Mercredi 17 juin 2020

Elle s’appelle Gordana. Elle est blonde. Blonde âcre, les cheveux rêches. Entre les racines noires des cheveux teints, la peau est blanche, pâle, elle luit, et le regard se détourne du crâne de Gordana, comme s’il avait surpris et arraché d’elle, à son insu, une part très intime. Sa bouche est fermée sur ses dents. Elle s’obstine, le buste court et têtu, très légèrement incliné, sa tête menue dans l’axe. On devine les dents puissantes, massives, embusquées derrière les lèvres minces et roses. Le sourire de Gordana éclaterait comme un pétard de 14 juillet. On ne la voit pas sourire. On imagine.

::: Marie-Hélène Lafon ; Nos vies

Le livre était posé sur la table depuis l’achat ; la nappe est bleu canard, il y traine des livres, des carnets, des miettes, des masques, un bloc de post-it, un stylo, la housse du MacBook, un dessous de plat aux teintes assorties, provenant de mes aïeux de Saintonge. Maud en avait dit, du livre, l’autre jour, quelque chose de bien et mon esprit qui divague n’en avait retenu que l’idée d’une lecture indispensable. Depuis le livre m’attendait encore. Avec ce titre, forcément, il m’attendait : Nos vies.

J’étais revenu, j’étais de nouveau là pour lire et regarder. J’avais même failli faire une image pour Instagram, voire une vidéo, soyons fous. Hier déjà, j’étais enfin sorti de cet état où l’on ne sait pas trop quoi faire de soi-même et qui depuis deux semaines ne voulait pas partir.

J’avais même relu le Japon pour en faire quelque chose : j’étais là, avec le présent et la possibilité de regarder le passé. Mais aujourd’hui, je pensais à cette phrase que Gazel – osons ici glisser l’un de ses surnoms en hommage à ses yeux – m’avait écrite hier soir : « Pourquoi tu le vois s’il te rend triste ?« 

Le livre avait d’abord donné deux pages le temps d’un peu de soleil, la bouche encore pleine du goût du repas. Et puis, la nuit venue, j’avais eu envie. C’était beau. Parfois je m’arrêtais, c’était beau. Ça giflait, les mots. Et j’avais une putain d’envie d’écrire comme elle tout en tenant la raquette électrifiée, à l’affut des moustique et des mites, scène incongrue dont je riais.