Dimanche 26 août 2018

C’est alors quelque chose de doux qui s’impose. Il fait beau. Nous sommes ensemble. Elle pose le temps d’une image. Plus tard nous irons marcher un peu. Il racontera ses souvenirs de ski nautique.


Jeudi 23 août 2018

Son portrait, pris le 6 août 2017, est parmi les images faites imprimer hier et récupérées quelques heures plus tard. Je pose le tirage parmi d’autres éparpillées, que j’aime tant, comme celle de H dans son petit appartement, ou ce souvenir de K qui est toujours resté caché. Je prends cet ensemble en photo et lui envoie en lui écrivant : « Je t’ai imprimé. Tu seras peut-être dans une exposition, seulement si tu es d’accord. Je travaille sur quelque chose c’est flou…« . Il me répond deux heures plus tard : « Elle est bien cette photo ! Oui je suis d’accord. »
Elle est très bien cette photo. Il y est beau malgré un cadrage très serré. Il ne sourit pas et me regarde. Je crois que nous nous étions rencontrés la veille.
Cela pourrait s’appeler Continents ou quelque chose comme cela mais ça je ne le lui dis pas : je me demande si ma photographie peut ainsi embrasser le monde, infiniment grand, jusqu’à l’intime.

Mercredi 22 août 2018

Il y a parfois des livres qui se mettent en travers de votre chemin. Ainsi, voyez-vous, je sortais des expositions du Jeu de Paume, c’était bien, nécessaire, j’avais aimé comment Gordon Matta-Clark parlait des fantômes et j’avais aimé retrouver Bouchra Khalili même si je trouvais ses nouveaux films presque trop exigeants, une droiture, une rigueur, une froideur devant les murs noirs… et une longueur terriblement incompatible avec mon emploi du temps (zut). Mais cela ne m’étonnait pas d’elle, cette exigence, pas plus que ne m’étonnait le fait qu’elle ne voulait pas que l’on fît des photos. Bref. J’avais évidemment regardé tout cela en réfléchissant à mon propre travail, ma propre destination, mes propres interrogations. Au petit restaurant, là, à l’étage, il y avait eu ce mot japonais délicieux, calme, doux. Et donc, à la librairie où je n’étais juré de ne pas m’arrêter pour ne pas dépenser (encore) de l’argent, je me suis arrêté : le nouvel agencement et cette respiration de l’espace de vente vous fait facilement glisser au milieu des ouvrages. Et donc il y avait ça : « Parler la photographie ». Petit livre blanc. Je n’ai pas hésité. J’ai bien fait. En le lisant le lendemain, je découvrirais à quel point il répond à mes recherches actuelles sur le sens des images, leur signes, et sur une contradiction face à Barthes dans ma quête d’insignifiance. Il me donnerait ensuite une piste, un titre. Un bonheur.

Mardi 21 août 2018

Te regarder descendre l’escalier. Et puis te voir disparaître.

Le voir monter la rue après un échange de regards et de sourire. Et puis le voir disparaître.

Ecouter N parler de F, d’eux, de cette présence apparue. Ce qui se déroule me touche, peut-être parce que je suis à l’origine de leur histoire, peut-être parce qu’il y a eu à l’époque un trouble, sûrement parce que l’amitié c’est cela, parce que je sais peut-être ce que ressent et n’ose pas exprimer celui qui part… et qui va disparaître. 

Lundi 13 août 2018

Sur les écrans, d’un réseau social à l’autre, depuis de longues années, son visage. Il n’était quasiment que cela : un visage. Plus récemment peut-être, sur les petites vignettes carrées, s’était-il durci. Le mien aussi, bien évidemment, subissait d’inévitables transformations, jour après jour. Toujours nous parlions un peu. C’était bref ; j’ai toujours trouvé que ça l’était trop. C’était léger ; j’ai longtemps rêvé que ça ne le soit pas.
Je n’étais pas allé lui parler au balcon de cette salle de concert où nous avions partagé, à vingt mètres de distance, sans qu’il me voie, une soirée avec Barbara Carlotti. Sa présence n’était pas compatible avec celui qui m’accompagnait.
Je ne l’avais pas abordé alors qu’il était entouré de plusieurs amis, un jour quelconque, place Lobau. Leur présence n’était pas compatible avec la mienne, bêtement le croyais-je.
Toutes ces années, d’autres visages, plus réels, recouvrirent le sien. Un surtout bien sûr, une présence, une construction, me ramenait à la réalité, à autre chose. Dans cette narration à la temporalité étirée, me voilà d’ailleurs qui hésite entre un imparfait et un passé simple. Im-parfait / passé pas si simple.
Souriant de ces années passées sans se connaître, nous avions au printemps convenu d’un rendez-vous, raté, puis d’un autre, tout autant raté je crois. Dans cette histoire à la temporalité étirée, me voilà d’ailleurs qui hésite.

Ce soir, profitant d’un séjour dans le coin, après que le GPS aura retardé d’une heure de plus le moment de notre rencontre, il est devenu réel. Il a beaucoup parlé. Je n’ai pas trouvé que c’était trop.

Dimanche 12 août 2018

2008. Pour la première fois, je me rends à Lectoure, pour le festival de photographie. Fred et moi nous connaissons à peine ; Natt nous accompagne je crois. C’est l’année où la photographie fait, chez moi, un virage intérieur : je viens de confronter mes images au regard du spectateur. Mon travail est embryonnaire mais il y a déjà cette attention sur le cadrage, ce désir un peu prétentieux de regarder autre chose que ce que les autres voient. 
2018. Les éditions du festival se sont succédé. Je n’oublie pas le travail de Nauzyciel. On se souvient d’éphémères tentatives en d’autres saisons. Les trois étés japonais ont vu passer mon absence.
C’est toujours un bonheur d’aller à Lectoure pour partager cela. Parce que ce groupe – à géométrie variable – d’amis virevoltants sur les idioties et dans la légèreté, a besoin de ce plongeon en images, avec l’espoir qu’il fera beau et que l’on profitera de la piscine municipale, eau bleue, herbe verte. Belle édition cette année, avec la collection pour sujet. Le festival dépasse depuis longtemps les limites de l’image fixe, alors nécessairement me déstabilise dans certains de ses recoins, peut-être la chaleur me fait-elle également perdre l’attention nécessaire. Et si je regrette une forte présence du noir et blanc, je reste ému devant (mon maître ?) Plossu et devant les images d’Arno Brignon ou d’Annabel Werbrouck, je cherche avec plaisir les articulations dans la collection de Madeleine Millot-Durrenberger, je regarde deux fois (sans rien savoir, puis avec les clefs nécessaires) le travail de Laurent Fiévet.
2018. En tant qu’acteur-spectateur, ce type d’événement balaye surtout les doutes quant à ma propre pratique (poursuivre ou pas ?) : la diversité des propos et des propositions titille mon besoin de continuer la photographie, d’interroger mes habitudes, de pousser mes images dans de nouveaux retranchements ou de plus vastes étendues. Regarder encore. Montrer encore. Travailler encore.

Vendredi 10 août 2018

Il me demande si j’ai petit-déjeuné. Je lui dis oui, un peu. Il m’emmène alors dans un resto chinois, passe une commande dans la même langue. Nous choisissons une table propre et les plats arrivent. Je découvre qu’il a beaucoup commandé, je suis gêné, mais j’ai curieusement l’appétit suffisant pour tout dévorer et faire honneur à ce qu’il a commandé pour moi. Obélix, avec un x. Je lui pose quelques questions, alors il me raconte la vie gay dans son pays, la chance d’avoir cette famille et pas une autre. Il parle avec parcimonie : je ne sais pas si je dois insister, s’il en a marre d’avoir déjà raconté cela des dizaines de fois – après tout il est en vacances, je ne voudrais pas lui rappeler le travail au centre LGBT de Pékin. Mais j’en apprends un peu, surtout cet entre-deux, où rien n’est interdit : ni l’homosexualité… ni les thérapies de conversion. L’état tolère, puisque de toute façon la société enferme.

Jeudi 9 août 2018

Il arrive enfin. Une heure et trente minutes après m’avoir écrit « Now ? ». Je pense à cette chanson des Smiths, How soon is now? : Avec lui on ne sait jamais quand est maintenant. Tant de fois je l’ai attendu. Son énergie et son sourire l’excusent, ses bras qui m’entourent sont une absolution. Il m’embarque dans une boutique, puis une autre qui va fermer et dont l’accueil est un peu raide de l’autre côté du comptoir. Il est toujours ce garçon enjoué, fou, spicy : son enthousiasme vous ensorcelle… mais vous épuiserait.
Au village des Gay Games, l’air est joyeux. Sur scène c’est hésitant, on s’en fiche, il me raconte sa vie, bouleversée, le virage, la situation désarçonnante si loin de chez lui, lost without translation. Finalement le fantôme de Whitney Houston surgit. Elle dit qu’elle veut danser avec quelqu’un, qu’elle veut sentir la chaleur avec quelqu’un : il chante.

Mercredi 8 août 2018

Retourner au Père Lachaise. Dans l’histoire de la ville et des hommes. Mais aussi dans la mienne. Celle des années dans le vingtième arrondissement, où j’ai vécu, travaillé, aimé. Les souvenirs sont nombreux ici mais les errances photographiques n’ont jamais vraiment rien donné. Il y avait aussi eu ce jour d’hiver 2004, sous la neige.
Et puis un jour, peu de temps après t’avoir quitté, tu étais là. C’était l’été 2008. Sur ce journal jamais je ne t’avais tutoyé : tu étais une initiale comme on prononce un souffle. Tu avais un peu changé. Tu étais charmant. Je ne te l’ai pas dit.

Mardi 7 août 2018

Je l’ai d’abord trouvée un peu ridicule, avec sa pelle, déblayant la mousse qui dégoulinait de ce monstre bleu. L’exposition m’avait plu ; j’aime assez souvent ces croisements entre l’autrefois et l’aujourd’hui. Je l’ai photographiée, avec sa pelle et son seau de plastique, elle chic, petite robe noire et talons assortis. Je trouvais que ça gâchait le tout, je me demandais pourquoi ils n’avaient pas trouvé une solution technique. Et puis je suis parti. Les toilettes étaient là, j’ai bu un peu d’eau – s’hydrater, s’hydrater. Je suis repassé à côté du superbe film de Justine, les spectateurs étaient heureux de s’asseoir, surtout là, pour ces deux raisons – le repos du corps, l’émerveillement des yeux, ils restaient. Et puis, du haut des escaliers, j’ai de nouveau regardé la femme et son matériel de ménage : elle réparait les nuages.

Vendredi 3 août 2018

Tu viens de me parler de lui ; il vient de partir fumer.
Alors je te parle de lui ; il vient de partir dormir.
Mais.

Jeudi 2 août 2018

Sur les feuilles qu’il sort de son sac, des mots sont annotés de chiffres, jusqu’au nombre 12 parfois. Comme régulièrement depuis que l’on s’est rencontrés, me voici le relais de ma langue, que j’explique ou corrige. L’exercice est un plaisir. Un piège parfois, quand il s’agit de définir un verbe, de décortiquer une expression, de préciser un usage. Ainsi je redécouvre moi-même le français, sa difficulté d’où s’extirpent mes doutes, ses abîmes d’où remontent mes lacunes. Cette mise à l’épreuve en rejoint une autre, qui se déroule sur mon petit écran d’ordinateur depuis quelques jours, dès qu’un peu de temps libre – qui n’a alors plus rien de libre – se dévoile. Je relis, corrige, signale, propose, hésite, vérifie ce qui verra le jour en septembre, heureux de participer à l’aventure.

Mercredi 1er août 2018

– Comment dit-on « Tu marches trop vite » ?
Hayasugi
Oui mais ça c’est la version familière, non ?
– Ben c’est comme ça qu’on dit : hayasugi.
– Oui mais imagine… que tu le dises à la Reine d’Angleterre…
– Hein ? Mais je ne dirai jamais ça à la Reine d’Angleterre !
– Oui mais bon… imagine… je sais pas… n’importe quoi avec qui tu dois être poli.
– Mais non ! Au Japon, on ne dit pas à quelqu’un qu’il marche trop vite !