Vendredi 30 août 2019

Il y a, dès le début, quelque chose qui grince, parce qu’il ne veut pas être en bas, puis parce qu’il ne veut pas être au milieu de la salle. Je grince moi aussi, ne me reconnais pas trop dans cette fermeté qui décide, mais nous voilà assis. La conversation tourne beaucoup autour de lui, ce qui ne me gêne pas nécessairement : j’écoute et je creuse cette jeunesse qui veut beaucoup, cette arrogance qui s’étonne de sa situation, cette certitude qui oublie comment ce pays l’accueille, cette crainte de ne pas plaire et donc cette obsession d’avoir un  corps qu’il qualifierait de parfait ou qui lui offrirait soi-disant un poste à la hauteur et – comment ne pas le lui souhaiter ? – ceux qu’il désire. Peut-être s’aime-t-il trop peu. Ici ou là je rétorque, mais je pointe également cette langue française qu’il maîtrise. On attendra un extérieur détendu pour atteindre une autre rive dans la conversation, celle de la religion, ou d’une version édulcorée portée autour du cou et dans quelques valeurs.

Jeudi 29 août 2019

J’aime l’idée d’écrire qu’il revient d’on ne sait où, qu’on ne sait pas non plus quand il était apparu. L’essentiel est, de toute façon, le fait qu’il soit là, soudain, surpris par quelques images et alors m’écrivant.
Ainsi il revient, mais toujours là-bas, dans ce pays qui aurait pu voir naître un autre moi-même, sous le soleil qui chante hiiii. Il porte ce prénom que peut-être j’aurais porté alors puisque celui du grand-père. Surtout a-t’il des yeux que je n’aurais pas eu, peut-être ceux, revolver, qu’on chanta quand on avait onze ans et qu’on ne savait pas encore que, plutôt que que vous tirer dessus, ils pouvaient s’infiltrer, poisons. Ou philtres d’amour ?

Mercredi 28 août 2019

Trop de vin déjà bu, dit-il. Il vient de l’autre côté de l’océan, c’est un mariage qui l’a amené ici, en France, demain il repartira pour la noce, quelque part, il n’est pas très sûr du nom, bien français, il prononce, une cédille au milieu de tout ça. Profession ? Architecte, enfin c’est-à-dire scénographe, il précise, dans un musée. Un petit musée ? Non, on peut difficilement faire plus gros, sourit-il un peu gêné. Alors on reste sur l’architecture, je parle des ailleurs, là-bas, je dis la ville, pas le temps de dire la maison. Celle avec les petits jardins ?, s’éblouit-il.

Lundi 26 août 2019

Reprendre. Le travail, réellement, malgré les quelques échanges la semaine dernière, et donc faire le trajet, se présenter à l’agent d’accueil temporaire d’un bâtiment où elle n’aura vu passer que quelques âmes perdues voire accablées par le vide, le travail et les photos de piscine sur Instagram, ouvrir le bureau, tirer les rideaux, grommeler devant le photocopieur resté allumé, s’asseoir, aimer le silence malgré tout.

Jeudi 15 août 2019

Il y a des maisons qui vous habitent. La maison du Japon, – ne l’avais-je point exprimé un jour ici ? -, m’avais habité. Elle était en moi autant que je vivais en elle. Cela venait surtout de la relation avec l’extérieur, cette possibilité de sortir sans s’extraire du périmètre de l’habitat. Sortir sans sortir. Être dedans et dehors en même temps. Elle s’accordait au bonheur de vouloir être et d’aimer être en deux lieux en même temps.

L’appartement du Liégat où j’ai passé trois semaines avait commencé à m’habiter dès le premier jour je crois. Il s’est immédiatement passé quelque chose. Je pense que cela venait là aussi de la relation à l’extérieur, les terrasses, ce regard porté sur ce qu’il y a au-delà des fenêtres et de leur petite folie géométrique, regard conjugué à cette possibilité de sortir sans s’extraire du périmètre de l’habitat. Sortir sans sortir, oh bien sûr pas de manière aussi douce qu’à Nishinoyama House, ici il faut descendre ou franchir.

Alors j’ai filmé. Pas l’appartement. Mais les vues. J’ai filmé la générosité de la maison : tout ce qu’elle offre à voir de ce qu’elle n’est pas.

Mercredi 14 août 2019

Nous sommes ensemble à cette terrasse, l’après-midi s’étire à ce coin de rue à peine brusqué par mes va-et-vient et le camion poubelle. Nous sommes ensemble dans ce qui ressemble à un au revoir qui se prolonge ; ce matin déjà nous nous étions étreints sur le pas de la porte ; lundi déjà je t’avais dit que tu allais me manquer. Nous nous donnons à voir, à imaginer, ce qu’il y a de l’autre côté des portes du lieu où nous sommes deux, de l’autre côté des fenêtres par lesquelles nous regardons, ainsi ouvertes. Nous apercevons ce que l’autre nous esquisse, souriants, poursuivant ainsi dans quelques détails furtifs, hop, ce que nous nous sommes déjà dit. Nous donnons aussi aux mois qui viennent quelques cailloux, que tu aimerais encore semer, je prévois octobre, tu parles de décembre, tu t’imagines restant au lit tandis que je partirais travailler, bienheureux de paresser dans mon lit et dans l’équilibre confortable de ma présence-absence. Et nous nous effleurons bien sûr, comme nous effleurons les mots qui nous décriraient, mais ce que nous disons restera plus important que ce que nous nous disons pas.

À cette terrasse parisienne nous poursuivons ce que nous sommes, dans la multiplicité des formes possibles, c’est-à-dire face à la réalité des semaines qui viennent, sans nous, sans nous ainsi, tels que nous l’avons été durant ces trois semaines que j’ai presque tues. Les mots d’un journal sont comme un léger épuisement du réel, et mon réel avait besoin de ne plus être dit, pour laisser la place à nous, que l’on soit ensemble, que je sois parti voir les nuages sur l’océan ou que tu aies préféré être en ce lieu qu’on nomme chez toi. Ne plus être dit non plus pour laisser la place à d’autres mots qui enfin ont repris vie, petitement, difficilement, dans toute la peine qu’est parfois l’écriture, après avoir reçu de Paris et de ses frontières ce que j’aime en recevoir et ce que je n’avais jamais reçu, là chez Renée, dans l’espace, la végétation et la lumière du Liégat ; même j’y ai aimé la pluie.

Mardi 13 août 2019

On entourait d’une particulière déférence celui ou celle qui était « resté à écrire » et on lui disait : « Vous avez fait votre petite correspondance » avec un sourire où il y avait du respect, du mystère, de la paillardise et des ménagements, comme si cette « petite correspondance » avait été à la fois un secret d’état, une prérogative, une bonne fortune et une indisposition. Quelques-uns, sans plus attendre, s’asseyaient d’avance à table, à leur place. Cela, c’était la désolation, car ce serait d’un mauvais exemple pour les autres arrivants, aller faire croire qu’il était déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale : « Allons, ferme ton livre, on va déjeuner. »
::: Marcel Proust ; Sur la lecture.

Dimanche 11 août 2019

Le grand-père fabrique des billards à Saint-Étienne. Il sait l’ennui des campagnes alentour, hors les jours de kermesse et de batteuse; les salles d’auberge où l’on fait durer les histoires de chasse et les verres de gnole, et combien les pièces ont du mal à quitter les bourses de cuir. Bien que menuisier, il n’a pas le goût des fenêtres ou des placards à rafistoler, et trouve plus flatteur de visser sa raison sociale sur des billards à quatre ou six pattes joliment tournées dans le chêne, sans fioritures ni marqueterie mais roulants et taillés pour traverser les siècles: Billards Ferdière, Saint-Étienne.
::: Emmanuel Venet ; Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud

Mardi 7 août 2019

L’un fut nommé là par la Compagnie des Postes, arbitrairement ou selon ses vœux ; l’autre y vint parce qu’il avait lu des livres ; parce que c’était le Sud où il croyait que l’argent était moins rare, les femmes plus clémentes et les cieux excessifs, japonais. Parce qu’il fuyait. Des hasards les jettèrent dans la ville d’Arles, en 1888. Ces deux hommes si dissemblables se plurent ; en tout cas l’apparence de l’un, l’aîné, plut assez à l’autre pour qu’il la peignît quatre ou cinq fois.
::: Pierre Michon ; Vie de Joseph Roulin

Vendredi 2 août 2019

Attendre. Des heures. Des heures. Voir ce que ce qu’on fait de ceux qui attendent. Des mois. Des mois.

Jeudi 1er août 2019

Avant de les brûler pour allumer le feu, Yvonne déchiffrait par bribes les vieux romans-photos abandonnés par Germaine. Ces histoires n’entraient pas en elles ; quelques mots, cependant, lui étaient restés. Elle avait un amoureux, elle aussi, comme les filles qui sentaient bon et secouaient leurs cheveux brillants, le mardi et le vendredi, quand le camion du charcutier s’arrêtait sur la plce, devant chez le garagite ; les gommes étaient là, en combinaison bleue, les manches roulées au coude, sur des avant-bras durs, marbrés de cambouis, les mains grosses et rouges, épaisses, avide de saisir, de palper, de tâter.
::: Marie-Hélène Lafon ; Alphonse (in Histoires)