Jeudi 31 octobre 2019

Elle parle fort. Elle dit qu’elle va brûler la cuisine. Elle pourrait faire une saison à Lacanau aussi. Le discours est confus, et son amie aussi : elle parle beaucoup plus bas.

Mercredi 30 octobre 2019

Nous avons rendez-vous ; j’arrive un peu après, tu as déjà fait le tour. Je suis ici plutôt par curiosité de ce dispositif d’accrochage temporaire, pour ne pas dire éphémère. Les images, fortes pour certaines, pâtissent, aux yeux du spectateur que je suis, de l’espace et de ce sentiment qu’elles n’auront pas d’autre chance, sans parler de cette espèce d’obligation d’être là et maintenant. Néanmoins, l’idée se creusera ; il faut laisser du temps.

Alors tu viens voir ce nouvel essai d’impression. Le projet rédigé la semaine dernière n’est pas prêt, il ne sera pas proposé dans ce festival qui attend des voyageurs une vision sans grosses valises, je crois que je veux lui donner plus d’ampleur ; mais nous voilà avec, entre les mains, quelque chose qui lui donne une première forme. Tu découvres les images ou les reconnais et fais passer les pages à ton rythme dans un sens, dans l’autre, et puis encore. Te faut-il laisser du temps ?

Mardi 29 octobre 2019

Images au combat. Depuis hier, les exemples se succèdent, les paroles montrent, les images disent. On passe de Stonewall aux abattoirs d’Alès, du Rwanda à la Turquie, d’une prison à une cité, du Mexique au boulevard Mortier. Je note, inlassablement, aspiré par le sujet et les locuteurs, même dans la pénombre d’une projection. Je me nourris et me demande, entre les virgules, comment à la fois nourrir les travaux en cours – dont ce fichu livre où les combats n’ont pas d’images -, et comment combattre d’une part au-delà de moi et de ma photographie, et d’autre part au-delà des soirées où le ton monte parce qu’il faut parler fort aux autres pour imposer à soi-même un ancrage idéologique dans lequel on échoue. La réponse est au milieu des notes prises : même si le combat est perdu d’avance, par éthique, il faut faire du bruit : montrer, dire. Et redire ça ici, quitte à, pour une fois, oublier la chute.

Lundi 28 octobre 2019

Boulevard du Port Royal. Je marche. C’est, je pense, la première fois que je marche ici. Paris est, encore une fois, un équilibre entre une découverte et le sentiment d’être chez soi. Je n’explique pas réellement mon amour pour Paris, si ce n’est peut-être par cet état permanent d’être surpris et rassuré. On n’explique jamais réellement pourquoi on aime, si ce n’est parce que l’on est étonné par l’autre, et rassuré de ce que l’on sait déjà de lui. Ainsi en va-t-il de cette ville ?
Je crois que je ne l’aimais plus vraiment lorsque je vivais à Kyoto. Mon quartier japonais, ma maison – mais alors je pense que je devrais écrire notre maison -, l’horizon étaient indépassables. Aujourd’hui, Bordeaux. J’en tire le meilleur, comme des bras accueillants, sans passion ; l’adjectif « agréable » convient. Samedi, à N, puis hier à toi, je disais que mon groupe d’amis me permettait d’aimer la ville. Je disais que cette amitié, qui est une forme d’amour, qui nous réunissait en une présence quotidienne, m’aidait. Je te disais aussi, pour essayer de te dire quelque chose que tu ne savais pas, qu’elle m’avait aidé à vivre notre relation à distance, en complément de ta présence en moi, là en moi. Tu vois, je n’ai jamais pensé à décrire cela, c’est comme des ondes dans la cage thoracique et autour, c’est étrange n’est-ce-pas ? Depuis que tu as pris une autre place, confirmée hier, tu es encore là, en moi et autour. Cela n’a pas changé peut-être parce que physiquement tu n’es pas beaucoup moins là qu’avant. Bien sûr il n’y a plus ta voix, ni l’idée de prendre ta main, ni l’attente, ni les pas de porte que tu franchissais en m’embrassant, ni les mots quotidiens, matins, soirs, ni tout ce qu’on taira et qui m’embarquait. Parfois tu vois je suis un peu mélancolique mais il y a cette enveloppe de toi, encore une présence donc. Une enveloppe intérieure. Parfois je t’attends encore.

Et puis je remonte le boulevard Raspail, je connais un peu mieux, je franchis le numéro 106, je dis mon nom, monte à l’amphi, je m’assieds, j’attends. Soudain une chevelure, un visage surpris.

Dimanche 27 octobre 2019

Il est derrière moi dans les transports en commun. Il dit « C’est mes chewing-gums pour pas m’endormir en cours. » Je note la phrase. Je me dis que ça permettra de sourire, puisqu’il le faut, sourire à ton sourire quand tu m’as vu au loin, sourire à cette coïncidence de nos couleurs de vêtements, sourire de partager un croque-monsieur — C’est quoi un croque-madame ? —, sourire même des silences douloureux qui attendaient que l’on parvienne à parler, sourire que tu sois là de l’autre côté de cette table de bistro même si j’en crève de ne pas pouvoir te toucher, sourire de penser que j’aimerais encore un peu de nous, sourire en te disant que c’était bien cet été, sourire en disant oui à un déjeuner ou un dîner, s’éloigner, et puis ne plus.

Samedi 26 octobre 2019

J’ai des photographies de Philippe. Elles ont été prises par le pédiatre de l’hôpital, comme il est d’usage, je crois, pour les enfants mort-nés, afin que les mères gardent la preuve qu’ils ont vécu et n’étaient pas des monstres ou des fantômes. C’est le seul cas où, dans la photographie, la vie est métaphorique. Cela rend l’image horrible, écrit Barthes, « parce qu’elle certifie, si l’on peut dire, que le cadavre est vivant : c’est l’image vivante d’une chose morte ». J’ai quatre photographies de Philippe. L’infirmière, en voulant nous les remettre, les a laissées échapper sur le carrelage, oh ça tombe, a-t-elle crié.
::: Camille Laurens ; Cet absent-là.

Retrouver Paris et donc retrouver N. Alors parler de la ville, d’amour et de distance. Dire leur présence à eux. L’écouter. S’émouvoir. L’entendre dire au revoir.

Vendredi 25 octobre 2019

Me muero por regresar, écrit-il. Un jour il reviendra, je lui dis d’être patient et de fil en aiguille nous rions de la transparence des maisons. Je lui demande alors des photos de la sienne. Il m’en envoie, c’est sa chambre. C’est une chambre d’étudiant, même si je pense que mes logements d’étudiant n’ont jamais ressemblé à cela. C’est une chambre d’étudiant en architecture alors sur deux photos, il y a des dessins, ici accrochés au mur au-dessus de son tout petit bureau, beaucoup, les siens, des façades, des motifs, beaucoup de couleurs, des courbes et des lignes qui forment des idées, et puis là, en plan plus serré, des plantes, des arbres. J’aimerais l’interroger, parler autrement, ailleurs, lui demander pourquoi, comment, savoir qui il est, derrière cette absence de sourire et ces croquis, savoir qui j’aurais pu être si j’avais étudié l’architecture et été mexicain. Surtout il y a, au-dessus d’une étagère, cet alignement de quatre rangées de huit cartes postales en noir et blanc et parmi elles, plusieurs fois, cette sculpture gigantesque qu’il me semble connaître – et qui s’avèrera être celle d’André Volten, à Utrecht, dans la série photographique « Riding Modern Art » – mais au lieu de lui demander plus de précisions je lui parle plutôt de cette plante  en pot qu’on voit sur l’image et que j’aime tant. Monstera, écrit-il.

Jeudi 24 octobre 2019

Il y avait eu la cuisson de l’œuf, l’odeur de la sauge, peut-être déjà la saveur discrète de la fleur d’oranger. Il y avait eu l’âge du chien, Paul et Virginie, la fuite des idéogrammes. Et soudain, Michel apparut dans la conversation.

Mardi 22 octobre 2019

On apprécie alors les températures plutôt basses, permettant de sortir le manteau de la housse de plastique qui le protège des Tineola bisselliella,  manteau d’un noir laineux profond dont la matière et la couleur s’avèrent parfaitement adaptées aux motifs indéfinissables et aux couleurs multiples du pantalon acheté récemment sur un coup de cœur rarement ressenti jusqu’alors, même si l’on connait l’amour plus ou moins raisonnable de l’auteur pour la nippe.

Lundi 21 octobre 2019

Porte Dijeaux. Café du même nom. J’attends. Il aura quelques minutes de retard, je le sais. Moi aussi, je le croyais, j’avais dit « moi aussi ». Mais pas tant que ça. Alors j’attends. Je regarde les gens. En entrant dans le bar, j’avais constaté que le lieu avait changé ; les années ont passé depuis ce verre avec K, et le sol est à présent un carrelage froid, il y a quelque chose de mauvais goût, une âme absente, alors j’ai choisi la terrasse, ainsi je prends l’air, ainsi il y a les gens qui passent ; le temps aussi. Et puis elles arrivent, deux, en ciré jaune, ça tombe bien, le temps à l’humidité. L’une d’elle, cheveux longs blonds, des airs de Bordelaise, dirait-on en dégainant les clichés impressionnistes, porte également des bottes en caoutchouc. Je regarde autour, je cherche la mer.

Samedi 19 octobre 2019

Arrêt de bus Village 5. Il me demande dans quelle direction il doit se rendre, je ne sais pas, je cherche avec lui avant de photographier quelques traces de ruban adhésif en attendant. Les alentours de l’Université sont plutôt mornes. Il y a le ballet des voitures, quelques passants bien sûr, et s’il fait plutôt gris, l’inutile notification de Google pour la météo préférer indiquer « plutôt ensoleillé ». Plus tard, plutôt il pleuvra beaucoup.

Vendredi 18 octobre 2019

Comment vous appelez-vous ?
D’où venez-vous ?
Pourquoi venez-vous aux États-Unis ?
Quel âge avez-vous ?
Combien d’argent avez-vous ?
Où avez-vous eu cet argent ?
Montrez-le-moi.
Qui a payé votre traversée ?
Avez-vous signé en Europe un contrat pour venir travailler ici ?
Avez-vous des amis ici ?
Avez-vous de la famille ici ?
Quelqu’un peut-il se porter garant de vous ?
Quel est votre métier ?
Êtes-vous anarchiste ?
etc. »
::: Georges Perec ; Ellis Island

E fait semblant de glisser deux cacahuètes sous le tapis, il me regarde, sourit, voit-il mon sourire en retour ? Je suis là, ce n’était pas prévu, mais il y a eu du mouvement, ou de l’arrêt, ça dépend du point de vue, sur les quais on pépie mais ici ça gigote, ça dansouille peut-être un peu, ainsi les deux J gotent, et au bout d’un moment je dirais même que ça s’excite : n’y a-t-il donc rien à manger ? Alors les uns disent : « grève ! », de la faim ou d’on ne sait quoi. Les autres ouvrent le frigo et s’échinent (de porc).

Jeudi 17 octobre 2019

Les jours qui passent n’ont pas d’images. Les jours qui passent parlent de moi. Or – conjonction de coordination brillante -, dans ce texte qui dit les contours de ma proposition, il est écrit ce que Christian avait rectifié avec justesse : « Au fil du temps, cet espace devient un exercice d’écriture détaché du « je » dont les images assurent comme la part manquante. »

La nostalgie, celle d’un équilibre entre les mots de rien et les images de peu, s’empare du lit dans lequel, tardivement, je quête des images avant de chercher le sommeil.

Enfin de peu te revoilà, photographié d’un rien, une peau par ici, des draps. Derrière l’objectif, suis-je là ?

Mercredi 16 octobre 2019

La chanson n’est pas dans les habitudes, ni ici ni autour de moi, mais la voici qui passe dans la liste aléatoire de chansons francophones sur un réseau social diffusant des vidéos ; elle s’impose d’abord sans que j’y fasse attention lors du premier couplet. Puis voici la chanteuse qui dit qu’elle a toujours peur qu’il la laisse et que si elle fait toujours trop c’est pour qu’un peu il lui reste. Cette formule qui clôt le refrain – « pour qu’un peu tu me restes » – m’a toujours plu, du peu qu’elle s’est approchée de moi et que je l’ai entendue.

C’était cela. Je voulais juste qu’un peu tu me restes. Un peu. Elle dit avant – puisque alors je me penche sur les mots – que s’il lit entre les lignes, il trouvera ce qu’elle n’a su dire. Je tombe alors bien sûr, en écrivant cela ici, dans un piège, une facilité, un sable mouvant, puisant dans les paroles d’une chansonnette ce qui pourrait être nous, entre le trop et le peu. Mais me lis-tu encore ? As-tu cette curiosité ? Cette envie ? Ce besoin ? Mais ensuite Pascal Obispo susurre et trop c’est trop.

Mardi 15 octobre 2019

Monsieur Songe est assis au soleil sur son balcon. C’est un homme à la retraite. Il séjourne avec sa domestique dans une villa en bord de mer non loin d’Agapa, petite station balnéaire pleine de monde l’été et très ennuyeuse l’hiver.
Monsieur Songe a devant lui sur une table sa tasse de
café vide et la feuille régionale qu’il ne lit pas, elle lui donne une contenance vis-à-vis de lui-même. À son âge, quand on a passé sa vie à surveiller ses moindres penchants, à justifier ou à condamner ses moindres réactions on ne peut plus guère se laisser vivre.

::: Robert Pinget ; Monsieur Songe

Lundi 14 octobre 2019

Je puis me rappeler le jour et l’heure où, pour la première fois, mon regard se posa sur ce garçon qui allait devenir la source de mon plus grand bonheur et de mon plus grand désespoir. C’était deux jours après mon seizième anniversaire, à trois heures de l’après-midi, par une grise et sombre journée d’hiver allemand. J’étais au Karl Alexander Gymnasium à Stuttgart, le lycée le plus renommé du Wurtemberg, fondé en 1521, l’année où Luther parut devant Charles Quint, empereur du Saint Empire et roi d’Espagne.
::: Fred Uhlman ; L’Ami retrouvé

Baudelaire, Rimbaud, (silence) Eluard. Il dit cela comme le peu qu’il dit, sèchement. Il étudie les lettres mais n’a lu que 4 romans. Je ne le crois pas. Il dit si. Il n’aime que la poésie, mais Perec, ah oui, W ou le souvenir d’enfance… il a beaucoup aimé. C’était lors d’un cycle sur l’intime, l’an dernier. L’intime. Je ne sais pas comment rebondir, j’ai tant et tant à dire sur ça, l’intime, c’est un océan de pages qui s’engouffrent dans mes pensées. Mais il continue sur Perec, il dit ce qu’il a appris : c’est génial.

Jeudi 10 octobre 2019

L’exercice radiophonique m’était encore inconnu; seulement avais-je été témoin des prestations de Ch sur des radios d’envergure de la maison ronde. Me voici donc au micro. La veille, j’avais bien précisé mes fonctions et l’objet de ma venue à une jeune femme qui s’avéra donc peut-être peu attentive (ou farceuse ?) car attention, ne confondons pas, je ne suis pas expert, non non pas expert (en tout cas pas expert de cette expertise).

« Attention. Ne confondons pas. Est-ce que cela vous chatouille, ou est-ce que ça vous grattouille ? » aurais-je peut-être dû dire, tel un Knock vérifiant la santé de mon interlocutrice. En l’occurrence ça grattouilla.

Mardi 8 octobre 2019

Tram. Je sors Rétine de mon sac, sans savoir que je vais apprécier la lecture de cette partie du récit qui m’interroge – me trompé-je ? – sur le pluriel du couple que forme, semble-t-il, le narrateur. Les phrases glissent, mais il reste sur la tranche du livre un peu du chewing-gum qui s’y était collé dimanche soir, reliant entre elles plusieurs dizaines de pages. Je soupire mais souris malgré tout : la patience en vient à bout. Je crois que je l’avais découvert avant de dormir, visqueux, accroché ainsi. J’avais imaginé, au regard de la bienveillance de B, son hésitation à poser là la boulette blanche qu’il ne souhaitait plus mâchouiller ; sans doute son geste fut-il brusqué. Sans doute se colla-t-elle immédiatement, plouc (onomatée).

Il y a aussi les conversations qui collent, aux oreilles, le groupe de 4 étudiants – voix nasillardes -, la petite fille qui pleurniche – verbe condescendant -, la jeune femme au téléphone – des histoires d’appartement. Elle papote en secouant la jambe droite au bout de laquelle une bottine chausse un probable 38. « Ben parce que c’est un p’tit truc à payer normalement vous » sont les derniers mots que j’entends avant qu’elle descende du tram et qu’elle soit remplacée par un jeune homme aux baskets sales, pas plouc (substantif).

Lundi 7 octobre 2019

Elle descend l’escalier en bas duquel je l’attends. Tout de suite elle dit qu’elle ne sait pas en qu’elle langue on doit se parler, après qu’on a échangé en français, anglais et espagnol. Mon nom lui a donné un indice sur mon rapport à la langue, faussé : l’aisance à l’écrit est un leurre, l’oral manque de pratique, je lui dis que je devrais hablar plus souvent. Toujours elle sourit.

Je lui dis que l’on pourrait se mettre là, devant les arbres. Immediately, elle prend la bonne pose. Son cardigan pourpre est parfait devant le vert des feuillages, je ne lui dis pas. Toujours elle sourit.

Samedi 5 octobre 2019

Tu m’écris que tu vas voir un concert ce soir : Bill Calahan. Alors tu ajoutes une vidéo : Our Anniversary. Je google, lis les paroles que mon oreille a toujours ignorées, n’en laissant passer que l’émotion et la musicalité. Our. Dans ton message je vois ce notre. La première fois que tu m’avais envoyé une chanson, tu l’avais savamment choisie, pour évoquer ce que tu voulais de nous. Je comprends, dans ce qu’il n’y a pas à chercher à comprendre, que cette fois tu n’évoques rien.

Je te dis que oui, je connais Bill Calahan, je l’ai beaucoup écouté, je ne précise pas le souvenir du concert, il y avait si peu de monde, je l’avais presque pour moi seul, parfois sur une jambe il se mettait.

Mais je chantonne à la place, une autre chanson de lui, qui propose de move to the country, just you and me. Ces quelques lignes de couplet reviennent sans cesse, depuis quinze ans, il suffit que je prenne le train vers le nord, que je bouge (sans déménager) vers la campagne ; elles existaient avant toi. Mais là, le décasyllabe est une invitation pour se retrouver ailleurs, regarder l’horizon simplement et aimer regarder les vaches. Je suppose que tu comprends le message, celui sur you and me, les vaches sont trop en arrière plan, d’ailleurs elles n’interviennent en mon esprit qu’en écrivant ces lignes.

Alors à la campagne on irait chercher des œufs. Puisque B en voulait douze pour le petit-déjeuner. Douze ? Oui douze. B ? Oui B, comme Bill.

Vendredi 4 octobre 2019

Nous dansons. Sur les images que je filme, nos quatre corps bougent, puis l’on en revient, encore, aux chansons, à ce qu’elle expriment, lorsque E dit les paroles que moi seul, oui je crois que moi seul, entends. Il les dit, distinctement, depuis évaporées de ma mémoire, en me regardant, mais ce n’est pas à moi qu’elles s’adressent.

A qui s’adressaient celles que, plus tôt, préparant le dîner en m’égosillant, un verre de vin d’une main, une cuiller en bois dans l’autre, je décryptais enfin ? La voix y dit qu’il n’y a rien à faire, sauf voler la lune, mais que nothing made you want me better. Elles ne s’adressent à personne : je n’ai pas cherché à décrocher la lune, et quant à savoir si tu aurais pu mieux me vouloir, là n’est pas la question. C’est peut-être moi, qui aurait dû mieux te vouloir.

Mais ce ne sont que des mots accrochés à la futilité d’une chanson et à la rhétorique plaisante et biaisée du journal. Ce n’est donc rien. Rien car il y aussi le garçon qui parle de cette jambe, absente depuis toujours, mais oh combien présente.

Mercredi 2 octobre 2019

Je cherche les mots en espagnol avant de les prononcer. Je ne les prononce donc pas. Je ne sais plus, peut-être n’ai-je jamais su vraiment dire ce que j’ai exprimé à plusieurs reprises, depuis le début de la journée, en anglais, ce Nice to meet you, cette précision sur mon rôle et les échanges que nous avons probablement eu pour leur abstract. Je suis, me disaient mes collègues vendredi dernier, celui qui ose aller vers l’autre, ce qui nous ferait facilement rebondir sur la timidité de Q. J’ai peut-être trop souffert de la timidité pour ne pas être resté dedans, c’est du moins la raison que j’exprime, vraie ou pas. J’ai peut-être un âge où de toute façon qu’est-ce-qu’on risque à être ridicule ? On arrivera bien à trouver une pirouette, comme ce rire un peu aigu qui sort parfois, comme un cri d’oiseau exotique, ni anglais ni espagnol.

Mardi 1er octobre 2019

Entendre ta voix, le o du hello qui se prolonge, presque n’en finit pas, peut-être que tu parles comme tu bouges, comme cela, glissant. Se parler enfin. Se parler enfin et me libérer, avec douceur, juste ce qu’il faut pour être apaisé. Te dire. T’entendre répondre. Laisser le temps. Laisser octobre.   Mais d’abord tu me dis que tu lis, beaucoup. Autour de moi des piles. Peut-être là pourrions-nous nous rejoindre, dans le bruit des pages.