un dessert, aussi.

Jeudi 26 avril 2018

Alors, au petit matin, tandis que la lumière explose déjà littéralement sur Tokyo, trainer les valises qui semblent racler sur le bitume japonais malgré leurs roulettes, subissant quelques soubresauts et la multiplicité des sols. Elles contiennent l’indispensable, deux paires de chaussures et peut-être, après bilan, trop de vêtements. Elles contiennent des achats personnels ou quelques cadeaux : céramiques dont la fragilité se frotte à mon inquiétude, bambou léger, tissus colorés, gâteaux qui surprendront quelques palais pas habitués… Elles contiennent aussi, bien évidemment, les métaphores qui prennent aisément place ici : des souvenirs, un soulagement, une pointe de tristesse, une boîte de fatalisme, l’amertume de ne pas rester jusqu’à samedi pour honorer cette histoire.

Mercredi 25 avril 2018

J’avais encore envie d’écrire sur l’amitié, puisque attablée encore, rieuse. J’avais encore envie d’écrire sur ce que l’on construit, puisque un train, un partage. Mais j’avais écrit quelques mots, fasciné par l’indéfinissable que je ne pouvais pas nommer beauté.

Mardi 24 avril 2018

Alors bien sûr les gardiens, se succédant dans la salle, viennent vers moi, pour me dire qu’il est interdit de faire des photos. Et ma réponse transforme leur corps : les voilà qu’ils se courbent en une révérence désolée.

(…Mais il y aurait tant à dire, sur tout cela, ici, nous, nous ici dans ce geste, dans ces briques de nous, exposées au murs et qui essayent de construire autre chose avec nous, comme une autre maison à partager, et puis tant à dire sur nous, là, Occidentaux perdus dans une marée japonaise dominant la ville comme pour dominer le monde, mais allons plutôt manger des sobas)

 

Lundi 23 avril 2018

Et c’est le goût de la sauce des soba, qui fut une émotion, imprévisible. Puis les rues en zig-zag, mais je m’y attendais.

Dimanche 22 avril 2018

La minuscule supérette aurait permis d’acheter de quoi manger pour le petit-déjeuner si elle avait été ouverte. Je ne sais pas qu’il suffit d’aller vers l’est, qu’il y a un konbini, juste là, d’ailleurs ça les fera rire, c’est si près.

C’est donc vers la rivière que je me dirige. Et c’est jusqu’à elle que je vais, il y a bien sûr ce Fresco, là, souvenir précis du soir du 16 août 2011, soir de fête. Ainsi va la journée, avançant, un peu au hasard, pour profiter de la ville, sans but sauf l’envie d’être là, chez soi, les boutiques, Teramachi, la quête d’une chemise, le rolling sushi bar, les gens, les souvenirs du premier séjour avec un café chez Inoda, les gens, les enfants qui chassent les papillons. J’avais bien hésité hier, à partir, puisque en un rien de temps on peut être ailleurs. Mais la ville ne m’avait pas encore tout rendu : il fallait un peu plus de temps pour nos retrouvailles et pour que la dame du magasin d’objets en bambous me reconnaisse. Il fallait encore chuchoter les souvenirs avant un éclat de rire.

Samedi 21 avril 2018

Elle me voit arriver. Elle ne s’y attendait pas. Trente minutes plus tôt, moi non plus, je ne savais pas, ainsi suis-je en bermuda, bientôt joliment attablé. Elle pleure un peu, dit que c’est le voyage qui l’a fatiguée. Elle est cependant très en forme, on ne cessera de le répéter. C’est également ainsi que passent les jours et les rencontres, à se dire qu’on a changé, pas changé. Ou pas. Souvent on ne dit rien. On fait comme si de rien n’était. Alors l’on s’accompagne aux expositions photos. Mais finalement tu t’éloignes.

Vendredi 20 avril 2018

Quai de gare, je respire les annonces sonores, je pense à ce qui fait pays ou exil, puisque les moindres détails d’un pays sont tellement en nous qu’on ne peut plus douter qu’on en fait encore partie.

Le vendeur de tickets était désolé qu’il n’y eût plus de place côté fenêtre. Il ne savait pas que cela m’était égal, que la tête de mon voisin se ferait discrète entre un Mont Fuji fantomatique et moi, que de toute façon je me lèverai pour une image souvenir depuis la plateforme.
Il ne savait pas que son articulation et la lenteur bienveillante de ses propos, nous permettant de communiquer sans heurt, m’offraient plus de joie que la vision embrumée d’un symbole enneigé, malgré l’épreuve qu’est cette langue dans sa compréhension et son usage.
Il ne savait pas que tout ce qui m’importait, c’était de prendre le bus 100 jusqu’à Okazaki michi, regarder avec attention les indications pour trouver la maison, découvrir le lieu avant de partir à Shinyodo et Kurodani, regarder les enfants, voir les amis arriver, prendre le vélo, goûter à la ville plongée dans la nuit.

Jeudi 19 avril 2018

Il feuillette mon passeport. Je le vois hésitant devant tous ces tampons japonais. Il y fait des allers retours, presque en serait-il fébrile. Il finit par me demander si j’habite ici. Je lui réponds que non. Autrefois oui. La conjugaison au passé lui fournit l’explication. Alors dans son costume un peu rigide d’employé de l’immigration, il sourit. Mais une heure plus tard, à travers la vitre du train, c’est le présent qui s’impose et la réalité qui m’explose au visage. C’est bien sûr encore mon pays. J’attrape au vol tout ce que le paysage a à me donner, tout ce qui me manquait, les couleurs, les mots, les formes, les horizons inconnus de l’est de Tokyo.

Dans l’avion, écoutant Dominique A, j’avais noté ce bout de phrase : « Pas un jour l’amour ne t’a pas relancé. » J’y voyais des mots à reprendre, j’y cherchais un autre sens à donner que celui porté en évidence, l’amour d’être ailleurs et une idée se cachant dans cette peur de revenir ici, peur redevenue, au fil des mois, un manque. Par un raccourci, je me retrouve donc à rappeler que mes géographies sont des histoires d’amour, les destinations sont des carnets où l’autre, un autre, n’est jamais absent. Seule Modène a échappé, je crois, à cette généralité. Au risque de troubler mes propos et mes pensées, me voilà me demandant si mes amours ne sont pas des voyages en elles-mêmes. Quoi qu’il en soit, ma géographie japonaise est aujourd’hui une absence et elle est ainsi ma présence, seul, à appréhender, pour la première fois.

Ainsi me voilà seul, j’insiste, je répète, seul, à Tokyo, durant vingt-quatre heures à peine avant que les prénoms des amis ne s’inscrivent dans des retrouvailles et des moments. Le soir, je ne sais quoi faire de cette mégapole, quoi faire de moi-même. J’ai l’esprit libéré de ce pour quoi je suis là, à savoir l’accrochage de 15 photographies sur un mur blanc, blanc comme un rêve, un rêve que tu m’as offert, mais ce n’est pas de Tokyo dont j’ai envie : j’attends ma ville. J’ai besoin de la rivière de Kyoto et des oiseaux. J’ai besoin de repères, je n’ai pas envie de m’égarer, alors c’est sur Omotesando que je les trouve, comme si l’avenue lumineuse, dans sa facile photogénie, dans ses trottoirs déjà empruntés, avait quelque chose de rassurant pour le petit papillon venu virevolté contre ses vitres. Mais tout de même un sourire m’égare.

Dimanche 15 avril 2018

Premier plan flou, talus. Deuxième plan jaune, champ de colza. Arrière plan vert, culture indéfinie. Ciel bleu bien sûr. A la lisière des aplats jaunes et verts, le mur gris d’un cimetière. Quelques caveaux en cassent la ligne.

Samedi 14 avril 2018

Célébrer. Puisque, parfois, et peut-être même toujours, on regarde les dates. Hier, j’avais écrit un courriel, bref, forcément trop bref, car comment exprimer en un envoi immatériel ce qu’on devrait dire à ses parents le jour de leur cinquante ans de mariage ? Il y aurait tout à dire donc il n’y a rien. Ce journal même, engoncé dans sa manie de la concision, dans une certaine sécheresse évitant les débordements et les explosions, creuse soudain la question : Comment exprimer ?
Ce soir, nous sommes là, quelques-uns, ceux qui ont pu, dont un nouveau visage, et c’est finalement un peu pareil, peut-être qu’il n’y a rien à dire, puisque l’on n’a jamais exprimé, puisque on est là, en guise de preuve.

Vendredi 13 avril 2018

La phrase est surlignée de jaune. Elle annonce la suite. Elle m’ancre là, dans cette sphère, dans cette ville. Elle définit mon rôle, sans le dire, puisque on en avait un peu plus tôt rappelé les contours, puisque on avait un peu plus tôt listé les justifications.
Cette nouvelle interrogerait alors le rapport au lieu, au temps qu’il me faut, aux mots à écrire, aux to-do-lists à biffer, aux autres, à lui, s’il n’y avait pas l’évidence, le plaisir, le soulagement, le devoir et l’obligation.

Jeudi 12 avril 2018

Matin. Il cherche à dormir encore un peu. On a tous cherché à dormir encore un peu, dans les transports en commun, à cet âge insouciant, parce que les soirées étudiantes… Il s’appuie là, s’installe comme il peut dans ce bus bringuebalant sur les rues bordelaises constellées de pavés ou de nids de poules. Il se courbe donc, sa chevelure blonde bouclée enfouie dans ses bras, et dévoile la marque de ses sous-vêtements et quelques centimètres de peau, à cet âge insouciant, jusqu’à ce qu’un passager, s’asseyant entre nous, cache alors ce dos que je ne saurais voir.

Nuit. Je cherche à dormir. On cherche tous à dormir enfin après la (stu)peur,  quand il est bientôt deux heures. Je me suis mis là, me suis installé là comme je pouvais dans cette chambre qui sent moins la fumée que la mienne. La petit maison mitoyenne, séparée heureusement de la nôtre par des murs épais bâtis bien autrefois, est un rez-de-chaussée et un reste de quelque chose qu’on appelle premier étage d’une habitation. Je me courbe, j’enfouis mon visage sous la couette pour oublier l’odeur et les images – les flammes, les badauds.

Mercredi 11 avril 2018

Et c’est ainsi, par un soubresaut linguistique, que le tigre fut joliment paré de rayons.

Mardi 10 avril 2018

6h20. Il porte un sweat rouge, au dos est écrit Paris. Nous sommes montés dans le même métro, sur le même quai, à la même heure, matinale. Il est très grand et c’est peut-être pour cela qu’il marche très vite sur le tapis roulant de la garde Montparnasse. Ainsi, Paris s’éloigne.

Lundi 9 avril 2018

Il est assis. Il esquisse un mouvement pour se lever en s’appuyant sur cette canne qui ne l’accompagnait pas les fois précédentes, en particulier lors de cet entretien en novembre où il m’a raconté qu’autrefois il était libraire. Il venait de découvrir Barjavel ; il lit toujours plusieurs livres en même temps.
Je lui dis de rester assis. On vient de m’apprendre qu’il a trouvé un logement, alors lorsqu’il me dit qu’il va mieux et je sais de quoi il parle : pas de sa santé. Je le regarde, je trouve qu’il a maigri et il me raconte son bonheur et la surface immense qu’il partage enfin. Il dit espoir. Il dit qu’il faut toujours y croire. Il dit qu’il va faire un potager sur la terrasse.

Dimanche 8 avril 2018

Paris ville-monde ?, m’interrogeais-je il y a déjà longtemps, plein d’espoir qu’on me donnât ma chance.
Paris est monde, basiquement, dans toutes les nourritures terrestres et spirituelles qu’elle nous offre, hier japonaises, et ce soir autour d’une autre table qui nous emmène en Amérique centrale, avec justement deux Mexicaines, une Italienne, un Anglais, un Sud-Africain et moi, avec mon Z, le même que celui du patron.

Samedi 7 avril 2018

Avec sa presbytie, il ne pouvait lire les noms sur les badges, si bien qu’il n’arrivait pas à reconnaître les enfants, seules les taches sur les blouses lui permettaient de les différencier. Sauce, lait, gras, morve, bave, vomi, larmes, sang. Les blouses étaient diversement maculées. Les taches faisaient ressortir une marque personnelle encore plus forte qu’un nom sur un badge. Leurs pieds miniatures dissimulés par les chaussons de gymnastique étaient plus fragiles que les ongles des pattes des perruches d’Australie, leurs mollets à nu plus vulnérables que le ventre des moineaux de Java, tandis que leurs lèvres sans défense n’étaient même pas comparables à la dureté de leur bec.

Yoko Ogawa ; Petits oiseaux

Et donc, chaque week-end, écrire un nouveau chapitre.

Vendredi 6 avril 2018

– What you’re looking at ?, me demande Madonna qui entame sa chanson.
-Deux hérons qui volent au-dessus d’un marais.

Jeudi 5 avril 2018

Ciel bleu. Je sors de la librairie. La place du Parlement est petit à petit grignotée par l’ombre mais le bleu est là, au-dessus. Sur un banc encore lumineux et chaud, à l’autre bout du fil, N me raconte la folie des hommes, presque anthropophages à force d’être agressifs. Je vois les places libres à la terrasse d’Edouard, j’y vais ensuite. A ma gauche deux Allemandes à qui j’ai envie de demander une cigarette en attendant la serveuse (lente et nulle en calcul mental), JLM (qui finalement sera retenu au labo) et Lenny S (qui m’accompagnera jusqu’au – presque – bout de la nuit et jusqu’au cours Victor Hugo après un passage buvette et dînette).
Mais la folie des hommes, c’est aussi parfois, donc ici et maintenant, après que la serveuse est enfin passée et s’est empêtrée dans le rendu de ma monnaie, c’est le geste désespéré d’ouvrir un parasol géant qui masquera le ciel, mon ciel, celui pour lequel je me suis assis là en lisant quelques pages de Julien Thèves, l’amitié entre les mains et le regard dessus, alors me direz-vous à peine le regardais-je, cet azur, qu’on avait masqué pour réchauffer l’atmosphère.

Mercredi 4 avril 2018

On s’inquiète. On s’enquiert. On me dit osthéo, massage, kiné. Je dis que ça va passer, rendez-vous, sport, bientôt, il faut, laxisme, pas malin.

On me dit pas sûr, budget, demande, quand. Je dis bah… Je pense argent. Mais je pense aussi projets, Depaul, lapin, Nontron, petits boulots, Fanny, Mathieu, exposition, écrire, Espagne, printemps.

On me dit Normandie, je dis Japon. Parce qu’enfin j’ai écrit mon nom, avec fébrilité, pour qu’il soit au milieu des autres.

Mardi 3 avril 2018

Alors, puisque le corps a décidé de s’exprimer, hier soir, refusant de quitter cette chaise, il y a forcément cette histoire japonaise que je raconte : Onomichi, la maison accessible par le petit chemin escarpé, le dos bloqué, la douleur, la pire des douleurs, le miracle des cachets, le corps qui avait peut-être ce jour-là demandé du répit ou montré ses limites, cherchant un signe là où il n’y avait peut-être rien d’autre qu’un problème de dos, toujours là, la preuve, dans un recoin, prêt à bondir après 6 heures dans un fauteuil trop mou et une ambiance trop dure.

Lundi 2 avril 2018

Les vies vécues sous conditions d’extrême dénuement, d’immense destruction, d’immense précarité, ont sous ces conditions d’extrême dénuement, d’immense destruction et d’immense précarité à se vivre ; chacune est traversée en première personne, et toutes doivent trouver les ressources et les possibilités de reformer un quotidien : de préserver, essayer, soulever, améliorer, tenter, pleurer, rêver jusqu’à un quotidien : cette vie, ce vivant qui se risque dans la situation politique qui lui est faite.

Marielle Macé, Sidérér, considérer

Troisième paragraphe, indifférents de la boue.

Dimanche 1er avril 2018

L’amitié est parfois quelque chose de flou. Il y a les amis, les potes, les copains… Et puis parfois au bout de dix ans, puisqu’on fait bien sûr le déplacement pour lui faire une surprise ce dimanche pour ses prochains 50 ans, on fait le bilan. Alors je pense à cette première rencontre pour mon premier vernissage, aux confidences, à cette grande maison tout là-bas en Bretagne, à un déjeuner dans son jardin, aux virées lectouriennes, à une connivence, quelque chose de simple, une temporalité baignée de silences géographiques mais une présence fidèle.

Et puis nous avons repris le même chemin, comme pour écrire un deuxième paragraphe cherchant à définir l’amitié. Le même chemin donc, celui de la veille jusqu’à la plage, éclairée cette fois par le jour. Et nous l’avons poursuivi, vers là-bas. C’était alors, prolongement au-dessus des rochers, marée basse, oui c’était aussi celui d’un soir du printemps dernier après un dîner au 21. Nous avions aimé comment cette côte se découpait au soleil couchant. Je regardais l’horizon.