Vendredi 31 mai 2019

Tous les livres que j’ai écrits ont été précédés d’une phase, souvent très longue, de réflexion et d’interrogations, d’incertitudes et de directions abandonnées.
:: Annie Ernaux ; L’atelier noir

Craignant du livre entamé la veille des pages travaillées dans une dentelle inadaptée à un certain repos campagnard qui préférerait la texture des draps en coton épais, je mets dans mon sac, au matin, un autre réel, celui d’Annie Ernaux.
L’atelier noir, dont j’ignorais (ou j’avais oublié ?) l’existence, est alors là pour me rassurer face aux incertitudes de l’écriture dans un train qui ne signale pas son retard, train muet comme une carpe sans signal ni panneau, muet comme un contrôleur au zèle mal placé qui descendrait du train avec indifférence. Il est donc grand temps de les assumer, ces incertitudes, vécues par d’autres, et d’avancer.

Jeudi 30 mai 2019

Il est tard. Tout est fini. La journée chômée d’anniversaire offerte par le hasard du calendrier n’est plus ; le pique-nique de l’autre côté de la Garonne est de l’autre côté du jour ; les amis sont chez eux, surtout les plus frileux et le dernier d’entre eux est rentré chez lui après une derrière accolade sur une place Fernand Lafargue encore animée. Loulou, m’appelle-t-il souvent. Ma sélection de vêtements est prête pour demain, après qu’un cri dans la nuit s’est fait entendre : un accroc sur le polo rose.
Je suis donc seul. Il est l’heure de dormir si l’on sait être raisonnable mais j’ai envie de lire. Peut-être parce que ce nouvel âge, au fond de moi, doit passer par deux ou trois pages qui m’inscriront dans autre chose que l’indispensable présence des amis, présence qui, ainsi que je l’expliquais à Toby et qu’autour on écoutait, m’offre depuis quelques temps des joies et des respirations bien plus grandes que les piles de projets les soirs venus, c’est-à-dire ces soirs qui ferment une journée dite « de travail ».
Alors voici Bergounioux, dans un récit qui regarde vers l’enfance, comme un joli hasard un jour d’anniversaire, après qu’on a reçu par email des petites images sur lesquelles, en socquettes blanches, de quelques jours âgé, je gigote.

Mardi 28 mai 2019

Elle nous regarde. Elle attend le bus, arrêt Victoire Marne, elle  est blonde et  porte un imper blanc. J’ai déjà vécu ce moment, à tant y avoir pensé, mais elle n’était pas là : il n’y avait que nous sur le trottoir de ce quartier. Je n’avais pas su imaginer les autres visages : il n’y avait que le tien.

Samedi 25 mai 2019

Toulouse est arrivée dans notre vie un jour de pique-nique sur les bords de Seine. Andréa et toi vouliez aller voir l’exposition « Picasso et l’exil », et je m’étais retrouvé embarqué dans cette aventure sans savoir vraiment si j’y prendrais part. Nous avions ri devant les photos de la chambre, où sans embarras elle avait proposé que je m’immisce. Nous avions ri devant un « même si ». Andréa n’est pas là, agrippée par la mort, retenue dans son pays. Nous ne sommes que tous les deux, ce n’est pas la même chambre, ce n’est pas le même « même si ».

Le jour est là, tu es sous le charme, tu vibres devant la ville tandis que je perçois en moi une pointe de regret, celui de ne pas avoir embrassé la ville autant qu’il aurait fallu il y a 27 ans. Nous formons ainsi ce doux équilibre qui découvre St Sernin, qui sourit aux pierres roses, qui traverse le pont, s’arrête pour un selfie lumineux, et va aux Abattoirs.

Là où autrefois on égorgeait les veaux, le taureau de Guernica hurle donc la mort. L’exposition s’étend, dense, peut-être confuse, épuise vite, on cherche l’émotion ou la surprise, petit à petit on pioche, ici une phrase, là Don Quijote, bien sûr si l’on peut on s’arrête un moment, on note et l’on apprend, on cherche chez Picasso ce qui faisait exil, puisque c’est là toute la question, qu’est-ce qui fait exil ? A l’étage, Picasso abandonné, deux statues mortuaires me regardent, et venu pour ce qu’on avait à dire du peintre et de l’Espagne, je ne repars qu’avec leur visage en tête… leur visage et tant d’autres, ceux d’espagnols sur une plage française en 1939, puisque c’est encore ça, encore ça.

Vendredi 24 mai 2019

La chambre donne sur un mur masqué par de lourds rideaux ; tu as l’air déçu face au crépis. J’ai demandé côté cour pour être au calme, j’ai demandé côté cour en imaginant ce que le mot cour laisse entendre, une respiration, un ciel, un arbre, peut-être un vis-à-vis indiscret. J’étais inquiet des travaux côté rue, qu’importe ce qu’on voit, je voulais nous réveiller sans heurts, marteaux-piqueurs, marteaux piquent heures. Je me disais que nous ne verrions pas que la nuit : je connais nos matins.
J’avais pris la chambre plutôt précipitamment, voulant te voir arriver débarrassé de tout ça, puisque l’homme au téléphone avait dit que non, plus rien, personne, le lieu était fermé, nous aurions dû être prévenus.

Dehors il fait nuit lorsque nous partons dîner, cherchant ce qui nous fera plaisir, cherchant ce qui ne semble pas déplaire à l’autre, sans chichi ni folie, avec peut-être juste ce qu’il faut de little something pour ne pas grimacer. Nous parlons de la couleur de la ville, tu lèves les yeux sur ce que tu ignores et sur ce que je ne connais pas beaucoup mieux, teinte légèrement ternie par le soir et la pluie. Alors place du Capitole nous dînons, sans folie mais avec, je crois, le plaisir pour moi d’être ici à regarder ce qui m’avait peut-être, il y a 27 ans, ébloui. Sans folie mais tu oses la saucisse locale.

Mercredi 22 mai 2019

Tramway. Elle est derrière moi. Elle dit qu’elle a pris un râteau, qu’elle est monté à l’échelle pour attraper des cerises. Tant d’images alors pourraient me venir à l’esprit, tant de souvenirs, mais c’est presque le présent, l’image de ma mère sur un escabeau, qui s’impose, il y a l’image et sa voix, le vent peut-être, le froissement des feuilles. Y a-t-il des fruits cette année ?
Les printemps de l’enfance était bercés, en pointillés, de branches en branches, d’arbre en arbre, de ces petits plaisirs qu’on attrapait. Parfois acides, parfois habités d’un ver, rouges, grenats, jaunes pâles, ou celles, là-bas, cœur de pigeon. On n’hésitait pas à casser quelques branches, comme autant de bouquets de feuillages et de fruits. Mes préférées étaient les plus grosses, celles du cerisier près de la cour des poules : j’aimais leur couleur sombre, leur texture, leur douceur. A la tempête de décembre 1999, presque tous les arbres sont tombés à terre. Que j’avais de si prêt tenus, et tant aimés.

Mardi 21 mai 2019

Nous venons de rire de ce que tu m’as écrit, et qui fait que nous parlons ; tu ne voulais pas utiliser tes doigts.
Mais on ne rit plus. Tu me dis ta colère. Contre lui.
Tu me dis ce qui s’empare de toi tandis que dehors E fume, appuyé sur la rambarde écaillée. Je sors, ma voix résonne dans la cour, alors je vois qu’E joue, les petites formes colorées gigotent, clignotent, disparaissent, bling bling. Et puis je vais et je viens, évidemment en écrivant cela je pense à la chanson, la vague est irrésolue. Ton problème également.
Et puis c’est comme un brouillard d’été, quand le ciel envahit la plage : soudain l’horizon devient flou.
Et on ne rit plus. Et je voudrais être. Contre toi.

Lundi 20 mai 2019

16h27, quai de la gare de St-Pierre-des-Corps, Lana del Rey chante « Cause I love you so much, I fall to pieces » pendant qu’une femme marche, accompagnant le train de gestes d’au-revoir. Elle finit par baisser la tête dans un sourire ému quand le visage qui part est trop loin, cachant ce début de larme.

L’expression employée par R le matin-même fait écho à la scène : un pincement au cœur, m’écrivait-il avant de s’envoler de là-bas. Il m’envoyait alors un prénom et une image, sans le sourire que, d’après lui, je n’imaginais même pas. Yeux noirs, cheveux noirs. R aussi, ainsi, embrasse les continents. Il y avait eu l’Amérique. À présent devant lui cette Asie qui le pince.

Dimanche 19 mai 2019

Nous marchons sous la pluie, tu regardes Paris en rêvant d’un endroit à toi, Paris est grise et toi doré sous ton habit soleil. Nous marchons sous la pluie. Encore. Sous les arbres parfois on s’abrite un peu. On pourrait donc, comme dans ces films japonais, faire comme les enfants qui se demandent mutuellement quelle est leur saison préférée. On pourrait dire qu’on aime ce printemps instable qui nous pleut sur la tête, histoire de craner un peu, histoire de montrer qu’on s’en fiche et l’on rirait : aimer le beau temps c’est pas un peu banal ? Un peu banal et plutôt risqué : la déconvenue est vite arrivée.
Viens, demande-moi quelle est ma saison préférée. Je te dirais qu’elle est ici.

Samedi 18 mai 2019

Nous marchons sous la pluie. Je n’ai jamais cette folie de marcher ainsi, tu sais. Nous marchons ensemble, encore, un peu plus longtemps que prévu, puisque nous avons pris la mauvaise direction, comme cela m’arrive parfois le long des lignes aériennes. Je crois que c’est là que tu me dis que tu ne pleures jamais.

Jeudi 16 mai 2019

Nous venons de nous retrouver, marchons, nous y sommes presque. Mais à peine avons nous marché que tu exprimes ta surprise, notifiant la légèreté de mes gestes, leur retenue. Je bafouille, comment te dire simplement qu’il y a cet espace, là, public, autour de nous, qu’il y avait bien sûr des regards derrière la vitre du restaurant ; il y a les passants aussi.

Mercredi 15 mai 2019

Ici, je regarde les jours rédigés, où le travail est négligé. Pourtant il est là, et en ce jour précis, bien là. Je n’en dis rien, de ce qui remplit les jours, parfois les soirs déjà tombés, malgré les difficultés, les doutes, les hésitations, l’exaltation, la quête de bien faire, le plaisir, l’indifférence, les erreurs, les précipitations, les félicitations, c’est-à-dire malgré ce tant à exprimer.
Ce qui manque, sans aucun doute, c’est ce qu’on appellera (à tort, probablement, puisque souvent on ose dire n’importe quoi) poésie. Ce qui manque, peut-être, c’est ce qu’on pourrait puiser de léger, et puis on se dirait que simplement on n’y fait pas attention, pas assez attention, pas comme il faut. Il faut regarder autrement, les trajets faits machinalement. Il faut regarder autrement, les gens qui passent devant la vitre. Il faut écouter autrement les talons de J quand elle revient. Il faut sûrement se libérer de ce qui empêche la légèreté, alors on parle, on dit, ce soir encore, ce soir enfin, tandis qu’autour ça wine et ça cheese.

Mardi 14 mai 2019

Alors je chantai, puisqu’it was the Day of a gone Day. Il a suffi que la chanson passe à la radio, le soleil fredonnait aussi, alors j’ai eu envie de ça, chanter, et donc chanter pour toi, un couplet, un refrain. Peut-être parce que c’était nous, ces mots : What will be will be.

Dimanche 12 mai 2019

Et c’est au jardin qu’on fit blaguasse. Riant de nous ; autour il y avait du soleil.

Samedi 11 mai 2019

Ainsi je retrouvai Toulouse. De celle qu’on dit rose, j’aurais tant à raconter, d’une couleur ou d’une autre. Il y a tant qu’on n’a jamais dit, puisque l’on avait dix-huit ans, l’âge d’être taiseux dans la chambre 141 du bâtiment R2, l’âge de regarder ce qu’il se passe ailleurs, l’âge de ne pas encore être celui que l’on sera. A dix-neuf je la laissais : le chemin des écoliers avait été trop prêt du ravin.
Ainsi je retrouvai Toulouse. Les souvenirs n’avaient plus trop de goût ni d’odeur. Pas mêmes ceux de la nostalgie. Tu m’avais proposé de nous y retrouver pour parler, j’avais refusé, net. Mais tu vois m’y voilà. Pour voir quelques images, lire, et chercher encore peut-être un visage, sans doute l’inspiration, y trouver des virgules et des mots à poser entre elles, avec, en embuscade, sans doute une émotion.

Jeudi 9 mai 2019

Vos visages se succèdent.
Toi, d’abord, cette photographie que tu m’envoies, les cheveux coupés, le sourire éclatant, les yeux dans lesquels brillent cette lumière qui aurait pu illuminer Istanbul un matin de mai et qui éclaire parfois les matins parisiens. Il y a ce filtre qui lisse un peu ta peau sur cet autoportrait fait au téléphone portable. Nous échangeons quelques mots souriants mais ta fatigue l’emporte ; il est vingt heures vingt, tu dis « Je me repose jusqu’à demain matin. »
Toi ensuite. Tu aurais pu dire cette même phrase : vous partagez ce point commun, le plaisir du repos, et le corbeau de vos cheveux. Ainsi te revoilà, tu es à nouveau visible, le compte n’est plus privé, je n’en suis plus privé. Tes quelques cinq milles visages n’ont pas de filtre lissant, le plus récent est superbe, tu y parais mystérieux, ailleurs, peut-être est-ce dû à la frontalité, rare, de la prise de vue, et puis il y a toutes les autres dans cette fascinante litanie de ces propres regards sur toi, parfois encore le corps se dévoile, tatoué d’indélébile comme nos souvenirs. J’ose un double-clic pour aimer une image, une seule image, prise à Arashiyama lors de ton dernier voyage en février dernier ; tu portes un kimono. Souvent tu es triste. Encore tu es ce garçon qui ne veut pas sortir de l’enfance. Parfois tu as ce regard espiègle et soudain je suis frappé, c’est aussi celui de Z, oui c’est le même, le même. Toujours ton regard est noir, toujours, infiniment. Sur l’image du 10 août dernier, on aperçoit ce portrait que j’avais fait de toi.

Et Kazuhiro Soda, encore.

Mercredi 8 mai 2019

« Arrêtez de me filmer, je suis laide et tout hâlée« , dit la vieille dame. « C’est vraie, tu es brunie« , dit l’autre. Elles sont japonaises. La première était déjà là, hier soir, avant que je m’endorme. Au matin, je reprends le film, la ville se meurt encore, et c’est peut-être cela qu’il y aurait à dire. Je creuse ce que le Japon a encore à me faire dire, au-delà de cette lumière qui n’est plus le sujet deux ans après en être revenu, une semaine après avoir décidé de reprendre tout ça sans avoir fait attention au calendrier, deux ans déjà. Oui tout ça, il y a tout ça à dire sur ce pays dont souvent on ne dit pas ce qu’il faut. Alors je regarde ça et j’écoute autre chose, la peau des femmes, les hommes des ports, la mer qu’on voyait à travers la vitre d’un train, la disparition, l’absence, les rues sans enfants, les vieillards qui s’épuisent, les maisons vides.

Mardi 7 mai 2019

Je regarde le calendrier, il y a les mois passés. Je regarde mon corps, il y a leur trace. L’esprit aussi a vu quelque chose s’effacer (l’endorphine, etc.). Alors, même tard, puisque tu m’en fais la remarque voilà, j’y suis. Rien n’a changé depuis décembre, sauf les écrans, sur lesquels une compil Deezer a remplacé les clips. L’ambiance musicale est cependant la même, une pop musique pas vraiment désagréable, en d’autres lieux on danserait peut-être, alors parfois on tend l’oreille, toujours on tend le regard puisque les noms sont inconnus, sans cesse on tend les bras puisque on est là pour ça.

Dimanche 5 mai 2019

Alors, devant ces Tremblements, crier de rage comme jamais en sortant d’un film, crier. Le cinéaste abdique, il laisse gagner la peur, la folie, l’extrémisme religieux. L’amour est piétinée, ce que nous sommes en tant qu’humains luttant pour être nous-mêmes est ratatiné : ici le cinéma n’est plus un geste politique ou généreux, il n’est plus une une proposition pour le spectateur de s’identifier et de croire au possible, il est un regard maigre et dangereux sur un monde de fous, porté par quelques éclairages suaves.

Samedi 4 mai 2019

– Maman, c’est quoi le langage ?
– Le langage, c’est la maison dans laquelle l’homme habite.
::: Deux ou trois choses que je sais d’elle / Jean-Luc Godard

On raconterait alors comment on s’est retrouvés à 11h16, dix heures à peine après s’être laissés. Ils m’attendaient, avaient déjà pris un café, alors j’ai dit « plus tard ». On raconterait les bretelles, la quête de J pour un costume, et puis voilà une veste, alors un pantalon, mais tiens un café par envie et pour s’abriter – des cordes ! -, et on aurait parlé de matières, motifs, tissus, on aurait touché tout ça, soupesé, et puis les chaussures aussi.
On raconterait le déjeuner, c’était exquis et le serveur était magnifique, un ange tombé du ciel, des boucles d’un blond qu’on n’imaginait pas, des yeux verts qui ne pouvaient pas avoir existé autrement qu’en rêve, il était là, tout près, il parlait mais je n’ai pas retenu, je buvais ses yeux, de toute façon quoi qu’il dise il y avait eu cette phrase : « Le français n’existe pas. »
On dirait au début du troisième paragraphe que j’avais été heureux d’être là avec eux, dans ce trio volubile, léger, rieur, que nous form(i)ons tous les trois. J’aime ce que nous proposons, j’aime comment nous embrassons nos solitudes respectives ; pour une fois le soir n’était pas tombé.

Le soir n’était pas encore tombé quand j’ai regardé le ciel, celui qui m’est offert du troisième étage. Il faisait froid mais je suis sorti. Les quais étaient presque vides, vidés par le vent glacial. Des filles tiraient sur leur jupe. Là-bas on grelottait. Le ciel était beau, porté par l’horizon qu’offre la Garonne et dont tu m’avais parlé ce jour où nous nous sommes rencontrés. J’ai beaucoup parlé de toi ce matin, surtout avant de m’écrier : c’était ton anniversaire.

Jeudi 2 mai 2019

Il flotte soudain un parfum capiteux devant les images en noir et blanc.

Mercredi 1er mai 2019

Alors, vers le Japon, je reprends la route. Une route radiophonique, photographique, littéraire, questionnant l’individu pendant le repassage, précisant les espaces durant la serpillère. Et puis, avec tout le courage nécessaire pour se regarder un peu, je relis cette conférence de novembre 2015, si loin et pourtant toujours là, en tête. Je grimace, oui, je grimace ici ou là mais j’en puise le meilleur et y creuse un virage pour aller ailleurs. Je regarde la date, ce 1er, premier d’un joli mois où j’aurai 45 ans, premier jour d’une nouvelle ère je crois, née du temps perdu, née de ce que tu es peut-être en train de m’offrir – c’est à dire une présence -, née de ce que E et J disaient, hier, sur l’être seul, seul mais avec soi. Je faisais des aller-retours entre la terrasse et la cuisine, entre leurs paroles et mes pensées, je ne disais rien.
Avant le Japon et les grimaces, il avait fait beau. Sur le chemin vers une pelouse ensoleillée, après que nous avions parlé un peu, j’avais aimé être là, avec moi marchant sur les bords de la Garonne. Je m’étais assis, j’avais regardé les gens, libre, léger. Et puis j’avais lu. Le ciel s’était couvert, j’étais rentré, sans penser que l’absence de mon appareil photo depuis un mois était peut-être une source de légèreté. J’avais ôté, dans ce quotidien, un kilo et 50mm de regard sur le monde.