Lundi 8 décembre 2014

Au dîner on parle des pieds posés sur le sol glacial, de la rosée gelée s’évaporant du toit ensoleillé (sublime / sublimation). Ce n’est qu’un peu plus tard que T évoquera le rapport entre pratique sportive, adolescence et sexualité (Mais n’y voyez aucun mal).

Dimanche 7 décembre 2014

Kamigamo jinja est le souvenir caniculaire et amusé de l’été 2012 (un monstre qui apprend la danse bretonne, une chaussure pleine d’eau…). Il est toujours le lieu où l’on vient pour quelque cérémonie et quelques photos en habits traditionnels ; cette fois le mari a une coupe de cheveux qu’ailleurs on oserait pas. Alors ensuite on part au hasard, chercher un point de vue, parler des bêtes sauvages, se dire qu’on pourrait passer des journées entières au milieu de arbres. Et puis le soir on retrouve Duras pour clore le coffret. Les journées entières évoquées sont cette fois dans les arbres.

Je suis devenue riche, Monsieur, très riche. A l’âge où en général on meurt.

Vendredi 5 décembre 2014

Ils venaient à 12h ; j’avais confondu avec l’horaire du réparateur. En remontant des boîtes à lettres – vide, la nôtre -, j’ai d’abord vue ses habits – dans un mélange de teintes roses presque étonnant. Et puis son visage. Elle était là, elle-même, se présenta – ce n’était pas la peine. Je ne savais pas qu’elle viendrait. Je ne savais pas que je ressentirais une telle joie en la rencontrant. Et me voici lui faisant en quelque sorte visiter sa maison, suivie par trois américains surpris et enthousiaste.

Jeudi 4 décembre 2014

Il y eut malheureusement un grain de sable dans ce moment sympathique : les tartines étaient un peu molles.

Mercredi 3 décembre 2014

Après-midi studieuse, un peu plus que les autres peut-être, en tout cas différemment. A la bilbiothèque de l’IF, je plonge dans les questions de spatialité japonaise ; l’ouvrage est universitaire, parfois rude, il ne faut pas se laisse distraire. Parfois clair, alors parfois je note. Et pense à notre maison :

« L’architecte Hara Hiroshi définit le champ spatial (ba) comme un phénomène amorphe qui, en fonction de l’activité humaine, va dépasser la limite objective d’un espace. Dépasser la limite d’un espace construit, cela se fait grâce aux sens physiques de la vision, de l’ouïe ou de l’odorat, grâce au percement des murs, au coulissement des cloisons ; chaque œuvre d’architecture se compose au rythme des ouvertures ou des fermetures de l’espace. La question de l’espace est fortement liée à celle de la limite. »

Quand la notion de seuil intervient, quelque chose me vient à l’esprit, surtout l’idée de revenir sur cette notion, car il est déjà 15h et c’est l’heure de la présentation d’un autre livre sur le même sujet. Un café-rencontre avec quelques auteurs et avec l’ouvrage qui, une fois passé entre les mains, s’arrête entre les miennes, avec l’envie – la mienne – de ne plus le lâcher.

Et puis qui dit coffret de DVD dit… encore elle. Cette fois, Duras en documentaire, Duras telle qu’en elle-même, drôle, fulgurante, politique, se souvenant, évoquant, interrogeant…

Dimanche 30 novembre 2014

J’ai jeté, et j’ai regretté. On regrette toujours d’avoir jeté à un certain moment de la vie. Mais si on ne jette pas, si on ne se sépare pas, si on veut garder le temps, on peut passer sa vie à ranger, à archiver la vie. C’est souvent, que les femmes gardent les factures d’électricité et de gaz, pendant vingt ans, sans raison aucune que celle d’archiver le temps, d’archiver leurs mérites, le temps passé par elles, et dont il ne reste rien.

Marguerite Duras, La Vie matérielle

Alors tu mets la radio pour cuisiner un peu, parce qu’ils vont venir, précédés – surprise – par la visite de S, toujours joliment accompagnée, étonnamment toujours, généralisation hâtive de ma part, carnet d’adresses étonnant de la sienne : un chef danois cette fois, étonné par cette pâte à tarte que tu malaxes. Il y aura ensuite à l’heure où la France dort, cette chanson magnifique de Mercedes Sosa, précédée d’un extrait de BO ignoré. Durant le déjeuner on regardera les vieilles images, cherchant éventuellement quelque ressemblance sur les visages de mes aïeux.

Et puis le soir, c’est encore elle. Baxter, Vera Baxter cette fois, et la musique, encore, encore, encore, répétée, répétée, boucle folklorique du même continent que Sosa, boucle envahissant l’intérieur bourgeois des femmes mal aimées qui, quand elles prononcent le nom d’Arcangues, évoquent tant de souvenirs ; de là viendrait mon goût d’errer dans les cimetières ?

Samedi 29 novembre 2014

Alors on reprit le rythme des samedis d’autrefois : cinéma. Le cinéma. Le grand. Le grand spectacle sur grand écran d’abord, une histoire de parasite en V.O. nippone sans sous-titres pour débroussailler les dialogues ; un grand n’importe quoi presque jubilatoire précédé de bandes annonces improbables. Et puis le grand cinéma par l’audace, sur petit écran. Marguerite, bien sûr. Marguerite, enfin. Alors parfois je pense à autre chose, je pense à ce qu’il faudra écrire, parce qu’eux, sur la plage de Trouville, m’entraînent de l’autre côté, et qu’à ce moment du roman il traverserait l’océan.

(Parler une prochaine fois d’Anne Frank au pays des mangas)

Vendredi 28 novembre 2014

Sur la photographie, une tenue peu appropriée. Appropriée pour le matin, certes, au réveil, le temps de déjeuner tranquillement, encore vaguement endormi ; sur la photo on ne voit pas que le pantalon de survêtement est fourré, on trouvera éventuellement ce pull en coton trop grand, trop pomme. Une tenue peu appropriée, peut-être ; en tous les cas une tenue peu habituelle pour une photo souvenir, d’où nos visages hilares devant cette belle lumière.

Profitant ensuite du déjeuner avec A (yakisakana ga suki desu ka), j’empruntai La Vie matérielle de Duras à la bibliothèque, un livre dont quelques lignes avaient été diffusées la veille sur un certain réseau social, en me demandant (lors de la lecture des lignes et de l’emprunt) pourquoi je ne l’avais jamais lu alors que le titre ne pouvait que m’attirer (vie matérielle = quotidienneté, donc journal, etc.). Ayant trainé dans les rayonnages, le café avec S fut ensuite plutôt bref : à 15h tu m’attendais là-haut.

Jeudi 27 novembre 2014

Il faut donc que 3 Français débarquent pour que je passe la porte d’un lieu outrageusement japonais devant lequel je suis passé des dizaines de fois sans vraiment le voir ni me demander ce qu’il pouvait cacher, un lieu où l’on peut gagner des peluches en forme de tranches de saumon géantes, se déguiser en cosplay et se prendre en photos comme des pop-stars dans des photomatons gigantesques.

(Ceci était un message subliminal à destination des autres amis français doutant encore de l’intérêt de venir au Japon sous le prétexte qu’ils ne boivent pas de thé)

Mercredi 26 novembre 2014

Pourquoi (ne les ai-je pas accompagné à Arashiyama ? exposent-ils cela ? n’étais-je pas retourné chez Japonica ? la mousse au chocolat blanc et au thé vert avait cet aspect ? ne sais-je plus quand on l’a réellement mangée cette mousse ?)

Mardi 25 novembre 2014

C’est lorsque l’on se décide à sortir, malgré la pluie – tant pis -, que celle-ci cesse. Aux puces, nulle foule mais toujours ce doux plaisir, ces fruits secs et ces trouvailles, sur lesquelles Fabien craque aussi ; j’oublierai, plus tard, de lui montrer cet album. Dans les boutiques du centre-ville d’autres hésitations : quels sushis ? ce pantalon ?

Lundi 24 novembre 2014

Sur la table basse, deux branches de camélia (tsubaki) dont les fleurs roses côtoient avec élégance et harmonie les trois fauteuils et le canapé sur lequel je suis assis. Il faudrait acheter un vase et de quoi nettoyer la table, c’est à dire faire disparaître les traces, mais comment ? Mais revenons aux couleurs, car dehors également on ne parle que d’elles, éphémères. Ou bien parlons goût, celui du thé, servi avec cérémonie ; qu’a-t-on mangé le soir ?

Dimanche 23 novembre 2014

19h44. Nina Simone. Les premières notes de Since My Love Has Gone viennent de m’extraire de la lecture de la presse en ligne, plus précisément de la chronique de Christine Angot, lue après celle de Thomas Clerc, après ceci, après cela. 19h44, on n’a pas encore évoqué le dîner, à peine a-t-on fini la vaisselle du déjeuner puisque il avait été tardif (croirez-vous qu’on y mangea du foie gras et un soufflé ?) et qu’on avait filé à Kurama en longeant les montagnes multicolores, Kurama pour finir nu dans un bain chaud en regardant les étoiles.

Samedi 22 novembre 2014

Du séjour d’octobre 2013, il reste de nombreux souvenirs, décrits ou photographiés, donc assez précisément conservés. Nous revoici donc sur ce petit bateau jaune-orangé, sous le soleil de la Setonaikai, un soleil mandarine comme le pont et les fruits qu’on vous offre dans un grand sourire ; c’est la pleine saison et vos doigts collent un peu, endimanchés comme jamais pour une telle promenade. Mais pourquoi tant de laine ?

Vendredi 21 novembre 2014

Je l’ai aperçu tout de suite en entrant, il était assis devant une fenêtre, à l’extrémité de l’arc. Un jeune garçon. C’est la blancheur de son visage qui m’a attiré, je distinguais mal ses traits, il avait la tête levée pourtant et regardait les deux élèves qui présentaient leur travail. Je me suis faufilé entre les chaises, je me suis penché à l’oreille de Dominique, l’assistante de Marie-Claire, et je lui ai dit, en désignant le garçon, c’est lui, c’est le Scipion que je veux.

Philippe Mezescaze ; Deux garçons

On retrouve Onomichi et je regarde la mer, ici étroite au milieu des îles, c’est presque un fleuve n’est-ce-pas, un fleuve bordé de grues, mais ne vous trompez-pas, nul oiseau : métalliques, imposantes. On retrouve Onomichi et j’écoute les chants, amusés derrière la porte des karaoké, joyeux derrière les grilles du marchand d’oiseaux. On retrouve Onomichi et les visages parisiens. Kanpai !

Jeudi 20 novembre 2014

Fin de matinée, bord de la rivière. La lumière a une couleur étrange, quelque chose qu’un rose orangé, aperçu sur quelques images en ligne, mais je pensais alors à un effet, à un traitement, à la facétie d’un appareil photo. Non, c’est bien réel, c’est à croire que les arbres qui bordent la rivière déteignent. Mais après avoir fait plaisir en offrant un bocal de cornichons, le soleil éclate, les couleurs aussi, et l’on a envie qu’il vous caresse alors on reste un peu là, en se disant qu’il faut attendre encore une heure ou deux pour le voir décliner et frapper les feuillages de plein fouet.

La nuit tombée, deux visages inconnus / un connu m’attendent dans la pénombre devant le Kinkakuji. Dans un bar à chiens-chiens on parle de notre rapport au pays, de ces voyages insulaires, de nos interrogations aussi, mais pas de la texture des sushi, sujet plus tardif.

Mercredi 19 novembre 2014

Nous avons liquidé, ou quasiment liquidé, l’analphabétisme. C’est très bien. Qui peut prétendre le contraire ? Mais qu’avons-nous fait pour liquider l’ignorance profonde ?

Sigismund Kryzanowski ; Rue Involontaire

Kyoto, nous revoici. Ne nous attendais-tu pas ?

Lundi 3 novembre 2014

Se dire, avec cette indécrottable référence judéo-chrétienne, qu’on était 13 pour ce dernier repas.

Samedi 1er et dimanche 2 novembre 2014

Je ne dissocie pas ces deux jours, puisque semblables, liés par la géographie à l’est de Kyoto, de l’autre côté des montagnes ou du lac Biwa, liés par la découverte, la céramique, les musées, la compagnie multi-féminine, et le soir venant liés par un film (que, trop fatigués, on osera couper en deux), un film comme on les aime : Cendres. Magnifique simplicité d’un cinéma attrapant une histoire presque ordinaire (une femme cherchant à mieux connaître sa mère après la mort de celle-ci) pour extraire la fragilité d’une situation et la beauté de ce personnage ordinaire, pleurant un personnage probablement extraordinaire, pleurant sur une absence, une absence longue comme une vie, imprégnée comme un visage sur la pellicule.

Vendredi 31 octobre 2014

Kyoto n’existe pas. On peut rapprocher cette capitale du néant par son climat. L’été est torride, interminable. L’hiver a des longueurs de banquise. Le printemps et l’automne passent en coup de vent : les arbres et les fleurs exhibent des couleurs boréales, puis enfilent des costumes de squelette.

Vincent Eggericx ; L’Art du contresens.

Les premières lignes du roman contredisent les semaines qui précèdent, où l’automne a pris son temps, offrant ce que les Kyotoïtes disent être « la meilleure saison », « le meilleur moment » : le ciel bleu n’en finit pas, les températures agréables non plus, à peine voit-on la pluie, à peine y croit-on, point commun avec la France. J’ai pioché ce livre sur l’étagère, tranche orange de chez Verdier ; on n’est jamais déçu avec Verdier (généralité un peu idiote donnant l’idée que – hélas ? – j’ai lu tous les livres et rappelant qu’on attend le prochain Mathieu Riboulet). J’ai pioché ce livre après que les quelques lignes d’un autre auteur, usant d’une terrifiante absence de style, m’avaient fait bien vite – quelques lignes, vous dis-je – reposé son ouvrage. Chez Eggericx, j’ai trouvé ce que j’aime lire (le glissé, la musicalité), et l’impression dès la première page que je complèterai ma connaissance de la ville par la vision d’un autre.

Bref, je pourrais également parler en souriant de ce cinquième étage d’ascenseur débouchant sur un placard, je pourrais parler de mes cartes de visite restées bêtement à la maison, je pourrais parler de céramique ou de photographie, oui, de Doisneau précisément, à l’affiche d’une petite exposition, Doisneau dont une image m’a étonnamment touché – parce que Doisneau, moi, vous savez, il m’a toujours ennuyé… Manque-t-il de glissé lui aussi ?

Mercredi 29 octobre 2014

Lorsque le taxi s’arrête devant le lieu de rendez-vous, la nuit est là, belle et bien là, depuis belle lurette. Alors, quelle drôle d’idée d’être resté sur cette idée : le parcours nocturne dans cette ville presque plongée dans le noir chaque soir venu, sans visite du sanctuaire, sans mochi chaud, sans le charme de cette petite rue qui grimpe doucement vers chez nous, le parcours, nocturne, donc, n’a plus vraiment de sens, mais c’est ainsi et c’est sûrement ainsi qu’il faut découvrir une ville dont le soir arrive si tôt, revisitant même la notion de soir.

Lundi 27 octobre 2014

Je regarde alors les gens, là, qui attendent avec leur petit numéro qu’on les appelle. Autre quartier, autre image, visiblement plus pauvre, comme si, ailleurs dans la ville, je ne les voyais pas ; ou bien comme si on disait vrai à propos de ce qui se passe au-delà de la 7ème avenue, renvoyant dans les quartiers sud une certaine population, une certaine catégorie, qui ne fréquente ni l’ouest, ni le nord, ni mes habituelles lignes de bus, ni ces quartiers résidentiels au milieu desquels je navigue, ni cette foule touristique et middle-class du centre.

Et le soir, retrouver le goût du fromage.

Samedi 25 octobre 2014

Alors, au bout de 5 heures, franchissant le pas de la porte avec en main le petit paquet, on sourit. On sourit au plaisir, à l’idée d’avoir avancé dans la lente découverte de la culture japonaise, aux visages brièvement crispés car accroupis, à cet hymne à la beauté (du temps qui passe, du temps qu’il fait, du temps qu’il faut) et à l’idée joyeuse d’aller s’acheter un four.

Vendredi 24 octobre 2014

– Tu peux me rapporter quelque chose de France ?
– Oui, bien sûr, quoi ?
– Des cornichons. Un bocal comme ça, de chez Maille.
– Ah oui bien sûr.
Quelques secondes de silence, alors, pendant lesquelles il prend un papier, note, plie le pense-bête et le range bien visiblement dans son portefeuille.
– Ça m’angoisse.
– Qu’est-ce qui t’angoisse ?
– Ben, ne plus avoir de cornichons. Je ne peux pas faire de bons sandwiches.

Dimanche 19 octobre 2014

Depuis notre installation, tu disais Allons-y. Le Mont Hiei, là-bas, de l’autre côté de la ville, nous regardait et nous le regardions, curieux et attirés. Enfin nous y voilà, route sinueuse, bien sûr plus fraîche sur les hauteurs bordées d’épineux ; on peut y faire étape, pour un café par exemple, et regarder, plus bas, l’immensité du lac Biwa et ses côtes urbaines, en cherchant du regard puis pointant du doigt ce qui est, semble-t-il, cette tour au pied de laquelle on avait attendue la femme d’I, dont on sait enfin le prénom.

Du Mont Hiei on ne verra nul temple, mais d’abord un jardin des impressionnistes hésitant entre la joliesse naturelle de ses parterres et le presque kitsch de sa mise en scène. Et ensuite – ô surprise  – une station de ski abandonnée, éminemment plus intéressante, originale, photogénique et ciné-génique que ces lieux que la foule de visiteurs préfère admirer, station face à laquelle on profite d’une plaine ensoleillée sans avoir eu la vague idée de prévoir un quelconque pique-nique, y digérant donc une saucisse (au kitsch plutôt allemand) et une brochette de calamar laissant sur tes doigts quelque vague odeur de miso. La station de sport d’hiver photogénique se retrouve alors bien sûr photographiée, mais sans grande réussite, laissant en bouche le goût amer de l’échec et le goût épicé de la moutarde locale, mais laissant surtout à l’esprit l’idée d’y revenir mieux équipé (en terme de matériel et de pique-nique).

(Sinon j’ai aussi la photo d’une biche si vous voulez)