Mardi 8 janvier – Venise

Mardi 8 janvier

Venise. Nous voilà. J’ai aperçu tes toits et tes canaux depuis l’avion mais cette fois nous sommes sur la terre ferme, la lagune nous sépare. En arrivant sur le tarmac un coup d’œil à gauche, l’horizon est doré, tu as vu ? Quelle heure peut-il donc être pour que la lumière soit ainsi ? 13h à peine passées, vous êtes sûrs ?
Devant les distributeurs de tickets on s’interroge un peu et sur le tapis roulant la valise enfin arrive. Quelques minutes à pied jusqu’au bateau, on grimpe, ça démarre.

Nous sommes seize, ça parle anglais, français, se prend en photo, regarde encore une fois le plan tandis qu’à travers les petites fenêtres défilent les piquets. À travers cette vitre que je n’ose pas baisser par peur de voir ma voisine grimacer sous l’air trop frais, la vue est légèrement trouble.

Au loin, quelques silhouettes d’îles, et droit devant l’ombre de Venise qui s’approche lentement, se faisant désirer. Ici les murs sont ocres, là les panneaux annoncent des contrôles de vitesse et enfin nous y sommes, on tourne à droite, on entre sur un canal. Sur les visages des passagers qui se redressent les sourires se font plus francs, le barbu sort son caméscope et sa femme est ravie quand je baisse la vitre.

Une fois sur le grand canal, il n’y a plus rien à dire… juste regarder… devant… ou à côté…

Ca’Rezzonico, on descend. Je te regarde en souriant : « ça y est, on y est ! ». La penzione est tout près… mais il faut tout de même se repérer dans le dédale des rues.

Une halte rapide, la joie d’avoir vue sur les canaux, et l’on repart dans ce petit resto repéré sur le chemin.  Polenta et morue pour toi, assortiment de petites choses pour moi. Derrière le comptoir la femme a un visage de poupée, teint de porcelaine, lèvres rouge vif, tandis que le Russe sort un billet de 500 euros ; ils étaient si nombreux à table.

Et puis nous voilà au hasard des rues, hasard relatif, tu connais la ville et tu m’entraines vers la piazza San Marco, indispensable lors un premier regard sur la ville. Sur le chemin, l’église San Vidal, placettes, ruelles, ocres, jaunes, le gris de la façade du conservatoire teinté d’orange au soleil couchant, et puis San Marco, merveilleuse à cette heure, cette heure bleue. Les vendeurs à la sauvette lancent de petits objets qui laissent dans le ciel photographique des lueurs étranges.

Une pause pour un chocolat – joliment accompagné de petits gâteaux délicats. J’ignore durant quelques minutes où on est réellement – à savoir le Danieli, le plus beau palace de la ville – mais ce granito, ces velours, les lustres, ces vitraux, ces dorures au plafond… quelque chose me disait qu’on n’était pas n’importe où. En face de nous c’est d’abord un homme blond, rougeaud, probablement saoul, qui boit un thé après avoir bu du vin. Puis un couple, dont la femme veut des glaces au lieu de ce gâteau au chocolat. Elle prend un air triste à l’écoute des parfums proposés, elle hésite sur la pistache mais il n’y a pas de sorbets. Elle renonce. Le mari s’amuse des caprices, hier il lui a acheté cette robe rouge, assortie à son manteau, qu’elle porte avec simplicité. Dans cette banquette confortable je m’imagine lire Proust durant des heures. Je n’attendrai pas d’avoir 40 ans pour cela ; 2013 sera l’année idéale puisque l’année du centenaire de l’œuvre.

Nous sortons, « salve! » La nuit est tombée. Les ruelles sont calmes. G m’a dit que c’est à cette période que Venise est elle-même, cela semble indéniable – malgré le Florian fermé, puis-je ajouter en souriant. Quartier de l’arsenal, qui sont-ils donc ceux qui errent à cette heure peu avancée, franchissent les ponts, hésitent sur quelques pavés humides. Ailleurs on s’inquiéterait d’un éclairage aussi faible, provenant d’un ou deux réverbères, de quelques échoppes encore ouvertes ou fenêtres d’hôtels. Ici la nuit nous enveloppe, et l’on peine à trouver la silhouette d’un arbre dans ce dédale minéral.

Nous prenons le vaporetto… voici les quais. L’air frais me fouette le visage, je respire, m’assied, profite. Un bateau passe, torche éclatante et carrée se reflétant dans l’eau.

Sur les Zattere, on ignore d’où nous vient si tôt cet appétit, mais l’on choisit ce petit restaurant dont on parlerait du sabayon pendant des heures. En face de nous la jeune femme, déjà d’humeur joyeuse et amoureuse, s’amuse de nos exclamations retenues, interroge le garçon, veut le même dessert. Le vin était rond, l’hôtel est tout près, rentrons.