Dimanche 11 novembre 2018

Je m’approche pour des carottes bio, et la cliente, grande, élancée, habillée de vêtements imperméables verbalisables par toute fashion police digne de ce nom, dit à la vendeuse qu’elle a vécu treize ans au Japon. Sans réfléchir, même si mon cerveau a le temps d’espérer une connivence avant de produire ma phrase, je dis « et moi seulement trois ans. »
Mais rien. Rien de rien. Elle m’ignore. Évidemment tout de suite je la trouve pédante, cette grande gigasse qui m’ignore mais je me demande si je dois rebondir, lui parler du prix des légumes là-bas, des carottes emballées, un truc, n’importe quoi, qui sauvera la mise et la face, parce que bon, là je me sens un peu con, voire complètement idiot, je me demande pourquoi j’ai dit ça, tout le monde s’en fiche, surtout elle, treize ans – à Tokyo, précise-t-elle – mais je sens qu’il flotte à ma droite, chez la cliente suivante, plutôt jolie, blonde, tee-shirt blanc, une sorte de soutien, pourtant je n’ose pas la regarder et je fixe les carottes, tordues, sûrement goûtues, comme celles, japonaises, qu’on achetait sur les pas-de-porte, là-bas.