Vendredi 29 mars 2019

Quiconque souhaite donner un sens à sa vie s’interroge également, au moins une fois dans son existence, sur le lieu et l’époque de sa naissance. Que signifie être né à tel endroit du monde et à tel moment de l’Histoire ?
::: Orhan Pamuk ; Istanbul

Ainsi, tu es là, encore. J’écris souvent « ainsi », j’aime son sifflement, son homonymie peut-être, musicale ou insistante : un si. J’écris souvent « encore », j’aime que dans le récit qui ni répète rien, malgré tout, ainsi, on laisse entendre une habitude.
Nous attendons le médecin, j’ai quitté la blouse, je porte donc les mêmes sous-vêtements, le même pantalon, la même chemise que mardi. Je ne prête pas attention aux taches sur les chaussures.
Je te raconte l’écho-doppler des reins, le visage de la radiologiste, son humour, la légèreté que je mis moi-même dans ce moment qui se termina par une boutade.
Je te parle du garçon accidenté, les mots de la famille autour de lui, la douceur et la sincérité, comme une exigence de clarté dans ce dialogue de parents à enfant, mais j’oublie de te dire la sœur qui prenait des photos.
Nous revenons un peu sur le livre, je te dis qu’A n’aime pas trop cet auteur, son ego, mais qu’il dit que c’est un beau livre ; il a peut-être écrit cela pour donner une chance à cet ouvrage entre mes mains, sans le penser. C’est l’existence d’A qui t’a fait apporter ce Pamuk, c’est le titre, le clin d’oeil, ton sourire en me le présentant mercredi. Le sujet m’intéresse : le soi, la vie. Le style moins : ça ne glisse pas comme hier. Et puis il y a cette présence du je qui écrase ce qu’il y a autour.

Voilà. Dans les paroles aux yeux bleus du Dr L. il y a le rendez-vous dans trois mois, les conseils et aucune inquiétude. Tu es là, je t’ai demandé de rester dans la chambre, j’ai dit « Tu peux rester » en pensant « Merci de rester, merci d’écouter, toi aussi, ne me laisse pas seul face aux mots ». L’hôpital est une solitude baignée dans une succession de monologues médicaux dont on ne sait pas, sur le moment où ils sont dits, si l’on a intérêt à les retenir pour savoir ou à les oublier pour s’alléger. L’hôpital est une solitude où l’on n’a pas besoin de miroir tant on se retrouve face à soi-même. L’hôpital est une solitude que tu as su rompre avec la générosité du frère que je n’ai pas, surtout en riant moqueur parce que dehors il faisait beau et que depuis trois jours je n’avais aperçu l’azur que, hop, le temps de… trop tard.