Décembre 2011

Samedi 17

Oublions la foule et le stationnement debout en lisant Susan Sontag, qui m’extrait quelques sourires dans son « Sur la photographie » :

L’utilisation d’un appareil photo apaise l’angoisse que ressentent ces bourreaux de travail quand ils sont en vacances et qu’ils sont censés s’amuser. Ils ont quelque chose à faire, une sorte de travail d’agrément : ils peuvent faire des photos.

Et continuer sa vie ici… http://www.arnaud-rodriguez.net/voyages/japon-hiver

Vendredi 16

Pour une fois je ne pars pas en congés à des heures qui frisent le lendemain ou n’existent presque plus : je dois passer par la dernière étape avant décollage, à savoir le bureau de change avant 18h30 où un bug informatique aurait pu me donner 712000 yens au lieu de 72000, mais ne rêvons pas inutilement, et réalisons que ce n’est pas vraiment la dernière étape puisque il reste une valise à faire.

Jeudi 15

Trois notes qui sortent des hauts-parleurs et machinalement je frappe dans mes mains en cadence tandis que Sheila entame les paroles… il faut évidemment que je fasse le guignol alors que j’accompagne C à la crèche, elle va récupérer le petit et moi je dois y faire quelques photos puisque c’est la magie de Noël. Avec deux bouchées chocolatées bien sûr…

Et puis le temps d’un RER me revoici chez « Vivre le Japon ». Il se souvient de moi, de ma venue au mauvais moment, au déménagement. Cette fois-ci tout est en ordre, tout fonctionne, et je repars avec le sourire du crémier et mon Railpass qui m’emportera de Kyoto à Tokyo (et inversement)… Sur le mur de jolies photos, je ne demande pas comment on fait pour exposer, j’attends un peu, mais en fait vous pouvez me dire pourquoi je n’ai pas demandé ?

Mercredi 14

Mais qu’est-ce qu’un horizon dans un lieu conçu pour briser tout espoir ?

Voilà, déjà, je le relis, pour mieux le comprendre et mieux en retenir l’essence. Essence, écorce, forcément… Dans Le Monde, justement, j’essaye de comprendre ce qu’un archéologue en retire, mais heu… qu’est-ce-qu’il dit ?

Et puis c’est l’heure de l’apéro, on frappe à la fenêtre et on oublie les écorces avec un petit blanc bien frais et quelques rillettes…

Mardi 13

À mon retour du Mali, j’avais cru comprendre que l’homme n’est rien ni personne. Et j’aurais pu aussi bien dire qu’il était tout.

Et la femme de ce roman, ne fut-elle personne ? Exista-t-elle ? Et l’homme, le narrateur, qui est-il ? Lui ou un autre ? Un peu lui, certes, malade du sida, ce sida qu’il l’a déjà emporté quand le livre parait, ce livre où la mort frappe dès la première ligne, mais pourtant livre de vie (l’ivre de vie, dirait Cixous), une vie (tumul)tueuse, etc. Le Paradis, titre posthume, est refermé. Comment ai-je pu penser un seul instant que ça ne ressemblait pas à du Guibert ?

Lundi 12

On aurait pu se réjouir et parler pour une fois ici de manchons de canard. Mais voilà qu’ils avaient la peau dur et la chair ferme. On allégea donc le dîner par quelques conversations souriantes et Chopin, toujours Chopin, il faut bien cela avant de se pencher sur les phrases qui accompagneront les images, une petite musique, en attendant celle des mots.

Dimanche 11

« C’est à Rome, c’est ça ? »

Oui c’est à Rome, c’est même le titre de l’exposition que vous êtes en train de visiter… Oui, je suis de retour devant les photos de W. Klein à la MEP, je m’en imprègne, je les ausculte, je les décrypte un peu plus, m’arrêtant sur les textes qui les accompagnent. Un autre regard aussi sur la photographie albanaise, sur ces visages hors du commun, sur ces gris et cette vieille femme devant sa porte, un parapluie en guise de canne. Sur la carte achetée, je découvre, je vois enfin autour de son cou un boa en fourrure, noir sur les vêtements sombres, et je me demande encore quelles pensées se cachent derrière ce visage perdu.

Le hasard d’un restaurant au nom ensoleillé de Salento plus tard, nous voici au Bal, Le Bal, autre lieu de photographies, l’exposition en cours se nomme « Topographies de la guerre », et que voilà de beaux travaux encore ici, surtout ceux de Jananne Al-Ani, Walid Raad ou Till Roeskens. Ce dernier, en quatre films de quelques minutes chacun, expose la notion de territoire au camp d’Aïda à Bethléem. Fort.

Les courants d’air d’un café de la place Clichy plus tard, nous voici à l’église. J’ai entraîné JLM chez Bizet, l’orchestre remplit le lieu de culte d’une foule, chanteurs et spectateurs, repartant en chantonnant que le toréador doit prendre garde.

Quelques cacahuètes enrobées de chocolat plus tard, nous ne sommes toujours pas seuls, mais c’est un écran qui nous fait face pour le film Shame. La nouvelle coqueluche du cinéma plus ou moins d’auteur se dévoile (et à vapeur), mais on aurait préféré voir moins, ressentir plus, et ne pas subir la version la plus chiante de New York, New York jamais entendue ou les cris sous la pluie.

Samedi 10

Il faisait beau, nous étions là, on rendait hommage à Jorge Semprun, Bernard Pivot lisait quelques passages et le hasard me ramenait donc, après Écorces, sur les terrains douloureux des camps de concentration. Je relirai le livre un peu plus tard, très bientôt sûrement, mais d’abord en offrir un exemplaire à JLM et finir Le Paradis de Guibert. En attendant on m’a présenté comme étant celui qui… et l’on a visité le lieu où…

Je découvrais alors Blois, charmante, escarpée, vivante, c’était Noël, ça achetait et patinait… Les bords de Loire me rappelait un sandwich au rôti de veau orloff et la chambre d’hôtel désuète de Beaugency ; ces souvenirs plutôt agréables (comme quoi…) ne remplissaient cependant pas les rêves dans le wagon du retour.

Vendredi 9

N° 11 du boulevard, c’était bien ça, le repère c’est la station service, mais je n’avais pas le code. Une fois entré et présenté je pose par terre les 2 formats 40×60 et les 4 plus petits, je regarde le résultat, satisfait, très satisfait. Ceux qui m’accueillent ont aimé ce qu’ils on vu l’autre jour, K me demande si cette fois aussi j’écrirai un texte et sur la table basse il y a de quoi faire saliver les yeux. Je fais donc la très jolie connaissance de Sh, ses paroles et des anecdotes teintées d’ailleurs sont douces ; sur la photo le petit garçon, assis en tailleur évidemment, a l’air bien concentré sur son nouveau cahier. S puis L arrivent, on se presse un peu et malheureusement mon dîner se finit avant le leur puisque un train m’attend… et JLM aussi, dans ce hall d’Austerlitz où les inconnus ont les traits autant tirés que leur valise ; il est bien tard quand enfin on part.

Jeudi 8

Cette journée aurait pu être constellée d’échecs, voire être elle-même un échec total, car sur la liste des choses à faire, en raison d’inadvertance et circonstances, j’ai bien failli de rien rayer. Mais le hasard d’un salon de coiffure encore ouvert, le courage d’un aller-retour supplémentaire at home, ou la perfection d’une librairie possédant l’objet du désir sauvèrent cette jour(tt)née.

Alors me voici accoudé au bar, la femme au fond mange du raisin et j’ouvre le petit sac. Colette K m’a dit qu’elle l’avait lu deux fois de suite. Je commence :

J’ai posé trois petits bouts d’écorce sur une feuille de papier. J’ai regardé.

En vingt-quatre heures, dans mon cas, le livre aura été lu, absorbé. Dans Écorces, Georges Didi-Huberman — auteur dont je regardais justement régulièrement les tranches sur l’étagère —, mêle et entremêle deux analyses, sur le camp d’Auschwitz-Birkenau et sur les photographies du lieu. Dès le début de la lecture, l’adjectif « extraordinaire » s’impose, mais au fur et à mesure s’en interposent d’autres : précis, émouvant, intelligent, bref… indispensable.

Mercredi 7

Évidemment dans le métro du retour il y a de quoi écrire ici, cette femme trop maquillée endormie sur les sièges bleus, et cet(te) androgyne, moue et regard droit sous les cheveux longs. Je repense à ce qu’elle m’a dit, mon éclat de rire face à cet air détaché en m’annonçant l’incroyable, puis mon impassibilité face à la deuxième nouvelle, encore plus incroyable, je repense à cette journée, à la liste écrite en orange qui m’attend à la maison, cette liste de ce qu’il faut faire demain, je suis sûr qu’au milieu j’oublierai quelque chose, que la liste ne suffira pas et pourtant j’ai éliminé un élément, j’ai biffé sur mon avenir proche ce dossier d’inscription à envoyer, c’est tellement vain, je ne pourrai pas préparer l’impossible en une semaine, surtout avec les jours qui viennent, rappelons-nous la fable, rien ne sert de courir, alors un jour je partirai à point, sur un plateau d’argent je leur donnerai ce qu’ils veulent, tous les recoins de ma vie estudiantine, professionnelle, bénévole voire personnelle… Bref, en attendant les compétences et les acquis, pensons d’abord aux vacances et aux confettis : contrepet approximatif.

Mardi 6

À l’aller je me plonge dans un nouvel ouvrage, un Guibert, tiens le revoici, Le Paradis, un Guibert surprenant qui ressemble à un livre écrit par quelqu’un d’autre en fait… mais je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai cette impression…

Jayne éventrée, l’andouille, l’ex-championne de natation, sur la barrière de corail au large des Salines, je me retrouvai seul au bout du monde, avec une voiture de location que je ne savais pas conduire, les mains vides mais les poches bourrées de liasses de billets de cent dollars, un grand chapeau de paille sur la tête, dans ce pays de sauvages dont j’ignorais la langue, ayant longtemps attendu sur cette plage qu’un rouleau me rapporte le corps de Jayne pour constater que sa ch…

Mais stop, cette première phrase fait une page, passons à la suite, aux fugaces révisions avant d’arriver à Nogent et ce « soko de tomette kudasai » qui me revient.

Au retour… dialogue improbable, une virgule d’accent asiatique pour la fille, une difficulté à articuler pour le garçon…

– Elle : J’ai pas très bien compris c’est qui l’autre là.

– Lui : Qui ?

– L’autre

– Quel autre ?

– Ben l’aaauuutre làààà.

– Machin * ?

– Non l’autre.

– Bidule ?

– Oui, j’sais pas, c’est qui ?

– J’sais pas…

(Bon en fait après la fille a dit qu’il avait bu trop de bière, lui il a commencé à s’effondrer sur elle en l’embrassant dans le cou tandis qu’elle tapotait sur son nifône et puis voilà, ensuite j’ai cuisiné du lapin pourtant il était tard, dîner à vingt-trois heures c’est de la folie mais c’était excellent d’ailleurs en même temps j’ai commencé à faire ma compil 2011 ben oui.)

* Les prénoms ont été changés.

Lundi 5

« Ah au fait je vous ai pas proposé un chouinegomme« . J’avais acheté Le Monde, pour me tenir un peu au courant de l’aura de Mme Clinton et pour découvrir qu’on étouffe à Pékin, et évidemment le vendeur, vous savez le vendeur, enfin non vous ne savez peut-être pas, mais il est un peu bizarre. Très gentil. Mais bizarre. Du genre qu’il m’aurait fait louper mon rer avec son histoire de chouinegomme… bref, vers 22 h, ça sent encore le foie de volailles dans le salon, mais le lit m’accueille déjà. D’une tâche à l’autre, les pieds sous la couette mais les mains sur le clavier, le film reste dans sa boîte et je m’endors sous les airs de Bach. JS, pas CPE, écorché hier d’ailleurs le pauvre mais bref…

Dimanche 4

« Oh elles sont belles tes chaussures ! » La petite fille sourit ; un sourire satisfait. « Elle attendait ça« , me dit le propriétaire de la boutique d’à-côté où mon choix avait failli se porter sur des chaussures plus colorées que celles que je suis en train d’essayer, tandis que le père de la petite (probablement le frère de l’autre, il y a un air) est descendu chercher une autre pointure d’une autre couleur : le 42 ça n’allait pas. Elles seront donc chocolat, c’est de saison — vous n’avez pas acheté des truffes ? — finalement c’est aussi bien que la version noir profond qui me faisait de l’œil en vitrine depuis des mois.

« Et celles-ci ? » Ma pointure avait été achetée par un japonais, alors on se met à en parler du Japon, du style des Japonais, les tissus, les coupes…

Il m’avait proposé de les garder aux pieds, malgré la pluie. C’est donc avec un certain plaisir que me voilà donc assis à une table du bar-restaurant du Lucernaire, parce que les chaussures neuves, vous voyez… À ma droite deux femmes remontent le temps et les anecdotes, elles en sont en 1981 et j’attends CK qui sera en retard. Et puis cette femme entre, lunettes ovales, coiffure datée, manteau cintré, on est soudain quelque part à la fin des années 50, peut-être un peu après, même son visage est d’autrefois. Elle aussi vient écouter Marie-Christine Barrault nous plonger dans l’Europe des lumières, quand Frederic II et Voltaire usaient de bons mots, entre deux airs, flûte et violoncelle. Plus tard elle fera la grimace : le vin, c’était pas ça.

Samedi 3

Le déjeuner eut lieu, finalement il eut lieu, peut-être au même endroit que prévu la semaine dernière, qu’avait-il prévu, quel nom m’avait-il alors dit au téléphone, je n’en sais rien, qu’importe, le déjeuner avec MRG et OT eut lieu, entre deux bouchées distinguées on tenta de résumer la situation et les années passées, nous n’avions pas changé (toujours ce même parfum léger) si ce n’est de fonction.

Plus tard, autre table, tellement plus bruyante, on se retrouva à nouveau, mais des visages étaient passés (à la Galerie, rue Berthe) et d’autres étaient encore là, ça tombaient plutôt bien : points communs, etc.

Un arrêt à Concorde, pour changer de ligne c’était bien agréable, un peu d’air frais, la grande roue qui me faisait de l’œil et cette femme hurlant à Palais Royal face aux visages à peine interloqués de touristes en terrasse. Et puis le soir passa, salade et caetera, jusqu’à Wenders, Wim, déjà la nuit, déjà le lendemain. Sur l’écran, l’Ami américain, ce fut ton film culte, c’était une lacune pour moi, comblé(e) : on m’avait caché que le cinéma allemand produisait en 1976 de tels albums photos où contempler les grues sur Beaugrenelle ou ce couloir orangé… Le petit garçon blond regarde à travers la vitre de la Volkswagen bleue, sa mère monte, démarre… l’image m’emporte.

Vendredi 2

Dans quinze jours tout devra être acheté, fini, prêt, même certaines échéances administratives pour pouvoir voter ici. En attendant les urnes du 22 avril, on en avait sorti quelques-urnes pour le Téléthon (qui croyait tondre, évidemment), et moi pour l’occasion j’avais repris mon 24-120 ; le pauvre il est bien délaissé depuis l’arrivée du petit frère. Il était 13h passées, j’étais en retard, c’est ça les demi-journées de repos, on prend son temps et puis voilà, on change d’objectif et on se demande si on ne devrait pas considérer cela au figuré, mais c’est juste pour la formule parce que le reste n’a rien à voir.

Pour ne pas regretter d’être rentré tard, amusé tout de même par le sérieux d’une gamine pailletée de 5 ans, un passage par Beaubourg avec achat compulsif à la librairie (Sur la photographie » de Susan Sontag), peut-être le seul livre que j’emporterai à l’autre bout du monde : il va falloir partir léger.

Métro, strapontin, profil droit d’un asiatique, coréen probablement à voir les caractères de son livre à jaquette bleu ciel, profil superbe, garçon très grand, très brun, très mate, imper clair, on dirait presque un sud-Américain, j’essaye d’être discret, à défaut d’un photo, un dessin, j’ai envie de me rappeler ce visage tandis que quatre jeunes femmes entrent dans la rame. Point commun : petit sac à main. Pointe commune : celle d’un accent. R qui roule amasse Erasmus ?

Jeudi 1er décembre

« Vous pouvez fermer la fenêtre complètement ! » me dit-il sur son échafaudage, compréhensif vu mon état (tousse tousse mouche mouche) et sur le point de quitter le chantier. Au bureau, toujours les travaux, alors ça fait du bruit, des bruits qui courent et des bruits qui assomment, et ce jeudi ça faisait aussi de l’air, avec le bow window auquel je tourne le dos (le dow ?) grand ouvert… Et là vous me direz « Quoi ? Tu tournes le dos à la fenêtre ? ».

Ben oui.