Mardi 25 février 2020

Mon livre est ouvert. J’ai entamé un paragraphe, elle vient s’asseoir en face de moi. Elle est peut-être américaine, quoi qu’il en soit elle a cette voix nasillarde qui recouvre le ronronnement du tram. Elle parle fort, le casque qui recouvre ses oreilles recouvre probablement aussi sa voix. Alors je la regarde. Avec insistance. Je la fixe. Vraiment. Je penche un peu la tête, vous voyez,comme ça, pour peut-être attraper son regard. Mais je n’existe pas. Ou bien j’existe trop. Elle croit peut-être que j’ai envie de lui parler, de la dragouiller, elle se dit peut-être « Oh no, another daddy trying to talk to me. »
Et puis un sourire de connivence se dessine sur le visage d’une dame. Je lui réponds, souris jaune. Un court moment j’essaye de plonger dans mon livre, mais non, c’est impossible, c’est cette voix, forte et comme ça, gnagnagna, qui dit alors you know he was really attractive, he was a model et là je comprends qu’en plus elle va nous faire vivre sa vie au lieu comme tout le monde de la tapoter sur Whatsapp au milieu de smileys.
Le sourire de la dame encore me croise, alors je lui parle, à la dame, fort, très fort, je couvre tout, le tram, l’Américaine, je dis que parfois j’ai envie de lire des passages à haute voix, très fort et les gens se retournent.
L’Américaine s’arrête, me fixe, les yeux ébahis. Sa main gauche relève légèrement le casque de l’oreille. « You’re yelling! » lui dis-je avant même qu’elle se lève en me disant qu’elle va plus loin.
Mais pas assez.
Derrière la lecture il y a encore sa voix, and the attractive guy.