Samedi 26 décembre 2020

Alors, on rectifierait le nombre de fois où l’on est allé là-bas, qui lançait les sardines. Tu me dirais que ce détail n’existait pas ou qu’elle t’a, à toi aussi, raconté ce petit bout d’histoire. Ainsi je confirmerais ce que la confrontation avec les souvenirs ne peut pas être : exacte. 

Jeudi 24 décembre 2020

Il y a, sur la table basse où l’on a préparé l’apéritif, trois objets empilés : une boîte de chocolats, surmontée d’une chemise bleue à élastiques, sur laquelle est posée une bouteille de jus de yuzu emballée dans une page de magazine de photographie sur laquelle l’image est belle. La chemise bleue contient une cinquantaine de feuilles, imprimées recto-verso. Sur la première, il y a mon nom et un titre : “Ce lieu de l’absence de nous.

Enfin, en ce 24 décembre 2020, je dévoile à mes parents, et bien sûr d’abord à mon père, le livre que j’écris sur mon grand-père, Antonio, que je n’ai pas connu, réfugié espagnol en 1939 lors de la Retirada, naturalisé Français en 1949 et mort en 1965 d’un accident du travail sur le pont du Garigliano. Ce récit n’est pas qu’une histoire, c’est mon histoire et celle de ma famille. Ici, dans cette centaine de pages, je vais au-delà des faits, je creuse ce que questionne dans ma vie la présence de ce grand-père. Je sais que ce que j’ai reçu de chacun de mes grands-parents – que l’on pourrait regrouper dans une valeur fondamentale : le respect – a été essentiel dans l’homme que je suis aujourd’hui. Mais la vie d’Antonio m’emporte ailleurs, sur des terrains guerriers et héroïques, dans des bateaux et des camps de détention, dans des photos longtemps inconnues et, puisque nous avons un courrier de 1940 qui précise qu’il est accepté comme réfugié au Mexique, m’emporte de l’autre côté de l’Atlantique. Et s’il était parti ?

Alors, voilà, pour Noël, j’ai offert à mes parents et à mes sœurs quelque chose d’un cadeau : ce qui nous rassemble. S’il était parti, nous ne serions pas là, nous ne serions pas nous.

Mercredi 23 décembre 2020

Il est 19h48, j’ai enfin le vague sentiment d’être en vacances même s’il faudra pour l’être vraiment se détacher du travail. Soudain, il y a ce petit bruit qui signale un message : “Tu me manques bcp.” Je suis touché. Je te réponds immédiatement, te propose que l’on se voie la semaine prochaine. Les mois ont passé. Trois, presque. La dernière fois, tu avais écrit quelque chose de joli, déjà : “Ça m’étrange quand quelques jours passent et que tu ne m’adresses plus la parole.
Ça m’étrange“. Je ne savais pas si tu avais fait une faute de frappe, étranglé, ou si ton français, pourtant très très bon, avait commis cette irrégularité poétique. Le verbe, étranger, du premier groupe, nous offrirait alors l’idée que sans mes mots tu ne serais plus toi-même. Il rejoindrait alors cette difficulté que nous avions eu d’être toi-même et moi-même, notamment un soir de printemps, chez J, ensemble. Il rejoindrait cette idée qu’on n’est plus tout à fait soi-même lors d’une rencontre et cette contradiction qu’on ne l’est plus non plus sans l’autre.
J’avais, déjà, alors, proposé que l’on se voie la semaine suivante. Cela n’avait pas eu lieu. La proposition avait perdu, je suppose, contre mon envie d’être seul que je t’avais aussi exprimée. Est-ce que cela m’avait étrangé ?

Lundi 21 décembre 2020

Les mains de Joseph sont posées à plat sur ses cuisses. Elles ont l’air d’avoir une vie propre et sont parcourues de menus tressaillements. Elles sont rondes et courtes,des mains presque jeunes comme d’enfance et cependant sans âge. Les ongles carrés sont coupés au ras de la chair, on voit leurépaisseur, on voit que c’est net, Joseph entretient ses mains, elles lui servent pour son travail, il fait le nécessaire. Les poignets sont solides, larges, on devine leur envers très blanc, charnu, onctueux et légèrement bombé. La peau est lisse, sans poil, et les veines saillent sous elle.
::: Marie-Hélène Lafon ; Joseph

Dimanche 20 décembre 2020

Comme d’autres fois, je me dis que c’est le matin qu’il faut venir, pour voir le soleil frapper l’autre rive, puisque j’ai traversé. Ici ou là, la boue, brille sous mes yeux ou se colle sous mes pieds. J’essaye de regarder autrement le décor d’un paysage qui va entrer dans l’hiver. J’ai osé, pour changer, un objectif 85mm, celui-là dont le grain peut faire des merveilles quand des visages sont devant lui et que la mise au point, manuelles, a bien voulu être précise là où on le souhaitait. Ici, alors, j’essaye de remplacer les visages, le leur, le vôtre, le tien. Mais est-ce possible ?

Samedi 19 décembre 2020

Nous marchons. C’est presque devenu un rendez-vous, même si nous en avons tant. Tu me dis que je t’ai fait pleurer. Je te dis que j’espère bien et je souris doucement ; le temps aussi est à la pluie.

Vendredi 18 décembre 2020

Je ne lui demande pas si elle accepterait d’être ici, dans mon journal. Je n’y pense pas. Il y aurait, sinon, cet éclat de rire dans une veste orange, lumières devant un ciel gris.

Jeudi 17 décembre 2020

La nuit tombe.
J’entre dans mon appartement où il n’y a personne. Il fait froid aujourd’hui pour une fin d’avril. Il est déjà 8h. J’ai faim. En préparant une salade, je réchauffe le curry, restant d’hier. Installée à la petite table dans la cuisine, je commence mon dîner tardif. Je n’entends que le tic-tac de la pendule. C’est samedi. Mon fils, chez son père depuis hier, reviendra demain soir.
::: Aki Shimazaki ; Suzuran

Nous nous retrouvons en bas ; j’ai deux ou trois minutes de retard, encore les yeux un peu humides d’exaspération. Tu me dis “mon compagnon” dans cette réponse à ma question sur la raison de ta venue dans cette ville. Je ressens alors un petit quelque chose : cela me fait plaisir pour toi. Sincèrement. Nous n’en reparlerons pas ; plus tard vous serez au bord de la mer. Nous n’en reparlerons pas mais il n’est pas impossible que cela explique l’aisance que j’aurai par la suite, comme libéré de nous, d’une certaine manière, même si ce ne sont que des mots, peut-être mal choisis. Et puis nous voilà chez moi. Tout au long du repas, je n’arrive pas à intégrer le fait que non, tu n’es jamais venu ici. Je crois que nos années de vie commune en sont la raison, chez moi serait encore forcément chez toi. C’est étrange. Parfois, alors, je dois te sembler bizarre, mais d’abord tu m’offres ce livre. Je n’avais pas pensé à cela, t’offrir quelque chose puisque bien entendu c’est la période. À croire que j’avais oublié combien tu y tenais, à ce genre de petites attentions et combien tu en étais, plus souvent de que moi, l’auteur. Cela ne m’a pas effleuré, peut-être parce qu’il y a cette distance que tu mets dans les mots. Toujours tu m’écris “Bonjour”, comme si la solennité était ce qu’il restait de nous, mais ce n’est là qu’une option parmi tant d’autres. Cela ne m’a pas effleuré et tu as pu penser que cela ne t’étonnait pas : cela me ressemblait bien. 

Mardi 15 décembre 2020

Alors, pour la première fois peut-être depuis que j’ai cet emploi, qui parfois m’offre de la satisfaction, j’éprouve un immense plaisir : celui d’écrire sur des images. Puis je répète les mots. Demain je les dirai.

Lundi 14 décembre 2020

À mon sens, connaître notre nature humaine est donc essentiel. Et cela passe forcément par l’enseignement de l’incertitude. On se rend compte aujourd’hui qu’il y a des phénomènes qu’on ne peut pas contrôler, y compris dans des disciplines comme la micro-physique. On est certain de sa mort mais on ne sait pas quand elle va arriver. On se marie, on pense qu’on va être heureux, mais ce peut être un mariage épouvantable. On cherche du travail sans être sûr d’en trouver… La certitude fait partie du destin humain, mais nul n’est préparé à l’affronter. À mon avis, la réforme de l’enseignement dois d’abord aller dans ce sens.
::: Edgar Morin.

Il y a, dans mes projets d’écriture, un abécédaire. A la lettre A, il y aurait probablement l’un de vous deux. 

Toi qui es assis là, dans la joliesse coordonnée de ces couleurs qui t’habillent et qui recouvrent le canapé. Tu vois, en d’autres temps, j’aurais écrit ce que ta présence disparue me procure, lors des jours sans rien ou lorsque, comme ici, te voilà. Dans mon abécédaire, tu dépasserais peut-être tout le monde, pour cette place que tu as eue, ce truc qui se produisait, là, dans la cage thoracique surtout. Mais aujourd’hui, tu vois, je raconte tes couleurs. La dernière fois déjà, c’est de celle de ton pantalon que j’avais parlé ; mais encore je t’aimais tant.

Toi qui viens plus tard, et qui m’offre ton aisance à poser ainsi, bien vite sans ce tee-shirt trop ample qui cassait trop de lignes, toi qui m’offre surtout ainsi une heure, une heure qu’il me faut pour te regarder, te tourner autour, déplacer la lumière, puisque je ne sais pas, puisque je n’ai jamais fait cela, ni jamais, ainsi, reçu autant de patience et de temps, reçu autant de légers mouvements de tête auxquels on peut répondre “Ne bouge plus !“, reçu autant de mystère lorsque ton visage se ferme, reçu autant de joie que celle que tu exprimes en voyant les images.

Dimanche 13 décembre 2020

J’ai montré, cet après-midi, à P, des photos de toi. Mais il est déjà tard lorsque c’est ta voix qui réapparait, sur un enregistrement sonore nommé “plage”. Nous étions le 4 septembre, il était 15h43 lorsque j’avais commencé à enregistrer la musique que tu passais ; puis il y avait eu ta voix, tes questions, tu me demandais par exemple quelle était ma chanson préférée, c’est-à-dire celle que je pourrais écouter toujours, je t’avais répondu que c’était La Question, de François Hardy. A 15h55, j’avais mis fin à l’enregistrement, il était l’heure d’aller nager, disais-tu.

Vendredi, je t’avais dit que je pensais tout le temps à toi, parce que les objets que tu avais fabriqués étaient toujours là, quelque part sur moi ou près de moi. Je savais qu’à tout instant, tu pouvais être là. Ainsi, encore.

Samedi 12 décembre 2020

Dans cette boutique étroite, où l’on s’interroge sur les distances que l’on devrait appliquer, où l’on se dit que les règles sanitaires disparaissent sous l’accueillant moelleux d’une écharpe en laine péruvienne, il y a surtout ses yeux, brillants, clairs, ceux-là mêmes que je n’avais jusqu’à présent vu qu’à travers quelques images sur quelques réseaux sociaux. Dans cette boutique, il n’y a que ces yeux : le masque s’impose sur son visage. J’y décèle pourtant, soudain, son sourire.
Je te dirai plus tard que j’étais heureux de ce moment avec toi, toi qui connaissais ses yeux. J’étais heureux parce que cela reprend et rejoint ce que j’écrivais l’autre jour, à savoir l’idée du faire, et surtout du faire ensemble, comme nous l’avions expérimenté dimanche. Je comprends qu’être, et son extension grégaire et amicale être ensemble ne me suffit pas en ce moment. J’oserais presque dire que cela ne m’apporte rien si ces mots ne risquaient pas d’être mal interprétés. L’être ensemble ne donne que du dire et je crois que j’ai besoin parfois de silences. Peut-être pour mieux apprécier les miens. 
Bien sûr, ensemble, après être sortis de cette exiguïté aux tentations multiples, nous parlons. De lui par exemple, ses yeux bien sûr. Du matin souriant. De nous. De demain. Des passants. Des instants et de ce qu’ils valent. Et encore nous parlerons puisque je t’appellerai un peu plus tard après que tu auras préféré rentrer chez toi. Je t’appellerai pour revenir sur tes mots qui avaient été suivis de mon silence. Je m’en voulais. Ou plutôt, sur le moment, je n’avais pas su quoi dire et puis le flots des phrases avaient recouvert cela. Chez moi les mots étaient remontés à la surface. Comme rarement, j’avais alors senti la nécessité d’un appel et, dans la nécessité de cet appel, ce que nous sommes, toi et moi, l’un pour l’autre.
Alors encore nous avons parlé. D’être.

Vendredi 11 décembre 2020

Je me suis souvenue de ce texte de Marx sur l’aliénation, dans les Manuscrits de 1844, et surtout sur l’incurie ; le manque de soins que les individus s’infligent à eux-mêmes et aux autres quand les valeurs ne guident plus le monde : “L’homme retourne à sa tanière, mais elle est maintenant empestée par le souffle pestilentiel et méphitique de la civilisation et il ne l’habite plus que d’une façon précaire, comme une puissance étrangère qui peut chaque jour se dérober à lui, dont il peut chaque jour être expulsé s’il ne paie pas. Celle maison de mort, il faut qu’il la paie. […] La saleté, cette stagnation, cette putréfaction de l’homme, ce cloaque (au sens littéral) de la civilisation devient son élément de vie. L’incurie complète et contre nature, la nature putride devient l’élément de sa vie.” Cette phrase, “cette maison de mort, il faut qu’il la paie”, cette phrase terrible, qui pue l’injustice, l’arbitraire, la force sûre d’elle, de son abus, cette phrase a tapé dans ma tête.
::: Cynthia Fleury ; Le Soin est un humanisme

Jeudi 10 décembre 2020

L’Espagne est désormais une énorme tache de sang que les singes de la sagesse ne parviendront jamais à absorber, malgré tout le sable du monde. Et, au pied des Pyrénées, la mort n’est plus enchâssée dans une tapisserie de l’homme, de l’animal et de la cape sur un métier à tisser de l’ombre avalant lentement le soleil.
::: Jay Allen ; Préface de “La mort en marche“, de Robert Capa

Alors il me fait entrer dans son univers fascinant, où les femmes célèbres sont parées de parfum et d’effets Photoshop.

Mercredi 9 décembre 2020

– Il y a déjà de la neige sur le mont Fuji. C’est bien de la neige, n’est-ce-pas ? demanda Jirô.
Utako regarda elle aussi le Fuji par la fenêtre du train.
– En effet. C’est la première neige.
– Ce ne sont pas des nuages, c’est bien de la neige, c’est-ce-pas ? insista Jirô.
::: Yasunari Kawabata ; Première neige sur la Mont Fuji

Mardi 8 décembre 2020

Il est l’un de ces caissiers qui travaillent au Super U. J’y vais souvent, au Super U. D, non, il n’y va pas, il n’aime pas, il trouve que c’est sale. J’y achète presque toujours la même chose, les achats sont mécaniques. C’est un peu partout pareil, mes achats sont mécaniques lorsqu’il s’agit de manger. La même pizza à la mozza et au pesto, les mêmes raviolis aux cèpes, la même tablette de chocolat, le même café, le même lait d’amande, les mêmes desserts chocolatés. Au Japan Market idem, mécanique, les mêmes edamame, les mêmes gyozas… oh parfois j’hésite ici ou là. À la Recharge, mécanique encore, les mêmes pommes, le même muesli, le même vin, le même gâteau basque lorsque ils en ont, c’est une tuerie, nous en avons ri avec la vendeuse samedi, j’ose toujours dire que cela devrait être interdit, ce truc. Au marché, mécanique aussi, les mêmes étals, les Portugais du 47, le fromager pour son Saint Marcelin, un coup d’œil chez le Grec… Oh parfois je flâne un peu mais est-ce que je regarde vraiment ?
Bref, je disais quoi ? Ah oui le caissier. Je crois qu’il ne travaille pas ici depuis longtemps, il est très jeune, il a les cheveux décolorés, carrément blancs, est-ce possible ? Je paye (pizza, raviolis, chocolat, lait d’amande…). Et alors il me dit : “J’adore vos habits. Comment c’est assorti.” Je le remercie, je souris. C’est tout. Je ne dis rien de plus. Mon esprit est déjà ailleurs : je pense au mot habits. C’est étrange, ce mot, là, dans sa bouche sous le masque. Un peu désuet.

Le caissier, il ne sait pas les images du matin. Personne ne saura les images du matin. Personne ne peut les voir. Elle montre peut-être ce qu’il y a de plus beau, parce que de plus sombre en toi. 

Lundi 7 décembre 2020

Nous nous étions amusés hier d’une métaphore bricoleuse, et de ces schémas presque enfantins qui accompagnent les meubles de cette marque pour laquelle tu travailles peut-être ou peut-être pas. Dans ce mystère qui t’entoure, il y a donc aussi des rires, et aujourd’hui encore, puisque te voilà donc.

Dimanche 6 décembre 2020

En d’autres occasions, j’aurais peu-être fait semblant de rien, je n’aurais rien dit de toi, j’aurais laissé traîné une image, le grain d’une peau tenant ton appareil photo, et j’aurais divagué sur la matinée passée entre amis, à la recherche d’un mobilier en rupture de stock. Certains en voyant l’image se seraient demandé si… Pourtant, je sais que, dans ce que tu as d’inatteignable, je peux tout dire. Il n’y a aucun défi à relever. Il n’y a pas l’attente du mot du lendemain, ou plutôt elle n’a pas le goût que j’aurais sans doute aimé qu’elle ait, ce goût qu’elle a avec D peut-être en ce moment.
Il y a les reliefs d’un partage qu’ici j’ai déjà envie de mettre en exergue, puisque nous nous sommes dit qu’il y aurait peut-être, à l’horizon, une amitié entre nous. C’était amusant et joli, de se dire cela, de prévoir ce que cela pourrait donner. On pourrait lire cela dans des carnets d’adolescents, ne crois-tu pas ?
Alors me voici sur tes images. C’est là que quelque chose se produit. Tu cherches sur moi quelques détails que je n’aime pas vraiment, puisque ce sont les traces du temps qui s’est installé, les traces des 46 ans, ce nombre dont on s’étonne, dont on ne sait pas quoi faire. Mais elles sont là, c’est que tu veux regarder, alors je te les laisse, bien entendu, elles ne sont pas qu’à moi, il est drôle de penser que nos visages nous appartiennent entièrement alors que nous sommes les seuls à ne pas les voir tels qu’ils sont. 
Ce quelque chose qui se produit, c’est ce partage créatif. Je sais que c’est ce qu’il me manque ici. Je te le dirai plus tard, après que tu m’as envoyé les images. Dans cette ville où l’amitié est forte de quelques initiales, il manque un A majuscule mais il manque aussi ça, un partage né du faire. Est-ce toi ?

Samedi 5 décembre 2020

Peut-être aurais-je pu percer un peu plus le mystère qui t’entoure. Mais tu n’es pas venu. Fébrile, tu m’as dit être. Peut-être était-ce ton corps, cette fois, qui donnait un signe. Peut-être que, lorsque tu es venu mercredi m’apporter la petite boîte jaune qui m’aiderait peut-être à aller mieux, je t’avais transmis un petit chose, juste le temps que tu as été là, oh si peu, une fraction de minute, un petit rien mais réconfortant.
L’après-midi, j’y ai cru encore.
Mais tu as renoncé.
Et puis il y a eu cette chanson de Joni Mitchell.
Elle m’en a rappelé une autre, qui hante toujours cette période de Noël.
Et que j’ai bien sûr chanté.

 

Vendredi 4 décembre 2020

Il serait tard, le froid pincerait, folie photographique de vouloir capturer autrement les bords de Garonne perdus dans la nuit ; il n’y a personne. Il n’y a vraiment personne et la nuit m’enveloppe. Au skate-park je lutte, le lieu a la photogénie des ombres et des courbes, mais pas de celles qu’on caresse autrement que des yeux et que A montrera : “des vagues, des collines, des dunes” écrira-t-il.

Mardi 1er décembre 2020

Ainsi tu reviens, parfois. Entre chaque visite, les mois sont amples. A chaque fois, il y a quelque chose de nouveau, quelque chose que ta jeunesse t’offre, une audace, une boucle, aujourd’hui ces ongles vernis, un peu écaillés déjà. Et ce si beau pantalon. “Zazou ?” zozoterait-on.
Tu es un peu moins timoré peut-être. Moi aussi je crois. Ce que tu montres de toi, ailleurs, ce que tu fais lire, ailleurs, est sans doute l’espace qui t’aide à devenir celui que tu deviens, dans cette affirmation d’être soi. C’est aussi l’espace, puisque fait de mots et d’images, qui nous relie lors de nos absences ; des mois, dis-je.
Tu es peut-être déjà celui que je voulais être, à cet âge qui est le tien, sans alors le savoir, sans jamais avoir eu la beauté douce et brutale de ton visage, sans jamais avoir osé le vernis. Les pantalons, si.
Encore de toi je fais des images. Tu aimes. Tu es venu aussi pour cela, pas seulement pour être là, quelques heures, à partager mon espace de travail pour rendre le tien moins solitaire. Et le mien, donc.
Sur celle-ci tu n’aimes pas tes cheveux, alors d’un geste brusque tu les aplatis. Je ris. 

Lundi 30 novembre 2020

Alors, parmi tout, nous parlons de l’écrire. Il y a sur la table basse un livre, dont le titre contient le mot absence. Cela me parle, ce mot, elle est partout, l’absence. Tu ne le sais pas forcément, car tu n’as lu que ce projet-objet, que tu as imprimé, annoté : quelques pétouilles, dis-tu.

Samedi 28 novembre 2020

Tu avais été un moment d’espoir, il y a quelques jours. Oh ça n’avait pas duré longtemps, mais encore j’en ris, tellement je peux rire de moi dans ce que j’exprime de fulgurant parfois, dès qu’une petite lueur brille, dès qu’une petite surface se craquelle ; cette fois j’avais pris E à témoin. Tu m’avais abordé sur ce réseaux social où l’on aligne souvent des vacuités carrées. Tu y montrais ce que depuis tu as partiellement caché, toujours cette même partie de ton corps, ton torse. Tu m’avais abordé pour me féliciter de mes images. La réciproque n’était encore vraie : tu n’avais pas tout dévoilé de ton art, malgré la joliesse de cette silhouette. Nous avions donc parlé d’images. Et continué à en parler après que tu avais précisé les contours de ta vie amoureuse. Ça changeait tout et ça ne changeait rien.
Ce matin nous nous sommes rencontrés. Il y avait bien sûr cette lumière d’hiver, si belle, si belle qu’on en oublie le froid, sur ce pont, démasqués. Je ne savais pas encore si ta photogénie, claquant devant le bleu du ciel, ferait portrait. Je ne le sais pas encore.