Samedi 19 octobre 2019

Arrêt de bus Village 5. Il me demande dans quelle direction il doit se rendre, je ne sais pas, je cherche avec lui avant de photographier quelques traces de ruban adhésif en attendant. Les alentours de l’Université sont plutôt mornes. Il y a le ballet des voitures, quelques passants bien sûr, et s’il fait plutôt gris, l’inutile notification de Google pour la météo préférer indiquer « plutôt ensoleillé ». Plus tard, plutôt il pleuvra beaucoup.

Vendredi 18 octobre 2019

Comment vous appelez-vous ?
D’où venez-vous ?
Pourquoi venez-vous aux États-Unis ?
Quel âge avez-vous ?
Combien d’argent avez-vous ?
Où avez-vous eu cet argent ?
Montrez-le-moi.
Qui a payé votre traversée ?
Avez-vous signé en Europe un contrat pour venir travailler ici ?
Avez-vous des amis ici ?
Avez-vous de la famille ici ?
Quelqu’un peut-il se porter garant de vous ?
Quel est votre métier ?
Êtes-vous anarchiste ?
etc. »
::: Georges Perec ; Ellis Island

E fait semblant de glisser deux cacahuètes sous le tapis, il me regarde, sourit, voit-il mon sourire en retour ? Je suis là, ce n’était pas prévu, mais il y a eu du mouvement, ou de l’arrêt, ça dépend du point de vue, sur les quais on pépie mais ici ça gigote, ça dansouille peut-être un peu, ainsi les deux J gotent, et au bout d’un moment je dirais même que ça s’excite : n’y a-t-il donc rien à manger ? Alors les uns disent : « grève ! », de la faim ou d’on ne sait quoi. Les autres ouvrent le frigo et s’échinent (de porc).

Jeudi 17 octobre 2019

Les jours qui passent n’ont pas d’images. Les jours qui passent parlent de moi. Or – conjonction de coordination brillante -, dans ce texte qui dit les contours de ma proposition, il est écrit ce que Christian avait rectifié avec justesse : « Au fil du temps, cet espace devient un exercice d’écriture détaché du « je » dont les images assurent comme la part manquante. »

La nostalgie, celle d’un équilibre entre les mots de rien et les images de peu, s’empare du lit dans lequel, tardivement, je quête des images avant de chercher le sommeil.

Enfin de peu te revoilà, photographié d’un rien, une peau par ici, des draps. Derrière l’objectif, suis-je là ?

Mercredi 16 octobre 2019

La chanson n’est pas dans les habitudes, ni ici ni autour de moi, mais la voici qui passe dans la liste aléatoire de chansons francophones sur un réseau social diffusant des vidéos ; elle s’impose d’abord sans que j’y fasse attention lors du premier couplet. Puis voici la chanteuse qui dit qu’elle a toujours peur qu’il la laisse et que si elle fait toujours trop c’est pour qu’un peu il lui reste. Cette formule qui clôt le refrain – « pour qu’un peu tu me restes » – m’a toujours plu, du peu qu’elle s’est approchée de moi et que je l’ai entendue.

C’était cela. Je voulais juste qu’un peu tu me restes. Un peu. Elle dit avant – puisque alors je me penche sur les mots – que s’il lit entre les lignes, il trouvera ce qu’elle n’a su dire. Je tombe alors bien sûr, en écrivant cela ici, dans un piège, une facilité, un sable mouvant, puisant dans les paroles d’une chansonnette ce qui pourrait être nous, entre le trop et le peu. Mais me lis-tu encore ? As-tu cette curiosité ? Cette envie ? Ce besoin ? Mais ensuite Pascal Obispo susurre et trop c’est trop.

Mardi 15 octobre 2019

Monsieur Songe est assis au soleil sur son balcon. C’est un homme à la retraite. Il séjourne avec sa domestique dans une villa en bord de mer non loin d’Agapa, petite station balnéaire pleine de monde l’été et très ennuyeuse l’hiver.
Monsieur Songe a devant lui sur une table sa tasse de
café vide et la feuille régionale qu’il ne lit pas, elle lui donne une contenance vis-à-vis de lui-même. À son âge, quand on a passé sa vie à surveiller ses moindres penchants, à justifier ou à condamner ses moindres réactions on ne peut plus guère se laisser vivre.

::: Robert Pinget ; Monsieur Songe

Lundi 14 octobre 2019

Je puis me rappeler le jour et l’heure où, pour la première fois, mon regard se posa sur ce garçon qui allait devenir la source de mon plus grand bonheur et de mon plus grand désespoir. C’était deux jours après mon seizième anniversaire, à trois heures de l’après-midi, par une grise et sombre journée d’hiver allemand. J’étais au Karl Alexander Gymnasium à Stuttgart, le lycée le plus renommé du Wurtemberg, fondé en 1521, l’année où Luther parut devant Charles Quint, empereur du Saint Empire et roi d’Espagne.
::: Fred Uhlman ; L’Ami retrouvé

Baudelaire, Rimbaud, (silence) Eluard. Il dit cela comme le peu qu’il dit, sèchement. Il étudie les lettres mais n’a lu que 4 romans. Je ne le crois pas. Il dit si. Il n’aime que la poésie, mais Perec, ah oui, W ou le souvenir d’enfance… il a beaucoup aimé. C’était lors d’un cycle sur l’intime, l’an dernier. L’intime. Je ne sais pas comment rebondir, j’ai tant et tant à dire sur ça, l’intime, c’est un océan de pages qui s’engouffrent dans mes pensées. Mais il continue sur Perec, il dit ce qu’il a appris : c’est génial.

Jeudi 10 octobre 2019

L’exercice radiophonique m’était encore inconnu; seulement avais-je été témoin des prestations de Ch sur des radios d’envergure de la maison ronde. Me voici donc au micro. La veille, j’avais bien précisé mes fonctions et l’objet de ma venue à une jeune femme qui s’avéra donc peut-être peu attentive (ou farceuse ?) car attention, ne confondons pas, je ne suis pas expert, non non pas expert (en tout cas pas expert de cette expertise).

« Attention. Ne confondons pas. Est-ce que cela vous chatouille, ou est-ce que ça vous grattouille ? » aurais-je peut-être dû dire, tel un Knock vérifiant la santé de mon interlocutrice. En l’occurrence ça grattouilla.

Mardi 8 octobre 2019

Tram. Je sors Rétine de mon sac, sans savoir que je vais apprécier la lecture de cette partie du récit qui m’interroge – me trompé-je ? – sur le pluriel du couple que forme, semble-t-il, le narrateur. Les phrases glissent, mais il reste sur la tranche du livre un peu du chewing-gum qui s’y était collé dimanche soir, reliant entre elles plusieurs dizaines de pages. Je soupire mais souris malgré tout : la patience en vient à bout. Je crois que je l’avais découvert avant de dormir, visqueux, accroché ainsi. J’avais imaginé, au regard de la bienveillance de B, son hésitation à poser là la boulette blanche qu’il ne souhaitait plus mâchouiller ; sans doute son geste fut-il brusqué. Sans doute se colla-t-elle immédiatement, plouc (onomatée).

Il y a aussi les conversations qui collent, aux oreilles, le groupe de 4 étudiants – voix nasillardes -, la petite fille qui pleurniche – verbe condescendant -, la jeune femme au téléphone – des histoires d’appartement. Elle papote en secouant la jambe droite au bout de laquelle une bottine chausse un probable 38. « Ben parce que c’est un p’tit truc à payer normalement vous » sont les derniers mots que j’entends avant qu’elle descende du tram et qu’elle soit remplacée par un jeune homme aux baskets sales, pas plouc (substantif).

Lundi 7 octobre 2019

Elle descend l’escalier en bas duquel je l’attends. Tout de suite elle dit qu’elle ne sait pas en qu’elle langue on doit se parler, après qu’on a échangé en français, anglais et espagnol. Mon nom lui a donné un indice sur mon rapport à la langue, faussé : l’aisance à l’écrit est un leurre, l’oral manque de pratique, je lui dis que je devrais hablar plus souvent. Toujours elle sourit.

Je lui dis que l’on pourrait se mettre là, devant les arbres. Immediately, elle prend la bonne pose. Son cardigan pourpre est parfait devant le vert des feuillages, je ne lui dis pas. Toujours elle sourit.

Samedi 5 octobre 2019

Tu m’écris que tu vas voir un concert ce soir : Bill Calahan. Alors tu ajoutes une vidéo : Our Anniversary. Je google, lis les paroles que mon oreille a toujours ignorées, n’en laissant passer que l’émotion et la musicalité. Our. Dans ton message je vois ce notre. La première fois que tu m’avais envoyé une chanson, tu l’avais savamment choisie, pour évoquer ce que tu voulais de nous. Je comprends, dans ce qu’il n’y a pas à chercher à comprendre, que cette fois tu n’évoques rien.

Je te dis que oui, je connais Bill Calahan, je l’ai beaucoup écouté, je ne précise pas le souvenir du concert, il y avait si peu de monde, je l’avais presque pour moi seul, parfois sur une jambe il se mettait.

Mais je chantonne à la place, une autre chanson de lui, qui propose de move to the country, just you and me. Ces quelques lignes de couplet reviennent sans cesse, depuis quinze ans, il suffit que je prenne le train vers le nord, que je bouge (sans déménager) vers la campagne ; elles existaient avant toi. Mais là, le décasyllabe est une invitation pour se retrouver ailleurs, regarder l’horizon simplement et aimer regarder les vaches. Je suppose que tu comprends le message, celui sur you and me, les vaches sont trop en arrière plan, d’ailleurs elles n’interviennent en mon esprit qu’en écrivant ces lignes.

Alors à la campagne on irait chercher des œufs. Puisque B en voulait douze pour le petit-déjeuner. Douze ? Oui douze. B ? Oui B, comme Bill.

Vendredi 4 octobre 2019

Nous dansons. Sur les images que je filme, nos quatre corps bougent, puis l’on en revient, encore, aux chansons, à ce qu’elle expriment, lorsque E dit les paroles que moi seul, oui je crois que moi seul, entends. Il les dit, distinctement, depuis évaporées de ma mémoire, en me regardant, mais ce n’est pas à moi qu’elles s’adressent.

A qui s’adressaient celles que, plus tôt, préparant le dîner en m’égosillant, un verre de vin d’une main, une cuiller en bois dans l’autre, je décryptais enfin ? La voix y dit qu’il n’y a rien à faire, sauf voler la lune, mais que nothing made you want me better. Elles ne s’adressent à personne : je n’ai pas cherché à décrocher la lune, et quant à savoir si tu aurais pu mieux me vouloir, là n’est pas la question. C’est peut-être moi, qui aurait dû mieux te vouloir.

Mais ce ne sont que des mots accrochés à la futilité d’une chanson et à la rhétorique plaisante et biaisée du journal. Ce n’est donc rien. Rien car il y aussi le garçon qui parle de cette jambe, absente depuis toujours, mais oh combien présente.

Mercredi 2 octobre 2019

Je cherche les mots en espagnol avant de les prononcer. Je ne les prononce donc pas. Je ne sais plus, peut-être n’ai-je jamais su vraiment dire ce que j’ai exprimé à plusieurs reprises, depuis le début de la journée, en anglais, ce Nice to meet you, cette précision sur mon rôle et les échanges que nous avons probablement eu pour leur abstract. Je suis, me disaient mes collègues vendredi dernier, celui qui ose aller vers l’autre, ce qui nous ferait facilement rebondir sur la timidité de Q. J’ai peut-être trop souffert de la timidité pour ne pas être resté dedans, c’est du moins la raison que j’exprime, vraie ou pas. J’ai peut-être un âge où de toute façon qu’est-ce-qu’on risque à être ridicule ? On arrivera bien à trouver une pirouette, comme ce rire un peu aigu qui sort parfois, comme un cri d’oiseau exotique, ni anglais ni espagnol.

Mardi 1er octobre 2019

Entendre ta voix, le o du hello qui se prolonge, presque n’en finit pas, peut-être que tu parles comme tu bouges, comme cela, glissant. Se parler enfin. Se parler enfin et me libérer, avec douceur, juste ce qu’il faut pour être apaisé. Te dire. T’entendre répondre. Laisser le temps. Laisser octobre.   Mais d’abord tu me dis que tu lis, beaucoup. Autour de moi des piles. Peut-être là pourrions-nous nous rejoindre, dans le bruit des pages.

Lundi 30 septembre 2019

On aura quitté la solitude du dimanche pour un lundi travaillé, et on aura recouvert ainsi l’obsession née du vide par des pensées plus douces, mais des pensées, néanmoins, là, puis des paroles, le soir venu, en compagnie de R, nommé « un ami d’ami » à M que j’avais croisé devant les légumes et à qui j’avais lancé un « hey » joyeux, avec un J comme joli – private joke – avant de lui dire que le dimanche avait rimé avec cafard et qu’il me réponde qu’il détestait lui aussi les dimanches, ce à quoi je ne crois pas lui avoir répondu que non là c’était circonstanciel. Mais les pensées adoucies n’empêchent pas moults questionnements sur le passé et l’avenir, sais-tu, d’ailleurs avant le rayon des légumes j’avais commencé à t’écrire, bafouillant avec outrance, espérant te faire sourire, oui commencé à t’écrire que peut-être tu…

On aura continué à s’agripper au défilé des jours dans tout ce qu’ils ont de plus délicieux, et c’est ainsi qu’on discutera avec l’un des garçons parallèles, là-bas, si loin. L’expression « garçon parallèle » s’impose le soir, tout est presque éteint, je viens de lire quelques lignes de Rétine, je trouve qu’on dirait du Jean-Philippe Toussaint, je m’ennuie plutôt à le lire et je viens de m’envoyer par email, depuis mon petit écran de téléphone, quelque chose qui ressemble quasiment mot pour mot au paragraphe précédent, sorti comme souvent ça sort, en un trait, vlan. L’expression « Garçons parallèles » me plait, elle dit tout, même si les géomètres y verraient un affront et proposeraient le mot « satellite » pour nous faire tourner la tête. Les phrases avec Antonio, là-bas, si loin, sont fragiles, peut-être comme elles l’étaient avec le garçon aux yeux noirs, c’est peut-être ça l’Amérique, un continent taiseux, mais ici soudain voyez-vous j’écris son prénom, je romps les habitudes, pour que ce soit lui et bien lui, pas la même initiale venant du même pays, guapo distant comme un autre continent : entre nous l’Atlantique, avec un A, encore.

Dimanche 29 septembre 2019

Ressasser. Sans jamais avoir sassé. Regretter. Sans jamais avoir gretté. Ni avoir été great. Peut-on être re-greaté ? Ou juste re-goodé ? Peut-on ? Revenir en arrière ? Rembobiner ? Repartir ? Dis, quand reviendras-tu ? Re-quelque chose, quoi. Refaire, peut-être tel que c’était, peut-être autrement et donc faire, simplement ? Relire le 14 août. Relire les paroles d’une chanson qui dit que Dans la rue y a la foule Des millions de passants Cette foule qui coule D’un air indifférent. Mais la foule n’avait pas prévu la pluie et moi, seul, abrité sous la toile bleue, je souriais.

Vendredi 27 septembre 2019

Il est bientôt deux heures du matin, et en rentrant de cette soirée de gala il me vient à l’esprit cette chanson qui dit que je marche seul mais dont les paroles se limitent à la première phrase : l’œil rivé sur le petit écran du téléphone, je ne peux pas oublier les heures.

Il y avait eu des visages qui ne connaissaient pas le mien. Il y avait eu le tien  dans mon esprit puisque tu avais été dans quelques phrases échangées avec V et dans l’idée que tu aurais pu être là avec énormément de si, puisque cette soirée professionnelle, constatais-je, n’intégrait nul Autre, et puisque quoi qu’il serait advenu, je ne t’aurais probablement pas dit « Tu viens ?« . Je crois que j’aurais aimé que tu sois là pour que l’on te regarde bouger, comme E l’avait remarqué, avec cette façon que tu as de te mouvoir, fluide, comme on glisse.

Dans le besoin d’une présence et de quelque chose qui, là, juste là pourrait, un peu, d’une certaine manière, te remplacer, il y avait V, pétillant comme toujours et grisé par les vins, et avec lui nous jouions ce jeu qui ne fait pas totalement semblant, jeu souriant et complice où les observateurs pourraient lire derrière les regards.

Il est donc bientôt deux heures du matin, et sur le parvis de la Cathédrale, je m’arrête, et j’écris. Une histoire d’alphabet qui commencerait par A.

Jeudi 26 septembre 2019

4 ans, m’annonces-tu. 4 heures, as-tu attendu. Je te dis que je suis heureux pour toi, et qu’aussi je cherche une blague, ou quelque chose d’idiot qui me ferait rire à la place. La suite est une oscillation, entre le besoin de te dire que j’essaye d’aller bien et que cela prendra du temps de t’aimer moins ou autrement, et l’envie de te dire que je vais bien. Des onomatopées rieuses concluent l’affaire, tu y réponds. Il y a donc le verbe aimer, dont on ne sait pas trop quoi faire, quelle acception lui donner dans une histoire comme la nôtre, je ne t’aime pas comme tu m’aimes, tu ne m’aimais pas comme je t’aimais, et peut-être que nos deux rivières aux débits différents ont besoin d’une accalmie, d’une période de sécheresse, pour s’aimer juste comme il faut et se rencontrer à nouveau.
Ce verbe sur lequel on met tant de choses, je ne peux que jongler avec lui, en pensant à ce que Z m’avait dit au début, ce « Je t’aime » qu’il fallait dire à ceux qu’on aimait, quelle qu’en soit la forme, la profondeur. L’amour et l’amitié partagent un verbe, et nous voilà à la fois empêtrés et chanceux des nuances qu’on peut lui offrir.

Mercredi 25 septembre 2019

La disposition harmonieuse des cinq orteils déployant leur délicat éventail depuis le pouce jusqu’au petit doigt, le rose des ongles qui ne cédait en rien aux coquillages qu’on ramasse sur les plages d’Enoshima, l’arrondi du talon pareil à celui d’une perle, la fraîcheur lustrée d’une peau dont on pouvait se se demander si une eau vive jaillissant entre les rochers ne venait pas inlassablement la baigner… oui, c’était bien là un pied qui sous peu piétinerait les mâles et se gorgerait de leur sang vif; et la femme à qui il appartenait lui paraissait bien être celle entre toutes qu’il s’épuisait à chercher depuis tant d’années. Réprimant l’émotion qui faisait battre son coeur, Seikichi, dans son désir d’apercevoir le visage de cette femme, se lança à la poursuite du palanquin; mais après deux ou trois cents mètres, il ne le vit plus. 
::: Tanizaki ; Le Tatouage

Mardi 24 septembre 2019

Son corps s’anima peu à peu, brisant l’image qui s’était figée dans mon regard à force d’inaction, et c’est un ensemble d’ombres, de muscles et de peaux oubliés qui me revinrent lorsque Hitomi commença à se mouvoir. La lente torsion de son bassin dévoila des chairs ankylosées, fatiguées de ne pas avoir bougé, elle ramena fébrilement ses épaules vers l’avant tout en étirant ses jambes puis acheva ce geste en empoignant la blague à tabac.
::: Théo Casciani ; Rétine

Lundi 23 septembre 2019

Cela se traduira par une nouvelle figure littéraire immortalisée par Corneille : le dilemme qui frappe les personnages condamnés à choisir entre leur devoir et leurs émotions.
::: Thomas Boraud ; Matière à décisions

Et donc, sur le calendrier, s’impose cette chanson qui disait à l’autre de lui donner les six premiers mois d’amour.

Dimanche 22 septembre 2019

Tu sais je voulais juste être aimé. De toi. Au moins un peu. Que disaient les mois derrière nous, sinon le temps que j’avais laissé pour cela ? Je voulais être aimé et le dire. Le crier, à m’en rendre sourd. Tout fut alors trop fort, parce que je craignais d’entendre dans ton silence le signe d’un silence plus profond qui tôt ou tard nous recouvrirait entièrement, parce que je n’arrivais plus à t’attendre. Je voulais te dire que je t’aimais, que tu me manquais terriblement, avant que ce ne soit trop tard parce que je croyais que tôt ou tard il serait trop tard pour le dire. Je craignais de t’aimer trop mais je voulais dire ma tristesse, ce truc qui me rongeait depuis des jours, des semaines, qui était né de mots, de non dits, d’une double négation qui n’adoucirait rien, d’une place instable, incertaine dans un duo déséquilibré. Je n’en pouvais plus de t’attendre, au point de l’avoir répété, répété, trop, autant que je t’attendais, trop.
Écrire cela, pris au piège du journal qui n’arrive pas à se taire mais qui ne veut presque rien dire, pris au piège d’une vague qui m’emporte entre une veille hésitante et un lendemain peut-être apaisé, c’est restreindre cet épisode critique de notre histoire à un paragraphe soudain craché. Car ce sont tant d’autres éléments, événements, mots, non dits, émotions, malentendus, peurs, attentes qui regroupés viennent de s’abattre, confusément.

Lundi 16 septembre 2019

L’heure indique déjà lundi. Je cherche ce que je pourrais écrire sur nous. Il est rare que je peine ainsi. Dans nos conversations entassées, je tente de puiser un mot, une expression, donc un élan. Mon doigt, inadvertance, clique. Immédiatement je raccroche, mais l’immédiateté est encore trop longue : le numérique ne laisse pas de répit. Il s’écoule peu avant que tu rappelles, d’une voix minuscule et douce, peut-être un peu inquiète, répondant ainsi au silence que l’avion avait emporté. Je te rassure. Peut-être le suis-je aussi, peut-être n’attendais-je que cela, ces quelques mots somnambules. T’es-tu bien vite rendormi ?

Dimanche 15 septembre 2019

On s’amuserait, dans des chouineries d’artichaut, à égrainer les histoires de la semaine, les moments de la journée, les rencontres de vendredi soir, les retrouvailles que l’on espère, les échanges qui finissent dans le silence d’un avion qui décolle, les relations qui ne disent pas leur nom, qui n’en ont pas, qui n’en veulent pas. Peut-être qu’on ne s’amuserait pas de tout. On serait attablés, au début il y aurait eu un soleil qui caressait la rue et la table où je vous attendais. Ils s’appelleraient Édouard, Angelo, Peter, parfois ils n’auraient pas de nom, ils passeraient dans les rues de Barcelone, ils viendraient s’asseoir à la table d’à côté, ils auraient dansé torse nu, ils auraient des yeux verts qui fument les cigarettes à la myrtille, ils promettraient de revenir, ils voudraient nous revoir, ils ne sauraient pas quoi faire, ils viendraient d’Anvers, de Beyrouth, de Caudéran, on se dirait peut-être qu’il ne faut pas les aimer ainsi pour ne pas pleurer ainsi. L’un d’eux pourrait revenir dans ce journal, si longtemps après, on se souviendrait d’un Noël où l’on n’avait pas dit grand chose devant quelques dessins animés. Il était réapparu tout comme j’étais réapparu pour lui ; Bordeaux nous avait retrouvés. Il m’aurait écrit ensuite que je n’avais pas changé, qu’il lui semblait qu’il avait pris vingt ans. J’aurais écrit « Non, 2019 – 2008 = 11. » Parce que j’étais bon en calcul mental, comme l’espérait la serveuse.