Dimanche 30 septembre 2018

C’est toujours une surprise, les ciels d’automne. Ainsi celui de l’autre côté de la baie vitrée du train qui me ramène à Bordeaux. Clin d’œil photogénique à ce qui s’est terminé deux heures plus tôt, même si personne n’avait fixé le moindre ciel.

Samedi 29 septembre 2018

Niort. Place de la Brêche.
Olivier Culmann m’a imposé un exercice après avoir vu cette série, celle que j’avais regroupé en 2012 dans un petit livre de format 14 par 20cm,  sans la sélection nécessaire pour resserrer le tout. Ces gens de dos avaient englouti, sans le vouloir, lors de la présentation de mon travail au début du workshop, les travaux en cours sur l’insignifiance et l’absence.
D’autres passants de dos, place de la Brêche à Niort, engloutissent ainsi ce moment imposé et nécessaire pour chercher. Mais je ne sais pas quoi. Je cherche un sens. Je lutte. Je ne suis pas content. Je persiste. Je sais que je suis venu pour cela : une mise en danger sous les conseils, sous le guide d’un NOM de la photographie française contemporaine. Je n’ai pas encore réussi à verbaliser ce que je montre dans ces portraits sans visage : l’absence. Soudain Gérard. Il rit.

Vendredi 28 septembre 2018

Il n’y avait pas ce journal. C’était il y a 20 ans et 8 jours. Un dimanche. Tu n’avais pas dit grand chose à la terrasse du bar, sur le port, sauf que je n’y étais pour rien, dans ce silence. Parfois, quand nous nous voyons, je repense au silence. Je saurais aujourd’hui me rasseoir à la même place ; tu m’avais raccompagné chez moi.
Tu n’avais pas cette Audi bleue, modèle familial, dans laquelle la discussion est rompue, après que nous nous sommes retrouvés à la gare, par la sonnerie de mon téléphone, puis la voix de Z qui ne comprend pas qu’il est impoli de parler ainsi, alors j’en joue, je crois que tu en rigoles aussi. Z ne connaît pas le silence. Sauf les miens, parfois.

Dimanche 23 septembre 2018

Soudain, cette photo à peine prise, ton appel.
Soudain être trace, rester souvenir. Garder les contours de ce que nous étions, l’un à côté de l’autre. Et donc rester encore, l’un à côté de l’autre. Autrement. Devenir autre. Te laisser construire, ailleurs. Te laisser te construire.

Samedi 22 septembre 2018

J’ai quitté plus tard que prévu la soirée chez M. J’avais attendu le gâteau, les bougies, le 4 et le 0, comme un score de foot, bougies sur lesquelles il faut souffler. Sur le gâteau , ensuite, il y avait un peu de cire : les ans qui passent laissent des traces.

Je suis arrivé au bar après une correspondance. I portait une robe rouge vif avec des fleurs. Tu parlais, là-bas, je ne sais pas trop avec qui, j’ai bu un peu de ta bière. Il y avait foule. Les gens étaient heureux, ça chantait, dansait, s’embrassait. Il y avait B aussi (« On ne te voit plus, Arnaud ! ») et puis A, que je ne connaissais pas, une petite blonde totalement saoule. Les gens s’embrassaient, t’embrassaient. Tu riais. Tu parlais peut-être un peu trop fort, surtout dehors.

Et puis je suis rentré. Vous êtes partis danser encore. J’avais ce parapluie, qu’I te laissait mais qu’elle avait peur que tu perdes. Pourtant la pluie n’était pas le sujet. Ni ce qu’on avait peur de perdre.

Vendredi 21 septembre 2018

Mes vies professionnelles et personnelles auraient dû s’entremêler le soir, dans un dîner à trois. Mais l’entremêlement fit un nœud. C’est donc à deux qu’on hésita, et qu’au coin de Camille on s’assit, goulûment.

Dimanche 16 septembre 2018

Tu prépares de quoi petit-déjeuner, ou du moins manger quelque chose de plus consistant que le café kenyan, délicieux et doux comme un dimanche matin au réveil tardif, la tête perdue au milieu d’une myriade d’oreillers. Un oreiller, c’est comme un trésor, tu m’avais dit l’autre jour ; j’avais ri.

L’odeur de chocolat cuit, mélangé aux céréales, me rappelle soudain l’enfance. C’est très loin mais l’émotion est très forte. Je te dis que j’ai alors 9 ans, on est en Espagne, dans la cuisine de Mariluz et Manolo. J’ai un très léger doute en te racontant cela – aurait-ce été chez mes grands-parents ? – mais ce dont je suis sûr, c’est que cette odeur correspondant à un moment rare. Parfois –  c’est un parfois d’une extrême rareté, puisque la force des souvenirs olfactifs trouble à ce point le temps qui passe – c’est l’odeur de leur salle de bain qui surgit. C’est doux. Du savon peut-être.

Plus tard tu me raconteras autre chose, un moment de tes 16 ans, pas d’odeur dans ce souvenir raconté brièvement dans un sourire délicieux et doux comme un samedi soir au coucher tardif, la tête perdue au milieu d’une myriade d’oreillers. Notre jeunesse a foutu le camp. Parfois la mienne me court après, elle m’agrippe dans ce qu’elle ne m’a pas offert.

Alors à Pantin nous partons. J’ai ce besoin d’être dans un environnement familier, des artistes, des installations, les mots de Francis Morandini sur une photographie émouvante qui n’est pas la sienne, un espace, des espaces, besoin et envie malgré le choix que je fais à la fin – et que je t’impose ? – de ne pas faire la queue, là-haut. Et de ne pas voir Cécile. Puisque dehors il fait beau. Et que j’ai besoin de Paris.

Samedi 15 septembre 2018

H s’approche, me voit, sourit et du fond du cœur me dit que ça lui fait plaisir de me voir ; il le répète. Je suis touché, évidemment j’ai beau le penser aussi, je ne peux pas l’exprimer, je ne sais pas l’exprimer avec autant de facilité maintenant qu’il a une longueur d’avance et j’en deviens même presque distant. Je bredouille que moi aussi, mais ça n’a pas l’air sincère du tout alors j’essaye de masquer mon embarras dans une banalité sur l’exposition. Je n’avais pas vu D depuis longtemps non plus ; nous discutions à travers sa moustache toujours aussi fournie quand H est arrivé.
Cette association, pour laquelle je donne encore beaucoup de temps, par amitié, par souhait que le projet aboutisse, par plaisir, par intérêt aussi, ne le cachons pas, puisqu’il faut savoir se distinguer sur un CV, dans une soirée, ici ou là, d’ailleurs cela a fonctionné autrefois, cet entretien de 2009, bientôt 9 ans, où mon amour et mon engagement pour l’Art nouveau avaient porté leurs fruits (bien qu’on y trouve plutôt des tiges). Bref. L’amitié surtout, ils le savent, je suis tenaillé. D’ailleurs voici un peu plus tard MC. On se connait à peine, n’est-ce-pas. Au déjeuner, l’autre fois, proximité géographique, proximité linguistique, j’avais tellement aimé sa présence. Ce samedi aussi. Longtemps alors nous parlerons. Bientôt encore, j’espère.

Vendredi 14 septembre 2018

Le grand chauve fourre ses notes dans son cartable et quitte l’estrade sans un mot. Bayard lui court après : « Monsieur Foucault, où allez-vous ? Je dois vous poser quelques questions !  » Foucault gravit les marches de l’amphi à grandes enjambées. Il répond sans se retourner, à la cantonade, de façon que tous les auditeurs encore présents puissent l’entendre : « Je refuse d’être localisé par le pouvoir !  » La salle rit.

Laurent Binet ; La septième fonction du langage

Moi aussi alors je ris. C m’a prêté le roman hier, c’est je crois au cours d’un déjeuner, un jour plus tôt, qu’on avait parlé de littérature ; elle avait deviné que j’aimerais. J’aime.

Jeudi 13 septembre 2018

Calé dans le petit coin, devant la fenêtre, là où l’on n’entend pas le ronflement – brrrrrr – j’envoie enfin ces 5 images à A. Ces trois ans là-bas sont décidément encore profondément présents, troublant la notion de passé : ancrés en moi, dans mes souvenirs, dans les objets disposés dans l’appartement, dans les photographies que je sélectionne, dans les images de Mer que l’on me demande pour un catalogue, dans le portrait de C sur la quatrième de son dernier livre, dans cet appel de V pour ce livre, l’autre jour. Et puis dans cette conversation au travail, puisque tout le monde y va, en avril comme par hasard, trois semaines heureusement, ainsi je vante le temps des jours d’avril caressant le mois de mai. Sur le meuble de l’entrée, le Barthes. Là dans la valise, le Tanizaki. Sur le canapé, Sôseki. Le Japon est partout. Je n’en aurai probablement jamais fini avec et je me demande si ce pays pourra être remplacé par un autre pays, pourra être envahi par un autre continent. L’Amérique latine aux yeux noirs a tenté sa chance, elle n’a bien sûr pas disparu, il y a ses pages qui attendent, mais le chaos et l’altitude ne sont peut-être pas faits pour moi. L’Afrique alors, dont le seul élément visible autour de moi est posé là-bas, à la tête du lit, ce petit coussin au tissu bleu canard et jaune profond aux motifs géométriques, l’Afrique s’approche. Déjà j’en parle. Puisque déjà elle est là.

Mercredi 12 septembre 2018

Ma nouvelle adresse m’en rapprochait mais c’est Mademoiselle de Joncquières et l’invitation de N qui me ramenèrent au cinéma après des semaines d’absence. Le film nous ramenait d’ailleurs au sujet, LE sujet, celui de la conversation téléphonique de la veille et de tant d’autres moments avec tant d’autres personnes, LE sujet et ses satellites, ses circonvolutions, ses règles et ses libertés : l’amour. L’amour, l’autre, le désir, le libertinage, ce qu’il faut dire, comment le formuler, comment le définir, comment le taire.

Par la suite attablés et joyeux, avec un tel pluriel imprévu par N et moi-même lors de son premier message puisque il était accompagnée de M et que j’avais invité Z qui avait invité I, on y revint, sur tout cela, l’amour, tout ça, ce qu’il faut dire, faire, attendre, ce à quoi il faut veiller aussi, mais les doigts gras et les papilles délicieusement citronnées.

Mardi 11 septembre 2018

Je suis un chat. Je n’ai pas encore de nom.
Je n’ai aucune idée du lieu où je suis né. La seule chose dont je me souvienne est que je miaulais dans un endroit sombre et humide.

Natsume Sôseki, Je suis un chat

Lundi 10 septembre 2018

Il me donne rendez-vous à Mériadeck. Je l’y retrouve, il est un peu déçu : il n’y avait pas sa pointure. A la terrasse qui donne sur le jardin, devant une boisson gazéifiée au cola, tandis qu’il a choisi un chocolat chaud – il commande souvent un chocolat chaud et parfois le serveur sourit – je l’écoute me raconter sa rentrée. Il me montre fièrement le porte-documents de plastique qu’il a acheté pour l’occasion, et plus fébrilement les textes qu’il faut lire. Alors le vieux monsieur passe, lentement.

Vendredi 7 septembre 2018

Je sais la peur qui le tiraille, je l’ai connue. Je me demande s’il arrive à lire. Je ne le lui demande pas. C’est lui qui m’interroge : Qu’est-ce-que ça veut dire « digne » ?

Jeudi 6 septembre 2018

Vous êtes ensemble ? Nous marchons rue Sainte Catherine en mangeant une glace ; il a pourtant plu. Je porte un gilet et lui un blouson. J’ai choisi fraise et chocolat, lui mandarine et puis quoi ? Et puis une fille (18 ans ?) nous  souhaite bon appétit en nous dépassant, et l’autre, qui l’accompagne, gouailleuse et blonde décolorée, s’étonne. Jamais son amie n’interpelle ainsi les inconnus. On rit donc un peu, elles sont plutôt électriques, peut-être dragueuses me dira-t-il plus tard. Et donc la question : Vous êtes ensemble ?
– Non
– Ouais allez vous êtes ensemble, ça se voit.
– Ben non.
– Mais si quoi !
– Mais non, il n’a pas voulu.
Oh bien sûr il sourit, il y a ça de bien entre nous, cette légèreté, cette certitude gravée à l’époque dans son esprit par cet autre venant d’un pays équatorial tandis qu’à Paris il faisait froid. Il y a ça, entre nous aujourd’hui, ce que l’on s’est dit et écrit à l’époque, après que j’avais attendu sans trop savoir si… J’étais celui qui attendait et j’avais cité Barthes. Tu étais déjà là, sans trop savoir si.

Mercredi 5 septembre 2018

Ils arrivent alors heureux, de l’invitation, de me faire plaisir, et surpris de l’escalier, de l’espace, apportant des petits gâteaux japonais et un cactus.
– Il a un nom ?
– Certainement.

Certainement sera son nom.

Mardi 4 septembre 2018

Il voulait me faire rencontrer son amie, alors on s’y retrouva. De la pause cigarette, dans l’air du soir bien entamé, surgit une conversation avec un quidam anglophone, déclarant dès les premières mesures qu’il était là pour le travail, banque Rotschild et château trucmuche, régurgitant une insupportable suffisance qu’il tenta ensuite de masquer par de multiples traits d’humour, ou de moquerie envers ce jeune homme à la taille nettement inférieure à la moyenne et dont le niveau en anglais n’était pas bien élevé non plus. Bref, il m’agaça, comme je m’agaçai moi-même, englué dans un insupportable effet de groupe, de le laisser ainsi frapper de ses piques puériles le pauvre garçon qui venait d’avoir dix-huit ans.
Mais mon agacement ne pouvait pas combattre : l’individu était pakistanais. De Karashi. Ce pays commun, cette ville commune, où l’autre n’avait tout de même quasiment jamais mis les pieds, était une respiration pour Z, qui aurait donné son âme au diable pour un peu d’Urdu et cette réponse à ce besoin : rencontrer ses semblables.

Samedi 1er septembre 2018

Avec peut-être encore sur la peau la sensation du sable, avec sans doute encore en tête les chansons passées dans l’autoradio et que j’avais tant écoutées, lycéen, avant de passer à autre chose (d’autres musiques, d’autres adresses), j’embarquai alors ma dernière valise vers ce qui serait mon vingtième logement.