Mardi 30 juillet 2019

Il y a le souffle du vent. Il pleut là-bas, sur Deauville. Soudain tout s’accélère, ça s’abat, les serveurs se précipitent ; on l’avait pourtant vu venir.
Sur la plage, j’avais marché. J’avais senti quelque chose comme l’ennui, peut-être que cela venait des nuages, ou des parasols, alignés, fermés, autour je tournais, parfois le soleil frappait sur les couleurs, un rien de temps avant qu’un nuage ne ternisse les toiles. Les parasols étaient ficelés, là, debout, comme des gens, c’était comme des gens qui s’entortillent pour se changer dans la pudeur d’une serviette vrillée qui peut retomber. J’avais pourtant dit Je ne vais pas rester. J’avais peut-être oublié qu’il fallait du temps, quelques heures, pour trouver sa place, lâcher prise, aimer regarder les gens et oublier les parasols. Je m’étais assis sur le banc qui portait le nom de Marguerite Duras, j’avais lu ce qu’elle disait de la solitude.

Et donc nous voilà abrités. Là elles veulent un dessert, parce que c’est les vacances. Derrière ils ont peut-être déjà un peu bu. Là-bas il n’écrit plus, sa copine l’a rejoint, ils sont jolis. A ma droite elles reprennent un café et tout cela se calme : d’une éclaircie elles partent profiter.

Jeudi 25 juillet 2019

Tous les souvenirs enfin s’effacent. Et puis restent les rêves. Alors, il sont seuls désormais, c’est à eux que l’on confie le souci de sa vie.
::: Philippe Forest ; Sarinagara

Je ne suis qu’un prénom qui lui dit quelque chose ; sans doute une politesse venant d’une mémoire tant effacée. Mon visage n’est presque plus rien non plus, puisque que je suis qu’une surface, à travers ses yeux qui n’aperçoivent qu’à peine ombres et formes. Dans ce lieu qui est le sien, totalement le sien, né de son esprit et de sa main, je l’accompagne dans des allers-retours calmes là où elle demande d’aller. Je lui prends la main, le bras, et puis elle revient s’asseoir dans son fauteuil, recouvert d’un tissu fleuri, vif. Elle sait que sur le chemin il y a cette étagère.

Mercredi 24 juillet 2019

Changer d’air sans en changer vraiment. Revenir à celui qu’on a respiré. Presque. Il suffisait de traverser la rue, de passer la place, se perdre un peu peut-être. Se retrouver alors au milieu de la mémoire du lieu et de sa fratrie de béton et d’espaces, mémoire architecturale alignée en dossiers comme autant de façades, à supposer que l’on puisse parler de façades entre les angles et les jardins.

Lundi 22 juillet 2019

Nous avons plié nappes et bagages, avons laissé sur l’herbe les alcools champagnisés qui avaient chaviré, quelques miettes peut-être, les regrets des oiseaux et le reflet d’une monture de lunettes. Le départ se traîne, les embrassades s’esclaffent, le 8 n’a toujours pas fait pfhuit mais soudain la revoici qui passe. Sans nous voir. Combien de longues minutes plus tôt est-elle partie ? Grisés nous ne savons plus. Rieurs nous nous en amusons. Elle m’a dit tout à l’heure qu’elle venait pour le style. Mais elle m’offre une chute.

Dimanche 21 juillet 2019

On glisserait aisément des rayonnages d’hier où j’avais attrapé un recueil de nouvelles de Marie-Hélène Lafon, à l’après-midi d’aujourd’hui car c’est peut-être pendant que nous séchions qu’elle est apparue dans la conversation, même si son apparition – bien qu’allongée par cette quête du nom oublié de l’ouvrage – fut assez brève.
S avait déjà évoqué le terroir de son écriture, avant le rendez-vous manqué d’une fin d’après-midi, la fin du 13 juin exactement. J’avais alors noté l’événement d’une simple croix, m’interrogeant les jours précédents sur ce qui pouvait bien se cacher derrière cette croix, et m’interrogeant toujours aujourd’hui : pourquoi ?

Bref : c’est peut-être pendant que nous séchions, disais-je. On notera l’hésitation même si j’ai retenu la position assise alors expliquons-nous, précisons que le moment avec S, dont le point de départ était une proposition d’exposition, s’est en effet allongé, embrassant une belle partie de ce dimanche entre un café, une marche sans doute trop longue durant laquelle la statue de la liberté mériterait sa place à la fin du pèlerinage, la beauté des images de Harry Gruyaert, un triptyque plus tique que tripes, une baignade à 22 degrés, une bière sur un quai enfin rafraichi et un dîner tel qu’on les envisage sous de telles températures ; même le vin était léger.

Samedi 20 juillet 2019

Dans la librairie, avant un cône surmontée de crème glacée chocolat intense et de sorbet au yuzu – et c’est malheureusement la première qui gouta sur mes lacets blancs – me voici en quête d’ouvrages qui raviraient l’esprit critique de E*. Aux trois sélectionnés pour des raisons diverses et variées mais avec toujours l’idée de combler l’appétit et la curiosité de E, j’ajoute Annie Ernaux (c’est-à-dire Annie E) et cette Place qu’encore j’ai envie de (re)lire, surtout si l’on doit en parler après qu’il l’aura parcouru, puisque toujours j’oublie, ne gardant en mémoire que quelques sensations nées pendant ou après toute lecture.

Il est donc question des livres. On aura peut-être noté dans ce journal une certaine absence, la leur, dont l’italique s’est estompée. Dans la librairie, donc, aussi quêté-je de quoi italiquer. J’hésite car je ne sais pas ce dont j’ai le plus besoin / le plus envie, pour compléter ce qui attend déjà dans la valise et qui devrait, je l’espère, d’une part revigorer les écritures en suspens et d’autre part accompagner la plage de Trouville (donc Duras) et je ne sais quelle terrasse parisienne (donc Michon). J’hésite mais je parviens.

* Pourquoi pas « d’E » ?

Jeudi 18 juillet 2019

Ne rien dire, comme si de rien n’était. Voilà peut-être ce qui nous résume. Durant une heure trente, attablés, après avoir mis fin à ce que nous avons été, la discussion est allée là où elle toujours allée, sans fracas, hors de cet intervalle, hors de cette faille. Je ne sais pas si cela m’attriste ou m’apaise.
Mais c’est surtout là, dans cette faille, dans un sens géologique figuré ou en tant qu’intervalle fragile, que nous n’avons pas pu.

De tout ce qu’il y a à dire de ce jour, je choisis ces six lignes, à supposer que ce soit un choix dans l’exercice de l’écriture et de comment elle nait. De tout ce qu’on pourrait raconter de nous, il reste les petits cailloux posés ici depuis le 15 mars 2009, et cette photo où l’on t’apercevait avant que les premières années ne disparaissent d’ici. Où l’on t’apercevait, flou parce qu’en mouvement.

Mercredi 17 juillet 2019

Tu ouvres la boîte en carton et me fais entrer dans ton passé. J’y vois ceux dont je ne retiens pas les noms et leurs visages souriants qu’ils partagent soudain avec tes parents. J’y vois ce dont tu m’avais parlé et que j’avais doucement rapporté ici, dans l’approximation qu’offrent ma mémoire et l’écriture, parce que le mouvement de ta main avait été d’une joliesse que je ne voulais pas oublier.

Lundi 15 juillet 2019

On se rappellera les inquiétudes d’un été japonais, le premier, ou le troisième si l’on regarde les traces et qu’on caresse la chronologie des juillet. D’emblée j’écris « premier » car c’est celui qui m’inscrira définitivement dans la japonité. Que serait le Soleil levant sans cette petite carte, qui m’offrait trois ans là-bas, carte obtenue après tant d’attente et qui fut trouée par un individu au guichet de l’immigration de l’aéroport d’Osaka-Kansai le 1er mai 2017 ? Clac.
Ainsi je cherche à te rassurer et te comprendre par ma propre expérience, qui n’a de comparable qu’une tracasserie administrative non sans importance. Qui a de comparable peut-être aussi, vaguement, d’une certaine manière, l’idée d’un deux, c’est-à-dire de ce qu’un permis de séjour donne comme permis de vivre quelque chose à deux.
C’est justement ce pays qui revient. C’est là où tu iras bientôt et d’où tu reviendras. C’est donc là que tu t’interroges.

Dimanche 14 juillet 2019

Il s’approche. Nous serons tout d’abord deux sur la photographie qu’il prendra. Nous discutions alors de fleurs, je crois. Et puisque il fait le tour, elle penche la tête, en arrière, le regarde. Ils sourient.

Jeudi 11 juillet 2019

Il exprime son absence, son silence, tous ces mois de silences. Plus discrètement ce moment partagé, sa fuite. Les excuses m’étonnent, j’ai toujours su qu’il reviendrait, ayant toujours eu l’indiscutable sentiment qu’il n’était pas réapparu parce que ce n’était pas le moment.
Nous supposons que c’était un jour d’automne assez frais. Je pense que je ne connaissais pas encore E. Nous savons que lui non plus. Il me semblait avoir décrit dans ce journal le motif de son manteau, avoir évoqué les mots ; il aurait alors été simple de retrouver la date. A trop vouloir être vague, souvent je ne me comprends pas, je ne me retrouve pas. Et puis il suffit d’insister. Janvier.

Mercredi 10 juillet 2019

Les mois ont passé. Du Kenya je n’ai rien dit, alors il était temps, et l’écriture se précise, j’élague. Je parle à E d’une version allégée. Dans ce journal de là-bas, j’écris qu’alors j’écris à Jean-Luc, des mots que jamais il ne recevra de ma main. J’y interroge les troncs pris en photo sur la plage, je me demande si ce ne sont pas là les portraits que je n’ai jamais faits. Derrière les troncs il y a la mer, ce bras qui longe la mangrove et qui n’est pas l’océan. Derrière ces troncs il y a ce « Jusqu’au rien » dont parle Duras, et que j’étire pour lui donner un sens.

Mardi 9 juillet 2019

Ainsi nous formons, petit à petit, une habitude. Riant de nos dissemblances, corrigeant quelque vue péremptoire, acceptant une dissonance, salant un autre goût, montant en mayonnaise un œuf de la mauvaise couleur, écoutant ce que l’autre n’ose pas dire, attendant ce que l’on ne saura pas soi-même apporter, prenant ce que l’on entend dire de soi, nous devisons ainsi, de tout de rien de nous, pour devenir ici, et nous projeter là-bas. Quand sera-ce déjà ?

Lundi 8 juillet 2019

J me parle des premiers jours. Je lui parle des premières semaines. Comme à chaque conversation, nos histoires vont et viennent. Que ne se dit-on pas ? Pourtant je ne dis rien de ces musiques que tu m’as fait découvrir, rien de ce morceau qu’ensuite j’écouterai et qui réclame à l’autre les first six monthes of love, tant d’années après.
Je ne dis rien. Pourtant c’est important. Un liant : avec F elle m’avait entraîné ailleurs, avec Ch elle enveloppait les silences, avec Z elle nous faisait danser. C’est peut-être ce qui nous a manqué, avec P, la musique. Souvent il chantait dans sa cuisine, pourtant.

Dimanche 7 juillet 2019

Elle sait pas trop si elle est artiste. C’est ainsi qu’on la qualifie, pourtant. On, c’est-à-dire les autres.
C’est vous l’artiste ?, lui avait-on dit. Là c’était nous, on.
Elle faisait tourner un artefact de ses jumelles sur pied qu’on trouve ici ou là, souvent au bord, parfois en surplomb, toujours loin de quelque chose. Il faut un panorama, un point à fixer, peut-être des oiseaux pourraient-ils passer dans le champ une fois qu’on aurait mis la pièce dans la fente. Tac.
Je n’ai pas compris exactement comme ça marchait, ces jumelles, c’est-à-dire les siennes, les fausses, en carton, on y voyait des rues, Google nous montrait le quartier, pas loin, et j’ai dit oui, ah, d’accord. C’est là qu’elle a dit que c’était elle l’artiste, mais bon qu’enfin heu sinon elle était architecte.
Vous êtes artistes ?, nous a-t-elle demandés. J’ai dit oui, un peu photographe mais enfin heu sinon…

Samedi 6 juillet 2019

Elle s’approche. Elle dit que c’est elle, la photographe. Peut-être a-t-elle entendu ce que l’on disait d’elle. Te souviens-tu ce que l’on en disait ? Te souvenais-tu qu’on en avait aimé ailleurs ?
Il y avait beaucoup de choses à dire sur les images de Valérie Six. Les couleurs, les lignes. les rapprochements. Parfois elle en disait peut-être trop ; tu sais comme j’aime le silence, surtout celui des images.

Jeudi 4 juillet 2019

Et soudain cette image que l’on aurait pas dû voir. Elle fait entrer l’autre, celui sur l’image, déjà présent dans ce que l’on en entend et de ce que l’on en dit, dans une autre dimension, visuelle, palpable. Elle fait rester l’autre dans ce rôle qu’il finira bientôt par quitter, puisque tôt ou tard, tout se déplace.

Mercredi 3 juillet 2019

On inventerait le verbe cresser. Sa définition hésiterait entre la prière, la quête autour de soi pour qu’un projet se concrétise, l’espoir. A une terrasse alors, puisqu’il le dit encore, puisqu’il veut qu’on m’édite, cressons.

Mardi 2 juillet 2019

Elle me demande quel jour nous sommes. Je n’en sais rien. Je ne sais plus.
Il faut creuser. Elle me demande quel jour c’était le rendez-vous d’aujourd’hui. Mardi, je lui dis en riant.

Lundi 1er juillet 2019

Me voici en partance puisque déjà j’y pense : Trouville. Dans un mois, pour deux jours. Oui c’est tout. Oui c’est court. Oui c’est bien. Oui seul. Trouville c’est Duras, et son fantôme passant un jour sur la plage. Trouville c’est ce 30 mai improvisé et des rires soulagés. Trouville c’est donc l’absence, puisque tout est absence. Absence = vide = trou –> Trouville. Rire.