Vendredi 29 juin 2018

Il me raconte un peu son histoire. Pourquoi il est ici, ce qu’il va faire. Et ce que ça va changer, d’être ici. Loin des pays du Golfe où il a grandi, travaillé. Loin du Pakistan où il est né, puis retourné, et où les rencontres étaient cachées. Loin de la peur d’être soi-même. À la veille de la Marche des Fiertés, alors nous allons danser, j’ai soudain son âge, il a le regard du garçon aux yeux noirs, il a l’insouciance qu’il faudrait toujours avoir, la légèreté s’impose dans cette foule joyeuse. Sur un tabouret, il n’a sûrement pas remarqué l’homme seul qui a l’air triste.
Mais dans la nuit douce, le dernier tram envolé, avec ce besoin de me raconter combien ici il est heureux, il me dit qu’il doit mentir à sa mère. Il ne montre pas que ça le peine : l’essentiel c’est d’être là. Et d’être lui-même.

Jeudi 28 juin 2018

Je suis derrière lui, dans un tram qui m’emmène signer un troisième CDD, comme des ricochets professionnels, sans les ronds dans l’eau, mais avec le sentiment, léger mais lourd de sens, du privilège d’être là, libre, dans une situation certes instable mais ô combien confortable.
Son CV en main, il demande à Google la traduction en arabe du mot Compétences. Puis, en vain, celle du nom d’un château où il a travaillé durant quelques semaines il y a deux ans. Il est né en 1976. Sa première expérience date de 2014. D’autres ont suivi, toujours courtes. Aujourd’hui lost in translation, où était-il hier ? Lost in his own language ? Frappé par ce vide, je ne parviens pas à imaginer l’inracontable, la raison du silence. Sa vie d’avant n’existe pas. Comme si lui-même n’existait pas.

Mercredi 27 juin 2018

En traversant la cour j’ai encore entendu Tiène. Le chant m’a poursuivie pendant un moment ; après la cour, il a encore tenté de marcher à mes côtés, puis non. Après le portail, à l’orée du chemin : l’août tout seul.

Marguerite Duras ; La Vie tranquille

Mardi 26 juin 2018

Je la raccompagne jusqu’à l’arrêt de tram Saint-Michel. En face, allongé sur le banc, un homme, sans domicile. Un charriot de supermarché à côté de lui, dans lequel un couple vient déposer un sandwich et un peu d’humanité.
Nous venons de passer notre deuxième et dernière soirée ensemble. Le dîner a été comme notre duo, franco-japonais, tandis que la veille avait eu saveur de mer. Mais la présence de l’homme nous laisse un goût amer.

Lundi 25 juin 2018

L’homme me demande où prendre le bus pour aller à la gare. Je lui dis qu’il vaut mieux prendre le tram, c’est par là. Parce que le bus, il faut passer à travers le campus, par là-bas, c’est compliqué. Ah, dit-il, arrêté, presque saisi d’effroi. Dans ses bras, il tient fermement un dossier du CHU, il est comme tant d’autres, croisés matin et soir, un patient. Fragile. Il dit tout de même que ce n’est pas grave, qu’il demandera à quelqu’un d’autre. J’insiste, le tram, vraiment, et je lui propose de l’accompagner, alors on avance à son rythme, lent. Pendant qu’il me parle, je cherche une solution qui le rassurera, je vérifie, il y aura le bus 11, direct, mais il faudra marcher un peu, je vais lui montrer, en suivant le trottoir c’est simple. Il me dit que c’est calme ici. Il trouve ça vraiment bien. Il me dit qu’il veut trouver une agence de voyage pour partir au Portugal. Il connaît, il a pris deux cours de portugais, il y a 30 ans… Heu non 50. Le temps file, il en a 80. Il me dit que s’il n’a pas de train il dormira où il pourra. Dans la gare. Ou dehors.

Dimanche 24 juin 2018

Je sors mon téléphone de ma poche. Sur l’écran, un prénom, un pictogramme, un numéro appelé par inadvertance et par le plus grand des hasards : le prénom commence par un P, je ne l’appelle plus, on ne s’appelle plus, je n’existe plus, il m’a bloqué ici et ici, mais pas là, il a supprimé notre image de son compte IG, les kilomètres se comptent toujours par milliers, et son silence est presque aussi intense qu’il l’était alors, là-bas.
Le hasard, c’est après qu’il intervient, au skate-park. C’est avec lui que, la dernière fois, j’avais admiré la légèreté de skateurs et que j’avais tenté de les attrapé au vol, forts et graciles, il faisait beau, certains étaient torses nus, ils avaient cette jeunesse qu’on croit éternelle lorsqu’elle est en nous, cette jeunesse que peut-être ainsi ils cherchent à conserver.

Samedi 23 juin 2018

Ch sort de son sac la coïncidence littéraire dont il connaissait l’existence, par une image et quelques phrases sur un réseau social et dont il me préparait la surprise. Les dernières pages de L’Étranger m’accompagnent sur cette plage, pour lui c’est un autre ouvrage, même auteur, même éditeur, pas tout à fait même plaisir, je crois. L’océan est plutôt calme. Oh bien sûr, pour s’y baigner, il faut supporter cette eau assez froide, attendre, être patient, et puis nager, et quelques vagues bousculent un peu tout ça. Le sable qui s’envole aussi. La littérature aussi, beaucoup. Le récit sans doute, la phrase sûrement. Sur la plage, Meursault a tué. Ici il me rend vivant.

Jeudi 21 juin 2018

Je traverse le bout de la rue Sainte Catherine. Foule. Passants. Attablés. Bruit de fond. Je me dis que ça fonctionne, que c’est une fête populaire, que les gens sont contents. M’en voici presque heureux. Je continue. Je viens de passer trois heures à une terrasse sûrement trop bruyante, à 2 mètres d’une source musicale multi-générationnelle ; il fallait un peu crier. Ainsi pouvait-on rire, gentiment, de lui, dont l’obsession musculaire se limitait au haut du corps ou de l’autre, dont le cigare ne semblait qu’un accessoire de plus. Ainsi pouvait-on dire, tiens, lui…
Je continue, donc. Je pense au mot musique. Je vois bruit. Je ne comprends pas. Ou plus. J’ai 44 ans et une éducation, une évidence dans le vivre ensemble qui m’interdit de déranger autrui à 23 h passées. Alors j’arrive au numéro 16 rue T, monte les escaliers, me prépare de quoi grignoter un peu pour compléter les souriantes assiettes, monte d’un étage sans bruit ni lumière, ferme la fenêtre qui permettait ainsi d’offrir un peu de fraicheur, mets des bouchons dans mes oreilles. Silence. LE silence. Sauf le ronflement, un peu sourd, qui provient de moi-même. Et le goût du yuzu, subtil, du fromage blanc.

Mardi 19 juin 2018

Je pousse la porte de la galerie, coin de rue, mon quartier. La jeune femme blonde me salue, je m’évente, je dis que oui, j’ai lu la description de l’exposition avant de venir et que je connais le Pavillon, d’avant, l’époque parisienne.
Je suis alors spectateur d’un regard, celui de jeunes artistes dont j’ignore tout, et dont je ne chercherai pas à savoir grand chose, ni leurs habitudes ni leur volonté ni leur discours. A peine je cherche à interroger ce qu’ils ont à me dire. Dans la salle du fond, je suis attrapé par les images en mouvement. Je m’assieds. Je suis seul. Seul et assis trop bas, il faut lever la tête, mais la vidéo est belle, physique, simple, on voit le propos mais je peux m’en passer ; les images sont belles. Je passe les dernières minutes debout, je veux montrer au monde un visage, je l’enregistre et le partage.
Je suis alors spectateur de notre passé, en pointillé sur les murs blancs, en images, en objets posés là, puisque notre passé c’est ce monde-art. Je le regarde avec les yeux de celui que tu as guidé au-delà des inutiles cartels et que je suis encore. Je me demande ce que tu aurais dit. Ce que tu aurais vu.

Lundi 18 juin 2018

Il a réveillé les autres et le concierge a dit qu’ils devraient partir. Ils se sont levés. Cette veille incommode leur avait fait des visages de cendre.

Albert Camus ; L’Étranger.

Dimanche 17 juin 2018

Alors l’épisode du jour s’appellerait « Rodin et le portillon » et l’on s’amuserait de ton audacieuse insouciance autant qu’on chercherait les mots devant les corps.

Vendredi 15 juin 2018

Je ne suis pas sûr qu’il se souvienne parfaitement de moi. Je lui dis que ça fait longtemps via ce o-hisashiburi qui laisse entrevoir le temps qui vient de passer, la distance qui s’est imposée, la nostalgie d’un autrefois encore présent, le plaisir de le revoir. Quelques visages d’avant sont là, et bien sûr on parle du pays, du dépays, d’avril, de ce qu’il adviendra peut-être, y retourner. On parle de peu, d’être là, à peine, pas longtemps : Schumann m’attend.

Jeudi 14 juin 2018

Tramway. Il dit que ça sent mauvais. La suite précise le sens figuré. Elle semble le soutenir mais je n’écoute pas vraiment leur conversation, j’ai l’esprit ailleurs, je regarde surtout la dentition de la femme, les couleurs de son tee-shirt enveloppant son corps gros. Mais la phrase revient, ça sent mauvais, et je n’entends que ça. Comme si mon cerveau m’alertait : c’est peut-être moi qui sens mauvais.
Je mets mes écouteurs, leçon de japonais 64. Jusqu’à ce que je l’entende, elle, elle lui dit qu’elle pense que ça ne va pas durer, entre eux. Elle le sent. Que ça ne durera pas. Qu’il doit régler ses problèmes, en parler à son psy. Que ça l’embêtera, s’il la quitte, mais qu’elle ne lui en voudra pas.

Train. Il écrit. Son écriture est dure à déchiffrer de ma place ; nous sommes pourtant juste voisins de siège. En fait il recopie ce qu’il a écrit auparavant sur d’autres feuilles. Plongé dans mon roman/Romand, je tente de ne pas m’intéresser à lui, mais évidemment il m’intrigue. Il n’a pas d’âge. Peut-être 18, pas moins. L’âge où on écrit encore ?
Je repose le livre, prends mon téléphone, me dis que je devrais dormir un peu. Je déchiffre la signature puisqu’il est arrivé à la fin : Un homme heureux. Puis ce qui précède : je t’aime plus que tout.

Mercredi 13 juin 2018

J’aurais adoré être chanteur. Je me suis récemment mis au piano. Je prends des cours et peux m’accompagner par coeur sur Je suis malade. Je l’ai chanté à ma mère lors de son dernier séjour chez moi. À la fin de ma prestation, après un silence de quelques secondes, elle a levé la tête du dernier catalogue Leroy-Merlin et m’a demandé : « Tes voisins ne rouspètent pas ? »

Eric Romand ; Mon père, ma mère et Sheila

Dimanche 10 juin 2018

De souvenirs. Les bois, en bas, en sont gorgés. D’eau aussi.
De moustiques. Les bois, en bas, en sont infestés. Qu’est-ce ceci ?
J’ai de nombreuses images conservées, en tête, de toutes ces fois où je suis descendu. Pour ramasser des fleurs. Pour espérer un animal. Pour chercher des champignons, comme nous, aujourd’hui. Pour m’aventurer, oh jamais très loin, on atteint vite la limite, la route. Pour être à chaque fois surpris. Pour voir. Pour être ailleurs, avec moi-même, sans comprendre alors ce besoin de m’accompagner. J’y chantais, parfois. J’aimais surtout aller là-bas, cette clairière où, la saison venue, les nappes de clochettes bleuissaient l’atmosphère. J’aimais bien sûr ne pas aller si loin : les carrières étaient autant une légende qu’une réalité difficile à atteindre. J’y rêvais, parfois.

Mercredi 6 juin 2018

Les bières de la veille, après le spectacle, n’avaient pas tout dévoilé. J’accompagne alors, pour la soirée, sa solitude de touriste sans clé, son amour des idiomes, la candeur de ses trente ans, son accent espagnol qui vous embarque, ses yeux clairs qui vous transpercent, ses doutes sur sa relation amoureuse actuelle puisque l’autre est trop là malgré tant d’heures entre Montpellier et Majorque. L’autre. Celui dont je suis l’autre est aussi ailleurs, à des milliers de kilomètres. Tant.
A 21h38, je fais trois photos de lui. La première est loupée : mauvais focus. La deuxième n’est pas bonne : moue. La troisième est la bonne : sourire. Tant.

Mardi 5 juin 2018

Nicolas m’avait proposé un cinéma par une formule concise et décalée ; j’avais souri et répondu en faisant celui qui ne comprenais pas. L’amitié est comme l’amour, elle se construit par des pièges, des perches, des peut-être, des frontières à franchir, des contours à dessiner, des ponts à emprunter.
Il m’avait finalement proposé autre chose, un spectacle d’improvisation, dans un petit théâtre, « tu sais, en bas de chez moi. » Il ne m’avait prévenu d’une présence. De mes rires non plus.

Lundi 4 juin 2018

Il y a des rencontres surprenantes qui naissent par hasard, d’une passion commune, d’écrans connectés et d’un voisinage, parce que malgré tout on est un peu fainéant. Alors nous y voilà, rue St François, entre l’Asie et l’Amérique, entre mes images dont je parle et son film sur Arthur Tress qu’il me montre, entre les mots que j’essaye d’écrire et le titre de son roman qui me fait éclater de rire.

Mériadeck