Jeudi 31 mai 2018

Il est question de la liste des visages qui viennent nous réveiller chaque matin supplémentaire. Bien sûr, les meilleurs matins arrivent parfois l’après-midi.

Stéphane Bouquet ; 4ème de couverture de Les Amours suivants
(Parce que je n’ai pas osé tronquer un poème)

Mercredi 30 mai 2018

Quarante-quatre.

Un jour comme un autre ? Oui. Un jour comme un autre, la vie extra-professionnelle à Ivry, associative rue des Périchaux, le déjeuner annulé avec, par conséquent, entre lui et moi encore quelques semaines sans se connaître, on n’est plus à ça près, cela fait des années que ça dure, c’est même peut-être mieux ainsi, il devient personnage, les chapitres s’étoffent. Alors le déjeuner est nourri de falafels et d’un reste de glace dans le freezer, et bien qu’ainsi rafraichi me voilà un peu en sueur sur le chemin furtif du Bal, la vie donc ensuite culturelle par accumulation d’objets, amicale aussi et elle commande un diabolo-menthe.

Un jour, celui des quarante-quatre ans, qui pourrait être celui où on aborde en souriant la question du désir, des corps, du frôlement, du regard, des silhouettes, des odeurs, des sensations provenant d’une guitare aussi, des mains qui appuient, des sensations et des émotions qui adviennent. J’ai attendu cette journée, j’ai attendu cette compagnie d’un autre hémisphère, pour éprouver cela, ce truc devant cette homme qui danse sur du flamenco, avec autour de moi, l’hispanisme criant et exaltant de quelques spectateurs. Et le mien, que tu interroges alors, que j’interroge alors, avant quelques frites.

Mardi 29 mai 2018

C’est juste là, juste là-bas, en autobus, quoi, 20 minutes ? C’est une maison, ordinaire, vous savez, oh ce genre, la banlieue quoi, les garde-corps rocaille peints dans un vert presque acide. Il a dû nous voir arriver, il devait nous attendre tu avais dit midi, il est treize heures, ce n’était pas très clair, les heures d’ouverture, tout ça, le site web, rien de ça. C’est alors un ailleurs, guidé par cet homme que tu salues les mains jointes. Ailleurs. Mais juste là, vous voyez, en autobus, quoi, 20 minutes ?

Lundi 28 mai 2018

Au seul banc libre il manquait un tasseau et une propreté suffisante : quelque oiseau ou quelque maladroit était passé par là, abandonnant quelques taches. Sur le revêtement en béton du parc, nous mangeons ainsi une salade en faisant face aux verdures : celle dans le bol, celle qui nous entoure. Habillée entièrement de jeans, elle est très bronzée, mais je ne lui fais pas remarquer, cela ne me ramènerait probablement qu’à ma plus triste mine.
De nos conversations, si rares mais que j’aime tant — elle est, parmi les gens que je vois trop peu, une des personnes avec qui je me sens le plus en phase — je retiens toujours la douceur et la quête d’un idéal, parfois simplement verbalisé dans quelques indices : un mot, une sensation, un sourire. C’est encore le cas, puisque elle se rêve ailleurs.

Dimanche 27 mai 2018

Tes questions, ta curiosité, ton envie de connaître la ville et ses siècles, me donnent des réponses que je recherche. Ainsi, je regarde Paris autrement, comme une vieille dame à qui on oserait demander son âge.
Et comme on le sait, la vieille dame a des ressources. Nous voilà donc au musée Picasso, plongeant dans l’Histoire, celle qu’on grandit d’une majuscule avec l’exposition consacrée à Guernica, ou la mienne, puisque dès qu’il est question de la guerre d’Espagne il est question d’un morceau de moi-même, du chemin familial d’où je viens. Et puis soudain, l’émotion s’impose. Ce peintre que je ne croyais connaître, j’en ignore presque tout. Et donc les femmes pleurent sous des couleurs criardes et des larmes fleurs, et moi quasiment.

Samedi 26 mai 2018

Quatre chaises, nous sommes cinq. Ainsi, collant à une certaine idée de l’ambiance parisienne et des petits espaces, nous voici autour de la table basse. Les conversations relèvent le niveau, ta cuisine aussi. Les relations révèlent le niveau. Elles révèle ce que nous sommes, puisqu’ils sont là. Puisqu’ils sont, pour deux d’entre eux, ce qui a été tu.

Lundi 21 mai 2018

Lumière d’orage sur un paysage vert, des façades blanches, des bottes de pailles soudain dorées. Et puis un arc-en-ciel qui rompt l’anthracite ombrageant l’horizon, mais si l’on se retourne un peu, c’est un azur clair qui rassurerait ceux qui craignent le tonnerre. En face de moi, elles chuchotent ; nous avons quitté la gare il y a quelques minutes. Plus tard, plus au sud, les nuages m’évoqueront des peintures du 19ème siècle, le gris se bleutera de cobalt, un fruitier coupera la ligne nette séparant un champ du ciel, et ainsi se déroulera ce paysage aperçu. Et plus tard, toujours, sans cesse, elles chuchoteront. Celle de droite est hystérique, disons exaltée, d’abord parce que son amie lui a offert un livre dont je n’aperçois pas la couverture tellement elle le secoue et dont elle ne lit qu’un passage, mais ensuite parce que le moindre sujet de conversation l’électrise. Sa robe couverte de ronds multicolores convient au personnage, tandis que l’autre, pull marine sage, complète le tableau. Je tente vaguement de ne pas écouter, ainsi que je ferai tout le long du parcours, mais je suis fasciné par cet insupportable zébulon à la voix de crécelle qu’elle tente d’étouffer, s’étonnant que l’on dit d’elle qu’elle ne fait pas son âge, s’amusant d’avoir oublié la Chapelle Sixtine, se rassurant que sa sœur a calculé qu’elle pouvait écrire deux pages pour chaque chapitre, proposant mille-et-une idées de déjeuner pour le lendemain, ou encore s’inquiétant de ne pas soûler (sic) sa camarade, son monde s’arrêtant semble-t-il à 50 cm de distance. Alors L m’envoyant Zeus.

Dimanche 20 mai 2018

Il s’agit alors de chercher ce qui ressemblerait au rien, à l’envie du rien, un rien brisé par la vue, revue et re-revue leçon 76 du Assimil japonais, un rien brisé par l’obsession soudaine de collecter des vues carrées sur un réseau social.

Samedi 19 mai 2018

Les bonds d’un écureuil. Le gazouillis d’un oiseau. La course d’un lézard sur le béton. Le galop d’un cheval. La sensation de l’herbe sous la plante des pieds. Le goût de la tige d’une marguerite.

 

Jeudi 17 mai 2018

L’odeur de la mer existe, mais c’est d’abord sa force qu’on ressent, la pleine et entière confiance dans sa puissance, les rouleaux qui vous ramènent au bord, cet océan exempt de courants, pas traître, pas dangereux, pas comme ailleurs, plus loin sur la côte, à Biarritz ou dans les Landes. Ici, au bout de la France, les rouleaux sont direct, droits, ils sont puissants parfois mais ne font pas mal.

Julien Thèves ; Le Pays d’où l’on ne revient jamais.

Où, sans doute, j’aurais du parler de ce spectacle. Mais bon. Non. Les oiseaux ont déjà trop souffert dans la charmille.

Lundi 14 mai 2018

Les années quatre-vingt étaient entre deux mondes, et moi aussi. On y restait à gauche, du moins parmi mes amis, mais l’on portait en même temps en même temps ces ridicules vestes autrichiennes sans col qui semblaient venir d’un débarras de Berchtesgaden et donnaient aux militants en vacances un ai heideggérien.

François Sureau, Le Chemin des morts

Samedi 12 mai 2018

Quelques mots à sa mère, dans une langue étrangère, où l’on devine un point d’interrogation. La réponse nous offre, sur son visage adolescent, un sourire : il s’ennuie. Je l’avais, un peu plus tôt, observé de dos, et je m’étais demandé si j’aurais osé une image, mais je trouvais son visage trop anguleux, quelque chose du mien à son âge comme sur cette photo d’identité que je détestais. Son impatience aussi se dévoilait peut-être, froissant une potentielle photogénie.
Il se lève alors brusquement du banc en skaï gris, attrape son blouson sur lequel sa sœur est légèrement assise, et part, ignorant de plus belle l’immense toile inachevée de Rosa Bonheur, La Foulaison du blé, dont tu me diras : « Que c’est beau. »

Vendredi 11 mai 2018

Terrasse ombragée, fin de journée, enfin. À la table d’à-côté, un roux aux cheveux ras, un châtain clair coupé assez court, un châtain foncé à la chevelure virevoltante, un très brun crépu : mixité capillo-colorée d’une jeunesse masculine commandant des bières, bientôt rejointe par l’une des serveuses. C’est sa pause. Alors bien vite, chacun pique dans ses frites. Et puis un petit chien passe. Il amène notre conversation côté canin, puis un cobra s’immisce. Me voici ailleurs, la terrasse ombragée est frappée du soleil d’Afrique, c’est à peine si je ne lève pas les pieds par crainte d’un sifflement (non, pas sur nos têtes).

Jeudi 10 mai 2018

Quelle place, ici, donner à celui qui revient de temps en temps ? Comment le nommer ? Une initiale ? Un surnom ? Une référence ? Un pronom personnel ? Quel contour donne-t-il aujourd’hui à ce que je suis ? Que sommes-nous ? Ailleurs, cela se glisse ce jeudi dans un tutoiement anglais qui l’englobe parmi tous les lecteurs dans un you imprécis. Mais ici ? Ici, j’ai l’impression d’avoir figé le tu dans l’évidence d’un usage. Tu peut-il être un autre ? Peux-tu être pluriel ?
En cette compagnie, donc, les rues de Bordeaux s’élancent, me surprenant encore, me perdant encore, en leur dédale d’obliques et leurs façades mimétiques. Me voici guide d’une ville dont j’ai du mal à apprivoiser la géographie et dont je ne sais rien de l’histoire.
Dès le départ mon quartier fait effet, avec son charme babélien qui surprend et touche l’homme pour qui les continents sont des territoires brûlants d’histoires, des odeurs, des épices, des réalités sensorielles. Il/tu voit/s ce que je ne regarde déjà plus, mais ce que je respire simplement avec bonheur chaque matin quand les échoppes maghrébines s’installent et les premières paroles s’échappent, incompréhensibles.
Mais la voici qui marche, puis s’arrête, danseuse immobile sur un ciel de nuages. Elle est peut-être, dans sa douceur, sa pose cherchant stabilité et son hésitation, une métaphore de ce qui se produit, quelque chose de nous.

Mardi 1er mai 2018

Il a des fesses magnifiques, mais je le suis sur Instagram parce qu’il est basque. C’est juste pour l’aspect linguistique.