Mardi 31 mars 2020

Tes lendemains sont ailleurs. Tu m’appelles pour savoir ce que j’en pense, pour savoir où je te verrais, toi, seul, enfoui dans le calme des villes ou soupirant dans la solitude des campagnes, devant la mer ou dans un jardin. Ainsi, donc, tu penses que je connais assez bien pour t’aider. Sans doute penses-tu que, puisque je t’ai aimé sans être aveugle, malgré ta transparence parfois cruelle, alors oui, je te connais.
Tu y peindrais, par exemple, me dis-tu et ta voix est toujours la même, parfois elle s’enroule comme des vagues, tes r sont des caresses sur des galets et dans une envolée lyrique alors je m’aimerais plage même si cette phrase est d’une mièvrerie digne d’un roman de gare. Évidemment la solitude ne pourrait pas être entièrement satisfaisante, il faudrait des présences potentielles pour des désirs d’après-midi, mais dans un rire je te réponds que cela c’est ton problème, tant pis pour toi. Je ne sais pas si tu saisis ce que je sous-entends, je suppose que oui, mais nous rions ainsi, puisque le rire nous sauvera autant qu’il le pourra.
Alors je parle des jardins, je parle de l’été dernier quand c’était encore nous, je parle de la géographie, de ce pays qui est encore un ailleurs pour toi, et qu’alors peut-être c’est cela qui importe.
Surtout je parle de toi.

Lundi 30 mars 2020

Le peu que l’on sait de l’autre est constitué d’une soirée chez T, soirée au demeurant un peu folle, et de quelques aperçus sur un réseau social. Sur un autre, il m’aborde. A l’une de mes questions, il répond qu’il n’est plus avec D : ils n’étaient pas compatibles. A l’une de ses questions, je réponds que je ne suis plus avec L : nous n’étions pas compatibles. Je donne l’exemple de la télévision. Il me répond M6.

Dimanche 29 mars 2020

Il propose, lui aussi, quelque chose qui aura lieu après et que l’on attend, tant. Il imagine une terrasse, peut-être une autre, non une troisième ; je souris. Les mots qu’il m’écrit sont une divagation. J’aime. Je tente d’être aussi fin dans mes réponses, de suivre le petit grain de folie qu’il pose là. Il poétise, ainsi courtise, un peu, m’attise, peut-être, let’s tease, pourquoi pas, pour la rime ; pour le reste on verra. 
Tous nous proposons, nous imaginons, certains s’inquiètent, d’autres s’agacent. Je me surprends de ma patience mais je ne sais pas si elle ne se fissurera pas. Je la connais, cette patience, il y a un an elle regardait par la fenêtre des soins intensifs neurovasculaires de l’hôpital. Que voyait-elle ? Rien : le ciel bétonné d’un parking.

Alors ce soir j’attends qu’il neige demain pour être un peu surpris, pour autrement regarder cet horizon que je n’ai pas, et pourtant qu’aujourd’hui j’ai filmé, cet horizon crépi à quelques mètres de moi sur lequel le soleil a dessiné une ombre avant de repartir, juste au bon moment, oui juste au bon moment, le spectateur croira que j’ai triché. Alors j’avais été heureux. Heureux de cette lumière née du hasard, heureux de revenir dans cette famille du cinéma-réalité qui avait été la mienne puisque la tienne. Au générique, moi parmi eux.

Samedi 28 mars

Je me souviens parfaitement bien de son regard, de comment je cherchais à ne pas le croiser. Il y a parfois, dans les yeux, comme un danger sauvage. Non pas que je craignisse qu’il me mangeât. Juste qu’il me mordît, avec toute la métaphore du vampire qui vous agrippe.
C’était à une lecture, organisée à la Fondation V, par Olivier S. En discutant aujourd’hui, il m’a rappelé le lieu de cette rencontre qui n’en a donc jamais été réellement une. Il m’a rappelé le lieu, je lui ai rappelé ton nom. Tu étais assis à côté de moi. Tu étais, au-delà de cette chaise, à mes côtés. N’ai-je pourtant pas rêvé, qu’un peu, il me mordît ? Au moins de sa folie.

Vendredi 27 mars 2020

Je vais là où il se passe encore un petit quelque chose, puisque depuis 12 jours je n’avais vu de la ville que son minimum, que les rues et les portes entrouvertes. Je prends la mesure, ainsi, à la caisse plastifiée de la supérette, qu’il ne s’y passe pas un petit quelque chose, oh non, mais quelque chose de bien plus grand que nous. Je ne sais pas si la fin du monde ressemble à une ville déserte, mais une ville déserte ressemble à la fin du monde. Si ce n’était pas dramatique, si ce n’était pas si fou, on en ferait de la science-fiction, j’en ferais de l’auto-fiction. Certains en font des histoires, leur histoire. Moi je crois que ce n’est pas la mienne, je veux dire par là que je ne vois pas comment je peux dire tout ça. J’ai beau aimé le vide et y creuser, je n’ai pas envie de plonger dans celui-là. J’ai beau regarder le nombre de morts avec une effroyable fatalité, je n’ai pas envie de plonger mon récit dans ces bras-là. J’ai beau être dans la colère née d’hésitations et de mensonges, je n’ai pas une écriture de combat. J’ai beau penser à ceux qui s’épuisent, je n’ai pas le talent pour plonger avec eux.  
Alors que dire ? Peut-être encore, un peu, parler d’amour. Juste écrire le mot, là, pour y penser encore.

Jeudi 26 mars 2020

Nous pourrions ainsi pleurer d’être seuls. Chanter, et au deuxième couplet, ne plus pouvoir. Pleurer d’aimer ou de ne pas aimer, pleurer d’avoir aimé, jusqu’au bout mettre ces verbes à tous les temps. Nous pourrions rire d’avoir été, puisque rire de se rappeler les souvenirs d’enfance, le couloir de l’appartement était un fleuve et nous jouions ainsi, emportés sans flots, avec ici ou là des carreaux bruns, îles sans vagues. Peut-être avais-je six ans, admettons que oui, et nous revoilà, ce soir il y a une chanson parmi d’autres, celle que je veux évoquer était réapparue récemment au détour d’une radio, c’est Nazaré Perreira qui chantait, c’était presque hier, nous virevoltions de la terre jusqu’au ciel.
Je chercherais alors, une chanson en entraînant une autre, celle que j’avais apprise pour toi, Niu, et que j’avais fini par savoir chanter dans ta langue. Il y était question, m’avais-tu dit, d’une petite robe, je crois. Je remonte nos échanges, et sur le chemin vers ma voix, je retrouve la tienne. Alors tu me parles, parfois. Tu me dis ce qu’on ce dit à l’autre quand on l’attend, quand il a oublié quelque chose, quand on marche. Peut-être que parfois il se faisait tard, comme là déjà il fait bien nuit. Et ce soir je me rappelle, ou peut-être je comprends vraiment, ce que nous avons été.

Mercredi 25 mars 2020

Et pourtant je m’assoupis. Ainsi, au soleil, sur cette chaise qui n’a rien de très confortable, le sommeil m’embarque. Et pourtant la musique du voisin. Qu’est-ce que le corps veut me dire ainsi ?

Mardi 24 mars 2020

Jorge Semprun : Je pense à cet homme-là ou à cette femme, s’il arrive à savoir, parce qu’il ne saura pas. Imagine une équipe de télévision qui arrive et lui dit : « Monsieur, Madame, vous êtes le dernier survivant. » Qu’est-ce qu’il fait ? Il se suicide. 
Elie Weisel : Non. J’aimerais imaginer qu’on lui posera des questions, qu’on lui posera toutes les questions du monde. Mais toutes. Et lui, il écoutera toutes les questions. Et après, il aura un haussement d’épaules. Et on lui dira : « Et alors ? » Et il dira…
J.S. : Si ce n’est pas le suicide, c’est le silence. Ça revient au même.
E.W. : C’est le silence fécond. Le dernier. Je n’aimerais pas être le dernier survivant.
J.S. : Moi non plus.
::: Jorge Semprun / Elie Wiesel ; Se taire est impossible

Je prends le livre sans penser au confinement dont ils vont parler. On n’ira pas comparer, non on n’ira pas. Dehors il fait beau, chaud ; un peu je rougirai, vigilant. Je déjeune en lisant, l’échange entre les hommes est bref, le temps d’une assiette.

Lundi 23 mars 2020

Je n’ai donc pas refusé l’invitation qu’il m’a faite au téléphone, quelques jours après, d’aller ensemble à l’exposition Matta, au Centre Beaubourg. Comme cela m’est souvent arrivé lorsque je commence à avoir du désir pour un homme, j’avais envie de faire l’amour avec P. au plus vite, afin d’en finir avec une attente qui empêche de penser à autre chose et retrouver ainsi la tranquillité.
::: Annie Ernaux ; Hôtel Casanova

En finir avec une attente. Mais quand ?

Dimanche 22 mars 2020

Tu t’inquiètes de me savoir face à un simple mur, tu ne sais pas encore pour le soleil qui quelques heures chaque jour me réchauffe, tu ne sais pas encore que j’ai travaillé sur ce livre qui profitera peut-être de la situation, oh certes le mur mais non, tout va bien. Il y a eu, dans les pages lues, tous les entassés indésirables, dont notre grand-père, sur les plages hivernales et dans les camps de février 1939, puis mars, et puis des mois encore. Il y a eu à la radio les deux cas de virus dans la bande de Gaza et la femme tunisienne. Il y a eu les femmes – routière, infirmière -, qui pleurent sur Facebook parce qu’elles n’en peuvent plus. Il y a eu les colères et encore et encore. Les peurs. Les épuisements. Les morts.
Il y a toi. Parce qu’encore tu travailles, pas de masque, pas de répit. Parce que tout cela est insensé. Parce que les gens, cette masse indistincte qu’on appelle ainsi, les gens, qui ne comprennent pas, qui n’agissent pas, qui oublient, qui continuent. Et même ta maison est un piège.

Vendredi 20 mars 2020

Tu prends de mes nouvelles ; brièvement donnes des tiennes. Tu ne sais pas où je suis, tu me demandes si je suis reclus, si je suis seul. Je devine que c’est une manière douce de demander si j’en aime un autre, si un autre m’aime, si nous partageons ce moment, soudés, chez l’un ou l’autre. Je réalise plus tard que je ne te pose pas la question en retour, pourtant souvent je m’interroge.
Je t’écris que j’ai de la chance, que j’ai du soleil de 13h à 16h sur mon pas de porte, que je peux travailler dehors et que je vais prendre quelques jours de congés pour travailler sur mes projets personnels. Bien sûr je te dis aussi que grâce au Japan Market juste en face de chez moi j’ai pu acheter du saké, de la glace au macha, etc.

Tu me demandes si je fais des photos, avant d’écrire ceci : « Je ne sais pas ce que nous ferons des images de ces moments désolés… » J’aime la présence de cette adjectif, désolé. J’y vois au-delà de la période que nous traversons tous. Qu’est-ce que nous avons fait, de tous nos moments désolés ?

Jeudi 19 mars 2020

Il est revenu hier : le confinement nous rapproche des ailleurs, nous ramène à des autrefois.
Nous parlons un peu encore aujourd’hui.
Je relis alors mon journal du jour où enfin nous nous sommes rencontrés ; il n’y a pas eu d’autres fois. C’était un jour d’août. Il était resté dormir. Le lendemain matin j’avais photographié son bras et son visage.
Le journal d’alors dit la temporalité de notre histoire, il n’en dit pas combien j’aurais aimé qu’elle fût autre, cette histoire. Combien il m’avait obsédé. Combien encore. Ce n’aurait peut-être été qu’un presque rien. Je me serais peut-être brûlé. Mais ç’aurait été.

Mercredi 18 mars 2020

Voilà dix-sept nuits que je ne dors plus.
Attention, je ne parle pas d’insomnie. L’insomnie, j’ai une idée de ce que c’est. J’en ai fait une sorte à l’époque où j’étais à l’université. Je dis «une sorte» parce que je n’ai pas la certitude que les symptômes correspondaient exactement à ce qu’on appelle communément «insomnie». Si j’étais allée consulter dans un hôpital, j’aurais sans doute au moins appris si c’était de l’insomnie ou pas. Mais il me semblait inutile d’aller à l’hôpital. Je n’avais aucune raison fondée de croire ça, une intuition, c’est tout. Je ne suis même pas allée voir un médecin. Et je n’en ai même pas parlé à ma famille ou à mes amis. De toute façon, ils m’auraient dit d’aller à l’hôpital.
::: Haruki Murakami ; Sommeil

Mardi 17 mars 2020

Alors, quelques minutes, je descends. Je ne croise personne, il n’y a personne à croiser. Je ne croise personne car je ne marche pas, c’est-à-dire à peine, les 100 pas, devant la porte. Ça me suffit. Ma rue, l’une des plus animées de Bordeaux, est vide, cela suffit pour être ailleurs. Il est 18h. Je prends une photographie panoramique. Je la diffuse avec ce besoin de montrer quelque chose, besoin que moi-même je ne comprends pas toujours. Parfois après j’efface.
Il y a parfois quelqu’un pour vous faire une remarque sur le réseau social bleu foncé, hier déjà, c’est une phrase ou un lien. Parce que j’ai évité une explication, un verbe, parce que j’ellipse, bam, on vous dit que, on vous renvoie vers. Parfois alors j’efface.

Les 100 pas, donc, quelques minutes, mais je vais devoir apprivoiser le mur qui me fait face depuis l’appartement. C’est un sentiment étrange. Même si je sais que je vais pouvoir m’en échapper, pour faire le tour du pâté de maison, pour faire des courses quand le frigo sera vide, il y aura toujours le mur. Et au-dessus, le ciel. Demain il sera bleu, dit-on. Demain il fera chaud.

Evidemment je me dis que c’est le moment d’écrire, quelque chose de profond, sur soi, moi, là, seul face à moi et au mur. Peut-être est-ce le moment d’oublier les autres, mais qui suis-je sans eux, maintenant qu’ici ils ont trouvé leur place ? Maintenant qu’il y a leurs yeux, leurs mots, le souvenir de leur peau, leur absence, et tous ces Atlantiques.

Lundi 16 mars 2020

« J’ai regardé attentivement vos imageries successives. Sur le scanner, l’artère carotide interne droite peut être considérée comme guérie. »

Dimanche 15 mars 2020

Faudrait-il, alors, encore, sans que ce soit encore, parler des yeux ? Puisque ainsi, si près, les voilà rieurs.

Et puisque l’on parle de distance, faudrait-il parler de distance, de celle qu’il faut garder, ou de celle qui s’impose ? Dans les rues presque vides de Bordeaux, je marche, puis aux Quinconces, où l’on démonte la fête, puis sur les quais où l’on s’évite, heureux du soleil, jusqu’à ce que petit à petit, on oublie, on s’habitue d’être là, moi je tousse un peu, j’essaye de ne pas oublier, mais il y a tous ces gens alignés, et j’oublie qu’ils sont en train d’oublier, avec moi.

Samedi 14 mars 2020

Alors, tandis que nous craignons d’être seuls, et que peut-être nous pourrions en rire, il craint d’être avec l’autre – ils vivent encore ensemble -, avec qui il n’est plus – ils ne sont plus ensemble, puisque c’est à ceci que joue parfois le verbe être. Alors il n’y a pas de rire. Parfois il me regarde, assez fixement, de son regard sombre, et si c’est souvent quelque chose dont je ne sais pas quoi faire, nous y voilà encore, alors nos yeux insistent, sans que je sache quelle forme de présence il me donne ni quelle forme je veux lui donner, mais je lui souris. Je ne sais pas encore que c’est de la tristesse.

Jeudi 12 mars 2020

Est-ce qu’un président de la République a déjà prononcé le mot « savon » dans un discours ?

Mardi 10 mars 2020

C’est une maison bleue sur Fiske Avenue. Sur les photographies, le ciel est de la même couleur. Je m’y rêve. Dans toute l’acception du verbe, qui ne sait pas s’il peut oser y croire, s’il peut juste espérer, si au petit matin il saura que non, rien, forget it. Je m’y rêve aussi en la transposant ailleurs, ici, dans la réalité de ma vie, ici, en France, et le jardin serait mon royaume.
Nous venions de parler de nous, comme toujours nous parlons de nous, au rythme qu’il faut, ce rythme qui prend son temps puisque les semaines vont s’étendre, et qu’on sait qu’elles risquent de nous épuiser, tout comme l’incertitude. Peut-être jamais nous ne nous reverrons. Tu as beau parler de l’automne, c’est une saison incertaine, tu sais bien que d’ici là le vent peut nous emporter toi et moi dans une autre direction, dans un ailleurs, ou bien te retenir dans ce qu’il a lui, de réel, à tes côtés, puisqu’alors la lumière vive que peut-être je suis, là, aujourd’hui, de mon côté de l’Atlantique, se sera éteinte. Peut-être ne garderons-nous bientôt qu’un souvenir effacé. En attendant je te propose de venir jardiner, de lui dire que j’aime aussi nettoyer les vitres, que je serai discret, là, au pied de la maison bleue, tout comme j’ai aimé être au pied de la maison lumière en plantant mes pensées. Et juste là, prendre l’air.

Lundi 9 mars 2020

Alors je te parle, te dis à voix haute ces pensées qui me traversent, parce qu’il faut bien parler, oser.
Cela, toi et moi on sait le faire, ouvrir notre cœur à ceux qui se taisent.
::: Hyam Zaytoun ; Vigile

Dimanche 8 mars 2020

Elle s’approche. Je dis qui je suis, peut-être m’a-t-elle reconnu. Je lui dis je dois toujours lui envoyer les photos des chevaux. Tant de photos. Comme hier. Aujourd’hui encore.
Peut-être me reconnaissent-ils. Toujours ils s’approchent, se laissent caresser, celui aux yeux clairs approche cette fois son museau de mon visage. Ils sont sales, si souvent sales, la crinière crottée, le flanc boueux, l’œil chiasseux. Elle le sait, elle le dit. Mais je lui réponds que l’important c’est la lumière ; je ne parle pas de leur regard.

Samedi 7 mars 2020

C’est de la joliesse de ses cheveux attachés qu’il faudrait parler. De cette fragilité, le cou cassé, le regard vers le sol comme le ciel n’était plus là. Des poules qui courent, s’engouffrent et que je cherche à faire sortir de là. De sa main agrippant le grillage. Des amas.

Vendredi 6 mars 2020

Alors, crier. Parce que l’idée même du fascisme ne peut que me faire hurler, ça part de là, à l’intérieur, au fond de moi, puisque c’est de là que je viens, c’est de là que je suis né, du hasard de l’histoire de ceux qui l’ont fui. Non pas qu’alors j’engueule celui qui voudrait bien parler, puisque quelque part c’est peut-être aussi un cri de peur.

Mardi 3 mars 2020

Le journal dit parfois quelque chose à ceux qui le lisent, entre les lignes ou sur les corps des lettres. Mais le journal est un piège, puisque je pioche, ici ou là je pioche, parfois parce que l’écriture sort comme ça, elle fuse, ça part d’une pensée, d’une suite sonnante de syllabes. Alors on pourrait croire que le non-dit est le non-important. J’y dis parfois le profond, parce que petit à petit j’ai appris à parler d’amour. J’y dis parfois le superficiel, parce que c’est là que les petits grains se logent, ceux de la peau, ceux de sable, les petits grains, les petits riens qui donnent des phrases.
Mais comment dire aujourd’hui ce qui soudain touche tellement en soi que c’est au-delà de l’essentiel ? Comment dire ce moment qui rompt le silence ? Comment dire ce moment où je suis dans ma cuisine ? Nous venons de parler. Je pense aux mots. A leur présence et à ce qu’ils disent, au-delà de ce qui a été prononcé. Comment écrire ? Je ne sais même pas s’il y a assez de place, ici, pour ça.

Lundi 2 mars 2020

Être arrivé ici, c’est n’en pas pouvoir sortir. Avoir atteint la ville, c’est être enfermé. Il n’y a rien de plus haut, rien de plus beau.
::: Julien Thèves ; Les Rues bleues

Dimanche 1er mars 2020

L’image alors montrerait le grain de ta peau, autour de laquelle je tournais, dans l’exercice périlleux du portrait. Le grain pourrait y froisser la toile et les rayures de ta parure de lit. Je t’aurais dit combien j’aimais la couleur de ton tee-shirt, de cette teinte bleu-vert, qu’autrefois je portais. Je t’aurais dit que la lumière était belle. J’aurais essayé de te faire rire. Un peu j’y serais parvenu.