Jeudi 28 mars 2019

Une page est réservée aux prix Goncourt. Fébrilement, il découvre les noms des épongés par la postérité.
Nau… Frapié… Farrère…
Les noms tournent. Ils ne disent rien. La litanie des inconnus ressemble à une allée de cimetière. Ce pourrait être un tas de touristes allongés sur une plage bondée.

::: Iegor Gran ; Le Truoc-nog

Les mains sur les genoux, habillée de couleurs sombres, elle est assise sur la seule chaise de la chambre. C’est la fin de l’après-midi, E est passé, J est là, assis sur le lit. Elle est plus inquiète que moi, beaucoup plus, d’ailleurs je ne le suis pas du tout, je lis donc dans ses yeux une certaine incompréhension, la même que la veille dans sa voix. Je tente de la rassurer : les voyants sont au vert, j’ai dorénavant le droit d’être assis, j’ai pu dîner hier soir, le cœur ne présente aucune anomalie… bref c’est pas dans la minute que la tuyauterie va s’encrasser. Mais elle est inquiète, que voulez vous y faire ? Je m’interroge alors sur mon regard sur ce qui m’arrive : est-ce un manque d’empathie envers moi-même (c’est une idée à creuser, non ?) ou juste un état qu’on qualifiera de zen, c’est toujours pratique, le zen, dans la vie comme au Scrabble.
Je devrais peut-être lui parler du livre qui m’a amusé toute la journée, reprendre devant elle les conversations idiotes que nous avions avec J, insister sur les chaussons qu’E m’a apportés et en rire ensemble, décortiquer les contrepets du Canard Enchaîné… N’importe quoi mais rire. Encore. Ou s’en foutre. Facile à dire, hein ?
Car c’est ainsi que je me sauve, par le rire et l’indifférence, je veux dire par l’indifférence aux désagréments de la situation : être branché au bras gauche, branché au bras droit, branché au torse, allongé, surveillé, testé, retesté, re-re-re-re-testé, réveillé, être là dans une chambre dont la fenêtre donne sur du béton poussiéreux, attendre, attendre. Je me regarde et je me fascine d’être autant patient, depuis mardi soir. Le patient patient. C’est ça.