Jeudi 31 janvier 2019

Il porte un prénom qui nous offre le printemps et l’été, un prénom comme une caresse sur la peau, sur la sienne peut-être puisque l’on ne pourrait y résister. Il porte un visage doux comme un souvenir d’Asie, de ceux que l’on ne raconte pas ici, ainsi les garde-t-on pour d’autres sphères, pour des bars accoudés, des fichiers mal rangés. Il porte un discours discret sur sa pratique artistique et un regard important sur la mienne lorsqu’il s’arrête et qu’il dit.

Mercredi 30 janvier 2019

Je crois que nous n’avions jamais parlé littérature. Est-ce par mon écriture qu’on y est arrivé ? Grimpés sur un tabouret, un verre de vin joliment sélectionné (sommelier visagiste, un métier d’avenir) entre l’Espagne pour moi et la Bourgogne pour lui, nous abandonnâmes finalement ce qui se trame toujours dans nos conversations — sa thèse en biochimie, son pays, mon travail, notre différence d’âge — pour ce qui se diffuse aux fils des pages lors de voyages romanesques d’épaisseurs variables. Ainsi aime-t-il les gros volumes pour lesquels le plaisir s’étire. Ainsi aime-je glisser dans mon journal de menues histoires.

Mardi 29 janvier 2019

Maguy. Ce sont les mots qu’il m’envoie, la voix ; c’est ainsi qu’il la surnomme, Maguy. Son rire aussi il me l’envoie, il le souligne, son rire avant qu’elle dise que ce qu’elle entendait étant enfant c’est des fox-trot français, avec cette inimitable façon de dire fox-trot.

Maguy. Maguy Marin. May B. Dès le début du spectacle je pense que je lui dirai « maguystral » puisque nos échanges sont ainsi, morpions et cocasses, cherchant le sourire qu’on ne verra pas pour exprimer en l’occurrence la fascination. Et puis il advient un je ne sais quoi, au mitan peut-être, que je nomme « trop grande tristesse » après qu’il s’est imposé. C’est peut-être là qu’est la force de l’œuvre, c’est peut-être là ce qui dépasse l’œuvre : ce qu’elle offre et qui m’étreint dans une musique lancinante, en boucle, quelques phrases en boucle, comme le groupe en boucle, ça recommence, lentement, encore et ça m’est insupportable. Comme chez Duras ou chez Bausch au cinéma, il y a ça, cette musique qui ne s’arrête pas, ainsi je me crispe devant ce que l’auteur exprime, jusque dans les lentes salutations qu’il faut applaudir. Mais que voulez-vous que j’applaudisse, là, tout de suite ? Le début poudré bien sûr, mais ensuite ? Pourrai-je revenir applaudir demain ? Le temps de.

Lundi 28 janvier 2019

Les morts s’enchainent depuis quelques jours. Mekas, Duykearts, Chapier : ils sont un nom que tu citais, un nom que j’avais manqué, un nom qui m’avais accompagné. Alors je continue ma lecture pour faire connaissance avec l’un deux : Eric Holder. Où était-il passé pendant tout ce temps, comment a-t-il fait pour m’ignorer ? Sur la table de nuit, La Belle Jardinière, et à la page 23 – mais l’heure est à 24 – on arrive au café.

Dimanche27 janvier 2019

Il me demande alors des noms. Je dis Guibert et Ernaux. Je dis le Guibert d’avant le SIDA et je dis la Ernaux de La Honte. Je dis ce qui les relie : la photographie. Ce qui les relie à moi : la photographie.
Il me demande des noms, des explications, il veut savoir, qui, quoi, comment, pourquoi, où. Ses questions sont pleines d’une douce curiosité. Et souvent je ris.
Il avait été la promesse – que je savais qu’il tiendrait – d’une fin de dimanche sans solitude. La solitude, cet état qui ne se définit pas uniquement par le faire d’être « un », s’infiltre peut-être depuis quelques temps parce qu’il fait froid, s’infiltre malgré A hier, et malgré JLM plus tôt entre les pluies, c’était pour le plombier et la chasse d’eau qui fuit, mais JLM c’est toujours pour autre chose qu’il est là, on ne peut pas laisser longtemps de basses obligations de propriétaires-locataires entre nous, alors j’ai servi un thé, on a parlé de E parce que je suis un peu inquiet pour E, attentionné en tout cas et puis surpris aussi qu’il doive ainsi… bref.
La solitude de ce dimanche aurait dû être profitable pour l’écriture, hier soir je m’étais replongé dans le récit du Kenya, mais j’avais trop chipoté sur la première journée, avant qu’on arrive là-bas, ce récit sur lui, toi, lui, moi, nous, eux. Alors j’ai hésité, retouché, insisté, peut-être me suis-je enlisé entre les deux avions. Parfois, des envolées.

Samedi 26 janvier 2019

On m’avait demandé des portraits puisque on savait qu’il y aurait un prix. Sur la page web, il y a donc cette photographie prise un jour joyeux, celui où l’on célébra des vingt ans. C’était l’automne et la forêt de Fontainebleau rougissait autour du manteau vermillon de Jeanne.
Sur la page web, en-dessous de la photographie, il y a le nom du photographe : Arnaud Fernandez. Avec un Z. Mais avec Fernande aussi.

Jeudi 24 janvier 2019

Cela faisait bien des années que j’avais désappris l’hiver. L’accablant rayonnement du ciel blanc, l’étuve des nuages sous lesquels fumait la mer, parfois de grandes roues de sable crissant venues du désert de Nubie, et dont le tournoiement au-dessus de la ville laissait les chairs aussi racornies que celles des momies : c’étaient là tous mes météores

Olivier Rolin ; Port Soudan

Mercredi 23 janvier 2019

Je n’ai pas rechigné à aller jusqu’à Mérignac, où il loge en ce moment. Je descends du tram, regarde cette église, cette architecture des années 2000, il fait nuit, plutôt froid, et le voilà. Il sourit, je lui demande pourquoi ainsi, je trouve que son visage a changé et je me dis que c’est peut-être ça, ce sourire, que pourtant je connais tant. Et puis je lui dis qu’il a coupé ses cheveux, je ne le pense pas vraiment, mais je me dis que c’est peut-être ça, ce sentiment qu’il a un peu changé, alors je passe la main sur sa tête. Au resto, il est en face de moi, je le regarde, je me demande s’il a encore changé de lunettes. Nous n’avons pas encore commencé à manger, il me demande s’il n’a pas un peu changé. Je lui dis qu’il a un peu minci. Mais je ne sais pas, je pense que quelque chose m’intrigue, mais quoi ? J’évoque son sourire, ses cheveux, ses lunettes. Il rit et me donne la clef : ses sourcils.

Lundi 21 janvier 2019

Il me dit que ce n’est pas beau, pas bien. Il exagère un peu mais il rejoint mes doutes de la veille sur ces photos qui s’accumulent comme ça. Il interroge la place de mes images, leur discrétion, leur potentiel commercial. Je lui dis « Fifty fifty ?« 

Dimanche 20 janvier 2019

Repartir. La nuit, malgré les paupières closes au-delà de 3h30, n’a pas été plus courte que des jours de semaines où l’on veille trop tard. On dit au-revoir à des gens qu’on ne connait toujours pas, puisque ainsi, que s’est-on dit ? Parfois a-t-on dansé ensemble en riant sans se nommer. Dans la voiture on aimerait que la fête continue, ainsi peut-être dansé-je un peu. De même chante-t-on des airs qu’ailleurs on n’écouterait même pas.

Samedi 19 janvier 2019

Il y aura eu des gestes d’amour, des paroles d’amour, des cakes d’amour.
Il y a aura eu des parents qui pleurent, des cousines qui rient, des frères qui s’embrassent, des amis qui exultent.
Il y aura eu des visages, qu’ici ou là j’ai attrapés.
Et des nuques.
Et des pieds.

Vendredi 18 janvier 2019

Ils arrivent, là-bas, depuis le tram. Je lève les bras, fais signe, suis vu. Me retourne et vois Fred alors je lève les bras, fais signe, déjà vu. J’en ris, de ce comique de répétition gestuelle, et le jeune homme venant à ma rencontre sourit joliment de cela ou de mon rire, là, sur ce parking, et continue son chemin. Nous sommes vendredi, il a une allure de lycéen qui rentre chez ses parents.
Ch arrive peu après et nous voilà donc en route : échappée belle et amicale vers la Loire-Atlantique.

Mardi 15 janvier 2019

Je fais face à la porte. Je la vois entrer, mais évidemment il y a un moment d’hésitation. Nous ne sommes pas vue depuis plus de 3 ans, et à peine nous étions vus alors.


Lundi 14 janvier 2018

Palimpseste. Le mot est dans l’invitation d’Olivier Sévère. Il était un peu plus tôt dans les pages du livre. J’en avais oublié le sens. J’en ai donc lu / relu la définition. Et j’ai regardé le passé. Ma vie est un palimpseste, et j’aime l’idée.

Samedi 12 janvier 2019

-10%, -20%, -30%, -40%, -50%, 1 paire achetée 1 paire offerte, des astérisques, des pastilles, des étiquettes, des affichettes, des losanges roses, des ronds bleus, des triangles verts, des carrés noirs, des pantalons orange, des chemises grises, des chaussures violettes, des gilets jaunes.

Vendredi 11 janvier 2019

Nous nous retrouvons en bas de chez moi. Il sourit de mon blouson, je lui parle des circonstances de l’achat et du lieu, en navigant entre son italien et mon français pour finir sur l’habituel anglais et en hésitant sur le nom du centro cultural… Il connait, complète : Gabriela Mistral. J’avais oublié que nous avions déjà parlé du Chili et plus particulièrement de Santiago. Ainsi son regard sur la ville, enjoué, adoucit la dureté que la capitale avait imposé en moi.
J’avais justement retrouvé, l’autre jour, revenant encore sur les images, quelques photos de chez M, créateur du-dit blouson : un bric-à-brac d’objets des années 30 à 60 illuminait son appartement, espace multicolore et chaleureux.

Chaleureux. Tel est l’adjectif que j’appose après que nous sommes entrés au Quartier Libre. J’ai habité à deux pas, mais vraiment à deux pas, tu vois juste au coin, mais je n’étais jamais entré. En face oui, oh rien, juste une fois, pour boire un verre avec ce garçon qui riait tant, mais sa copine, bof, un peu pénible, et puis il y avait eu ce mec saoul, une tension. Ici, un groupe joue sur scène, c’est pour ça qu’on est venus, je sentais bien qu’il en avait très envie, moi ça m’était égal, ou peut-être qu’au fond de moi, oui, j’en avais très envie aussi. Qu’importe, nous y voilà, c’est jazz-rock, dansant, je tape du pied, il y a cette fille qui danse devant les toilettes, elle a l’air high, il y a ce couple qui nous demande « C’est quoi le jam ?« , il y a les sourires, il y a nous ici et pourtant le jam… bouh… che cos’è ?


Jeudi 10 janvier 2019

Se rencontrer. En parlant de l’autre, puis d’amis, il évoque ce verbe, il convoque ce verbe dans ce qu’il a de plus beau, de plus profond, de plus fusionnel : se rencontrer. Il n’explique pas vraiment — il dit « tu vois ? » ou quelque chose comme ça — et je comprends tout de suite ce qu’il veut dire. Nous nous comprenons. Oui souvent nous nous comprenons. Parfois je pense que nous nous sommes rencontrés. Vous voyez ?

Je rentre. Les images vues au vernissage sont loin, peut-être parce que les mots les ont effacées. Oh bien sûr, c’est un peu facile d’écrire ça, c’est faux, c’est exagéré, mais c’est ainsi que je le ressens. C’est peut-être ce qu’il m’arrive aussi, en ce moment, cette impression que les mots — les miens — vont effacer les images — les miennes. Les mots des autres aussi, ils pourraient effacer ma photographie — cette photographie creusant de plus en plus le rien —, comme ses mots ce soir, comme ces avis qu’ils a souvent, différents, ainsi ça me bouscule un peu, ça me pousse, ça me déplace. Ça me rencontre.

Mercredi 9 janvier 2019

Alors je reçois de V « mes » pages. Je ne m’y attendais pas. Je n’attendais pas cela, pas autant. La sélection des images n’est pas de moi, elle ose ainsi intervenir dans la totalité des photographies que je lui avais envoyées et c’est bien, ça me libère. Il faudra revoir les teintes, mais c’est la joie qui me colore.

Ce message arrive à point nommé. J’avais parlé avec J de mes projets photos, oh bien sûr des envies d’exposer, sous une autre forme, un happening, quelque chose, dans la rue, c’était difficile d’exprimer mes envies devant lui, devant son expérience, c’était difficile de savoir si je voulais continuer, arrêter tout ça, j’ai dû bafouiller quelques phrases contradictoires. Frileux, il portait un manteau en Prince de Galles.

Mardi 8 janvier 2019

L’adjectif s’inscrit sur l’écran. Il s’impose, couleur bleue, police à empattements, graisse épaisse, taille supérieure au reste du texte sur la page. Il ne correspond pas à une réalité administrative définie le 23 avril 2014, mais selon la Direction générale des finances publiques, il ajuste par une généralité cette situation de fait. Il est une étape obligatoire puisque la vérité est là et que l’inspection des impôts la préfère aux tristes circonstances, aux contes de fées, à la poussière poussée sous le tapis, aux petits arrangements avec la brume et avec l’oubli – oups – l’oupsbli ?

Lundi 7 janvier 2019

Alors elle commence à parler. Qu’importe la femme qui dort à côté d’elle, idem l’homme à côté de moi. Qu’importe moi qui lis en face, et là juste de l’autre côté du passage, ceux qui lisent, aussi. Fort, elle parle. De quoi ? J’ai oublié. Personne ne dit rien. Peut-être parce que l’on finit par s’y habituer, à ça, et qu’on finit par les ignorer, les trop parlant. Pourtant parfois ils vous happent dans leur récit trop articulé. Et parfois l’on s’en moque, double sens de cette expression, ainsi parfois l’on rit. Cet homme, quand était-ce, il y a deux mois peut-être, parlant si fort, je n’ai pas raconté ? On rit alors comme on pointe du doigt, comme on dirait « pauvr’mec » puisqu’il se vante de draguer la nouvelle secrétaire, on rit par connivence, les regards échangés, ou plutôt évités pour ne pas exploser, dans des éclats de rire.

Dimanche 6 janvier 2019

Toujours drôle et délicat, sensible et attentionné, il parle d’un nouveau chapitre à écrire. Ce n’est pas qu’une métaphore, c’est un rappel de qu’il aimerait que je fasse : écrire les chapitres de ma vie. Mais il parle de lui et il entend ce que je ne dis pas. Un peu plus tard, alors, je pense à quelques phrases qui pourraient rejoindre mon journal du Kenya. Face aux dunes, face au presque rien, l’écriture entrecoupée par la perte – le livre de M. Ferrier – et la vie – celui de Semprun – déclinait le long des dunes les silhouettes d’Eros et Thanathos. Et puis parfois on allait nager. Ainsi, voyant le temps filer, c’est sur un autre passé que je me penche dans le train du retour : les photos du Chili, envahies elles aussi par le sable.

Samedi 5 janvier 2019

Alors, tenter de partager les images, les goûts. Je n’évoque pas les sons, à savoir les chants des oiseaux au petit matin. La lumière peut-être, puisque sur la photo le soleil se lève. La chaleur bien sûr, juste ce qu’il fallait, vous savez. Les gens. Les gens oui, bien sûr. Et les goûts, donc, puisque alors on découpe un fruit.

Jeudi 3 janvier 2018

Le petit objet cubique de marque Sony, revenu de mon enfance en décembre, est définitivement une source de bonheur. Après la voix de Duras hier, nous voici à nouveau avec Laure Adler. Elle interviewe un réalisateur japonais et soudain nous propose un extrait du film. Donc, là, c’est en japonais. En japonais. Pas de traduction. Rien. C’est complètement fou, sûrement un peu idiot, mais c’est le cinéma à la radio. Elle revient, parle à nouveau du film, parfois c’est un peu naïf, elle le dit elle-même qu’elle pose des questions un peu bêtes. Et puis un deuxième extrait. J’attrape des mots. C’est un moment magnifique, là encore, juste ça, ces voix, et je me demande ce que je ressentirais si c’était en russe ou en swahili, sûrement une pointe d’agacement derrière la folie du geste radiophonique. Elle revient, comme si ce rien n’était. Et puis le troisième extrait. Cette fois je comprends, c’est un homme et une femme, ils se présentent l’un à l’autre.

Alors il y a un petite ellipse dans mon récit. Je suis dans le tram. La fille à côté de moi raconte comment elle s’est fait aborder dans la rue par un type essoufflé. Il l’a attrapée par le bras, il lui a dit : « Vous marchez trop vite mademoiselle. » Et puis il lui a dit qu’elle était jolie. Ils étaient gênés tous les deux, il y avait des blancs dans la conversation, il disait qu’il se trouvait bête, qu’il avait envie de lui parler mais qu’il ne savait pas quoi lui dire. Pourtant elle était pressée, elle allait s’acheter ce manteau avant que le magasin ferme. Elle lui a donné son numéro. C’est quand elle dit qu’il a 24 ans que je me tourne pour voir son visage.

Mercredi 2 janvier 2019

Je m’assieds sur mon lit pour écrire en écoutant la radio. Duras parle de l’écriture. Elle rejoint les divagations qui, dans le tram, me dévoraient. Je n’arrivais pas à lire Semprun, j’étais perturbé, distrait par l’autour, prêt à sauter sur une description qui aurait précisé la couleur du blouson de mon voisin de siège, son absence de « pardon » ou « merci », sa toux hivernale. Duras parle de l’écriture qui ne laisse pas de place à la vie et la question de Laura Adler à son invitée, dont soudain le nom m’échappe – il suffirait pourtant d’aller réécouter le podcast – trouble ce que je viens d’écouter – il suffirait pourtant…

Et puis je pars. E a changé de lunettes. Elles lui vont vraiment bien, je pense que j’aimerais les mêmes mais il ne me vient même pas à l’idée de les essayer. Bar à vin, paroles, il faut dire, dire encore, sur ce qui nous traverse et nous empêche, alors il dit. J’ai avec moi trois petites choses pour lui, dont une que je coupe en deux : un fruit de la passion, dont l’odeur si douce nous emporte. Le goût est une volupté discrète, j’évoque le Chili, mais c’est à présent surtout le fruit de N ; de quelle passion est-ce dont le fruit ?

Retour. Un bref regard sur l’écran. Et puis ces mots de Julien Gracq :

« Il y a dans notre vie des matins privilégiés où l’avertissement nous parvient, où dès l’éveil résonne pour nous, à travers une flânerie désœuvrée qui se prolonge, une note plus grave, comme on s’attarde, le cœur brouillé, à manier un à un les objets familiers de sa chambre à l’instant d’un grand départ. Quelque chose comme une alerte lointaine se glisse jusqu’à nous dans ce vide clair du matin plus rempli de présages que les songes; c’est peut-être le bruit d’un pas isolé sur le pavé des rues, ou le premier cri d’un oiseau parvenu faiblement à travers le dernier sommeil; mais ce bruit de pas éveille dans l’âme une résonance de cathédrale vide, ce cri passe comme sur les espaces du large, et l’oreille se tend dans le silence sur un vide en nous qui soudain n’a pas plus d’écho que la mer. Notre âme s’est purgée de ses rumeur et du brouhaha de foule qui l’habite; une note fondamentale se réjouit en elle qui en éveille l’exacte capacité. Dans la mesure intime de la vie qui nous est rendue, nous renaissons à notre force et à notre joie, mais parfois cette note est grave et nous surprend comme le pas d’un promeneur qui fait résonner une caverne: c’est qu’une brèche s’est ouverte pendant notre sommeil, qu’une paroi nouvelle s’est effondrée sous la poussée de nos songes, et qu’il nous faudra vivre maintenant pour de longs jours comme dans une chambre familière dont la porte battrait inopinément sur une grotte. »

Mardi 1er janvier 2019

La journée ne commence pas, comme habituellement sur ce journal, au matin, au réveil. La journée commence comme l’année, après minuit. Elle commence avec lui. Il arrive un peu plus tard que prévu, c’est déjà 2019, c’est déjà la date de son anniversaire, qu’il veut fêter. Les heures qui passent ensuite me dynamisent, à ma grande surprise, et lorsque 7h s’affichent, enfin rentré chez moi, je n’ai qu’une envie : écrire. J’écris, après avoir lu le message de C, que je suis le témoin de ma propre absence. J’écris, après voir laissé Z dans cette boîte de nuit assourdissante, que ses yeux sont comme les nuits au-dessus de l’Équateur : noires et infiniment étoilées.

La nuit qui suit est courte. C’est vers l’heure du café avec R – parti de chez lui en s’assurant que j’étais en mesure de lui en servir un ou deux -, 16h30 peut-être, que je me satisfais de la dissipation du léger brouillard qui avait perturbé les 4 heures précédentes – puisque ainsi le lecteur saura que j’ai peu dormi. On parle du garçon à la beauté idiote qu’il avait rencontré hier soir, du Brésil bien sûr, encore, puisque.