Vendredi 21 octobre 2022

Mais qu’est-ce que tu me laisses dire ? Est-ce que j’ai une place au milieu de tes mots ?

Jeudi 20 octobre 2022

Je m’arrête, je souffle. Elle dit “Bravo !” J’ai appliqué, à la lettre ou quelque chose comme ça, ses instructions. Elles correspondaient, il faut le dire, avec ma façon de vouloir lire le texte et un peu plus que le lire pour dépasser le respect des points et des virgules, le faire vivre un peu, le déplacer un peu vers moi : une voix plate comme pourrait l’être celle du narrateur, puis parfois accélérer en une fin de phrase quand apparait un semblant subtile de style indirect libre.

Je crois que j’ai ici, au milieu et avec les autres, le plaisir du bon élève, peut-être comme autrefois, écolier qui a pour récompense les félicitations. J’essaye de creuser en moi pour savoir si c’est un “peut-être” que je dois écrire dans la phrase qui précède ; je n’ai pas toujours eu du plaisir à être bon élève, on reçoit reçoit des coups, des coups d’œil en coin ou des airs agacés.

Je n’ai plus, comme autrefois, la peur de parler devant les autres ; une pointe de trac seulement, ainsi je tremble un peu : la main droite. C’est une exaltation je crois, je suis là pour être, sans doute, et pour exprimer. Un autre que moi – le seul homme à part moi – est là aussi pour être, un peu plus bruyamment. Il se pourrait qu’il me procure des airs agacés.

J’essaye de creuser ce que veut dire, au fond, ce que je viens d’écrire, pour me rappeler comment c’était, autrefois. Et puis d’où vient le plaisir, au-delà de celui que provoque le fait de lire à voix haute, parce c’est un truc qui sort de soi, un machin inexplicable, comme un chant mais sans fausse note, c’est puissant. Mais au-delà ? Pourquoi suis-je ici ?

Mardi 18 octobre 2022

Et puis ça s’éternise alors on se retrouve, là, toi et moi, à attendre un tram. En face de nous un arrêt vide dans ce quartier qui me semble toujours un peu inexistant, comme un entre deux – en l’occurrence entre ma maison et mon travail. Soudain je fais une image, laide, faite sans vouloir interrompre ce que l’on se dit tandis que nous parlons de tout, de rien, surtout de rien puisque je devrais ne parler que de tes yeux et comme dans le tram tu portes un masque, les voici encore, peut-être même plus, soulignés ainsi. Tu auras, ensuite, une correspondance ; nous en aurons une, aussi, peut-être, veux-tu que je t’écrive ?

Lundi 17 octobre 2022

Alors se faire tester, pour savoir, mais savoir quoi, sinon confirmer ton impatience ?

Dimanche 16 octobre 2016

On gardera les habitudes du dimanche, le marché au matin, à la différence qu’il y a là comme un fond d’incertitude, moins étrange, moins fatiguant aussi, que assommante fébrilité d’hier mais l’on s’interroge ; c’est quoi ça ? Alors l’après-midi c’est une foule autour de ma solitude sur ces fichus bords de Garonne ensoleillés, toujours le même horizon longeant la même courbure lunaire du fleuve jusqu’aux hangars puis demi-tour, peut-être les mêmes gens, le même gars qui fait du roller toujours au même endroit, ah non tout de même il y a ce jeune photographe qui s’approche de ceux qu’il prend en photo, mais il marche trop vite, il s’éloigne, dommage, j’aurais aimé lui parler. Ah non, il y a Barbra S aussi, là, qui passe dans l’air.

Vendredi 14 octobre 2022

Au départ elle me dit tu. Par habitude, évidemment. Je n’ai pas encore rempli la fiche où je noterai mon âge, où je confirmerai mon consentement.

Il prend le relais et me dit de le suivre. Il est très percé, très tatoué, il me vouvoie aussi. Je ne sais pas ce qui me gêne, pourquoi ça me gêne. Je n’aime pas qu’on me tutoie dans les commerces, d’habitude. A mon âge, quoi qu’il en soit, c’est rarissime.

Il me parle du protocole, me demande pour la taille de l’anneau ; il porte une attention particulière à ce qu’il soit positionné symétriquement avec celui de gauche. Il mesure, fait une marque au feutre bleu, me demande de regarder. Je me relève, vais devant le grand miroir : c’est parfait. Je souris. On peut y aller.

La dernière fois que que je me suis fait percer le corps, c’était en 2003, en janvier. L’oreille droite, en haut. La fois précédente, je dirais au printemps 1996, j’étais étudiant à Poitiers, j’y étais allé avec V probablement : l’oreille gauche, le lobe.

N’avoir qu’un seul lobe percé commençait à me paraître incongru, déséquilibré, depuis quelques semaines. Pourquoi ? Je ne sais pas si c’est la dissymétrie de mon visage accentuée et déplaisante depuis ma dissection carotidienne – cet œil droit plus fermé que le gauche depuis mars 2019 – qui a fait naître cela petit à petit : me fallait-il, à un moment ou à un autre, faire diversion ? Non, je crois que c’est né cet été lorsque j’ai pris conscience que je perdais mes cheveux, là, dessus, et qu’il en était fini des coiffures incongrues, les cheveux dressés en une forme de vague, une crête-vague, un mouvement qui amusait parfois les collègues. J’avais envie de décider moi-même d’un changement d’aspect qui éventuellement irait de paire avec mes cheveux courts et avec cette moustache qui va et vient depuis des années – 2008, je crois – et qui actuellement s’impose.

C’est aussi dû, le souvenir est net, à A qui portait de magnifiques pendants d’oreille rouge lors de la soirée Lips and Love, et à JS dont j’admire, depuis que je l’ai rencontré – le lendemain de la Lips and Love -, la joliesse de ces bijoux et l’audacieuse facilité avec laquelle il les laisse scintillo-onduler au bord de son visage.

Alors j’avais pris rendez-vous pour 14h, délice d’agenda avec un vendredi après-midi non travaillé.

Et me voilà, là, 48 ans, me regardant dans la glace une fois l’anneau posé, heureux. Mais ne disant pas au perceur qu’il peut me tutoyer malgré ma perte de cheveux, ma moustache de quadra et ma veste de costume.

::: Michael Haneke ; Amour

Jeudi 13 octobre 2022

Tu viens quand il ne faut pas car la lumière n’est pas là, et puis rien ne va, ni les cadrages, ni l’arrière-plan, ni les minutes précédant ton arrivée où j’avais vu l’absence de mon nom. Dehors il pleut et j’ai peu de temps pour toi, pour nous. Mais nous descendons, dans l’escalier tu me demandes si je sors avec quelqu’un. Tu t’étonnes de mon Non, tu fais référence à G, je crois. Je grommelle quelque chose ; en anglais je n’ai pas la force d’en dire plus.

Dans l’obscurité de la cave tout va mieux : la lumière qu’il me faut pourtant dompter, la liberté dans les cadrages, l’arrière-plan, l’équilibre entre ce que tu veux pour tes objets et ce que je peux pour toi.

Puis, dans le peu de minutes qu’on a autour d’un verre de vin, tu me parles des garçons que tu as rencontrés ici. Je te laisse dire. Je ne sais pas quoi répondre puisque je suis pressé, je n’ai pas le courage de commenter beaucoup, pas la force d’en dire plus là non plus, l’anglais m’épuise parfois. Mais c’était pathétique ; j’ai envie d’en sourire.

::: John Cameron Mitchell ; Shortbus

Mercredi 12 octobre 2022

Il n’est pas 18h13, il est un peu plus tard ; nous nous retrouvons. “J’ai du temps et un livre“, m’as-tu répondu quand je t’ai prévenu.

Je donne toujours mes rendez-vous ici, il y a toujours de la place et nous choisissons une terrasse où le service sera efficace. Tu as du temps, mais pas tant, tu files au théâtre, c’est à 20h. Je me dis qu’ainsi je pourrai voir C, il joue à l’Arlésienne depuis qu’il est arrivé, et ce soir au basket ; demain il repart.

C’est la photographie qui a été le lien entre toi et moi, il y a des mois, et nous voilà enfin. Entre la photo et le théâtre il y a le cinéma dans ce que nous racontons, ainsi ce film que j’irai voir demain, ceux qui t’ont vu grandir, ainsi ce Breillat, souvenir de février 2004 pour moi. Olivier Steiner aussi, intervient dans nos paroles. C’est un monde là sans être là, “mon ancienne vie” je dis souvent en souriant. Samedi j’irai au théâtre, peut-être t’y verrai-je dans la foule impatiente et sur mon agenda j’ai griffonné des dates.

Mardi 11 octobre 2022

– Demain tu es disponible à partir de quelle heure ?
– 18h13.
– C’est précis.
– Pas plus que 18h15.
– C’est vrai. C’est même tellement juste que c’est troublant de poésie.

Luis Buñuel ; Le Charme discret de la bourgeoisie.

Lundi 10 octobre 2022

Tu m’envoies 3min26 de piano, il est 8h58. Une improvisation, écris-tu, tu attendais V, c’était samedi. Je ne peux alors que me rappeler un samedi matin d’avril 2004, F jouant au piano, les notes arrivant jusqu’à moi, me réveillant peut-être. Il est difficile de ne pas aimer, alors.

On voit tes mains, parfois ton visage intervient, il se penche dans le cadre. Le mouvement des mains est beau, n’est-il pas toujours beau ?

V, tu l’attends. Pas seulement les samedis matins quand il vient jouer. Quand tu le dis, son prénom t’éclaire ; en un mouvement de tête tu souris.

David Ernaux-Briot, Annie Ernaux ; Les Années Super 8

Samedi 8 octobre 2022

De là-haut on regarde les lumières de la ville, avant de dire, attablés, ce qui ne se dit pas et que je rêve d’écrire. Il y a ici, là, et là-bas dans le couloir, des photographies que j’ai faite. J’en parlais hier, elles rejoignent sur tes murs des tableaux magnifiques, des dessins peut-être – trop souvent je virevolte -, une palette de gris. L’exception est cet homme beau comme jamais ; on l’a connu ailleurs, joliment figé en petit format sur la page d’un livre et dans un texte qui le dit. Ici il est immense, avec lui tu t’endors.

Vendredi 7 octobre 2022

Elle dit “Ah ! Les photos japonaises“. Je dis que je suis très heureux de la rencontrer tandis que nous nous serrons la main. Elle répond qu’elle aussi : les photos ! Elle ne se rend peut-être pas compte à quel point je suis heureux qu’elle les aime, mais elle ne sait pas non plus combien j’aime que S les aime. Il y a des gens, comme ça, autour de moi, des gens que j’aime, des amis, et qui aiment mes images, alors ils vivent avec, elles sont là, chez eux. Et en plus ils les montrent. C’est quelque chose, hein.

Et puis elle sourit, elle ajoute qu’elle dirait bien quelque chose au sujet des bretelles, et donc elle le dit sans le dire. Toujours ça fait mouche, les bretelles. S rit, il dit qu’on a envie de tirer dessus, il le fait. Elle n’oserait pas. Nous rions.

Un peu plus tôt elle parlait d’amour. J’aurais pu lui dire que c’est un souvenir de toi. D’ailleurs nous sommes en octobre.

Un peu plus tôt c’était bien, beau, drôle, j’aime tellement l’entendre parler d’elle ou des autres : de Ramuz, d’Ernaux. Il faudra lire Ramuz. Elle a lu, aussi, c’était une leçon de lecture et c’était tellement beau. Un passage de quoi déjà ? Et puis un autre, d’un texte en construction. Elle voulait qu’il se frottât, ainsi, à des lecteurs.

Et puis j’ai noté ça, en lettres rouges, dans mon agenda : “C’est venu avec le métier de vivre.”

Jeudi 6 octobre 2022

On s’est transmis peu ou pas de récit, d’une génération à l’autre, rien que des silences et des deuils. Pas de maison de famille, peu d’assises dans le temps ; pas d’attache, non plus que d’attachement ; nous avons plusieurs fois déménagé sans rien emporter. De mon grand-père, qui ne possédait rien, je n’ai longtemps gardé qu’une photographie sans cadre, un petit format, en noir et blanc, que j’ai, moi aussi, fini par égarer dans un déménagement. Aujourd’hui il me reste sa croix de guerre 14-18 à étoile d’argent, posé sur une étagère de ma bibliothèque : dépôt du temps davantage que relique. Rarement exposé à l’air, presque jamais sorti de la boîte en fer ou mon grand-père l’avait rangée, les couleurs du ruban, vert rayé de rouge, sont restés vives, elles n’ont pas passé. Il avait toujours refusé de la porter accrochée à son gilet. Comment est-elle venue en ma possession ? Je ne m’en souviens pas. comment a-t-elle atterri sur une étagère de ma bibliothèque ? C’est un mystère.
::: Anne Maurel ; La fille du bois

Vendredi 30 septembre 2002

Je laisse derrière des semaines et des mois. Je souffle. Il est tard bientôt 21h, le train m’emmène vers Agen. Nous nous retrouverons comme jamais. Jamais, nous trois, 15 ans d’amitiés bientôt, ne nous sommes retrouvés ensemble ainsi chez F. Je ne sais pas exactement à quoi c’est dû, sinon aux rythmes, aux habitudes et aux silences.

Vendredi 23 septembre 2022

Est-ce que je peux écrire sur le fait de ne plus pouvoir écrire ? Je ne sais pas exactement si je ne peux plus ou si je ne veux plus, si je suis à un endroit de ma vie où il faudrait mettre de côté le quotidien pour lui donner un autre visage. Peut-être que je m’épuise à puiser dans le rien, là où jusqu’à présent il y avait un jeu, une envie, là où justement je pensais que ce n’était pas rien, de dire l’anodin.

Et puis soudain dans le train ce parfum de coco, et c’est J qui revient, son odeur incrustée là, en moi, des années plus tard. Peut-être que c’est juste “tout ça” en ce moment, qui m’épuise, tout ça c’est le travail. Car de J pourraient naître des lignes et des lignes encore.

Jeudi 22 septembre 2022

L’homme monte dans le tram en riant, rapidement s’assied à côté de moi en me saluant, dit aussi bonjour à la jeune femme en face de moi qui ne répond pas : des écouteurs dans ses oreilles la sauvent de la situation. Lui il porte un casque duquel dépasse une musique trop forte, quelque chose des années 80 (ça fait wow wow wo wowowowowoo wowowoooo). Alors l’homme se tourne vers moi : c’était un manque de respect envers elle, dit-il, gêné.

J’essaie de lire ce roman qui me tombe des mains car l’écriture ne m’emporte nulle pas. L’homme entrecoupe donc ma lecture sans la gâcher. Le livre me donne une raison de me détacher des paroles de l’homme, d’être évasif, offrir un simple sourire, un oui bref. Le temps de quelques stations, j’apprends qu’il est Marocain, et qu’il est gentil puisque il est Marocain et qu’il aime Emmanuel Macron. Vous aimez Emmanuel Macron ?, il me demande. Regardez sur cette vidéo c’est le roi du Maroc. Il parle de sa femme aussi, celle du roi, il explique la vidéo, je fais celui qui comprends mais il y a les wow wow wo wowowowowoo wowowoooo qui me perturbent et surtout l’idée qu’il me faute retenir cette scène.

Et puis il descend, dit au revoir, j’ai déjà trop oublié.

Mercredi 21 septembre 2022

Il est tard. L’apéritif chez AJ s’est prolongé dans ce plaisir de ne presque pas se connaître, et puis enfin nous avons déballé la photographie encadrée, ce souvenir d’un feu d’artifice avec cette façon que j’ai de les regarder et de les conserver en taches multicolores aussi gaies qu’une heure dans la foule un 14 juillet. Bientôt il sera sur son mur, il faudra choisir lequel.

Ainsi puisqu’il est tard, après que je suis descendu du bus, sont-elles à la recherche de la lumière d’un réverbère pour mieux voir leur plan. Je m’approche des trois dames, l’une avec une béquille, et leur demande si je peux les aider. C’est leur hôtel qu’elles cherchent, il est par là-bas. Elles me remercient et s’éloignent. Je pourrais les remercier aussi, j’aime ce genre de moment où j’aiguille les corps perdus. C’est peut-être une manière de me sentir chez moi dans cette ville.

Mardi 20 septembre 2022

La chanson s’incruste, depuis quelques jours, dans les hauts parleurs et dans la tête. C’est à se demander comment on peut passer à côté de ça, durant des années, cette chanson d’Ornella Vanoni dont la Casa bianca avait été ritournelle entêtante et l’est encore parfois.

La chanson est un rendez-vous qui ne vient pas. Elle l’attend. Elle dit qu’elle fait une erreur, mais elle l’attend, dans toute cette mélancolie étrange qui se détache de la langue italienne.

Il y a le plaisir pour moi de chanter, d’articuler “rivedere te“, d’appuyer ici ou là. Il y a ces mots que je ne retiens pas malgré cette boucle : ça tourne, ça tourne. Il y a dans cette langue ce qui me me ramène à toi et cette histoire d’amour que nous ne sommes pas. Et puis soudain il y pleut.

Dimanche 18 septembre 2022

Soudain, sur l’appli jaune et noire il y a encore la trace de nos mots, mais derrière il n’y a plus rien sauf un fond gris anthracite et une phrase assassine : « Cette personne n’est plus disponible. » Je n’ose même pas parler de fantôme : tu ne viendras probablement pas me hanter.

Ainsi tu rejoins tous ceux qui ont disparu, à la différence près que je ne m’y attendais pas. Tes derniers mots avant de partir n’auguraient pas ton évaporation. Tes derniers mots avant de partir n’auraient jamais pu être les miens : ils appuyaient sur ton âge et j’en avais souri.

Samedi 17 septembre 2022

Ton prénom sonne comme celui un prince irlandais : Connor. Ici je l’écris. Une initiale ne vaudrait rien, pour une fois.

Il faudrait te décrire complètement, raconter chaque trait de ton visage puisque tu es si beau, insister sur la courbe de tes lèvres, ouvrir tes yeux épuisés qui disent presque, plus que tes mots, cette nuit passée tu ne sais où. Il manque tes mouvements sur les images que je fais de toi, mais bientôt tu t’endors, là, de l’autre côté des portes, ces portes immenses qui font parfois de chez moi un château ; tu es au bois dormant.

Avant de partir, tu me dis que tu as aimé la ville, oui, parce que ce sont les gens qui font une ville. J’en prends un peu pour moi, de cette forme d’amour.

Mardi 13 septembre 2022

Tram. Elle est comme une poupée de plastique, avachie, et se redresse à l’arrêt stade Chaban-Delmas. Sac à main avec en motif un drapeau américain en strass, poitrine surdimensionnée, visage surmaquillé, jupe bleu marine, tee shirt à l’inscription “i.love skate girls“, rouge à lèvres rose bonbon, le reste je sais pas, elle rejoint tous ceux, dans leur beauté ou leurs excès, que je n’ose trop regarder.

Je m’arrête à sa plastique, que je suppose savamment construite, pour imaginer que l’atelier de lecture à voix haute où je me rends ne l’intéresse pas vraiment. J’espère me tromper, victime serais-je alors d’un a priori.

Me voilà alors au dit atelier. J’ai choisi comme texte les premiers paragraphes du deuxième chapitre du Démon de la colline aux loups. Le style du livre en question est un grand huit : des ruptures, quasiment aucune virgule, une syntaxe bousculée : je me suis mis au défi. Et c’est ainsi que, la prof prenant une phrase de mon texte en exemple, je passe en premier. Je me lance, je me balance comme toujours quand je parle en public, je tremblotte un peu et j’aime ça malgré tout, je suis venu pour ça : lire devant d’autres. Je lis comme j’aime lire ce texte : une voix plate, des accélérations, des ralentissements. Bien sûr ce n’est pas parfait. C’était mieux chez moi. Comme je suis le premier, je suis le cobaye qui donne à la prof – mais appelons Sophie puisque c’est son prénom – l’occasion de donner des règles, des guides. J’aime. Je parle trop vite elle le dit – aller dans la lenteur – et je le sais mais j’aime ça, qu’elle corrige, qu’elle le dise, je suis là pour ça, être poussé. Elle bouscule. Elle pointe du doigt une construction de phrase. Elle dit qu’il faut avoir des images de ce qu’on lit même si ça ne s’entend pas. J’aime ça surtout.

Puis il y a les autres. J’écoute, je note, je jubile d’être là à faire ce truc nouveau, j’aime ce mot truc ici il ressemble à comment elle parle, Sophie, parfois. Dans mon petit carnet je note aussi “être humble face au texte”.

Et surtout il y a A qui, sous les conseils de Sophie, fait silence, longuement et nous regarde. Il y a un espace dans le texte, plusieurs sauts de ligne. Il y a ainsi une puissance qui s’impose dans la phrase qui précède. Magnifique.