Lundi 30 juillet 2018

Se sourire dans la rue. Deux sourires donc. Le mien. Celui de l’autre. La rue est courte. Les sourires aussi.
Se sourire au téléphone. Combien de sourires donc ? Le tien, c’est certain.

Dimanche 29 juillet 2018

C’est étrange, j’ai l’impression que tu parles de moi.

G, qui prononça cette phrase, n’est que l’une des nombreuses et étonnantes rencontres de la journée. Ainsi aux Capus, sur les quais, cours Victor Hugo, le hasard des trajets qui font croiser les visages d’autrefois ou d’hier soir. Ainsi, de Talence aux Chartrons, les discussions qui s’engagent même si l’on ne se connait pas, même si l’on a chaud et que l’on cherche au fond du sac, désespérément, un éventail.
De tout cela, ne conservons qu’un moment à raconter, puisqu’un homme, entre 35 et 40 ans, s’approche alors que je suis, du regard, les skateurs. Il fixe mon appareil photo, lui qui tient deux énormes bestioles, deux Nikon armés d’objectifs surdimensionnés, l’un d’eux tellement lourd que j’aurai du mal à le tenir, puisque voyez-vous, je le tiendrai, après qu’il m’aura dit « Tiens, tu veux essayer ? » Il est fou de technique, c’est un pro, un PRO, genre shooting de voitures de courses, de stars, lâchant un peu de name-dropping sans prétention de Ferrari à Carole Bouquet – ah non, Carole Bouquet, c’est cours Victor Hugo qu’on en a parlé. Il me parle bokeh (sans Carole), mire, piqué, parfois je ne comprends même ce qu’il me raconte surtout qu’il y a les voix autour, le bruit des skate-boards qui frottent, retombent, fraaattcch, ooooh. Il m’amuse avec son côté straight direct et cool, le voilà qui me donne quelques conseils, me montre comment régler la netteté… Après qu’il a fait plusieurs photos de moi, pour ensuite zoomer, et comparer la netteté, je finis par comprendre qu’il teste ses appareils et ses objectifs, qu’il vérifie que tout va bien, que je fais le cobaye puisqu’il cherche la meilleure ouverture, le mieux, la perfection : « Oui, je fais la mire« , dit-il, presque étonné que je n’ai rien compris. Sur son petit écran, alors, il compare mes rides au coin des yeux, stries qu’on ne peut guère manquer, ici plus douces, là tranchantes. Et l’on repartira, chacun de son côté. Mon visage entre ses mains.

Samedi 28 juillet 2018

C’était dimanche dernier. On s’était retrouvés métro Vavin, alors au Select on avait bu deux verres de vin et mangé un plateau de fromage. Elle m’avait invité alors, pour ce samedi. Bien sûr j’avais à peine retenu de quoi il était question, juste l’idée d’un bateau : je vis avec le fait d’oublier, cela offre des surprises. Des inconvénients, mais aussi des surprises.
C’est sur un ponton, vers 16h45, au port de Bègles, que l’on s’est donc retrouvés, répétition du verbe, répétition du mouvement. Elle avait envoyé l’emplacement, rieuse, d’être ainsi au milieu de l’eau. Et j’ai compris assez vite que ç’allait être joyeux. Ce le fut. Joyeux, pétillant, et surprenant. Parce que les surprises ne viennent pas toutes de l’oubli.
Je ne m’attendais à ça. Ça ? La lumière. Les lumières. Le jour qui décline jusqu’à ce que le soleil soit enfin caressant. Les berges de la Garonne qui étincellent. Le couchant qui joue avec les nuages. La lune se levant, rousse, donnant à la rivière un dernier éclat. Mais aussi l’on dansa.

Mercredi 25 juillet 2018

Sur la table, une anisette coûtant la bagatelle de 4,50 euros. Dans les mains, sous les yeux, des histoires de bain japonais, la douceur des mots de Mizubayashi. Et en face de moi sur le volet du bijoutier une pub pour Seiko ;  le souvenir des publicités pour les montres Seiko à quartz remonte à la surface. Ça faisait rêver, le quartz, l’enfant ne savait pas où il était ce quartz, où plutôt à quoi il servait, aujourd’hui il demanderait à Google. Seiko : Réussite, succès. Le petit garçon ne savait pas non plus ce que cela signifiait, peut-être ignorait-il même d’où ça venait, du Japon, c’était le début de la bulle financière là-bas, le petit garçon s’en fichait, le Japon c’était Goldorak, c’était Albator, et les personnages avaient de grands yeux ronds, mais le petit garçon savait que ce n’était comme ça, là-bas : il a bien vite compris que tout ce qu’on nous montrait, depuis qu’on avait la télévision en couleur, il ne fallait pas trop y croire.
Un Ricard et un livre, donc. J’attends J, de Canton mais plus tout à fait d’Asie, tellement les années l’ont emmené à Rotterdam, New-York, Bordeaux. Les années l’ont détourné. On a convenu qu’on mangerait une pizza. Mais non.

Lundi 23 juillet 2018

Lorsque tu te trouveras debout devant la porte d’entrée de la maison, tu seras rassuré sans doute en voyant, à gauche, à la hauteur de tes yeux, une plaque en bois sur laquelle mon père a écrit lui-même, en calligraphe amateur, son nom, son prénom ainsi que l’adresse. Puis tu sonneras. Au bout de quelques secondes, tu dois entendre la voix de ma mère te dire : » Pourrais vous demander qui vous êtes ? » Tu lui répondras; alors immédiatement, la porte s’ouvrira.

Akira Mizubayashi, Dans les eaux profondes – le bain japonais

Dimanche 22 juillet 2018

Je me retrouve alors dans la peau de celui qui explique, je retrace les grandes lignes de qui était Chris Marker, je te dis d’abord Afrique, c’est la porte d’entrée, Sans soleil. Je dis voix off, politique, croisements, mais l’exposition me viendra en aide et tu découvriras. Devant le court extrait des Lettres de Sibérie, je ris. Devant la projection de La Jetée qui débute, j’hésite. Et je souris d’être là, sûrement, dans ce monde markerien, dans ce bain. Il faudra, bientôt, voir/revoir les films.

Vendredi 20 juillet 2018

Le nom de Depardon est alors évoqué. Je dis ma fascination teintée d’un léger trouble à cause d’une présence gênante du Je, dans ce que j’ai lu autrefois. Alors, comme ici, je n’ai pas d’argument, juste le souvenir flou d’une impression et des échanges qui avaient suivi avec C.

Mardi 17 juillet 2018

Sur le chemin du travail, en passant devant la glycine, je réalise quel jour nous sommes. Je suis alors triste. Pas de la situation mais du souvenir. Du moment. D’avant, d’après. Je ne pensais pas que tu m’écrirais. C’est le soir que je l’ai su. J’y ai lu ce que tu es.

Dimanche 15 juillet 2108

Je suis du monde. Et le foot, ben…
J’ai tout de même cherché à vivre ce moment. Parce qu’il m’a dit qu’il voulait voir les gens faire la fête. Pour y chercher des images. Pour découvrir que les rues peuvent se vider. Parce que la sociologie de groupe me fascine. Parce que le sentiment d’appartenance à un pays est un sujet qui me concerne. Parce que je refuse de m’intéresser au foot et que par conséquent je dois me mettre à l’épreuve. Parce que ma famille ou mes amis y trouvaient une source de bonheur. Parce que Nigel et Zain voient la France comme un pays d’accueil, leur nouveau pays, et vibrent avec les Français qui vibrent. Parce que le phénomène est assez improbable et que, par conséquent, j’ai eu envie d’en être le témoin. Parce que les gens étaient heureux. Pour rien. Un ballon. Mais heureux. Je n’y adhère pas, je comprends à peine, mais j’ai regardé (tout cette ultra-moderne saoulitude, toute cette faune tricolore passant des heures à marcher dans les rues en braillant, tous ces gens aux grands-parents venus d’ailleurs montrant ce qu’est la France).
Oh bien sûr on a beaucoup parlé de politique aussi, avant, pendant, après. De ce que cela signifie, d’être là, de voir cela : les siècles de domination, la sélection, la France, la domination des pays riches, le nombril du monde, les immigrés, toi oui, toi non, tout ça, tout ça.
Tout ça…
Pour ça.

Samedi 14 juillet 2018

Du bassin d’Arcachon, il n’y a de l’enfance qu’un nom : Cestas. Et à Cestas quelques brefs moments, dont on rapportera un objet et de rares souvenirs fait d’une limonade sur une table de jardin, de la boue du chenal et d’accents girondins. Il y a donc, à présent, ce nom, Arcachon, et ce moment, ce soleil de fin d’après-midi, la plage, ce moment balnéaire, la douceur de l’eau, les aubergines dans le jus d’un citron, ce presque rien au milieu de tous ces gens. Tous ces gens. On pourrait bien les ignorer, si on ne les regardait pas.

Vendredi 13 juillet 2018

Saint-Émilion n’était qu’un souvenir, en famille, entouré du bleu du ciel et de la couleur floue des pierres. On avait alors croisé un chanteur vaguement populaire dont je n’avais pas grand chose à faire : c’est mon seul souvenir. Je ne sais pas précisément l’âge que j’avais sinon celui où l’on ne regarde pas vraiment la couleur des pierres.
Saint-Émilion, en quarante-cinq minutes de train, s’est glissé dans les souvenirs futurs. La pierre était belle. Le ciel aussi, trop peut-être, tant on sua.

Jeudi 12 juillet 2018

Tramway, matin. Une femme debout extrêmement fardée, sourcils épilés, cheveux plaqués platine, visage robotisé. Une femme qui n’en a pas toujours été une, couleurs printanières, minijupe en cuir bleu, voix grave qui cède sa place à une maman. Son petit garçon noir, 5 ans peut-être, la peau des deux bras craquelée par les brûlures d’autrefois. Des corps, donc, transformés, oubliés, martyrisés. Des histoires.

Mardi 10 juillet 2018

Et puis il y eut la voix sur le cinquième lied des Liederkreis Op. 39.
Et puis il y eut cet air de Fauré que Fabrice chantait au piano.
Et puis il y eut des rires sur le farfelu Wiener.
Et puis il y eut les deux premières notes du Debussy.
Et puis il y eut les pompiers, enfin, deux heures plus tard. La vieille dame avait été patiente.
Et puis bien tard on rentra.

Lundi 9 juillet 2018

Les spectateurs se lèvent. On peut dire qu’ils se précipitent. Le générique se termine, il n’y a plus que nous, Z debout et moi qui insiste pour attendre la fin, on se sait jamais. Alors ils manquent le meilleur.

Samedi 7 juillet 2018

Plongé dans musique et photos, je ne vois rien. Cris, pleurs, ambiance soudain mouvementée et encore plus sonore, la mère s’énerve, dit valise. Je ne sais pas, je n’ai rien vu. L’homme étranger remet ma valise à sa place, là-haut, d’où elle vient de tomber. Alors je comprends qu’elle vient de tomber. Sur le petit garçon.

Vendredi 6 juillet 2018

Nous marchons vers le bar. Il se met à chanter. Il m’explique que c’est une chanson d’amour, que c’est un amour fini, que cela parle du bonheur que l’on espère pour l’autre et du souvenir du bruit que l’autre faisait en marchant.

Mardi 3 juillet 2018

L’air est plutôt frais, il y a du vent au pied de Saint-Michel, je suis allé chercher un gilet pour N ; Z porte des manches longues. Je crois que l’homme est déjà tombé sur le parvis quand arrive le couple d’amoureux, qui promène son petit chien, jeune, joueur, sautillant. Ils sont beaux, jeunes. La serveuse vient pour débarrasser. Elle regarde d’abord le petit chien, elle dit qu’il est mignon. Elle dit qu’elle veut le même. Et un amoureux, aussi. Elle se demande quand ça arrivera. Elle dit que ça se mérite. Je m’insurge.