Mai 2012

Jeudi 31

Cela se précise…

Mercredi 30

Voilà. 38.

Et donc tu as fêté ça ?

Oui : coca saucisson avant une projection sur le land art.

C’est tout ?

Non. RER A. Jeune femme (25 ans ?) qui regarde par la vitre d’un air doux avant d’ouvrir son cartable usé duquel dépasse le bouchon bleu d’une bouteille d’eau minérale ; le genre enseignant. La fille, pas la bouteille. Le cartable aussi. Son gilet bleu à coudières vient probablement de chez Zadig & Voltaire. Elle a un quelque chose de Natalie Wood. Je vois quelques mots écrits au Tipp-Ex sur le cuir intérieur du cartable mais je ne parviens à lire que « pourquoi » avant qu’elle le referme. Pourquoi. C’est le mot.

Mardi 29

Lundi 28

Il a dit quelque chose que j’aurais dû noter. J’ai dit « Il faudrait la noter celle-là » après que l’on a ri. En effet, je l’ai oubliée.

Samedi 26, dimanche 27

Nous descendons à Gare de l’est. La surprise que tu me prépares se précise : Strasbourg ? Metz ? Reims ? Nancy ? Sur l’affichage des départs, le prochain train est direct pour Nancy. La surprise devient excitation, joie, ravissement de retrouver la cité lorraine sous ce ciel bleu…

Pendant deux jours nous profitons des merveilles Art nouveau (visite de la Villa Majorelle et du musée de l’École de Nancy), du calme des parcs, de tes souvenirs, des folies étudiantes pour les 24h de Stan, de quelques assiettes bien remplies, de notre curiosité pour les quartiers au-delà des berges, du charme de la chambre d’hôtel… Pendant deux jours je n’écris rien, et prends quelques* photos souvenirs sans trop y faire attention, juste comme ça, je crois que je m’en fiche… j’ai le sentiment étrange que tu m’as offert des cadeaux merveilleux durant ces deux jours : la légèreté et l’insouciance.

(Et une paire de chaussures de rêve, soyons terre à terre aussi…)

* un « quelques » très relatifs

Vendredi 25

Sur les murs, les tout premiers bruissements d’un aboutissement…

Mais sinon… Dis ? On fait quoi demain ?

Jeudi 24

Je l’ai transporté à l’hôpital de La Roche-sur-Yon. Ça faisait loin.

Tandis que je poursuis la lecture de ce Nuage Rouge de Christian Gailly commencé le matin, elle parle du fait divers, c’était évident : « C’est des circonstances un peu particulières, je ne peux pas t’en parler« . Elle est au téléphone, nous sommes dans le bus, sa fille est très bavarde, elle en parle aussi vaguement, ou bien ce ne sont que des coïncidences, que vais-je donc imaginer ? Il fait si chaud, j’ai laissé ma veste sur le porte-manteau : le matin même je ne m’attendais pas à une telle chaleur. En voyant le jeune homme en short pourtant je n’avais pas été surpris, je n’y avais pas vu un lien. Était-il sportif ou météorologiquement prévoyant ? Son short était gris, avec quelques motifs disséminés, son polo était rose bonbon et sa blondeur sur la peau bronzée frisait l’indécence.

Après le bus, le métro, une brunette un peu absente à côté de mère aux cheveux blancs, elle lit Anna Galvada, l’Échappée belle. Je n’ai jamais lu Anna Galvada, sinon j’aurais pu comparer l’écriture de l’une avec les vêtements de l’autre, leur légèreté peut-être, leur transparence, leur fadeur, mais je ne sais pas.

À Beaubourg enfin Anri Sala, c’était beau Anri Sala, j’aurais sûrement aimé que ce soit plus court mais c’était beau. Lassant ? Peut-être quelque chose comme ça, peut-être à cause de cette musique, à l’orgue de Barbarie, pourtant bien sûr ça m’a fait sourire, cet air à l’orgue de Barbarie ; au début ça m’a fait sourire. Et puis au fond, les ombres passaient.

Mercredi 23

Terrasse, deux boissons gazeuses puisque l’on est un peu en avance. Elle passe devant nous, évidemment elle y va elle aussi. Mais elle ne se dirige pas dans le bon sens. Tu l’interpelles, on la salue mais de l’enfant dans ses bras on ne voit que le crâne. Quelques mots de plus et deux indications géographiques et elle repart dans le bon sens. À tout de suite.

Tout de suite après, intérieur rococo, mais ce n’est pas un appartement, c’est un lieu d’exposition, et dans quelques instants va se produire un évènement, quelque chose comme de la danse, des mouvements, des bruits. Je n’avais jamais pensé qu’il puisse rester une trace des tout premiers enregistrements réalisés. Quand était-ce ? J’ai oublié. 1860 ? Oui c’est bien ça, je n’avais pas oublié. Je n’ai pas pu oublier la surprise en entendant l’année. Disons que c’était cela, ce moment : surprenant.

Mardi 22

À ta demande, je relis les mots avant de les relier. Tes mots. Ceux que tu m’avais adressés durant ces jours, ces semaines, ces mois, tes mots qui racontaient, décrivaient, s’interrogeaient, voulaient, espéraient, craignaient, attendaient, réfléchissaient… Tes autres mots sont à nous, n’attendez rien.

Lundi 21

Mais qui a renversé du Ricard dans le poulet ?

Dimanche 20

Certains livres qu’on qualifiera d’artistiques (monographies, catalogues d’exposition….) ont pris récemment une place prépondérante voire stratégique dans la géographie de notre environnement domestique, prenant la place des recettes et autres voyages. D’autres, égarés, ont rejoint leurs confrères et l’espace thématique (photo, architecture, graphisme…) qui leur était déjà dédié dans le couloir. Voici donc que je picorai en ce dimanche un Photo Poche sur Duane Michals, dont j’écorchai le nom – ou plutôt la prononciation du nom. Le petit livre noir était posé sur l’étagère en attendant d’être rangé, c’est à dire posé en attendant d’être lu puis rangé. C’est donc le travail noir-et-blanc (et mi-figue mi-raisin) de Duane Michals qui m’accompagna sur le trajet aller pour un dîner en terrasse mais on n’en parla absolument pas : l’Ouganda, c’était autrement plus exotique. Cela dit, le livre n’est toujours pas rangé.

Cette pause dominicale et fleurie est sponsorisée par le blog Un jardin à la campagne.

Samedi 19

Rue St Lambert on dîna, chacun ayant apporté de quoi. C’est sous la pluie que j’avais transporté les clafoutis, bravant la rude averse pour un complément, un panettone que les puristes renieraient puisque nul Noël à l’horizon, un panettone de la rue Mouffetard : c’est sur le chemin. Pas vraiment le chemin vers la rue St Lambert, d’abord le chemin vers la rue St Martin. Vers Beaubourg où Anri Sala nous attendait, mais les averses ont eu raison du projet. Alors c’est (presque) rue St Lambert qu’on se retrouva.

Vendredi 18

Ces textes sur les nuages ne cessent de glisser dans ma tête cette chansonnette de Françoise Hardy qui commence par « Comme s’en vont les nuages ». Sur le gris bleu de la mer, ils s’en vont. Elle continue en disant que leur amour est à l’orage, puis mer rime avec envers. La chanson s’appelle Le Rendez-vous d’automne, c’est un peu le temps qui règne en ce moment, d’ailleurs sur le quai de la gare la jeune femme porte un imperméable. Rouge. Comme les yeux dans la chanson, peut-être. À propos de chanson, on parla de Manset lors du dîner, un autre genre ce Manset, on n’est pas dans la bluette sixties là… On parla de Manset et P fredonna quelques airs dont celui qui parle de voyage. Ca rime avec nuages.

Jeudi 17

Paris, parler, attendre, marcher, Paris, Palais, couleurs, Bûcheron, roux, Cre, bar.

Mercredi 16

Voilà. Nous repartirons. Nous y retournons. L’envie était trop forte. De toute façon la Sicile c’est mieux à la mi-saison. Allons allons, ne dites pas le contraire. C’est irréfragable. Irréfragable : c’était l’adjectif du jour, lu dans le Païni sans en connaître le sens. Finalement ça tombait très bien. C’est irréfutable. Kyôto, nous revoici.

Mardi 15

La légende cachée avec la main, vous devineriez la saison, l’heure et le vent. Je n’exagère rien. J’ai vu. À la fin tous ces nuages aux formes fantastiques et lumineuses, ces ténèbres chaotiques, ces immensités vertes et roses, suspendues et ajoutées les unes aux autres, ces fournaises béantes, ces firmaments de saint noir ou violet, fripé, roulé ou déchiré, ces horizons en deuil ou ruisselants de métal fondu, toutes ces profondeurs, toutes ces splendeurs, me montèrent au cerveau comme une boisson capiteuse ou comme l’éloquence de l’opium.

Ces mots écrits en 1859, commentaires sur des études au pastel d’Eugène Boudin, sont extraits du livre L’attrait des nuages de Dominique Païni, un ouvrage au thème délicieux : les nuages dans le cinéma. À présent, je les regarderai plus attentivement, peut-être même, comme Païni, m’échapperai-je de la fiction pour regarder les ciels qui surplombe le récit… Mais voici que dans le RER je m’échappe de ma lecture pour (évidemment) regarder quelques voyageurs. Celui-ci, par exemple, quatre lettres tatouées, une sur chaque doigt, un AMEN en caractères gothiques plus ou moins assortis à l’allure générale : vêtements noirs mais pantalon bleu nuit et bonnet rayé, et une barbe, imposant et rousse.

Le soir on parle encore des nuages, de ceux qui nous menacent en rejoignant la gare de Blanc-Mesnil, alors que peu avant le noir était sur scène, quoi qu’un peu de jaune… et le gris clair des souvenirs, ceux des chansons acidulées de mon enfance comme ce tube d’Elli Medeiros.

Lundi 14

J’ouvre ce petit livre à la couverture grise acheté à Byblos, les Cahiers de Beyrouth de Jean-François Pirson. J’ai aussi glissé dans mon sac le Beyrouth Centre-ville, de Raymond Depardon. Le premier raconte quelques histoires, des moments, des séances de travail entre 2006 et 2009, montre un peu, suffisamment en tout cas, il en faut peu pour prendre visuellement la mesure d’une ville frappée. Le deuxième montre beaucoup, parle peu, il montre quelques petits bonheurs d’autrefois dans un noir et blanc assez doux, il montre surtout la guerre, des couleurs chaudes ou un noir-et-blanc contrasté parce que les sols sont aussi frappés par le soleil et les ombres et puis il raconte un peu quelques anecdotes ; en faut-il beaucoup pour prendre la mesure de la peur ?

Dimanche 13

La photographie est un endroit presque banal, un de ces lieux sans histoires, anodins, qu’on pourrait voir chez Tourneboeuf ou Depardon, ou d’autres noms encore, mais j’ai la référence qui s’évapore facilement. Elle est encadrée de bois clair ; c’est un cadeau d’anniversaire. C’est donc un anniversaire, une surprise pour lui, et l’image encadrée en est une pour moi. Son auteur dit qu’elle fait partie d’une série, une série qui contient 49 autres images. Je suis curieux d’en savoir plus, mais curieusement je n’en demande pas plus. Curieusement ? Non pas tant que ça, c’est plutôt bête, de fil en aiguille on passa à autre chose, à des coqs, à des ânes, au cheval de Don Quichotte…

Samedi 12

Le Liban, encore, son histoire, encore, hasard du calendrier, mais au théâtre cette fois, ici, juste à côté, Incendies.

Vendredi 11

Repartir

Jeudi 10

Mercredi 9

Mardi 8

Voilà qu’à l’horizon la ville, à travers le hublot, brille sous ce soleil de fin de journée, masquée par un voile. A peine plus loin les montagnes, au sortir de l’aéroport la lumière, quelle lumière ! Beyrouth.

Lundi 7

Ils ont venu ils sont tous lààààà, elleuh va mouriiiiir laaaaaaaa mamaaaaaaaahhaaaaaahaaahaaaaaaaaa. Enfin non ils ne sont pas tous là, et personne ne va mourir, au contraire c’est une naissance, celle d’un petit catalogue de 18 par 24 cm (et combien de grammes ?), occasion d’un petit moment festif où évidemment on ne parle pas que du catalogue, pas que de l’exposition qui approche, on parle du sujet, LE sujet, celui d’hier, avec une amusante (logique, rassurante) unanimité. Et en plus il fait beau. Vous voyez : le changement…

Dimanche 6

Et voici qu’on s’envole vers d’autres horizons, d’autres idéaux, d’autres façons, pleins d’espoirs, avec quelques graines de fatalité dans nos poings serrés. Regarde-les, eux, autour de nous, sur cette place multicolore, sous leurs pieds il y a soudain des ailes, dans leurs yeux des sourires, dans leurs mains les nôtres.

Samedi 5

Profiter du temps, prendre son temps, regarder le temps, détester le temps qu’il fait en sortant d’un film insupportable dont je ne citerai pas le nom – il restera dans le carnet. Le film est encore plus insupportable parce que décevant : j’aurais aimé l’aimer, l’aimer plus ou l’aimer simplement, aimer autre chose d’autre que l’idée de départ et cet acteur, avoir autre chose que les pieds humides et le cœur sec.

Vendredi 4

S’étonner et s’interroger devant des photos abîmées. S’énerver devant des poules, oui, des poules. Pourtant je les aime les poules, les vraies poules, j’aime leur arrogance et leur ridicule ; a-t-on donc besoin de les habiller ?

Et sinon ? La triennale. Pas de photo ? Non.

Jeudi 3

Maison d’art, expo Tamar Guimaraes. J’avais forcément oublié ce que j’avais lu et copié-collé. Passée la surprise sur le sujet : celle des cimaises, puis ce visage sur l’écran où ce qui passe me fait penser à Erwin Olaf. Des teintes, des pauses, des visages, des rigueurs, des postures ; mais Erwin Olaf a-t-il déjà évoqué Watteau ?

Puisque je suis là, je t’attends, discute, et achète ce catalogue feuilleté et souhaité l’année passée, ce catalogue de « Jamais le même fleuve », collection de collections de photographies. Sous la photo de Bernard Faucon, une faute de frappe ; je compatis.

Plus tard, assis dans la 7, collé contre la vitre, je continue d’écrire. Je lève les yeux. Il est là. Il est encore là, comme quelques minutes plus tôt sur la ligne 5, à la même place, dans la même position, le même regard figé, perdu, ailleurs, presque hagard. L’espace d’un instant, je me demande si j’ai changé de ligne de métro, si j’ai pensé à descendre, si j’ai marché dans les couloirs. Le choc de le voir là, comme si rien n’avait changé (puisque rien n’a changé dans son regard et ses mains croisées), m’a fait oublier cette correspondance, je réfléchis, je regarde autour, mais oui, j’ai bien changé de ligne, la tension retombe. Ah, il bouge, jette un oeil à sa droite vers ce type grand, noir, très beau, très chic, un gros casque sur les oreilles ; c’est notre seul point commun, ce type de casque. Mais le fil du mien est trop long. Porte d’Italie le bel homme chic descend, l’autre est déjà replongé dans ses pensées. Lesquelles ? À quoi pense-t-il ? En fermant les yeux, à quoi pense-t-il d’autre ?

Plus tard, Perec pour son film sur Ellis Island, exactement ce que j’aime : un sujet, une vision, des mots.

Mercredi 2

Tu es au B pour voir B puis le débat. Le savais-je ? l’avais-je oublié ? Le catalogue est là, je ferme les yeux, allume la radio sur ces deux voix qui en cherchent d’autres pour le second tour, mais j’éteins plus rapidement que prévu, j’éteins tout de suite en réalité, j’éteins parce que j’ai vu leur tête pendant deux heures, j’éteins parce que je n’ai pas envie de ça.

Mardi 1er mai

Quitter la campagne, retrouver la ville et Alice, Alice dans les villes.

Avril 2012

Samedi 28, dimanche 29, lundi 30

On part, ailleurs, pas si loin, quelques jours, à quelques heures de train. On y trouve la pluie, le lendemain encore du gris, le jour suivant c’est un peu mieux. On y trouve la cheminée, avril ne te découvre pas…

Vendredi 27

Respiration abrupte, geste abruptes, plaqués contre un mur, elle puis il reproduisent des mouvements connus, vaguement, brièvement ; rapidement on passe à autre chose, quoi je ne sais pas, violence, désir, appétit (des corps), je ne sais pas, ceci n’est pas une pomme, puisque c’est cubique et soudain je repense à La Nuit des temps, de Barjavel. À ma droite, quatre sièges plus loin, un fou rire : chacun s’échappe comme il peut.

Et sinon ? Carlottikuptible, Etapes (et me voilà qui rêve d’être lettreur), T.A.C.T, etc.

Jeudi 26

Cette nuit j’ai quitté le lit, je me suis posé sur une chaise et je vous ai regardé dans l’obscurité, jusqu’à ce que le jour se lève. Savez-vous que vous grincez des dents ? Parfois j’avais l’impression que vous vous débattiez contre je ne sais quel ennemi, cher guerrier de la nuit. Vous livrez bataille quand vous dormez, le savez-vous ? Il y a eu des trèves, j’ai cru voir un sourire, je remettais les draps en place chaque fois que vous les jetiez au pied du lit.

Bohème, Olivier Steiner.

Trois quarts du livre passés, le dialogue continue de glisser, le flots des mots s’écoule doucement, joliment, tendrement, amoureusement, follement… Le marque-page ? Encore un coup de l’expo Ça & Là

Mais de La Habanera de Douglas Sirk on ne dira rien (si ce n’est que c’est vieux, bien vieux).

Mercredi 25

Et sinon ? Quelques films de Rohmer. Trois. Courts. Bavards. Bof.

Mardi 24

C’est bientôt la saison des fraises des bois. Oui, c’est vrai, le titre était frais, l’affiche était rose, le producteur à suivre… le lieu de projection… comment dire ? à fuir. Bingo ! Le film était à l’image du lieu de projection, triste, étouffant, pénible, alors au bout de 70 minutes, on ne supporta pas l’idée d’en prendre encore pour 50. Fuyons.

Et alors ? Alors un autre film, sans le début cette fois, puisque commencé la veille, un vieux, vieux film – tu m’étonnes, Douglas Sirk ne s’appelait pas encore Douglas Sirk – au titre pas frais : Paramatta, bagne de femmes. L’affiche était de quelle couleur à l’époque ?

Lundi 23

Dimanche 22

C’est ça la France ? Suicidez-vous, le peuple est mort, disait l’autre… Ne vous suicidez pas, réveillez-vous, 18% du peuple est mort, mort de trouille, de bêtise, de haine, de cauchemars, quoi, pourquoi, c’est comme ça qu’on les a élevés, ces 18 %, c’est comme ça ? Qu’est-ce qu’on leur a dit pour en arriver là ? Qu’est-ce qu’on leur a fait croire ? Qu’est-ce qu’ils ont bouffé ? C’est ça la France ? C’est pas ça ma France. Ma France elle sent le kebab, la charcuterie et les nems, et c’est plutôt pas mal je trouve…

Bref…

A demain…

Samedi 21

K&S, L et nous…

Et sinon ? Sinon cinéma, ciné captif, ciné capture, ciné capital, ciné Bonitzer… Agathe Bonitzer… A moi seule.

Vendredi 20

Et sinon ? Sinon cinéma, ciné ski, ciné simple, ciné Seydoux… L’Enfant d’en haut. Une toile des neiges quoi…

Jeudi 19

Palais de Tokyo. Triennale.

Pas trop longtemps ; nous reviendrons.

Mercredi 18

J’ai vu des poissons dans le métro. Ce n’était pas un rêve, pas un vrai rêve, un de ceux qu’on fait la nuit. C’était un rêve hypothèse, un rêve espoir, un rêve idée, idéaliste, dans lequel les couloirs du métro seraient recouverts d’œuvres d’art, de photographies, d’installations, de dessins ; les correspondances seraient des moments légers, beaux, graves, simples, formidables, colorés, instables, fascinants, flous, nets, gris, sobres, simples, efficaces.
Ariane Michel a investi un couloir, station Concorde, celui entre la ligne 1 et les lignes 8 et 12, ce couloir qui mène (mais ce n’est pas indiqué) à la sortie devant le Crillon. J’aurais pu mettre ici d’autres photos, mais j’ai mis le poisson. Je vous ai montré le poisson que j’ai vu dans le métro. Vous n’avez pas rêvé.

Et sinon ?
Kayak, moiteur, conférence, anisette.

Mardi 17

Continuer ?

Lundi 16

Continuer ?

Dimanche 15

José ne viendra pas, la journée se poursuit, ici, sans quitter les murs, pas même un pas par la fenêtre. José ne viendra pas malgré les gâteaux, moelleux, doux, à l’orange ; il me rappelle le cake au citron d’autrefois. Le soir, dans l’étonnant donc merveilleux L’Arbre, le maire et la médiathèque, Arielle Dombasle s’exclame « Elles sont extraordinaires ! ». Elle est face à des vaches. Décidément, je ne me suis toujours pas trouvé de point commun avec elle.

Dix ans de journal. Continuer ?

Samedi 14

Installation José Levy au Bon Marché...Bizarre, le type. Il entre brusquement dans la galerie, lunettes de soleil sur le nez, fige son corps devant les images et bouge la tête dans plusieurs directions. Il se tourne vers moi : « C’est que je fais des effets de lumières avec mes lunettes. Ne vous inquiétez pas. Je suis artiste, c’est pour ça… Vous voulez voir ? j’ai apporté des photos…« . Je lui réponds timidement que… non non… que… je ne m’inquiète pas… Au sous-sol il fait le même sketch à deux visiteuses, « ah oui, les paysages je préfère, c’est plus le style de photos que je fais… vous voulez les voir ? j’en ai apporté… »
Mais moi, justement, les paysages, je ne les aime pas du tout. Le reste me parle plus, pas tout, l’usine abandonnée, et surtout les visages, là, derrière les vitres. Cela me rappelle des essais faits dans la Fiat, pourquoi n’avais-je pas insisté ? Bref, une discussion, une demande, me voilà obligé de signer le livre d’or… Vous auriez écrit quoi, vous ?

Ensuite ? Un éclair, le lumineux travail de José Levy au Bon Marché, une boutique pantalon-veste, la librairie des Alpes pour l’expo Ça&Là, un joli film japonais (I Wish) et Laurent qui nous attend…



Vendredi 13

Rien. Rien ? Non, rien, des tas, c’est tout.

Jeudi 12

(entre)ouverture…





Mercredi 11

C’était un film après lequel on avait couru, en vain, avec K : séance manquée. C’était un film qu’on avait donc vu ailleurs, le même jour en fin d’après-midi ; j’avais un peu dormi. Juste un peu dormi : le film m’avait vraiment marqué ce 3 novembre 2007, puisque 4 ans et demi plus tard je m’en souvenais assez bien : les couleurs jaunes, les immeubles éventrés, cette femme russe qui met le pied dans la guerre et qui tend la main, une main moite sous la chaleur tchétchène. Simple et beau.

Mardi 10

Je vous regarde. Vous regardez l’endroit. La chaleur. Les eaux plates du fleuve. L’été. Et puis vous regardez au-delà. Les mains jointes sous le menton, très blanches, très belles, vous regardez sans voir. Sans bouger du tout, vous me demandez ce qu’il y a. Je dis comme d’habitude. Qu’il n’y a rien. Que je vous regarde.

Emily L. ; Marguerite Duras.

J’entame le livre à peine monté dans le TGV. La femme à ma droite, côté couloir, porte à sa bouche, à un rythme régulier, des M&M’s. Elle fait tout pour que cela ne fasse pas de bruit, le moins possible en tout cas. Le chocolat fond, la cacahuète est délicatement écrasée entre les molaires. De toute façon il y a cet enfant, là, nul silence.
J’entame le livre dans l’attente de quelque chose de beau, mais qu’y trouverai-je ? Quelques jours plus tard, dernier quart, las, hélas, voilà que je soupire.

Plus tard, Ricard… Fondation Ricard. Sur les murs, des impressions noir-et-blanc de ce qui sera, à l’issue de l’exposition Ça et là, le catalogue : les idées, les lieux, les noms, les promesses, tandis qu’à l’heure de dîner, ce seront les visages qui s’aligneront… sous la Madeleine. Sous la Madeleine ? Oui oui, sous la Madeleine.

Lundi 9

Une éclaircie ?


Dimanche 8

Une promenade, un temps joliment nuageux, le cimetière encore, où je cherche les signes, l’oubli, les marques, les couleurs éclatantes sur le ciment ou le marbre, les céramiques ébréchées, les messages détachés, les lettres disparues, quoi qu’on fasse, on a beau revenir, le temps, le vent, le soleil, la pluie, bref l’usure…

La famille, complète, un dimanche de Pâques, et le soleil est là pour marquer cette journée, et pour poser, poser devant le lilas, photo de famille, c’est si rare. C’est si rare la photo de famille, on en a perdu l’habitude. C’est si rare d’être tous ensemble, on a perdu le hasard des calendriers, les incontournables Noël, de toute façon à Noël il fait trop froid, on n’irait pas devant le lilas, poser ainsi, en bras de chemise, sourire aux lèvres, rires aussi, pensez-vous, il fallait bien que je fasse le mariole. De l’autre côté de ce que l’on appelle le canton, l’autre côté de la famille ; complet lui aussi. Et ?

Samedi 7

Deux films de Mati Diop à l’heure où d’autres déjeunent, à la demi-heure décalée, alors un peu de précipitation imprévue et puis les doigts d’un guitariste qui semblent ne pas toucher le manche sur cet air de Dylan, son sourire communicatif, les hésitations devant la presse et finalement un quotidien national avec supplément du week-end, qui m’accompagne sur un bout du chemin vers la Saintonge, c’était samedi. Déjà.

Vendredi 6

Vin blanc, jambon, musique légère, lumières colorées, à travers la vitre la Place des Vosges est verte. Des pâtes au Bûcheron, deux verres aux Souffleurs, les publics se succèdent, plus ou moins sages, dandys, moustachus, le sac en option. Au sous-sol du bar je bouge un peu, quelques mouvements vagues, discrets et plus tard je m’endormirai à peine après quelques portraits sortis d’un livre presque trop lourd.

Jeudi 5

Barbara Carlotti chante. « J’ai froid », dit-elle. Moi aussi j’ai froid. Pas assez couvert, optimiste météorologique, imprécisions des prévisions. Mais précision des mots, des notes, des arrangements, le disque m’accompagne depuis plusieurs jours, parfois maltraité par le son rugueux des moyens de transports, mais à l’écoute je flotte, je flotte comme les taches de couleurs sur le ciel de nuit, quelques clichés récupérés dans des enveloppes de tous les formats glissées dans un trop grand sac plastique par l’employée du laboratoire photographique, souriante rousse au décolleté discret mais inévitable : la robe était noire, la peau laiteuse.

Mercredi 4

8h passées. Elle me fait penser à Jessye Norman, avec une paire de RayBan ; elle dort un peu, surveille les stations qui défilent. Elle a posé la sac en carton bordeaux sur le rebord, lettres dorés, luxe froissé.

20h passées. Il y a du monde dans le bar et presque personne sur les plages. Solitudes de bords d’eaux, immensités carrées accrochées sur des murs rouges, belles images de Mathieu Oui, tandis que sur le zinc on attrape quelque chose, on grignote, on papote, mais seuls les murs ont goût de sable.

Mardi 3

Pantalon bleu, sac orange, elle est assise sur une banquette de RER déjà décrite ici, une banquette parfaitement assortie. Une veste noire et des chaussures dorées ajourées viennent compléter ma vision. Le cadrage aurait été au niveau des bras, serré, insistant sur les couleurs, évitant la vitre et surtout ce qu’elle laissait paraître, mais montrant le livre ; je griffonne ce qu’il aurait été, ce cadrage, si j’avais (pu / voulu / osé / essayé).

Et puis quoi d’autre ? B et P devant le MK2, toi qui me demandes « C’est qui ?« , peut-être dans ma réponse glissé-je l’adjectif « sporadique », un adjectif efficace que j’utilise peut-être un peu trop souvent. Et puis évidemment le superbe film Jaurès de Vincent Dieutre et puis le dîner asiatique avec A et N mais il faudrait plutôt que je reste sur le film, que j’en parle, mais finalement non : il est déjà bien tard.

Lundi 2 avril

Bye Bye Blondie (Béatrice Dalle, ah oui !)
– Resto italien (mmmm donc bien meilleur que son nom pourrait l’augurer, mais je n’ai pas retenu son nom c’est toi qui a dit le lendemain qu’il avait un nom un de pizzéria).

Dimanche 1er avril

– José L. au café N.
Vos chefs d’œuvre (mmm)
– Jean-Philippe Toussaint au Louvre (pfff)
La Sainte Anne de Léonard de Vinci (ooooh)
– Barbara C.
– Mort A V.

Mort aux vaches ? Mais non, Mort à Venise, andouille.


Mars 2012

Samedi 31

– A Nogent ? Un samedi ?
– Mais oui à Nogent un samedi.
– Mais pour quoi ?
– Pas pour quoi, pour qui.
– Pour qui ?
– Vivaldi, Marcello et Mendelssohn.
– Menselssohn ?
– Oh ça va hein…

Vendredi 30

Assis sur un de ces sièges en plastique anonyme d’une salle de transit de l’aéroport international de Hongkong, je regardais le sol de linoléum sale entre mes jambes écartées, pensif, les mains jointes et le corps incliné, un peu perdu et désorienté (je venais de Osaka, où j’avais décollé quelque cinq heures plus tôt, et je me rendais à Francfort, où il était prévu que j’atterrisse douze heures plus tard).

Autoportrait (à l’étranger) ; Jean-Philippe Toussaint

Le soir aussi, nous sommes ailleurs, emportés ailleurs sur l’écran, pas à Osaka, mais pas si loin, quoi ? une heure trente de train et le reste en scooter, un peu au nord de nord de Kyoto. Les visages autour de nous sont surtout barbus, quelques filles évidemment, dont l’une aux lèvres rouges, vibrantes, presque audacieuses mais c’est surtout son amie qui a parlé du film. De quoi a-t-elle parlé ? qu’a-t-elle dit ? demandé ? remarqué ? J’ai oublié. J’ai vraisemblablement laissé un peu de ma mémoire dans les brumes de cette montagne ou dans le regard perdu de cette femme.

Jeudi 29

Je ne peux pas dire que j’ai aimé les lasagnes. D’ailleurs après coup j’ai dit que de toute façon je n’aimais pas les lasagnes, mais j’avais oublié que j’aimais les lasagnes, les siennes, les tiennes… Enfin bref de toute façon ce n’était pas les lasagnes l’important, c’était la rencontre et le premier sujet de conversation surtout, prendre des nouvelles de Y surtout, le reste ? oh le reste, vous savez…

Et puis… le soir… Plouf !

Mercredi 28

Vêture. Le mot est assez dur, étrange, mais réel. Il est prononcé après le film, il explique la litanie : vêtements(s), date, lieu d’achat, prix, vêtements(s), date, lieu d’achat, prix, vêtements(s), date, lieu d’achat, prix…

Le film, Le dossier 332, de Noëlle Pujol, ce sont les 20 (21 ?) premières années de sa vie, la DDASS, une famille d’accueil, St Girons : des documents lus, principalement des courriers (mais donc aussi les listes de vêtements achetés), comme si la vie d’un enfant de la DDASS c’était une vie tracée, écrite, tapée à la machine à écrire, signée, datée et conservée dans un dossier, et quelques images, des plans fixes… C’est donc ça aussi une vie comme la leur, la sienne ? une succession de plans fixes ? On nous pose et on attend ?

Mardi 27

Je n’ai pas ouvert mon Journal depuis une semaine, dans l’abandon total de mes projets d’écriture. Je me laisse vivre. J’écris dans ma tête des choses perdues, je regarde toutes ces choses s’enfuir de ma mémoire, ces villes dantesques, ces situations rocambolesques, difficiles, je les regarde comme si je n’allais pas les écrire, je le sais, elles ont un goût d’enfants abandonnés au bord des routes, une mélancolie parce que je ne les capte pas dans mon Journal, je me laisse glisser, vivre, il faut que je me ressaisisse, que je consacre au moins deux heures obligatoires à l’écriture, et en même temps à quoi bon, qu’y a-t-il de si extraordinaire ? Rien.

Ce qu’écrit Ch. Donner dans Forme d’amour n° 3 ou 4 correspond un peu aux questions du moment, j’y vois un parallèle puisque mon Journal va avoir dix ans, le 15 avril il aura dix ans, dix à temps presque complet : à quoi bon ?

Bref.

Femme longiligne vêtue de noir assise sur les sièges outrageusement colorés de la ligne 1. Ses cheveux sont très longs, châtain clair, elle me fait pense aux sylvidres d’Albator. Mais souriaient-elles ainsi, discrètement, comme pour masquer une moquerie à laquelle elles penseraient ?

Sourire, justement, devant Femmes Femmes, de Paul Vecchiali, rire aussi, aux éclats parfois, devant ce duo touchant, léger, sombre, étrange, illuminé, champagnisé, fenêtre ouverte sur Montparnasse, esprit ouvert sur les folies.

Lundi 26

Un panneau l’annonçait depuis quelques temps, mais je n’y croyais pas, je me disais non, c’est derrière, là où il y a déjà la grue, la construction en cours… Ce matin il ne restait de la petite maison qu’un squelette, que dis-je, un fantôme : un tiers de façade sur lequel les deux fenêtres déchiquetées de ce qui était le rez-de-chaussée offraient une image à garder, une image un peu triste comme les cimetières en sont plein. J’aurais dû descendre du bus, garder l’image, peut-être en faire quelque chose de beau.

Reste aujourd’hui à attendre, attendre ce qui prendra la place. Espérons que ce symbole architectural d’une autre époque, qui offrait une respiration au milieu des façades aux nombreux étages, se verra remplacé par quelque chose de notre époque, quelque chose d’une respiration stylistique au milieu de ce qui pousse dans la ville en ce moment.

Dimanche 25

Hipoglycéquoi ?

(Demander à JF&N l’adresse de leur traiteur libanais)

Samedi 24

« Mais essaye de t’ouvrir un peu l’esprit !« . Le père est un peu énervé, les deux enfants ne s’intéressent pas, pas à la peinture en générale, pas à Matisse en particulier. Les arguments du père n’y font rien, ceux du grand-père non plus, de toute façon le plus grand (9 ans peut-être) l’a dit dès le début : c’est moche. Plus tard, quand les années auront passées, l’esprit et l’œil ouvert, il se souviendra des couleurs vues ce jour-là, mais pas de sa remarque cinglante et infantile (9 ans peut-être vous dis-je), il s’en souviendra alors qu’il aura oublié la lumière d’été qui frappait Paris.

Moi aussi, j’aurai oublié cette espèce d’été (et le goût du camembert), mais ni la fragile pâleur des renoncules ni « Mon père était chef de gare ».

Vendredi 23

Les archives. Et pourquoi pas ? M’y voici donc pour accompagner D.M. et N.H. dans leurs recherches, ici où, de préférence, on chuchote. Un siècle est derrière nous, quelques bords de feuilles s’effritent, j’aide et m’intéresse, questionne, découvre les usages et me hasarde sur quelques étagères, sans but, glissant un regard sur les tranches alignées, un regard qui s’arrête :

PREUVE DE LA NATIONALITE – 20 1941-1950 MEN-R.

Je feuillète et m’arrête encore :

Rodriguez (Antonio), Luanco (Espagne), 03-09-09, NAT, 25-11-49, 18874×49.

Et donc ?

Et donc je passe à la suite, la Maison des métallos, vernissage, exposition (be)au boulot ! L’impertinence de Julien Prévieux, la douceur de Cécile Paris, la force de Jean-Luc Moulène, l’humour de David Poullard et Guillaume Ranou (avec leur Très Précis de conjugaisons ordinaires, cf. la photo ci-dessus) et évidemment la simplicité de témoignages, les gens qui racontent, moi, vous savez bien… Ceux qui racontent, hein, pas ceux qui parlent, parlent, parlent…

Et donc je passe à la fin, le soir, doux soir, Visconti. « On dirait Andy Gillet de trois quarts dos« , te dis-je, mais ensuite je réalise que de face aussi, de face aussi Helmut Berger lui ressemble, oooh moins quand il grimace bien sûr, mais au début de Ludwig, il ne grimace pas, il minaude, il parade, il bisouille sa cousine, le port est presque altier, les désirs également, et le plaisir, pour nous, le plaisir est entier.

Jeudi 22

Dans le train je clos le Mréjen, t’en dis le plus grand bien sans trop t’en dire, l’idée d’une écriture à la marge, quelque chose de différent, peut-être que j’exagère, peut-être que je n’ai pas les bonnes références, les bonnes lectures, les bons repères, les bons goûts, peut-être que j’aime particulièrement lire ce que j’aimerais avoir écrit. À ma droite les paysages se normandisent, à ma gauche le reflet souriant du Japonais se confond avec les alentours vert printemps, mais c’est également sa montre que je regarde, ce rond noir de cinq centimètres de diamètre bordé de doréoù s’affiche 17:44. Ici il est 9h44, mon pull est assorti au siège, tu lis le roman d’Olivier Steiner, Bohème, lettres rouges à empattements sur fond crème, tandis qu’à la une du journal le fond est plutôt sombre. Rouen passée, en voyant les petits cours d’eau en contrebas du train, allez savoir pourquoi, me revient en mémoire l’odeur des bords de Charente après la crue, je ne saurais la décrire mais je dirais qu’elle est grisâtre. Après tout, pourquoi pas…

Dieppe, nous revoilà Dieppe, nous te retrouvons sous un soleil radieux, enfin ! Une terrasse sur le port, la plage et ses galets, la plage et ses courageux et rares baigneurs, les boutiques qui s’installent, début de saison déjà ?, un déjeuner copieux, des brasses au soleil, l’air humide d’un hammam… Dieppe, tu n’as pas changé, toujours ce même parfum léger.

Mercredi 21

Loin des villes, quelque chose d’une carte postale basque, la brume, des teintes d’automne, un rythme, des visages, et l’étouffement d’une situation où le ciel bleu n’est même pas à l’horizon. Mais quand on sort du film L’Hiver dernier, la lumière est là, la vache ! Plus tard je te rejoins, tu es à la même place qu’hier, le lieu est encore calme, ça ne va pas durer, le brouhaha bientôt, mes cheveux sont coupés. À pieds nous allons jusqu’à un autre bar, ton rendez-vous, et sur le chemin (populaire), les bancs, les gens, réalité 2012. Dans cet autre lieu, murs jaunes, bande bleue, autrefois il n’y avait pas ces appliques métalliques. De l’autre côté de la vitre, là-bas sur le trottoir, un jeune papa enfant sur les épaules, des adolescents à guitare, deux jeunes femmes qui se saluent, un quinquagénaire fringuant qui fume une cigarette et ajuste son col, une poussette jumelle, une immense écharpe rouge, un sac de courses prune, un foulard rose pâle, le bus 80, un chapeau parme, en face la pharmacie clignote (7/7 rouge, croix bleue et verte), tu lis. Nos boissons sont gazeuses et A, pétillante, arrive en même temps qu’une femme avec une enfant un peu turbulente. Elles (la femme et l’enfant) s’installent à la place du garçon sage que son père est venu chercher et commandent des frites. Quand V arrive il y a une certain odeur grasse (les frites) ; il se présente, oui il se présente. Et puis O, et puis l’heure de la séance.

Quand celle-ci se termine, tiens mon libraire, on parle un peu, de ce qu’il verrait s’il venait plus souvent, de ce qu’on a vus et que je n’ai pas trop aimé, voire pas du tout. Mais alors pas du tout. Heureusement, Marylin…

Mardi 20

Répu, Régis B., poulet curry, BHV, Mathieu G., Erwin Olaf, rue B., rendez-vous pris, Potemkine, Prune, Perrier menthe, Artazart, Christophe H., canal, Prune, Noé S., homme/métro/téléphone. Prendre son temps.

Lundi 19

Elle serait stupéfaite, après avoir accordé tant de prix à l’instruction et à l’esprit, d’une certaine rustrerie ambiante.

Forêt noire ; Valérie Mréjen.

Il y a une pastille rose sur le bandeau bleu. Les voyageurs du tramway ont pu se dire que c’était un cadeau, mais les clients du Lutetia, trop occupés à leurs conversations, trop loin, trop trop pour certains, ignorent passablement la pastille et ma lecture, d’ailleurs de lecture il n’y en a finalement pas, je suis plutôt dérangé par leur présence, par des bribes, par leur passage, par l’envie simple de les regarder, les écouter, deviner ce qu’ils font, ce qu’ils font là. Dis, tu ne trouves pas que ça sent le renfermé ? la cave ? une odeur de moisi quoi ? C’est depuis qu’il est arrivé, lui là, à droite.

Avant, il y a eu le salon du livre, je ne sais pas pourquoi j’ai voulu que l’on aille au salon du livre, pour voir, comme ça, who knows, et puis tout de même le Japon était invité, je m’étais dit qu’il y aurait une sélection d’ouvrages de photos sur le sujet, mais non. Alors j’ai acheté un livre de Jean-Philippe Toussaint, justement en relation avec ce pays : Autoportrait (à l’étranger).

Après, il y aura des courts métrages de Rohmer, films d’une autre époque, d’un autre genre… mais de quel genre ?

PS. Le livre de Valérie Mréjen est une merveille. Je tiendrai un discours un peu moins péremptoire si l’on en parle ensemble, mais là, voyez-vous, je résume. Surtout ne lisez pas le résumé qui en est fait sur le site de l’éditeur, surtout ouvrez le livre sans rien savoir, en ayant juste lu la quatrième de couverture.

Dimanche 18

Mon premier était souvent rouge à Bastille ce dimanche.

Mon deuxième était l’objet d’une expo à la Maison Rouge à Bastille ce dimanche.

Mon troisième a été prononcé au moment du dessert du dîner de ce dimanche.

Mon tout était un général des armées de la Révolution qui se fit appeler Premier un peu plus tard parce que c’était plus chic pour un empereur.

Alors ? Alors ? Drapeau, néon, bonne la tarte.

Samedi 17

Ranger, jeter, trier, faire du vide, harmoniser, thésauriser, classer, retrouver, découvrir, tant pis, abandonner, froisser, virer, déchirer, poubelliser… Parmi les papiers, cette enveloppe ouverte que j’avais gardée, au cas où, avec mon écriture dessus, un mot bref pour qu’il n’oublie pas. J’ai dû envoyer un mail à la place. Le tampon date du 17.03.2004. Je jette un oeil machinal à ce qui est à l’intérieur : une facture détaillée, les appels téléphoniques du 12.01 au 11.03. Période virage. J’ai devant moi la liste des appels passés avant et après mon départ. Après. Je sais les durées et les numéros. Étrange. Presque fascinant. Comme si je m’immisçais dans cette intimité que je venais alors de quitter, un regard à travers la serrure. Fascinant mais gênant, troublant. Cela pourrait pourtant inspirer quelque auteur autobiographe, une Mréjen par exemple, ça tombe bien te revoilà et tu m’offres son livre (Forêt noire) tandis que nous attendons la séance sur les fauteuils rouges du cinéma. Le parapluie a tenu son rôle, dans le film aussi il pleut je crois, une grosse averse si je me souviens bien, désolé je ne note pas ces détails dans mes carnets. Le film c’est 38 témoins, sujet passionnant, réalisation aussi propre et carrée que le béton du Havre après la pluie, et puis Nicole Garcia oui oui et Yvan Attal tiens tiens Yvan Attal ça faisait longtemps, tellement longtemps que j’ai un doute sur l’orthographe…

Vendredi 16

Nation. Elle monte dans le RER. S’assied. Regarde vers sa gauche, vers l’extérieur (la porte est ouverte). Elle fait son signe de croix. Elle me regarde. Elle baille. J’hésite. Où vais-je ?

Là où je pourrai changer Le Camion, là où il y aura sûrement quelques photos à faire, faute d’un horaire puisque il est bientôt 20 h 30.

Jeudi 15

On a fini par manger quand même des tortellini au gruyère, vers minuit, quand personne n’avait plus rien à se dire.

On est partis en s’échangeant nos adresse, nos numéros de téléphone sur des petits bouts de papier. L’hypocrisie des fins de partouze, ai-pensé.

Forme d’amour n° 3 ou 4 ; Christophe Donner

Parce que finalement j’ai choisi celui-ci (pour la beauté du titre je crois), remisé Emily L. sur l’étagère. Voilà longtemps que je n’avais pas lu Donner, le Donner d’une certaine époque avec Mon Oncle ou Les Maisons, souvenirs d’un immense plaisir de lecture, parce Bang ! Bang !, beaucoup plus récent, j’ai trouvé ça Bof ! Bof !

J’ai commencé le roman une fois dans les transports, j’avais coupé la musique, c’était Dusty Springfield, c’est terrible de l’écouter dans la rue, dans des oreillettes : j’ai envie de chanter. À tue-tête bien sûr. Mais non, je ne peux pas, ce n’est pas possible, c’est impossible, je serre les mâchoires… fredonne vaguement à la rigueur mmmm mmmmmm mmm mmmm mais pourvu que personne ne me suive. J’ai enlevé les oreillettes à la gare RER, il était 8h25, comme tous les jours à 8h25 un accent misérable nous annonçait « Zissize a seciouriti annoncemeunte… » et j’avais évité de marcher sur une parodie d’un tract bleuté avec visage de profil.

Je pensais ensuite raconter le retour, comment par chance le bus, comment par chance le métro, si tard, oui si tard les trajets peuvent être si longs, rongés par l’attente. Comme il est tard je ne lis pas vraiment, profite de l’abandon du supplément Mode du Monde, les prix sont hors d’eux-même, est-ce à moi que l’on s’adresse ? Je ne lis pas, feuillette, c’est sûrement un tort, il était peut-être bien cet article sur les mélanges des motifs (ah oui, c’est à moi que l’on s’adresse) et puis un adolescent ultra-stylé monte, tout droit sorti des pages. Il est en groupe. Des Anglais. Of course. Je le regarde, discrètement, je crois que sa prof me sourit, je lui rend son sourire, manque la station. Comment on dit « Zut » ?

Mercredi 14

Je regarde celle qui regarde celle qui se regarde dans le miroir et se maquille. Celui qui est assis en face de celle qui regarde celle qui se regarde la regarde (celle qui se regarde). Je le regarde donc aussi. Puis elle répond au téléphone, avec un « Ouais » qui m’étonne, ça ne lui correspond pas, je pensais qu’on ne disait pas « Ouais » dans les transports, parce qu’on est regardé. Mais elle ne sait pas qu’elle est regardée. Bref, je sors mon crayon, griffonne vite fait (pléonasme ?) sur ce bout de papier qui me sert de marque-pages ; à ce sujet, j’ai presque fini le livre. Le soir on décrochera Duras, Duras et les autres, et je la choisirai, elle et puis un autre, pour prendre le relais.

Le soir, avant de choisir un autre livre, on a choisi un film norvégien. Oslo 31 août. Bien, oui bien. Triste mais joli, gracieux peut-être parfois, c’est marrant comme au bout de quelques jours j’ai déjà un peu oublié, fragile non ? que dirais-tu toi ? Cousu de fil blanc un peu dans la deuxième partie, mais la première partie est peut-être même plus que jolie, assez forte en fait, ces dialogues par exemple, avec cet ami par exemple, dans cette cuisine. Ou ailleurs.

Mardi 13

Aruspice : devin qui faisait profession d’annoncer l’avenir, soit par l’observation de la foudre, soit par l’inspection des entrailles des victimes.

Ah. Cette fois le mot existe bien. Mais je suis en retard. Très en retard. Plus de trente minutes. Dix de ma faute, j’en conviens. Tant d’autres dues à l’attente. Attendre, attendre, encore attendre, ne rien voir venir, sœur Anne de banlieue… Alors quand j’arrive tu as déjà consommé, on peut déjà partir, aller dîner, là où je ne suis jamais allé, cela t’étonne. Le rapport qualité-prix aussi. Au revoir, à bientôt. À bientôt ? Pas sûr…

Lundi 12

Un cri sur le quai. Quelques regards interrogatifs. Ce n’est que le réparateur d’escalator. Soulagement ? Oui, ouf, mais ce « chorente », qu’est-ce donc ? Le mot m’est inconnu et sur le petit écran de mon téléphone on me propose comme signification une ville au Brésil et des fautes de frappe (Poitou-Chorentes, etc.). Plus tard, le Robert m’offrira un « choreute ». Tant pis. Sur cette page 51 le mot est probablement sorti du même endroit que le passage duquel je l’extrais, à savoir de l’imagination de Guibert. Et puis sorti des souterrains c’est le soleil qui frappe. Presque inquiétant : où sont les giboulées ? Les voilà remplacées, chez cet enfant, par un pull léger, teintes grises et bleues, motif Jacquart.

Dimanche 11

La porte ne s’ouvre pas. « Tu es sûr que c’est au 14 ? » Je lève encore les yeux sur la belle façade, richement décorée, un peu trop peut-être. La porte est élégante, on a envie de la pousser, de découvrir l’autre côté. Mais c’est au 12. Une fois les étages gravis, bienvenue chez J, cabinet de curiosités que tu connais déjà : un café… Un café ? Un café. Suivi de lentilles, c’est l’heure du brunch, et je bronche à peine sous les délices, presque muet sous les effets un peu sévères de la veille et de la nuit relativement courte. Alors je les laisse parler, j’esquisse un ou deux mot pour montrer mon intérêt pour les autres, leur vie, leurs œuvres, leurs paroles et puis l’on part. Déjà ? Déjà, oui déjà, il ne faut pas manquer le film et les séances sont rares. Trois heures et des brouettes, alors…

Fengming, portrait d’une femme chinoise. C’est le titre du film. Fascinant. Un moment de cinéma comme on en fait peu : plan fixe sur un témoignage de la période maoiste de la Chine. Plus de trois heures. Fascinant. Mais plus de trois heures de film et mon état de léthargie bien avancé, évidemment… j’ai dormi. Pas trop, tout de même, heureusement. Je pourrais même vous en parler…

Samedi 10

La soirée est déjà bien avancée. Me croiras-tu si je te dis qu’il est déjà 1h35 ? Les doigts se tendent, les visages s’illuminent, surpris, devant les photos des hommes de la Casa Susana, travestis touchants, fascinants. Les coiffures, les couleurs, les moments sont d’époque, une autre époque, quelqu’un s’en souvient-il ? Mais une fois tous les paquets vides, les fumeurs, tous, oui tous ceux qui sont là ce soir, commencent à faire grise mine. L’une fouille, deux autres cherchent, et de l’addiction nait d’autres rires. Et puis il partent, certains dans la voiture de sport bariolée, moteur ronflant, mais à cette heure-ci, qui n’en fait pas autant ?

Vendredi 9

Un goût d’Asie dans la lecture, ce Magazine littéraire sur le Japon.

Un goût d’Asie au cinéma, ce Apart Together, agréable, mmmmoui, agréable comme un dîner qu’on arrose un peu d’alcool pour le sortir de sa torpeur, un film peut-être trop court pour dessiner les relations improbables qui se renouent et se tissent, un film probablement sauvé par une scène centrale décalée et donc drôle.

Un goût d’Asie dans l’assiette ? Heu… non : de la joue de bœuf.

Jeudi 8

Dès que B. me fit la proposition de ce voyage, je projetai mon corps entre le désert et la mer. Mais surtout, et c’est ce qui me donnait le plaisir le plus particulier, je projetai une certaine assise de mon corps, il était debout, sur une corniche, ou sur le haut d’une dune, entre la mer et le désert, vers lesquels il se tournait, de part et d’autre, successivement, il surplombait les deux enfants, à d’autres postes d’observation, en contrebas (dans ce paysage simplifié, les enfants s’employaient peut-être à guetter l’éclosion d’animaux minuscules entre les grains de sable).

Voyage avec deux enfants. Hervé Guibert

Une odeur d’orange. Quelle heure est-il ? Tard, relativement. Au Carré, c’était vernissage, avec foule, même Mme V, voyez-vous, mais je m’échappe après les photos d’usage. Dans les couloirs du métro, après que l’homme aux mains tatoué a fini de peler l’agrume, je m’étonne, m’amuse, me dis que non, ce n’est pas possible : mais pourquoi diable ce garçon a-t-il gardé le carton d’emballage sur son sac à dos ?

L’homme au lit regarde ensuite L’homme au bain. T’ai-je dit avec qui j’ai déjeuné ?

Mercredi 7

C’est un jour qui pourrait être raconté sur des pages et des pages, un jour non travaillé qui nous entraîne de l’autre côté de Seine.

À la Cinémathèque, premier jour pour Burton, Tim Burton you know… Nous n’avons pas choisi la date, le hasard nous a posé au milieu de tous ceux qui probablement piétinaient depuis longtemps, fébriles, impatients, regarde-les, les fans, évidemment, quelques caricatures, entre le gothique sage et la post-adolescente slave accompagnée de sa mère, qui photographie tout, pourtant c’est interdit, presque tout : clic-clac, frénésie. Et je me dis que peut-être ils vont être là, vous voyez de qui je parle, mais non, nul visage connu. Sur les murs, noirs de préférence (quand le démon de la danse… comme dirait la chanson) : dessins, écrans, dessins, dessins, dessins, concision, raretés, que sais-je encore…

Rue Sainte-Anne, les nouilles glissent et les « Bonjour » s’échappent, les mots en japonais aussi, comme quelques réflexes face à tant de voyelles, mais les réflexes pataugent et en retour d’un merci nippon allongé comme il se doit sur le dernier son on répond quelque chose de vague et timide, ni français ni japonais, merzaimas, à bientôyonara….

À Beaubourg le Festival est toujours Nouveau, au menu la ventriloquie tiens tiens bonjour, la roulotte de Fred Vaësen tiens tiens bonjour, ou le début de ce Pelechian présentée par Valérie Mréjen tiens tiens bonjour, ce Pelechian dont les images avaient étrangement disparu de ma mémoire, mais ne restons pas là debout, tant pis.

Au BHV on pourrait parler de fils, de douilles, de garçons bredouilles.

Écran, enfin, fin de soirée. Petit écran malheureusement, Marylin pleure sur le sort de quelques mustangs et sur le sien. Désaxée.

Mardi 6

J’avais découvert le joli travail d’illustrateur de Florent Chavouet à Kyoto, forcément à Kyoto ; presque forcément c’était José L. qui avait été à l’origine de cette rencontre colorée. La rencontre ne dura guère ; José L. voulait récupérer le livre, et comme je n’avais pas été immédiatement conquis par l’objet survolé, malgré les couleurs et les traits, il l’emporta (après s’être bien assuré que le « oh non oh non, ça ne me gêne pas » était sincère). Je crois qu’en fait ce n’était pas le bon moment. J’y étais, au Japon, voyez-vous et je n’étais pas vraiment ouvert à d’autres regards : je me battais déjà avec le mien, cherchant dans l’objectif à compléter une série, à capter quoi les détails, les couleurs, les attitudes, les lieux, les gens…

Catherine V. arriva vers 12h40 avec un sac plastique Monoprix que tu jetterais le lendemain en grommelant un « mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? » justifié (Mais qu’est-ce que ça faisait donc sur la table ?). À la fin du repas, elle ouvrit le sac : elle m’avait apporté les deux tomes japonais de Florent Chavouet. Évidemment j’étais ravi : de l’attention, de retrouver le Japon, de mieux connaître ce travail. Dans les transports, donc plus tard, j’ouvris Tokyo Sanpo, plongeant dans l’immensité de la ville via le regard joyeux, tendre et drôle de l’auteur, et riant de bon cœur à la lecture d’un simple « Ai dozo« .

PS. Le Camion cale au bout de cinq minutes. Je répète : Le Camion cale au bout de cinq minutes.

Lundi 5

Bon, on la regarde, la fin de Little Big Man ?

Dimanche 4

Tu n’es pas encore revenu, il faut attendre l’après-midi ; le matin je vais à la MEP quand d’autres courent un semi-marathon, folie colorée – regardez donc ces tenues sous les dossards – où quelques bicyclettes osent doubler la foule parsemée. L’abonnement renouvelé, je découvre une diversité de styles, mais ce Fumaroli, là, c’est vraiment un photographe ? Quand je pose la question, je ne sais pas qui il est. Je sais juste que le travail qu’il présente me laisse la triste impression qu’au-delà du concept il n’y a rien, que la poésie du propos et les bonnes intentions se sont – à mes yeux – délavées, n’offrent à voir que des images aux teintes plutôt vilaines, des grains mous, des profondeurs de champ plates, et en définitive des visages qu’on a envie d’oublier. Mais leur imminente sortie du champ est peut-être là pour nous y aider.

Samedi 3

Une odeur de poisson sur le trottoir humide et quelques bribes de mon pantalon qui traînent sur le sol. À côté de moi elle fait la même remarque ; je viens de les dépasser, je hâte un peu le pas. Et j’arrive à l’heure exacte : exactitude, politesse des rois. Mais ici on n’est pas chez les rois, non, même si… Dans son intérieur presque caricatural pour le quartier, il me reçoit chaleureusement, me pose quelques questions sur ma vie, en retour seulement des réponses. Que vouliez-vous que je lui demande ? Ce qu’il fait de ses journées ? Un dernier merci pour le livre que je lui apporte, et je repars sous une pluie très fine, presque absente.

D’un rayonnage à l’autre, pas de casque (efficace), pas de disque (dur), mais un petit livre (utile) de plus et quelques bouchées cylindriques que les passants me regardent avaler… L’heure de la séance approche, je suis appuyé sur le mur extérieur lorsque A arrive à cette espèce de faux rendez-vous qu’on ne s’était pas donné. A ? Alphaville. Aaaaah. Anna Karina. Amoureux, qu’est-ce-que c’est ? dit-elle. GodArd nous emporte et je le suis avec enthousiasme et plaisir, entre science-fiction et poésie, entre combat politique et humour.

Au sortir je te laisse un message improbable, vague imitation d’alpha 60 et les passants sourient peut-être, de toute façon ça ne va pas, ni l’imitation ni les photographies que j’abandonne sur les pavés, mais heureusement il y a les hasards et les éclats de rire de Jeanne. Et le téléphone.

Vendredi 2

Je lève le nez. Je n’avais jamais prêté attention au fronton d’un autre temps : il pourrait alimenter une de ces conversations que l’on a, à la cantine ou ailleurs, sur l’architecture actuelle. Quelques minutes plus tard, l’apparence mod’s est aussi d’un autre temps. Son âge est avancé mais elle a le chignon sévèrement dressé, les Docs à quatorze trous et le dress-code noir. De son pull s’échappent quelques centimètres carrés de blanc, un tee-shirt de rigueur. C’est quand le type à casquette se met à dodeliner de la tête à outrance que s’échappe également un éclatant sourire. Celui que je lui offre en retour est plus discret et elle tourne la tête avant qu’on n’explose. Avant que les immeubles de Seattle n’explosent, également… Ah ben oui je suis allé voir (l’efficace) Chronicle.

Février 2012

Mercredi 29

Parce que dans quelques semaines on vote, je me penche : sur l’écran de mon téléphone, je lis un discours teinté d’une couleur éclatante. Je me surprends moi-même, pour diverses raisons, la première étant que le texte a vaincu mon impatience de lire ce que j’entamerai à Nation :

Il fait toujours très chaud dans mon souvenir. Je suis assise contre un talus, ou appuyée à une barrière, et tout ce que je regarde me rend triste, et j’ai toujours une main qui caresse de l’herbe, pétrit du sable ou fait rouler des petits cailloux.

C’était mes plaisirs solitaires dans mon ennui de petite fille.

Zouc par Zouc.
L’entretien avec Hervé Guibert.

… On en arrive à la conclusion que je lis donc en ce moment quatre livre en même temps. Hasard des abandons et des oublis, des supports numériques et des tailles de caractère sur de vieilles éditions sentant les décennies passées. Sentiment amusé mais n’y verrait-on pas un peu de dispersion ?

Le soir, nulle dispersion : Les Bosquets, film de Florence Lazar. Nulle dispersion : un lieu, de longs plans fixes, un très joli regard sur l’habita(n)t, avec au milieu, UNE scène.
Deux femmes parlent, ou essayent plutôt de converser : celle qui voudrait parler ne trouve pas les mots. Rien que ça, c’est un moment, rompu visuellement par quelques mains qui fabriquent des tresses de pâquerettes, geste simple et fragile comme leur présence, leur relation, le lieu, l’époque, leur histoire peut-être. Des voix s’approchent… autre genre, autre langue, autre position. Hors champs, leurs voix si proches semblent nous toucher. Peut-être même être à l’intérieur de nous. Super(be)position.

Et puis le mois se termine. Dans le métro, une fois le saxophone muet, deux garçons asiatiques épuisés. Ils ne dorment pas vraiment, ils aimeraient tellement. Ils luttent pour ne pas plonger dans un profond sommeil qui les emmènerait… allez savoir où. L’un desserre ses chaussures, s’évente avec le plan du Louvre, se pince longuement la joue ; j’en ris. L’autre a déjà ôté ses baskets, grimace, il souffre vraiment, sur son sac sont posées ses mains, maigres, fortement veinées, plus fines que les miennes, aux doigts plus longs. J’aurais aimé les prendre en photo, ces mains, rien qu’elles ; j’ai souvent cette envie d’ailleurs. Février m’a offert un jour de plus. Un beau jour de plus se terminant par une certitude : les mains. Un jour ce sera les mains.

Mardi 28

Je pose le cadeau entre ses mains et je l’ouvre pour elle. Elle voulait noter des choses, des impressions surtout. Je lui ai trouvé un stylo en or et un carnet de moleskine noire qu’elle pourra garder sur sa table de nuit. J’accompagne ses doigts pour défaire le papier. Je me rassieds. Je lui demande si le stylo lui plaît, elle dit oui beaucoup.

Cérémonie, Bertrand Schefer

Le soir, le livre, livre-regard, livre-miroir, livre-amitié, n’est pas dans le sac, oublié, pas de doute, posé là où il ne fallait pas, alors j’écris, phrases tremblantes dans le bus, voix tremblante dans le RER. Puis je t’appelle, on se parle, j’erre, on attend, je les retrouve au pied d’une obélisque, comme elle dit, et en effet j’y suis aussi. Une fois au restaurant que j’ai pourtant choisi, je me demande si l’endroit est bien celui qu’il fallait, je me suis déjà vu là plus enthousiaste avec K, avec JLM, avec toi peut-être mais je n’en suis pas sûr. Qu’en penses-tu ?

Et même si c’est l’hiver on marche un peu, d’une rive à l’autre, d’une parole à l’autre, d’une vitrine Mercedes à un visage qui pourrait être celui d’un politicien ou d’un acteur avec un rôle de conseiller politique dans un film des années 1973. N’y pensons plus.

Lundi 27

Il est encore là. Il tourne le dos à l’entrée. J’essaye de pousser la porte vitrée : elle résiste. Je jette un oeil : pas d’horaires marqués. Je tape sur le verre, doucement, puis plus fermement : il se retourne. Il n’ouvre pas alors on se parle à travers la porte, un rapide échange de questions et de réponses qui se termine en lui montrant la clef. Il ouvre, me dit qu’il préfère laisser fermé, qu’il est plus tranquille comme ça… à l’heure qu’il est, il est bien seul, tout est fermé, surtout un lundi. D’ailleurs au BHV, ça faisait bien longtemps qu’il était fermé, son confrère. « Ah mais oui mais ça ferme à 18h30 » m’avait dit le quinquagénaire en tenue de travail en regardant sa montre et mon visage presque aussi désolé que le sien. Au BHV, tant qu’à faire, j’avais grimpé au troisième, rayon literie, coin des oreillers. Un petit coin pour des carrés qui vous déplument s’ils sont en duvet, on croit rêver.

Bref, c’est après la soupe de légumes que j’avais trouvé le courage de faire qu’ils sont arrivés. Ils avaient dîné, et donc moi aussi, vaguement, la moue au coin des lèvres : ce n’était pas une réussite, même la couleur n’étais pas encourageante. On n’en a pas parlé, ni du goût, ni de la couleur.

Dimanche 26

C’est un jeu de rôle ? Ah non c’est un rêve. Peut-être. Ou bien un cauchemar ? Une histoire de fantômes ? Ah de fantômes aveugles lisant dans les pensées ? Mmm mais lui c’est qui là en fait ? Non mais vous êtes sûr que ce n’est pas un vieil épisode de La quatrième dimension ?

Je devrais ne pas chercher, me laisser porter, mais je n’y arrive pas. Alors je trouve Ulysse, souviens-toi insupportable, un peu malgré lui peut-être, même si honnêtement je me demande si l’auteur (Guy Maddin, dont j’avais adoré Winnipeg, mon amour, mais si rappelez-vous) ne se fout pas outrageusement de la gueule du monde.

Heureusement à quelques mètres du cinéma il y a Beaubourg et son Le Nouveau Festival… J’y pioche quelques jolies choses, le souvenir des Mystères de l’Ouest, d’autres plus gênantes comme les poupées de Gisèle Vienne, mais j’y reviendrai, il y a d’autres choses à voir, plus longuement, pas une fin de dimanche après-midi, nuit tombée, esprit agacé, affiche à terminer.

Ouh la la non non vous ne pourrez pas grossir l'image

Samedi 25

Il a sous le bras le Figaro magazine ; il demande (pourtant ?) le livre de François Hollande et plaisante avec le vendeur sur le fait de n’en prendre qu’un seul pour l’instant. Dans la librairie il y a une légère ambiance de fête, un anniversaire ou un départ, quelques bulles pour un petit groupe et l’on offre à cette femme déjà quadragénaire un livre de Cindy Sherman, quoi d’autre je ne sais pas.

Je suis venu ici un miroir sous le bras, miroir acheté chez Leroy M. après que l’immense glace de la salle-de-bain était tombée dans un fracas assourdissant ; par chance j’étais alors dans la pièce d’à-côté, par chance il n’y avait eu aucun (trop) gros dégât, par chance je ne craignais pas de souffrir de 7 ans de malheur et j’en aurais la preuve le soir-même en ayant le bonheur de manger des TUC.

Bref, revenons à la librairie où règnent le présent de narration, quelques voix grisées et un choix terrible. Au bout de quatre ouvrages sélectionnés je m’arrête, j’hésite encore sur le Christian Gailly qui vient de paraître, je pense que j’y reviendrai plus tard, que la somme totale est déjà conséquente malgré le faible nombre total de pages, que de toute façon je trouverai peut-être l’élan suffisant pour terminer le Faulkner qui, tristement, me lasse, malgré quelques éclairs et le sentiment que je passe à côté du génie. Le choix se porte donc sur les autres : Cérémonie car Bertrand Schefer est de saison, je me dis que tu seras content de pouvoir toi aussi le lire ; Zouc par Zouc par Hervé Guibert était de saison il y a quelques mois, il ne fallait pas que je reste sur l’impression du spectacle ; et puis Hervé Guibert encore, besoin de continuer à l’explorer avec cette fois Voyage avec deux enfants. Mais je n’imagine pas en passant à la caisse que le soir même j’entamerai un autre livre, version numérique trouvée en « cadeau » dans mon téléphone : Alice in Wonderlands. Arnaud in wonderbooks ?

Vendredi 24

Les nommés pour le César du meilleur statut Facebook d’Arnaud de ce soir sont :

– Mais qui écrit les textes des Césars ?

– Et en plus ils font des fautes de français.

– Mooouaaaahahahahahaa

– Gourmet ! Gourmet ! *

– Antoine De Caunes aime le cinéma et Guillaume Canet l’honnit.

* Alors j’ai tout de suite j’ai commenté « Ah ben non » et « Ah ben Sy » et Fred aussi en même temps « Ah ben Sy » et voilà je vous épargne la suite des commentaires, enfin bref en tout cas non vraiment on ne m’y reprendra plus… Heureusement que je vais au cinéma, sinon je croirais que c’est chiant et mal écrit.

Jeudi 23

C’est parce qu’elle ne voulait pas abîmer la couverture ou parce qu’elle voulait rester discrète. C’est parce qu’elle ne souhaitait pas me donner la chance de savoir ce qu’elle lisait : l’ouvrage était grossièrement emballé de morceaux de papier blanc scotchés entre eux. À voir son style, en tout cas, il aurait été plus adapté que le papier fût pincé.

Mercredi 22

Nouveau téléphone, nouvelles habitudes. J’ai glissé la veille quelques dizaines de titres dans l’objet, ce matin j’en écoute quelques-uns ; autour de moi j’ai l’impression qu’il y a un autre rythme, une autre ambiance. Mais je crois que ça ne dure pas longtemps ; pourquoi ? Deux jours après je ne sais déjà plus. Ai-je été gêné par le brouhaha mécanique alentour ? Ai-je voulu écouter une conversation ? Ou bien ai-je écouté jusqu’au bout du trajet, et voici que je ne m’en souviens plus ? À Gare de Lyon c’était un morceau de Let England Shake. Et ensuite ? Ensuite il y a une odeur de lavande, et bien plus tard, alors que j’ai oublié les écouteurs sur mon bureau, le café B duquel B est déjà repartie. Tu as la fraîche galette et le sourire aux lèvres ; glisserai-je les titres dans l’objet sus-cité ?

Batignolles. Intérieur chaleureux, multiformes, hétéroclite où l’on regarde, touche et décrit les chauffages d’appoint années 30, les bancs en bois tourné et la porcelaine Tsé-Tsé (mais d’ailleurs où est mon assiette ?), où l’on parle cuissons, épices, liaisons, french manucure, Japon… Et vous, vous faites du cheval ?

Mardi 21

La femme à gauche porte un manteau fuchsia, une écharpe d’un rose que je n’arrive pas à définir, je pense à un bouton de rose fané avant de s’ouvrir, en tout cas c’est rose. Elle ne fait rien, ses mains gantées d’un cuir fin sont posées sur un sac à main très sale, au teintes grises et motifs en forme de cœur.

La femme à droite porte un manteau marron clair, une écharpe couleur terre de sienne. Ses ongles sont vernis, couleur bordeaux, et ses mains tiennent un tout petit livre au format étrange, pages à l’italienne mais reliure en haut.

Entre elles on aperçoit les rayures de la banquette : bleu gris, moutarde, orange brûlé, céladon.

L’ensemble est parfait, mériterait un cadrage assez serré.

Rien.

Lundi 20

Quand tu reviens de ton dîner, tu évoques la double initiale, mythe effondré depuis des lustres. Moi je ne pense même plus au matin, à ce moment rare mais simple, rare mais qui pourrait être quotidien, avoir marché un peu dans ce Paris de 8h58 parce que j’étais très en retard, en retard donc un peu fébrile, voyez donc la photo n’est ni bonne ni nette, de toute façon elle n’est qu’un coup d’œil. Ils sont nets vos coups d’œil ?

Dimanche 19

Tu me dis « Prenons un autre chemin que celui de la dernière fois« , alors on prend à droite, là où je ne vais que moi-même très peu, pour ainsi dire jamais, m’en souviens-je d’ailleurs ?

Samedi 18

Voir et revoir, parce qu’on est là pour ça, revoir Le Procès d’Oscar Wilde ici, le revoir avec à chaque fois un sentiment plus fort ; cette fois j’attends avec encore plus d’impatience et de crainte cette fin sur laquelle j’ai déjà écrit, je me souviens des mots, j’ai peur de les entendre. Vaine empathie ?

Revoir Mourir comme un homme. L’apprécier encore plus, vraiment, presque indéniablement, complètement, ne plus y ressentir une ou deux longueurs, ne plus y voir une ou deux scènes de trop. J’ai envie de retenir tous les mots et toutes les images, surtout ce passage qui contient tout et bien plus encore, des éléments cachés qu’on découvrirait à d’autres séances. Mais tout c’est déjà beaucoup : la poésie, l’humour, le fantastique, la musique, l’amour, les genres, l’imaginaire, les souvenirs d’enfance, quelques myosotis et les doux sifflements de la langue portugaise.

Quoi d’autre ? La conférence sur Oscar Wilde, le premier film dont je ne sais pas quoi penser mais sur lequel j’ai beaucoup dit, ma voix étrange dans laquelle traînait ce rhume, un nouveau téléphone, Jeanne, Claire et les autres, le resto du déjeuner, le resto du dîner, et finalement le silence, alors qu’il est minuit passé de peu, le silence à peine dérangé par le bruit du papier : mon carnet, ton livre.

Vendredi 17

C’est un couple un peu étrange qui est là devant moi. Je suis assis, elle aussi, elle lui a dit « Tu ne veux pas t’ass… » et puis elle a vu qu’il n’y avait pas de strapontin. Elle a un air infiniment triste, pince les lèvres et regarde devant elle mais ne voit rien qui masque ses pensées. Il la soutient : une légère étreinte à l’épaule, un regard. Et donc un peu étrange ? Oui. Parce qu’au départ je crois qu’ils ont les mêmes chaussures. Je les compare ; non, ce sont presque les mêmes. Ils portent un jean ; plus clair pour elle. Ils portent un blouson vert ; plus clair pour elle. Un sac à dos, presque le même sac à dos, la même marque. Je me dis qu’ils aiment la randonnée, mais aujourd’hui elle n’aime rien.

Je descends deux stations après eux, je te retrouve au bout du quai numéro 3, j’ai à la main un magazine sur la photographie que je n’ouvrirai qu’après avoir dormi pour y lire mon nom au milieu des autres.

Jeudi 16

Bien sûr je pourrais parler du gilet, j’imagine déjà son sourire en lisant ceci. On devrait plutôt parler des œuvres, de l’impressionnisme de ces arbres d’encre et de pâleur ; à travers les fenêtres on pourrait voir tomber la neige et nos préjugés sur les paysages. Passant dans la salle du fond, on s’arrêterait longtemps devant ce travail, cet homme, poète au quotidien, qui laisse imaginer un beau devenir de corps colorés. Écoutez-les qui chuchotent, eux qui sont là aussi, ils n’en pensent pas moins.

Mais le lambrusco était bouchonné.

Mercredi 15

Alors c’est rue Gabriel Laumain qu’on se retrouve, après que j’ai eu l’impression de ne jamais avoir marché rue d’Hauteville. Parce que rue Laumain il y a cette galerie, il y a cet artiste qui expose, il fallait que tu y ailles, il faut toujours y aller de toute façon, toujours découvrir, regarder, s’interroger, s’amuser de ces annonces d’un autre temps, de ces dessins qui montrent un autre temps… Mais du temps on en a peu, il faut aller à Sceaux ; il fallait vraiment aller à Sceaux, voir Jan Karski, superbe spectacle, mais c’est toujours un peu gênant de trouver superbe ce genre d’histoire, de parler de spectacle aussi, parlons de moment, de témoignage, et je vous parlerai de la voix sur les contours du ghetto de Varsovie, de l’homme perdu dans un couloir d’opéra, d’une danse démembrée ou d’un air de Bizet qui se laisse entendre, juste comme ça, juste entendre, étouffé.

Mardi 14

Le livre est posé devant la bouilloire. Une carte, que j’avais achetée au Japon dans l’idée de quelques vœux de janvier, masque la majeure partie de la couverture (la photo, le titre, le nom de l’auteur), et ne laisse apparaitre qu’un contour plutôt jaune. Au robinet l’eau est froid, la douche donc rapide, rapide mais nécessaire, je ne sais pas vous mais moi… Te voici alors, découvrant le présent. Tarkovski, polaroïds… Qu’en penses-tu ? Et que pense-t-elle, elle qui ne fait rien dans le métro, ni téléphone, ni roman, ni gratuit (puisque l’adjectif est devenu un nom) ; je demande toujours ce que font ceux qui ne font rien.

Et c’est au retour qu’on entrevoit des fleurs. Comme ce pot que tient cet homme en pantalon dont le nom de la couleur m’échappe, entre une huile de noisette et la peau d’un chevreuil, quoi qu’un peu plus foncé non ? Des fleurs comme celles qui, sur le bureau, dominent de leur rouge la vue vers l’extérieur.

Ce n’est qu’un peu plus tard que John Wayne délivrera la prisonnière du désert, mais ça n’a aucune rapport.

Lundi 13

C’est parce qu’il reste là, dehors, juste là sous la fenêtre, à clouer et à scier cette sacrée boîte. Là où elle est forcée de le voir. Là où chaque gorgée d’air qu’elle respire est pleine de ses coups de marteau, du grincement de sa scie, là où elle peut le voir lui dire : Vois. Vois comme je t’en fabrique un beau. Je lui ai dit d’aller ailleurs. Bon Dieu, tu veux donc l’y voir couchée. C’est comme quand il était petit, le jour où elle a dit que si elle avait de l’engrais elle essaierait de faire pousser des fleurs, alors il a pris la corbeille à pain et il l’a rapportée de l’écurie toute pleine de crottin.

William Faulkner, Tandis que j’agonise.

Évidemment le titre du roman… Mais non, pas d’allusion voulue à toutes les unes qui affichent l’ancienne star de la chanson, Whitney, Whitmorte dirait l’esprit blagueur quelles que soient les circonstances. À la fin de la journée, quelle journée ! mais si enfin vous en avez forcément entendu parler, à la fin de la journée donc, ce pauvre Faulkner s’agrippe difficilement à mon esprit : parce qu’un sosie de Laurent M. dans le RER, sosie qui ne peut être lui puisque ce badge des Beatles ; parce que trois accordéonistes virevoltant sur la musique du Parrain tandis qu’en face elle dodeline de la tête en rythme, sans le vouloir, puisque sous le casque blanc elle écoute vraisemblablement autre chose.

Sur l’écran de fin de journée on s’embarque pour autre chose, tellement autre chose, encore les images de l’ouest lointain, les carabines et les chevaux : magnifique La captive aux yeux clairs.

Hein ? Mais non, bande d’ignares, pas de robe en velours à côté de sa mère et la famille autour.

Dimanche 12

Quatre pieds de table, une lampe à pétrole trop oxydée, deux rallonges probablement inutiles, un sac isotherme de forme parallélépipédique contenant quatre mugs en plastique bleu et une demi-douzaine de cuillers de la même matière mais rouges, un rouleau de film transparent, un tuyau de douche, etc. L’inventaire à la Prévert finit dans la benne, mais le vide créé n’a pas permis de retrouver ce que l’on cherchera donc encore. En vain ?

Avant cette occupation digne d’un froid dimanche, on avait eu de quoi remplir un annuaire, avec F croisée, J invité, le poulet grillé dont on ignorait le prénom, et tous ceux venus voir la projection de The American Tetralogy de Philippe Terrier-Hermann, offrant dans la salle 2 de Beaubourg un moment superbe à la croisée de la photographie, de l’écriture et de la musique, un moment qu’on appelle encore cinéma. Sur l’écran de mon téléphone ne s’affichait alors plus que d’étranges rectangles rouges barrés de rayures multicolores : The End.

Samedi 11

Pas de photographie. L’appareil est resté chez W, sans doute avais-je eu inconsciemment peur qu’il souffrît du froid intense qui bordait la Loire ce matin. Pas de photographie. Pas d’image. Pas d’image de la glace charriée par le fleuve, des étals devant lesquels on hésite parfois, du hall de gare où l’on attend Laurent, de la neige qui nous amuse encore, de l’ambiance douce du restaurant où tu as bien eu raison de prendre des quenelles de brochet, des vitraux et des couleurs qu’ils diffusent. Pas d’image de ces hommes et cette femme qui s’affairait dans cette chapelle, avec dans les mains une serpillière, un balai, un bidon de cire ou des fleurs ; l’évêque vient demain. C’est peut-être là le plus grand des regrets, être face à cette scène d’une photogénie évidente, un moment de cinéma même, mais le laisser là, laisser aussi cette femme assise, ne bougeant pas sauf pour tourner la tête dans notre direction.

À propos de direction il nous faut repartir. Sur l’écran, le soir, Liz Taylor épouse Richard Burton et se retrouve au milieu du Texas, où l’horizon est comme un titre de film : géant.

Vendredi 10

SUPPRIMÉ. L’adjectif est en majuscules sur le panneau censé m’indiquer la voie. Finalement c’est la suite logique d’une journée un peu… enfin non rien… donc le train est supprimé mais te voici, bonne nouvelle en échange de laquelle je t’en annonce une autre, le retour du chauffage, finies les moufles sur ton clavier. Évidemment on oubliera le retard qui complétera la suppression, on n’est pas là pour râler mais pour se satisfaire du moment : l’accueil chaleureux, les échanges intéressants, le buffet réussi, les sourires, ta présence…

Jeudi 9

Au départ de Nation, elle avait mis fin à une conversation « parce que le métro va partir. » Mais finalement la v’là qui cause encore quelques secondes plus tard, évidemment il faut couvrir le bruit et dire bien fort ce que personne ne veut entendre, les cancans sur cette fille là, qui en a bien des problèmes de cœur, et puis ensuite cette morte, elle dit ça comme ça, que l’autre est morte, d’une manière, comme dire… ah ben oui tiens, voilà, elle confirme : « Oui tu sais je suis à l’hôpital Truc, en master 2. » Trois blabla plus tard elle raccroche, compose un autre numéro, prononce la phrase qu’il ne faut pas (« Oui bonjour vous avez essayé de m’appeler »), dit qu’ah bon justement elle est médecin, et moi je l’écoute, parce que de toute façon que voulez-vous que je fasse d’autre, et puis un autre appel, enfin bref, elle doit se demander pourquoi je la regarde fixement, elle ou son reflet dans la vitre entre deux stations, elle ne comprend pas qu’elle me fascine, elle n’imagine pas que je me demande qu’elle âge elle peut avoir, elle ignore que je l’imagine seule dans les rayons d’un supermarché, elle ne sait pas que j’essaie de deviner à quoi peut ressembler sa vie et les bibelots posés sur son téléviseur. Certes, aujourd’hui on ne peut plus poser de bibelots sur les téléviseurs. Mais je suis sûr que ça la démange.

Mercredi 8

Et me voici face à un grand nombre d’hésitations, d’incertitudes, de lacunes : les cadratins, les capitales, les accords…

L’incertitude c’est aussi au sortir de la séance. Pas sûr d’avoir aimé… Pas sûr ?

Mardi 7

Sans se soucier de son rouge à lèvres qui s’écaillait, elle a engouffré ses champignons marinés, s’est attaquée par la tête aux sardines frites, a essuyé avec sa serviette le gras à la commissure de ses lèvres.

Ma lecture des Tendres Plaintes de Yoko Ogawa avance doucement : les conditions de transport ne sont actuellement pas optimales pour déployer un livre. Le matin, tandis que le jeune homme révise ses hiragana sur son téléphone portable, j’étais d’ailleurs un peu en lévitation entre les autres passagers. Passagers, patience, passivité. Mais réactivité, il y a ce fichu dossier à terminer… (et ma tête dans le journal, mais ça n’a rien à voir).

Lundi 6

Le torse en débardeur de David Beckham est coupé en deux sur le sol de la rame. Je sais que de l’autre côté de cette page l’image offre plus d’indécence, peut-être d’érotisme : nul débardeur et un plan plus large. À côté de cette vision d’homme déchiré que je ne prendrai en photo qu’une fois au terminus, l’homme a l’allure triste de ceux qui, à toute saison mais surtout actuellement, sont allongés sur les quais du métro. Je reviens de l’Espace Pierre Cardin, où assis sur d’improbables fauteuils au velours abîmé et à l’assise inconfortable, j’ai vu défiler les @ sur l’écran puis les vêtements gris sur la scène. Avec N, puisque ô bonheur elle était là, on s’est attristé de ce camaïeu mais qu’y pouvons-nous… Au sortir en revanche, l’obélisque était aussi vive que le froid et à l’arrivée, les yeux étaient bleu clair et me rappelaient comme à chaque fois quelque chose de l’Italie lointaine. Mais c’est surtout du Japon que l’on a parlé ; Romain était finalement resté pour le bourguignon.

Dimanche 5

Déjà, à travers les voilages de la chambre d’hôtel, une lumière étrange ; ce n’est pas un ciel bleu. Voici qu’en effet la neige tombe, fine, si fine que plus tard elle sera trop friable pour une boule efficace ; la bataille sera de courte durée.

Évidemment ça glisse un peu, tirer la valise est un peu difficile, au marché c’est compliqué puisque tout gèle, le poisson ou les fruits… Mais entre chaleur familiale, plaisirs de panettone ou lotte et cette sensation enveloppante qu’offre la neige et sa lumière, on apprécie ce dimanche. Même si, encore, il faut attendre…

À travers la vitre du train, les couleurs sont rares et les arbres sont un peu leur propre fantôme. C’est donc un peu comme dans le film du soir, ce superbe La Chevauchée des bannis d’André de Toth, western aux âmes perdues dans un blizzard enneigé, ces âmes qui fuient et souffrent autant du froid que du désir. Avant de fuir une dernière fois ils dansent. Dansent ? Bougent maladroitement, secouent littéralement ces femmes qu’ils désirent, sous une incroyable tension et sur la lancinante ritournelle d’un pianiste ignoré.

Samedi 4

Il y a les rideaux verts (entre glauque et opaline) d’un compartiment, banquette assortie avec supplément de rayures grises. Il y a, à travers la vitre, les paysages plats entre Blois et Les Aubrais.

Il y a ce tramway. Il me demande de jeter un œil mais je ne comprends pas la première demande ni la deuxième. À la troisième je réponds que non, que je vais descendre.

Il y a ce petit restaurant asiatique d’Orléans, Orléans ciel bleu, avenue aux façades anciennes et plutôt élégantes, bouffe dégoulinant comme un vieux rhume finissant en regret d’être entré ici parce qu’on n’avait pas beaucoup de temps.

Il y a sûrement de joli paysages entre Orléans et Châteauroux ; les as-tu regardé, toi ? Je ne sais pas, j’ai dormi.

Il y a le wagon un peu triste, tissus bleu pâle et motifs beige, plafond lavande, et les horizons enneigés, apaisés et éblouissants puisque le soleil est là.

Il y a enfin Limoges. Nous voilà enfin, des heures plus tard que prévu, des détours imprévus. Entre plaisirs (ce gâteau) et obligations (ses lunettes, des collants parce qu’elle a évidemment froid), je retrouve les rues que j’avais oubliées ; j’ai très peu de souvenirs de cette ville où j’avais fait deux ou trois sauts depuis Angoulême. Il fait déjà nuit quand on décide un petit tour. « Excusez-moi madame, où est la Cathédrale ? » Joli hasard, tu connais la dame, vous vous en amusez et elle montre le chemin. Mais le lieu est fermé et on erre rapidement dans les rues glaciales. De toute façon au chaud les révisions attendent.

Vendredi 3

Voilà. Blois. Tu m’accompagnes évidemment ; JLM est là aussi. Satisfaction. Grande satisfaction. Joie ? D’être ensemble ; de voir l’accomplissement de ces longs moments d’hésitations, de doutes ; d’offrir ce moment à ces images que j’aime tant…

Les photos sont alignées sur les murs blancs du hall ; dans une semaine on vernira. En attendant c’est déjà parfait. Puisque c’est fait, partons voir la ville d’un peu plus près, voir ce que l’on ne connait pas encore, les traiteurs tant tentant, le beau château et son joli musée, un éventuel salon de thé pour se réchauffer d’une pâtisserie mais pour ça c’est loupé, le troquet où l’on s’installe gelés n’a rien de bien à proposer, rien de bien ou plutôt rien du tout, qu’une ambiance de café de lycéens. C’est pour qui le café ?

Jeudi 2

Hors Pistes. Valérie Mréjen à Hors Pistes. Ah Mréjen. Évidemment Mréjen. Des mots et des visages, des histoires que d’autres racontent, dernièrement des visages mais pas de mots, des visages fixés, des visages se voulant beaux, rendus plus beaux, rendus différents, on a le temps de les regarder, scruter, d’y voir – ou d’y chercher – les défauts, la gêne, et les regards se détournent, les sourires sont embarrassés, nous aussi, parfois à peine, c’est cocasse et touchant aussi, pas seulement embarrassant, c’est plein de questionnement et d’amour aussi sûrement. Mais tout de même, je préfère* les mots, les mots et les phrases, les vieux films si joliment colorés, les mots aussi sont colorés, couleurs vives. Mais Édith Scob ne dit rien.

* préférence toute relative, oh la la ce plan sur les « toits » de Tokyo…

Mercredi 1er février

Deux présences ici, car pour une fois je reste, le matin comme prévu mais l’après-midi parce que c’est plus raisonnable, plus simple, plus efficace. Sur le canapé, les clichés allongés. Je n’y vois rien, rien qui m’aide, seulement deux groupes, le noyau dur en quelques sortes, cette quinzaine, et puis les autres. Et puis tant pis.

Alors tout de même, Naomi, Naomi Kawase pour Hanazu, je ne sais pas, oui, non, bah, oui mais non. Plutôt Gus finalement, Gus Van Sant et sa fable déjantée de Even Cowgirls Get the Blues.

Janvier 2012

Mardi 31

On s’est déjà vus ? Oui, on s’est déjà vus, l’autre jour d’abord mais surtout avant-hier, ce regard appuyé c’était moi. Ah oui, c’était moi. Bien sûr, ça lui revient. Enchanté en tout cas.

Lundi 30

J’aurais pu raconter comment j’ai failli abandonner mon sac dans le RER, moi sur le quai, lui de l’autre côté des portes. Cela pourrait faire une scène efficace dans un recoin de film, parce que c’est très visuel, l’élan pour monter dans la rame le bras droit en premier et les portes qui se referment, le visage terrifié du mec qui se retrouve le bras le bras coincé, les visages des gens qui se portent sur lui, le geste presque placide du grand type qui tire sur la porte, le mec qui rougit dit merci et désolé dans la même foulée en se demandant 10 secondes plus tard si le signal a retenti, ce qu’il aurait fait si…

Bref. Une matinée plus tard je te retrouve. Sushi tournant rue Richelieu, appartements Napoléon III au Louvre, La Folie Almeyer dont je ressors dubitatif voire agacé et enfin l’étage électro-ménager du BHV parce que la culture c’est bien mais les plastiques mats et les métaux chromés sur les percolateurs c’est quand même autre chose.

Dimanche 29

« Et du coup les gens ils posent pas. »

Sur la photographie, une femme porte des paquets dans une rue de New York. Non, elle ne pose pas. Je souris, note la phrase entendue, sourirai à d’autres reprises, noterai à d’autres reprises, mais pas des paroles volées, non, plutôt des légendes et des impressions, beaucoup de légendes pour pointer les photos dont je veux absolument me souvenir, des notes mal écrites faute de stabilité, faute de tranquillité, je ne suis pas seul vous savez, il y a du monde pour voir le travail (magistral) de Diane Arbus ; même dans le parc, ensuite, il y a du monde, ça se promène malgré le froid, il y a même quelqu’un déguisé en renard bleu, ça court aussi, tiens d’ailleurs c’est… mais le temps d’un regard appuyé il est déjà parti, on attendra mardi pour sourire de ce hasard.

Et puis tu reviens, je souris encore mais pas pour la même raison évidemment et puis ce sont les rues de Los Angeles qui finissent la journée, Jack Nicholson croise la route de Faye Dunaway dans ce Chinatown dont l’affiche hanta longtemps mes références néo-Art nouveau.

Samedi 28

Hi-ro-shi-ma. Elle prononce lentement le nom en découpant les syllabes, c’est un peu à l’image du rythme de ce samedi. J’ai déjà vu Hiroshima mon amour. Le lendemain, j’avais dit « C’est beau mais c’est chiant« . Été 1996. Peut-être. Je confonds peut-être, mais je ne crois pas, je confonds peut-être avec un autre film durassien mais lequel si c’est le cas ? J’ai l’impression que c’était l’été de mes 22 ans, l’été qui se termina par une session de rattrapage de licence un mercredi après-midi de septembre, un été à remplir un beau cahier à la couverture verte de formules de chimie organique ; je revois la glycine sous laquelle j’avais fait ce commentaire à ma sœur, mais peut-être étais-je assis sur le rebord du trottoir. Mais que faisait-elle là ? Peut-être n’était-ce pas le lendemain. Je n’avais alors jamais lu Duras. Parce que j’ai commencé à la lire en 1999, au printemps. Peut-être.

Vendredi 27

Il est tard, on me propose, j’accepte qu’on me dépose, propose autre chose en échange, un petit rien, un apéro mais ça se prolonge par un dîner, on improvise comme on peut et puis voilà, au moment de partir, quelques regards sur des photos, deux, je suis enfant, on reconnait mon front et je m’en étonne, je ne dis pas que c’est la main de ma grand-mère et on me dit que cette autre photo est belle, ma peau claire sur les teintes bleues de l’océan, l’air un peu hésitant des premiers pas.

Jeudi 26

Rita Gorr m’avait accompagné la veille et l’annonce de sa mort m’avait entraîné vers quelques vidéos en ligne. Mais en ce matin frais, voici son sosie dans le RER C, avec un sac à dos Ikea Family tandis que j’ouvre un autre livre. J’ai décidé, sans grand enthousiasme, de retrouver les histoires particulières de Yoko Ogawa plutôt que les écritures pointues des romans de chez Minuit m’accompagnant régulièrement en ce moment. Le livre se nomme Les tendres plaintes, finalement c’est un peu ça, je me plains tendrement…

Dona au début, ayant du mal à se poser, allait et venait sous la table, mais bientôt je ne sais pourquoi, paraissant aimer l’endroit à mes pieds, il s’est assis, a posé la tête sur mes cous-de-pied. Ses gros globes oculaires manifestement atteints et qui semblaient à moitié lui sortir de la tête étaient néanmoins d’une belle couleur, comme si l’on avait mélangé un peu de peinture bleu clair à du yoghourt.

Et puis le soir cet appel. Au milieu ce « Tu ne dis plus rien« . Que dire ?

Mercredi 25

Bon on met des tirets ou pas ?

Mardi 24

Le lien. Ai-je inconsciemment choisi ce livre de Laurent Mauvignier parce que tu pars ? Pas si loin. Pas si longtemps. Quelques jours à Berlin. J’aurais aimé venir, dû venir. Plus facile à dire qu’à faire…

La pluie est fine, mesquine ce soir. Une bruine, dirait-on. J’ai déjà oublié l’odeur qui m’a frappé dans le couloir de chez Fabienne, je n’avais probablement pas 10 ans, nous rendions une visite à l’hôpital : l’odeur était de nouveau là ce soir, tant d’année après. Dans le bus 96, deux japonaises derrière moi, je tends l’oreille ; je retrouve des sensations que je n’aime pas vraiment dans les bus en hiver, cette humidité. Mais les images troublées par la vitre embuée offrent des flous qu’on ne choisit pas.

Lundi 23

On se retrouve à Beaubourg. Tu es déjà là, appuyé sur la rambarde ; que lis-tu ? C’est le dernier jour pour l’expo Munch ; à une autre époque (pas si lointaine) je me serais rué sur cette exposition … On s’est donné rendez-vous à 20h30, sans réfléchir que… que ce serait trop tard. C’était trop tard. Une demi-heure de ceci, une demi-heure de cela ; « Vous pouvez quand même tenter… » a-t-il dit nonchalamment. C’était presque trop tard, peut-être pas finalement, mais on s’est regardés et l’on est reparti. Tu avais fait une quiche de toute façon.

On a trouvé de quoi rattraper le coup, de quoi donner à cette soirée un autre air, un air bien plus fou avec l’incroyable « Touche pas à la femme blanche » de Marco Ferreri. Folie, ô folie, quand un Reggiani presque nu, un Mastroianni aux cheveux longs, un Ugo Tognazzi en indien, un Michel Piccoli en Bufallo Bill ou une Catherine Deneuve en jeune ingénue pinçant les lèvres comme jamais se retrouvent dans le trou des Halles pour une reconstitution ultra-parodique et anachronique de la bataille de Little Big Horn…

Dimanche 22

Tu vois, j’ai choisi un modèle pour garçons sages ou quadragénaires centristes ; un modèle pour lequel je n’ai aucune cravate assortie, c’est un peu le problème. Tu dois te demander si c’était bien utile cette nouvelle chemise, mais tu t’amuseras plus tard d’un « Regarde-la bien, tu ne la verras jamais aussi bien repassée. » On s’échappe de Beaubourg, besoin d’air après la longue exposition « Danser sa vie« , parce que c’est vaste la danse, dans ce cas c’est long comme un siècle, que dis-je un siècle, même la Loïe Fuller est de la partie… De quoi faire un billet long comme un siécle, mais passons à la suite, au moment suivant, le verre de vin au comptoir, dans ce lieu exigu et chaleureux.

Et puis une invective en anglais, l’homme grand et roux s’emporte après la femme qui vocifère seule dans la rame ; son charabia m’avait pourtant amusé, faute de tout comprendre… Puis sur l’écran c’est encore un homme et une femme. La rivière sans retour les emporte, sous-titrés en anglais, après tout pourquoi pas, faute de mieux…

Samedi 21

Il n’y a pas de raison de penser que l’artiste conceptuel est là pour ennuyer le spectateur. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est elle, là, derrière le bar…

À côté de moi, Judith prend quelques notes, de ce qu’elle voit et entend je suppose, je n’ai pas l’audace ou le toupet de pencher la tête ; moi je n’écris que cette phrase, vite, car je n’ai pas envie de manquer trop de bribes de cette expérience, de cette liste de moments à la Prévert, happenings, poésie, tonic, mouvements, fumée, lumière noire, images, imaginaire, mots, description, solo, duo, légèreté, profondeur, mais je manque quelques bribes pour capter quelques images, c’est plus fort que moi bien sûr, le moment est photogénique bien sûr : la moquette et la fumée, les noirs et les blancs… Au milieu de tout cela, ce tout en construction, imparfait mais agréable, agréablement bancal, je retiendrai surtout deux moments. Les mouvements de Noé Soulier d’abord. Les souvenirs d’Oliver Beer ensuite. Oliver Beer a gardé le lino, celui de sa grand-mère, marqué par les traces d’une vie, les passages et les absences de passage. Frappé par l’évidence, j’emporte l’image avec moi, enroulée, comme si j’emportais ainsi un peu de mes propres souvenirs.

Vendredi 20

Puis l’homme a conclu : « On dirait tes parents. »

Éclat de rire page 44. Merci Dominique Noguez (et Fred).

Jeudi 19

La pièce est terminée. Un vrai plaisir. Divine, au théâtre de l’Athénée. Vous connaissez le théâtre de l’Athénée ? Moi non. Enfin maintenant si. Élégante façade néo-rocaille de 1896…

La pièce est terminée, on attend l’acteur-danseur au bar pour le féliciter, mais nous ne sommes pas les seuls. On entend le retour scène. Les voix qui jouent Les bonnes sont fortes, alors on attend en silence. Presque en silence : sous les pampilles les chuchotements sont quasiment imperceptibles, décidément je trouve tout beau en ce moment parce que je trouve ça beau, ces gens que je vois parler sans les entendre, ça me fait penser à L’année dernière à Marienbad.

Ensuite le monsieur joua de l’accordéon dans le métro, et c’était pas Marienbad…

Mercredi 18

Quelquefois votre seul regard me fait peur. Quelquefois jamais je ne t’ai encore vu.

Quelquefois jamais je ne t’ai encore vu. Quelquefois jamais je ne t’ai encore vu. Je relis la phrase, la lis encore, plusieurs fois, la répète, essaie de la retenir, mais dans le doute j’attrape mon téléphone, cherche la fonction bloc-note. Dans le métro, debout, c’est plus simple ainsi. Alors que la veille j’avais buté sur les mots, là je m’arrête sur ceux-ci, je les aime, j’aime cette phrase, passionnément, je ne sais pas pourquoi et nous sommes le matin.

Nous sommes vers midi quand on me signale un bug, ça ne va pas, ça ne marche pas. Alors je vérifie, j’ouvre les fichiers. Ca ne va pas, non ça ne va pas, sur l’écran soudain, la vue d’ensemble me frappe. Quelques corrections mais… Oh et puis…

Nous sommes le soir, un taxi nous ramène, le genre de taxi sur lequel on regrette d’être tombé, parce qu’on sent que ça va pas être fun, qu’il va y avoir comme une chape de plomb sur la carlingue, en résumé qu’il a une tête de… bref… Sa tête c’est rien : y a la radio. Des types (quatre ?) parlent (chacun au bout de son téléphone ?) de foot. Le volume est assez fort, enfin trop fort quoi, c’est même pas le foot le problème (quoi que…) il a dû le monter quand il nous a entendu parler de… mais de quoi parlait-on ? De notre journée probablement, du film assurément, l’un des deux vus ce soir ; sur le premier, on passe, joker, next, on le laisse à d’autres. Le deuxième, 63 regards, de Christophe Pellet, c’était beau, délicat, les mots glissaient, livre ouvert sur ces femmes qui parlent, parlent ou pensent, mais sont-ce leurs mots ou ceux des autres ? Les femmes marchent, évoquent Moritz, on sait donc un prénom et une ville (Berlin), dans laquelle elles glissent un peu, elles aussi, on les suit, je trouve que c’est beau évidemment, et parfois plus que ça, comme par exemple quand elle s’arrête, l’imperméable anthracite dans un coin de l’écran, sa blondeur, ailleurs le parc.

Et pourtant Moritz ça m’évoquera toujours le nom d’un prof de math de ma sœur.

Mardi 17

C’est évidemment un doux sentiment de bonheur qui débarque quand je vois le colis posé sur mon bureau, le colis enfin, le colis allé et venu entre ici ou là. Le paquet ouvert, la joie décuple – oh les verres rouges ! -, puis retombe ; sous le papier à bulles se dessine la déception des bris de verre. Mais il reste assez de rescapés pour que mon plaisir reprenne forme, et l’ouvrage qui accompagne le tout (Les trente-six photos que je croyais avoir prises à Séville, de Dominique Noguez) est à la fois une jolie coïncidence avec ma lecture du moment et un probable moment de plaisir. Évidemment je me rue sur le téléphone pour un grand merci, un peu comme je me ruerai sur les lasagnes le soir venu…

Me ruant moins sur le « je » que tu me conseilles le soir même, je finis par convenir que, oui, ce je, c’est bien aussi, voire aussi bien, voire mieux.

Lundi 16

Et puis une fois, vous êtes resté longtemps sans écrire. Un mois peut-être, je ne sais plus pour ce temps-là ce qu’il avait duré.

Yann André Steiner – Marguerite Duras

Entre ces autres passagers trop proches de moi, je regarde cette brillante lumière d’hiver entre deux immeubles assez tristes, elle efface l’amertume de la position debout qui empêche la lecture que j’avais espéré. J’ignore que le soir aura un goût de financier, d’abord un goût de soupe miso qui fera grimacer L, sourire en face, un peu moqueur.

Dimanche 15

Et voilà que déjà, les goûts de là-bas te manquent. Dans les rayons du supermarché asiatique, entre nos habitudes, on peine à retrouver les produits japonais ; il suffisait de monter, pourtant nous avions hésité. Au retour, la table du petit-déjeuner est intacte, les belles au bois dormants sont encore assoupies, pourtant l’heure est bien avancée.

Le déjeuner se clôt coloré. De tels brillants, c’est indécent, surtout sur une galette ; on dirait la couronne d’un roi, la couronne de la fille d’un roi, est-ce toi Marguerite ?

Et l’après-midi passe, photographique pour moi, un peu martelé pour toi, juste un peu, juste un meuble, puisque il n’est pas utile de frapper ces encornets dont le nettoyage m’a sorti du clavier. Alors regarde, c’est simple, tu mets ton doigt et hop…

Et le dîner arrive, déjà, enfin se revoir ici, comme avant. Ta parenthèse de là-bas est refermée, tu en racontes certains contours, mais il reste tant de points de suspension à combler qu’il faudra d’autres moments.

Samedi 14

Sorti du lit, des l, des i, Lili, Alice puis Wil’, (joli) clichés, Austerlitz, Auterlilitz ? Un livre, quel poids, pourquoi pour quoi faire, pour entendre derrière moi, dans la file, un « Franz » crié mais retenu. « Franz !« , elle l’appelle, je tourne la tête à gauche, tiens c’est lui, ne me dites pas qu’il… ah si.

Et puis l’on se rejoint, je te raconte vaguement leurs histoires d’imprimante, leur triste inconvénient de vivre sur deux étages, et puis l’on se dit que la brasserie… Alors au Montparnasse 1900 on s’installe, la verrière offre ses couleurs et les assiettes leur goût ; on s’étonne d’un rognon rosé et il serait triste de clore ainsi le soir. Sur les Champs elles nous entraînent et l’on s’en amuse, pourtant les lumières des fêtes sont déjà éteintes, parfois elles n’offrent plus à voir qu’une morte carcasse. Pour être éblouis, on entre donc ici ou là, devant les phares l’inconnu pose, puis sous les lumières violentes d’une enseigne parfumée le vieil homme exagère. Pas de grand roue alors ?

Vendredi 13

Après les bâillements dans la rame, je cherche une respiration. Alors je prends mon temps, de toute façon je suis en avance. Dans le Paris du matin, je marche un peu, de Châtelet aux Halles, les rues sont presque vides, comme elles l’étaient chaque matin d’autrefois. Autrefois ? Ce n’est pourtant pas si loin ; mais ça y ressemble.

Le soir, à la recherche d’un livre sur lequel j’hésite, je me penche finalement sur le rayon dvd de ces mêmes Halles et j’emporte avec moi Marylin et Faye.

Jeudi 12

Je ne m’attendais pas à rire, surpris, en rentrant de déjeuner. Je ne m’attendais pas à ces deux photos, reçues à 12h26. Sur une, une enseigne. Sur l’autre, des cartons sur un chariot, un grand sac bleu facilement reconnaissable tranchant avec le gris du bitume d’un parking. Une question accompagne l’une des deux images : « Ah quelle heure tu rentres ?« .

À une heure (malheureusement) (presque) habituelle je rentre. 160 ans après l’invention de l’ascenseur pneumatique, nous gravissons quatre étages d’escaliers avec ces cartons qu’on devinait immenses et lourds sur les photographies. Mais le plaisir de voir mes beaux livres rangés est au bout de l’effort.

Tandis qu’au bout de la journée, de la journée puis du dîner, du dîner en compagnie, on touche à la poésie, la poésie culinaire. Des fragments d’arc-en-ciel s’écrasent sous la langue : c’est ainsi qu’on rêve encore aujourd’hui, 160 ans après l’invention de l’ascenseur pneumatique.

Mercredi 11

Évidemment je me souviens de ce café mais j’avais oublié son nom… L’avais-je jamais su ? On s’y retrouve, je suis là un peu avant toi, me glisse derrière la table, lit vaguement quelques phrases, non finalement non, une photo ou deux, tu souris et commande : « la même chose…c’est quoi ? »

Sur un plan on cherche et sur l’écran on s’attache à cette Délicatesse ; oui, pour une fois, quelque chose comme ça, vous voyez, léger, simple, sans amertume ni aigreur, quelque chose loin de cet énergumène parlant fort, couvrant nos bruits de fourchette — parce qu’il fallait bien dîner après le film —, pourtant je n’y prête pas tant attention que ça, juste un peu : son avis sur les Japonais, et – ouf – c’est si beau les Pouilles… Il s’éclipse quand l’addition arrive mais n’a pas le temps de franchir la porte des toilettes qu’on apporte notre bref avis à son camarade de table : « péremptoire votre ami… non non mais… oui oui au moins… ».

Dans le métro, joli hasard, les sourires des filles et d’autres avis sur un autre film.

Mardi 10

« Tu y vas avec qui ? »

Et sur la réponse je dessine un sourire.

Lundi 9

La petit fille ressemble à Amy W, bonnet à pompons (notez le pluriel) en prime. « Mind the gap » lui dit sa mère, répétant le conseil anglophone de la voix synthétique. Je descends une station plus loin, 44 photos trop petites dans le sac, récupérées presque à l’instant, remonte la rue Custine ; tu es au bout. Du pâté parce qu’il fait faim, on traverse parce qu’il est l’heure et on salue (A, M, M…) avant de confirmer que Laurent Lacotte a toujours cette manière de jouer délicate, distinguée, portée par cette discrète diction et quelques mouvements de la main. Oui mais voilà, c’est pas tout ça, mais j’ai toujours pas vu les photos… on y va ?

Dimanche 8

Rien, plus ou moins, continuer à choisir, faire de ce dimanche un dimanche d’hiver où l’on hésite à sortir. La tête par la fenêtre pour s’étonner de ce feu allumé pour se débarrasser de quelques menus branchages et puis c’est tout ; ou rien.

Samedi 7

L’article dans le magazine et je me dis « Voilà, je ne peux plus reculer ». Le choix de photos qui continue et les tâches ménagères : un samedi en quelque sorte. 19h15 je pars t’attendre et te retrouver. Dans quelques rues au nord de la gare nous marchons, je connais peu ce quartier, un peu, vaguement, je me rappelle le petit resto japonais où tu avais insisté pour attendre ; nous y avions dîné. Quelle était l’occasion ? Ton anniversaire ou le sien ?

Celui qui nous accueille est méditerranéen, il y a même Henri Ch., mais aucun rapport entre les deux, du moins je crois. Mais tu es sûr que c’est lui ?

Nous marchons encore, jusqu’à l’Escurial, cette salle de cinéma où tu as bien plus de souvenirs que moi, et pour cause, comment en avoir sans y être venu ? Au menu, Le Havre, Kaurismaki, là encore une première. Ah bon ? Tu t’étonnes. Sur l’écran moins de surprise, cela ressemble à ce que j’attendais : des couleurs, un ton.

Vendredi 6

Tu as probablement emporté les romans. Cela m’étonne mais c’est que je suppose, à tort. Le magazine posé sur la table ne me faisait pas envie ; je l’avais feuilleté la veille, cela suffirait. Devant la bibliothèque, donc, hésitant.

Sur la banquette en imitation cuir, bleue et confortable, j’ouvre ce roman vaguement entamé quelques minutes plus tôt pour m’aider à choisir. Deux pages déjà et puis :

On crie un nom d’une sonorité insolite, troublante, faite d’une voyelle pleurée et prolongée d’un a de l’Orient et de son tremblement entre les parois vitreuses de consonnes méconnaissables, d’un t par exemple ou d’un l.

La voix qui crie est si claire et si haute que les gens s’arrêtent de parler et attendent comme une explication qui ne vient pas.

Peu après le cri, par cette porte que la femme regarde, celle des étages de l’hôtel, un jeune étranger vient d’entrer dans le hall. Un jeune étranger aux yeux bleus cheveux noirs.

Les yeux bleus cheveux noirs, Marguerite Duras

Le soir, nul cri, nul hôtel des Roches noires, et c’est sur un parquet que l’on danse.

Jeudi 5

La jeune femme dans ce bus 114 lit La délicatesse, je souris, pas uniquement parce que son sac a une couleur improbable, une espèce de saumon ou plutôt truite fumée, de celle qu’on achète en face, le dimanche matin, chez Leader P, avant de faire la queue. Je souris en voyant ce livre, tu sais pourquoi. À peine le temps de regarder les bottines fourrées couleur crème que la lectrice a chaussées le matin que je poursuis la lecture du Gailly, cette écriture un peu hachée, étouffée, peut-être un peu malade, comme le personnage qui nous emmène enfin sur la côte.

Mercredi 4

Le colis est reparti, moi aussi, du bureau de poste principal, penaud et peiné, à peine énervé ; mais comment vouliez-vous que je récupère ce colis dans les temps ? Et puis dans les rames pas un seul Japonais, c’est flagrant, je m’imagine, souriant, laissant échapper un « sumimasen », je souris certes mais autour de moi les visages sont plutôt graves, cette femme-là par exemple, alors je passe à la légèreté, j’ouvre un Gailly, Dernier amour, roman glissé plus tôt dans mon nouveau sac où il reste quelques traces, un ticket de caisse du 25 décembre, le plan de transports de Tokyo, ou le ticket du kiyomizu qui fera office donc de marque-pages.

Dernier amour le matin, premiers amis le soir : Fred et Johann, duo inédit et invité pour un joli petit dîner un peu raccourci, fleur et frangipane, démesure et mathématiques…

Mardi 3

Nous voici de retour. Après ça : http://www.arnaud-rodriguez.net/voyages/japon-hiver/

Et puis le sommeil gagne.

Lundi 19 décembre 2011

Un café chez J dont je fais la connaissance, rejoints par D qui part demain puis Y. Je croise ensuite rapidement Ph, que je ne connais pas non plus, mais j’ai aperçu un échantillon de ses superbes photos accrochées dans le couloir.

Arashiyama, suite. Y gravir un chemin, des marches, l’horizon n’est parfois que des lignées de troncs, pour arriver à l’étonnant mélange visuel entre un temple et une cascade, mais trouver presque normale la présence de seaux en plastique.

On déjeune ensuite de la version japonaise du plateau-repas… Joli lieu, service parfait, multiplicité des saveurs, mais on retiendra surtout le tofu chaud à plonger dans le bouillon : un délice.

Une pause chez le loueur de de scooter pour deux jauges à revoir (celle de l’huile et celle de mon casque) puis le bonheur singulier de trouver des olives au milieu de tous les produits exotiques, au propre comme au figuré, qui remplissent les rayons du supermarché. Un café et un muffin à la fraise comme si déjeuner n’avait pas suffi, une lignée de personnes solitaires plongées qui dans un téléphone, qui dans un livre, qui dans ses pensées… Des hauts-parleurs s’extraient quelques improbables musiques de circonstance, ici aussi c’est Noël, qui serait, d’après ce que l’on me racontera plus tard, plutôt l’équivalent de notre Saint Valentin.

Après le dîner nous rejoignons le petit groupe pour un verre chez Japonica. Les serveurs et les habitudes locales insistent pour noyer le shu dans de la glace ou de l’eau gazeuse et l’on s’incline, après tout donnez-moi de la coutume, je suis là pour ça.

Dimanche 18 décembre 2011

Au réveil, le vrai réveil après ceux qui se sont succédé durant la nuit, il reste le sourire de l’hôtesse et le lever du soleil, lumière orangée que j’aperçois là-bas, à travers l’un des rares hublot restés ouverts. Je repense aux couleurs du ciel dans ces rares moments, dans ce train pour Bari ou dans ce car pour Abu Simbel. La femme devant moi dort encore, elle voyage seule, enfin je veux dire que son mari n’est pas à côté d’elle.  « Tu ne vas pas me faire ça » avait-elle dit, mais si, il est resté sur ma rangée, n’a pas voulu changé de place, tandis qu’elle, elle préférait ; c’était mieux pour ses jambes.

Dans le magazine de la compagnie la poésie culinaire de René Redzepi et celle vue au CAPC de Wolfgang Laib, et puis voilà, sur le petit écran s’affiche la mer, celle que l’on survole. La piste d’atterrissage approche, légèrement blanche, sûrement un peu de givre.

Couloirs, contrôle, escaliers, tapis roulant, toujours une légère angoisse, surtout quand le temps passe sans que déboule le bagage, douane, je choisis une femme quinquagénaire plutôt que le genre jeune mec de la dernière fois, au moins elle ne me demande pas en insistant si j’ai du cannabis sur moi. Non, je transporte une autre drogue madame : du vin, du foie gras, du saucisson et du pâté basque.

Et puis ça y est, toi, un café, toi, un train, toi, un taxi, une femme dans une voiture verte couleur boîte d’aspirine, retour, habitudes, seules les températures ont changé – beaucoup – et le paysage – un peu, un peu plus rouge, un peu plus dégarni.

Assez vite on repart à l’aventure, cette fois-ci en scooter, pour découvrir bien d’autres choses, bien plus libres, librement, fraîchement, joyeusement. Direction Arashiyama. Un arrêt pour un remise de prix de base-ball, les familles rient, les enfants sont fiers mais ont du mal à tout tenir et la poignée de main est fébrile.

Un temple, les couleurs des feuilles évidemment, de près, une petite boutique avec un verre de thé chaud pour l’accueil et l’on se sent (presque) obligés d’acheter ces (jolies) cartes, la nuit tombe vite et les lumières sont là, joli moment imprévu, magique, par petites touches de lumières ou de manière plus imposante avec la forêt de bambous illuminée, nous ne sommes pas, la foule s’agglutine, rêveries d’un promeneur non solitaire.

C’est au bar Onze que l’on se réchauffe, puis restaurant que l’on rêve encore, juste devant nous les plats se préparent, les coloris et les goûts se succèdent, un sashimi de thon comme on n’en mangera jamais ailleurs, une huître lardée frite, un demi-kumquat aux œufs de saumon, du poisson grillé recouvert d’un mélange d’algue et d’anguille, etc. Autour de nous tout le monde mange exactement la même chose, quasiment en même temps, les sourires en disent longs, d’un côté comme de l’autre sur le plaisir partagé. Mais le sommeil gagne… rentrons.

Samedi 17 décembre 2011

Oublions la foule et le stationnement debout en lisant Susan Sontag, qui m’extrait quelques sourires dans son « Sur la photographie » :

L’utilisation d’un appareil photo apaise l’angoisse que ressentent ces bourreaux de travail quand ils sont en vacances et qu’ils sont censés s’amuser. Ils ont quelque chose à faire, une sorte de travail d’agrément : ils peuvent faire des photos.

Et continuer sa vie ici… http://www.arnaud-rodriguez.net/voyages/japon-hiver

Vendredi 16 décembre 2011

Pour une fois je ne pars pas en congés à des heures qui frisent le lendemain ou n’existent presque plus : je dois passer par la dernière étape avant décollage, à savoir le bureau de change avant 18h30 où un bug informatique aurait pu me donner 712000 yens au lieu de 72000, mais ne rêvons pas inutilement, et réalisons que ce n’est pas vraiment la dernière étape puisque il reste une valise à faire.

Jeudi 15 décembre 2011

Trois notes qui sortent des hauts-parleurs et machinalement je frappe dans mes mains en cadence tandis que Sheila entame les paroles… il faut évidemment que je fasse le guignol alors que j’accompagne C à la crèche, elle va récupérer le petit et moi je dois y faire quelques photos puisque c’est la magie de Noël. Avec deux bouchées chocolatées bien sûr…

Et puis le temps d’un RER me revoici chez « Vivre le Japon ». Il se souvient de moi, de ma venue au mauvais moment, au déménagement. Cette fois-ci tout est en ordre, tout fonctionne, et je repars avec le sourire du crémier et mon Railpass qui m’emportera de Kyoto à Tokyo (et inversement)… Sur le mur de jolies photos, je ne demande pas comment on fait pour exposer, j’attends un peu, mais en fait vous pouvez me dire pourquoi je n’ai pas demandé ?

Mercredi 14 décembre 2011

Mais qu’est-ce qu’un horizon dans un lieu conçu pour briser tout espoir ?

Voilà, déjà, je le relis, pour mieux le comprendre et mieux en retenir l’essence. Essence, écorce, forcément… Dans Le Monde, justement, j’essaye de comprendre ce qu’un archéologue en retire, mais heu… qu’est-ce-qu’il dit ?

Et puis c’est l’heure de l’apéro, on frappe à la fenêtre et on oublie les écorces avec un petit blanc bien frais et quelques rillettes…

Mardi 13 décembre 2011

À mon retour du Mali, j’avais cru comprendre que l’homme n’est rien ni personne. Et j’aurais pu aussi bien dire qu’il était tout.

Et la femme de ce roman, ne fut-elle personne ? Exista-t-elle ? Et l’homme, le narrateur, qui est-il ? Lui ou un autre ? Un peu lui, certes, malade du sida, ce sida qu’il l’a déjà emporté quand le livre parait, ce livre où la mort frappe dès la première ligne, mais pourtant livre de vie (l’ivre de vie, dirait Cixous), une vie (tumul)tueuse, etc. Le Paradis, titre posthume, est refermé. Comment ai-je pu penser un seul instant que ça ne ressemblait pas à du Guibert ?

Lundi 12 décembre 2011

On aurait pu se réjouir et parler pour une fois ici de manchons de canard. Mais voilà qu’ils avaient la peau dur et la chair ferme. On allégea donc le dîner par quelques conversations souriantes et Chopin, toujours Chopin, il faut bien cela avant de se pencher sur les phrases qui accompagneront les images, une petite musique, en attendant celle des mots.

Dimanche 11 décembre 2011

« C’est à Rome, c’est ça ? »

Oui c’est à Rome, c’est même le titre de l’exposition que vous êtes en train de visiter… Oui, je suis de retour devant les photos de W. Klein à la MEP, je m’en imprègne, je les ausculte, je les décrypte un peu plus, m’arrêtant sur les textes qui les accompagnent. Un autre regard aussi sur la photographie albanaise, sur ces visages hors du commun, sur ces gris et cette vieille femme devant sa porte, un parapluie en guise de canne. Sur la carte achetée, je découvre, je vois enfin autour de son cou un boa en fourrure, noir sur les vêtements sombres, et je me demande encore quelles pensées se cachent derrière ce visage perdu.

Le hasard d’un restaurant au nom ensoleillé de Salento plus tard, nous voici au Bal, Le Bal, autre lieu de photographies, l’exposition en cours se nomme « Topographies de la guerre », et que voilà de beaux travaux encore ici, surtout ceux de Jananne Al-Ani, Walid Raad ou Till Roeskens. Ce dernier, en quatre films de quelques minutes chacun, expose la notion de territoire au camp d’Aïda à Bethléem. Fort.

Les courants d’air d’un café de la place Clichy plus tard, nous voici à l’église. J’ai entraîné JLM chez Bizet, l’orchestre remplit le lieu de culte d’une foule, chanteurs et spectateurs, repartant en chantonnant que le toréador doit prendre garde.

Quelques cacahuètes enrobées de chocolat plus tard, nous ne sommes toujours pas seuls, mais c’est un écran qui nous fait face pour le film Shame. La nouvelle coqueluche du cinéma plus ou moins d’auteur se dévoile (et à vapeur), mais on aurait préféré voir moins, ressentir plus, et ne pas subir la version la plus chiante de New York, New York jamais entendue ou les cris sous la pluie.


Samedi 10 décembre 2011

Il faisait beau, nous étions là, on rendait hommage à Jorge Semprun, Bernard Pivot lisait quelques passages et le hasard me ramenait donc, après Écorces, sur les terrains douloureux des camps de concentration. Je relirai le livre un peu plus tard, très bientôt sûrement, mais d’abord en offrir un exemplaire à JLM et finir Le Paradis de Guibert. En attendant on m’a présenté comme étant celui qui… et l’on a visité le lieu où…

Je découvrais alors Blois, charmante, escarpée, vivante, c’était Noël, ça achetait et patinait… Les bords de Loire me rappelait un sandwich au rôti de veau orloff et la chambre d’hôtel désuète de Beaugency ; ces souvenirs plutôt agréables (comme quoi…) ne remplissaient cependant pas les rêves dans le wagon du retour.

Vendredi 9 décembre 2011

N° 11 du boulevard, c’était bien ça, le repère c’est la station service, mais je n’avais pas le code. Une fois entré et présenté je pose par terre les 2 formats 40×60 et les 4 plus petits, je regarde le résultat, satisfait, très satisfait. Ceux qui m’accueillent ont aimé ce qu’ils on vu l’autre jour, K me demande si cette fois aussi j’écrirai un texte et sur la table basse il y a de quoi faire saliver les yeux. Je fais donc la très jolie connaissance de Sh, ses paroles et des anecdotes teintées d’ailleurs sont douces ; sur la photo le petit garçon, assis en tailleur évidemment, a l’air bien concentré sur son nouveau cahier. S puis L arrivent, on se presse un peu et malheureusement mon dîner se finit avant le leur puisque un train m’attend… et JLM aussi, dans ce hall d’Austerlitz où les inconnus ont les traits autant tirés que leur valise ; il est bien tard quand enfin on part.

Jeudi 8 décembre 2011

Cette journée aurait pu être constellée d’échecs, voire être elle-même un échec total, car sur la liste des choses à faire, en raison d’inadvertance et circonstances, j’ai bien failli de rien rayer. Mais le hasard d’un salon de coiffure encore ouvert, le courage d’un aller-retour supplémentaire at home, ou la perfection d’une librairie possédant l’objet du désir sauvèrent cette jour(tt)née.

Alors me voici accoudé au bar, la femme au fond mange du raisin et j’ouvre le petit sac. Colette K m’a dit qu’elle l’avait lu deux fois de suite. Je commence :

J’ai posé trois petits bouts d’écorce sur une feuille de papier. J’ai regardé.

En vingt-quatre heures, dans mon cas, le livre aura été lu, absorbé. Dans Écorces, Georges Didi-Huberman — auteur dont je regardais justement régulièrement les tranches sur l’étagère —, mêle et entremêle deux analyses, sur le camp d’Auschwitz-Birkenau et sur les photographies du lieu. Dès le début de la lecture, l’adjectif « extraordinaire » s’impose, mais au fur et à mesure s’en interposent d’autres : précis, émouvant, intelligent, bref… indispensable.

Mercredi 7 décembre 2011

Évidemment dans le métro du retour il y a de quoi écrire ici, cette femme trop maquillée endormie sur les sièges bleus, et cet(te) androgyne, moue et regard droit sous les cheveux longs. Je repense à ce qu’elle m’a dit, mon éclat de rire face à cet air détaché en m’annonçant l’incroyable, puis mon impassibilité face à la deuxième nouvelle, encore plus incroyable, je repense à cette journée, à la liste écrite en orange qui m’attend à la maison, cette liste de ce qu’il faut faire demain, je suis sûr qu’au milieu j’oublierai quelque chose, que la liste ne suffira pas et pourtant j’ai éliminé un élément, j’ai biffé sur mon avenir proche ce dossier d’inscription à envoyer, c’est tellement vain, je ne pourrai pas préparer l’impossible en une semaine, surtout avec les jours qui viennent, rappelons-nous la fable, rien ne sert de courir, alors un jour je partirai à point, sur un plateau d’argent je leur donnerai ce qu’ils veulent, tous les recoins de ma vie estudiantine, professionnelle, bénévole voire personnelle… Bref, en attendant les compétences et les acquis, pensons d’abord aux vacances et aux confettis : contrepet approximatif.

Mardi 6 décembre 2011

À l’aller je me plonge dans un nouvel ouvrage, un Guibert, tiens le revoici, Le Paradis, un Guibert surprenant qui ressemble à un livre écrit par quelqu’un d’autre en fait… mais je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai cette impression…

Jayne éventrée, l’andouille, l’ex-championne de natation, sur la barrière de corail au large des Salines, je me retrouvai seul au bout du monde, avec une voiture de location que je ne savais pas conduire, les mains vides mais les poches bourrées de liasses de billets de cent dollars, un grand chapeau de paille sur la tête, dans ce pays de sauvages dont j’ignorais la langue, ayant longtemps attendu sur cette plage qu’un rouleau me rapporte le corps de Jayne pour constater que sa ch…

Mais stop, cette première phrase fait une page, passons à la suite, aux fugaces révisions avant d’arriver à Nogent et ce « soko de tomette kudasai » qui me revient.

Au retour… dialogue improbable, une virgule d’accent asiatique pour la fille, une difficulté à articuler pour le garçon…
– Elle : J’ai pas très bien compris c’est qui l’autre là.
– Lui : Qui ?
– L’autre
– Quel autre ?
– Ben l’aaauuutre làààà.
– Machin * ?
– Non l’autre.
– Bidule ?
– Oui, j’sais pas, c’est qui ?
– J’sais pas…
(Bon en fait après la fille a dit qu’il avait bu trop de bière, lui il a commencé à s’effondrer sur elle en l’embrassant dans le cou tandis qu’elle tapotait sur son nifône et puis voilà, ensuite j’ai cuisiné du lapin pourtant il était tard, dîner à vingt-trois heures c’est de la folie mais c’était excellent d’ailleurs en même temps j’ai commencé à faire ma compil 2011 ben oui.)

* Les prénoms ont été changés.

Lundi 5 décembre 2011

« Ah au fait je vous ai pas proposé un chouinegomme« . J’avais acheté Le Monde, pour me tenir un peu au courant de l’aura de Mme Clinton et pour découvrir qu’on étouffe à Pékin, et évidemment le vendeur, vous savez le vendeur, enfin non vous ne savez peut-être pas, mais il est un peu bizarre. Très gentil. Mais bizarre. Du genre qu’il m’aurait fait louper mon rer avec son histoire de chouinegomme… bref, vers 22 h, ça sent encore le foie de volailles dans le salon, mais le lit m’accueille déjà. D’une tâche à l’autre, les pieds sous la couette mais les mains sur le clavier, le film reste dans sa boîte et je m’endors sous les airs de Bach. JS, pas CPE, écorché hier d’ailleurs le pauvre mais bref…

Dimanche 4 décembre 2011

« Oh elles sont belles tes chaussures ! » La petite fille sourit ; un sourire satisfait. « Elle attendait ça« , me dit le propriétaire de la boutique d’à-côté où mon choix avait failli se porter sur des chaussures plus colorées que celles que je suis en train d’essayer, tandis que le père de la petite (probablement le frère de l’autre, il y a un air) est descendu chercher une autre pointure d’une autre couleur : le 42 ça n’allait pas. Elles seront donc chocolat, c’est de saison — vous n’avez pas acheté des truffes ? — finalement c’est aussi bien que la version noir profond qui me faisait de l’œil en vitrine depuis des mois.
« Et celles-ci ? » Ma pointure avait été achetée par un japonais, alors on se met à en parler du Japon, du style des Japonais, les tissus, les coupes…

Il m’avait proposé de les garder aux pieds, malgré la pluie. C’est donc avec un certain plaisir que me voilà donc assis à une table du bar-restaurant du Lucernaire, parce que les chaussures neuves, vous voyez… À ma droite deux femmes remontent le temps et les anecdotes, elles en sont en 1981 et j’attends CK qui sera en retard. Et puis cette femme entre, lunettes ovales, coiffure datée, manteau cintré, on est soudain quelque part à la fin des années 50, peut-être un peu après, même son visage est d’autrefois. Elle aussi vient écouter Marie-Christine Barrault nous plonger dans l’Europe des lumières, quand Frederic II et Voltaire usaient de bons mots, entre deux airs, flûte et violoncelle. Plus tard elle fera la grimace : le vin, c’était pas ça.

Samedi 3 décembre 2011

Le déjeuner eut lieu, finalement il eut lieu, peut-être au même endroit que prévu la semaine dernière, qu’avait-il prévu, quel nom m’avait-il alors dit au téléphone, je n’en sais rien, qu’importe, le déjeuner avec MRG et OT eut lieu, entre deux bouchées distinguées on tenta de résumer la situation et les années passées, nous n’avions pas changé (toujours ce même parfum léger) si ce n’est de fonction.

Plus tard, autre table, tellement plus bruyante, on se retrouva à nouveau, mais des visages étaient passés (à la Galerie, rue Berthe) et d’autres étaient encore là, ça tombaient plutôt bien : points communs, etc.

Un arrêt à Concorde, pour changer de ligne c’était bien agréable, un peu d’air frais, la grande roue qui me faisait de l’œil et cette femme hurlant à Palais Royal face aux visages à peine interloqués de touristes en terrasse. Et puis le soir passa, salade et caetera, jusqu’à Wenders, Wim, déjà la nuit, déjà le lendemain. Sur l’écran, l’Ami américain, ce fut ton film culte, c’était une lacune pour moi, comblé(e) : on m’avait caché que le cinéma allemand produisait en 1976 de tels albums photos où contempler les grues sur Beaugrenelle ou ce couloir orangé… Le petit garçon blond regarde à travers la vitre de la Volkswagen bleue, sa mère monte, démarre… l’image m’emporte.


Vendredi 2 décembre 2011

Dans quinze jours tout devra être acheté, fini, prêt, même certaines échéances administratives pour pouvoir voter ici. En attendant les urnes du 22 avril, on en avait sorti quelques-urnes pour le Téléthon (qui croyait tondre, évidemment), et moi pour l’occasion j’avais repris mon 24-120 ; le pauvre il est bien délaissé depuis l’arrivée du petit frère. Il était 13h passées, j’étais en retard, c’est ça les demi-journées de repos, on prend son temps et puis voilà, on change d’objectif et on se demande si on ne devrait pas considérer cela au figuré, mais c’est juste pour la formule parce que le reste n’a rien à voir.

Pour ne pas regretter d’être rentré tard, amusé tout de même par le sérieux d’une gamine pailletée de 5 ans, un passage par Beaubourg avec achat compulsif à la librairie (Sur la photographie » de Susan Sontag), peut-être le seul livre que j’emporterai à l’autre bout du monde : il va falloir partir léger.

Métro, strapontin, profil droit d’un asiatique, coréen probablement à voir les caractères de son livre à jaquette bleu ciel, profil superbe, garçon très grand, très brun, très mate, imper clair, on dirait presque un sud-Américain, j’essaye d’être discret, à défaut d’un photo, un dessin, j’ai envie de me rappeler ce visage tandis que quatre jeunes femmes entrent dans la rame. Point commun : petit sac à main. Pointe commune : celle d’un accent. R qui roule amasse Erasmus ?

Jeudi 1er décembre 2011

« Vous pouvez fermer la fenêtre complètement ! » me dit-il sur son échafaudage, compréhensif vu mon état (tousse tousse mouche mouche) et sur le point de quitter le chantier. Au bureau, toujours les travaux, alors ça fait du bruit, des bruits qui courent et des bruits qui assomment, et ce jeudi ça faisait aussi de l’air, avec le bow window auquel je tourne le dos (le dow ?) grand ouvert… Et là vous me direz « Quoi ? Tu tournes le dos à la fenêtre ? ».

Ben oui.

Novembre 2011

Mercredi 30

Il y a bien eu quelques pages pendant lesquelles j’ai ressenti un léger agacement, mais pour son deuxième roman (K.622) Christian Gailly osait tout et c’était il y a vingt-deux ans. L’agacement restait teinté d’un aveu : c’était gonflé. Me prenant au jeu, peut-être un peu jaloux (« il écrit comme il parle », ai-je pensé, ça m’a rappelé Sophie à l’époque où j’écrivais comme je parlais), j’en suis venu à sourire, et, page 38, je quitte le passé composé et éclate de rire juste avant de quitter de la rame, terminus, descente à gauche dans le sens de la marche.

Bon après, pas de surprise, la radio et toutes ces voix qui comblent ton silence : celle de Danielle Mitterrand, celles qui lisent Annie Ernaux (quelques bémols sur Ernaux tout de même, permettez pour une fois puisque habituellement je crie merveille, son livre Des années, commencé jadis au retour de la Corse dans un avion turbulé, m’avait quand même sévèrement schtroumpfé, revenons dans 300 ans on y lira un témoignage de la deuxième moitié du XXème siècle, même si certains passages, cf. les jours qui précèdent, oui oui certains passages, et puis là il y a les voix, oui oui les voix, mais tout de même c’est un peu poncifs et crème à récurer, bref je me comprends…) et Arnaud Machin et son groupe de critiques qui papotent dans mon dos tandis que je divague.

Finalement, fin de soirée, je choisis un autre film que l’un de ceux prévus et posés là. Sur les rangées où je jette un œil, le nom de Téchiné qui va de pair avec mon envie de voir un film en français, j’entends par là ma non-envie de lire le moindre sous-titre ; je crains leur fragilité et celle de ma concentration. Et puis cette photo, au dos du boîtier, cette photo, la même que celle accrochée sous mon étagère à souvenirs, les lèvres rouges de Marie-France Pisier, sur la photo elle est ailleurs, d’ailleurs n’est-elle pas ailleurs à présent. Barocco : Adjani, Depardieu, mais aussi Brialy, et donc oui, Pisier, merveille, ô merveille, baignée d’une lumière radieuse derrière sa vitrine, fille de joie saisissante, dont le reflet s’offre même triplement comme si Téchiné rêvait quelque jumelle, quelque sosie, hommage à Rita Hayworth peut-être, et puis Pisier voix parmi les voix, bref, que je me taise.

Finalement, soirée doublement finie, je regarde dans une autre liste, je vois ce « Journal Romain » et je commence cette nuit dans tes yeux et tes souvenirs.

Mardi 29

Galerie Poggi, Ice Dream, ton film, votre film, trois écrans, presque trois dimensions, on est comme englobés, on est en tout cas portés différemment dans ce paysage, dans cette action où rien n’est plus linéaire ; sur ce sol métallisé, ces coussins noirs sont-ils les veuves d’une banquise ? Banquise ici bleutée, immense, mouvement de balancier vertigineux, je regarde les images encore et encore, en fais quelques-unes pour que tu vois cela, ce là-bas, de là-bas.

Au rez-de-chaussée, tandis qu’arrivent M&C, je suis passé à cette autre pièce aux poupées de chiffons. Mais soudain, l’œil à la montre, ah ! L’heure ! Il allait être trop tard. Arrivé à la Poste du Louvre, il était trop tard, vingt heures passées. Acte manqué ?

Et puis j’ai commencé à relire ce carnet rouge, ce nihongo no notto, les chiffes (ichi, ni, san…), les couleurs (kiiroi, aka, kuroi, midori…), les verbes (shimashô, tabemas, wakari masen…), les expressions (sumimaseeeeeeeeeeen) pour onegaishimasser un minimum et kudasayer ici ou là, histoire de demander un fukuro à la caisse de chez Lawson ou des kitte à la Poste… Ca y est, voilà, je m’envole un peu, déjà, tu vois, l’avion est presque au bout de la piste ; jusqu’à présent c’étaient les mots qui s’étaient un peu envolés tu sais, mais où sont ceux que tu avais cherché à retenir ?

Lundi 28

Voilà que soudain on me demande un « état signalétique des services militaires », avouons que cette période est bien loin, révolue (révolue si on erre ?) et que l’angoisse m’étreint : l’obtiendrai-je à temps ?

Il est justement question de militaires dans le petit livre commencé il y a quelques jours, petit livre léger ; mots glissants et récit simple donc lecture parfaite pour les transports en commun que ce Zakuro de Aki Shimazaki. Récit simple bien que grave : il y est question d’une partie de l’histoire japonaise dont j’ignorais tout, à savoir la déportation de 600 000 Japonais en Sibérie après la guerre. Mais quand le nom Fukuoka passe sous mes yeux, me reviennent en mémoire les frais souvenirs de Kyūshū. Vingt jours encore et m’y revoici ; ressortons le lexique.

Et puis, toujours, le soir, une voix qui lit Ernaux. 20 h 30. 24 minutes.

Pour tester leur aptitude à vivre sans mari, elles allaient au cinéma seules l’après-midi avec un tremblement intérieur, croyant que tout le monde savaient qu’elles n’étaient pas à leur place. Elles retournaient dans le grand marché de la séduction, se découvraient de nouveau exposées aux aventures du monde dont le mariage et la maternité les avaient éloignées.

Dimanche 27

Hier soir, après votre départ définitif, je suis allée dans cette salle du rez-de-chaussée qui donne sur le parc, là où je me tiens toujours dans le mois tragique de juin, ce mois qui ouvre l’hiver.

L’homme atlantique – Marguerite Duras

24 pages pour adoucir un dimanche éternueux et moucheux ; imaginez que la pharmacie de garde n’était pas aussi loin qu’on avait voulu me le faire croire, imaginez qu’à l’approche du lundi j’ai œuvré dans ce calme propice. La pile de dvd est donc restée aux pieds du lit. Mais où avez-vous vu des pieds ?

Samedi 26

Dur d’émerger. Appel de MRG. Rendez-vous. Nausée. Coucher. Annulation. Ou plutôt report. Ce sera pour la semaine prochaine.

17 h, tout de même il faut y aller, la curiosité m’entraîne vers la séance de 18h des Rencontres Internationales, neuf courts-métrages, le premier nettement au-dessus du lot, elle s’appelle Elsa Fauconnet, un homme et une femme marchent, c’est tout simple et ça fonctionne magnifiquement.

20 h, malgré le rhume qui me prend petit à petit la tête, je reste pour la séance de clôture. Là encore, le premier court est nettement au-dessus des 80 minutes de ce Finisterrae mi-figue mi-raisin, mi-lard mi-cochon, fable assez absurde pour me plaire mais bon quoi, bof quoi… Le premier court, restons-en là, Strokkur (extrait) de Joao Salaviza, là encore c’est tout simple et ça m’emporte.

Bon, ça c’est quand même fini avec jambon et vin espagnol sur les fauteuil de velours rouge d’un endroit hypeeeeeeeeeeer select… Oh mais oui au fait, je t’ai dit qu’il y avait Gaspard Y ?

Vendredi 25

De fil en aiguille, parce que l’on avait évoqué la signification du « lol », j’en vins à cet article d’Hélène Cixous et son décorticage stupide du prénom durassien. De quoi glisser dans une soirée une référence littéraire manquant à mon bataillon et un tombereau de jeux de mots, Cixous soudain entourée de Banshees pour finir sur la banquise. Attention, terrain glissant.

Jeudi 24

Hein ? Ben non. Rien. Enfin presque, des tris de photos, rien de captivant… Ah si, j’oubliais, Annie Ernaux, encore elle, lue, lecture sur France Culture. 20h30. 24 minutes. Les années :

Sur cette photo en noir et blanc, une grand fille aux cheveux foncés, mi-longs et raides, visage plein, les yeux clignant à cause du soleil, se tient de biais, légèrement déhanchée de manière à faire saillir la courbe de ses cuisses serrées dans une jupe droite descendant à mi-jambes tout en les amincissant. En dehors des pommettes et de la forme des seins, plus développés, rien ne rappelle la fille d’il y a deux ans, avec ses lunettes. Elle pose dans une cour ouverte sur la rue, devant une remise basse, à la porte rafistolée comme on en voit à la campagne et dans les faubourgs des villes.

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4338319

Mercredi 23

Je ne sais pas s’il était prévu qu’on parlât future expo ou simplement photo, mais on n’en parlât pas. De quoi donc discuta-t-on au milieu des murs blancs, bottines déchaussées pour être plus à l’aise ?

Mardi 22

Voilà, évidemment c’était prévu, ces visages pas vus depuis tant de temps, je me doutais qu’on ne pourrait qu’à peine… rapidement on s’embrasse, parfois quelques phrases, il fallait venir plus tôt pour une conversation, peut-être à un meilleur moment, on s’en attristera, même si c’est toujours un plaisir de les voir, de vous voir, des années après tant d’heures partagées. Parmi les mots quelques avis, quelques questions, sur les images ou sur le texte, que j’ose à peine revoir, que j’ose à peine relire.

Voilà, évidemment c’est jusqu’au 7 décembre…

Lundi 21

Le RER semble filer à plus vive allure qu’habituellement, comme s’il savait ma crainte d’arriver en retard. La séance est à 20 h, et un joli hasard m’a plus que motivé pour aller voir ce « My Dubaï Life« , puisque c’est un joli hasard que ton actuel voisin de Villa y ait participé et surtout l’ait annoncé sur un réseau social pas tout à fait quelconque. Précédé d’un court étonnant devant lequel malheureusement j’ai levé les sourcils et d’un court magnifique devant lequel malheureusement j’ai piqué du nez, le long-métrage de Christian Barani est passionnant, riche, multiforme et tellement cohérent, mais surtout humain parce qu’au milieu de l’extravagance, de la démesure et des grues, il y a l’homme, les hommes, superbes portraits figés ou paroles plus ou moins fatalistes, hommes venus d’ailleurs pour faire surgir de terre, souriant malgré tout, cet enfer moderne.

Dimanche 20

« Mais c’est ma soeur, j’peux pas lui dire moi, t’vois« . Elle mange les syllabes d’une manière aussi outrancière que son volume sonore, son débit et le bleu de ses paupières, bleu turquoise sur sa peau noire. Bonnet à grosses côtes et pompon, petite robe d’été qui ferait frissonner certains garçons et certaines frileuses, elle expose ses soucis de vie commune sur la banquette en skaï marron et parasite ma lecture de ces lignes de magazine au sujet du dernier livre de Georges Dibi-Huberman, auteur dont le nom se cache à la maison sur la deuxième rangée de livres et dont les ouvrages sont restés à leur place pour l’instant. Brève coupure réseau, la voilà qui se tait, peu après se lève, s’éloigne, reprend la conversation. Je poursuis le trajet pour une station supplémentaire, pour voir un Bonsaï vanté par ce même magazine. Dans la petite salle, je m’assieds à côté de cette petite femme dans ce grand manteau noir, petite femme silencieuse avant le début du film, de laquelle s’extrairont ensuite à intervalles réguliers d’étranges bruits de respiration… Est-ce cela qui m’a fait penser que le film manquait de souffle ?

Samedi 19

« Ouais je m’habille plus en ghetto, là« . Effectivement, il est habillé en jean, pantalon comme chemise, et la chaussure arbore une couronne de laurier. La façon de parler ne trompe quand même pas, il va falloir apprendre à placer votre voix, jeune homme. La fille qui l’accompagne continue l’investigation vestimentaire tandis que je préfère quitter l’insupportable ambiance du magasin Z…, où les vêtements sont autant ignorés par les clients que la poussière l’est par l’équipe de ménage.

Le Goethe Institut c’était loin, la salle 6 du MK2 c’était plein, alors je suis rentré, de toute façon c’était mieux, je pouvais libérer de leur paquet les trois jizo que Fabien avait apporté de là-bas, de toi à moi, et agrémenter ce samedi parisien de leur sourire bienveillant.

Vendredi 18

Quelques photos en noir et blanc qu’il faudra revenir voir, et bien d’autres encore, bien d’autres ailleurs, quand la foule se sera retirée.

Et puis ton nom. Six films. L’ouverture des Rencontres. Six objets bien différents les uns des autres qui génèrent chez moi un enthousiasme certain. Au sortir du cocktail que j’ai vite quitté, partagé avec Cl. – pendant lequel on n’évoqua même pas les petits bols – je tombe sur un visage qui me semble familier. On se regarde, on se sourit, je suis persuadé qu’il fait parti de ton cercle relationnel, qu’on s’est vus récemment, on s’embrasse même machinalement, tellement c’est évident tout ça. Mais immédiatement les souvenirs s’éclaircissent, c’était une autre époque, des amis communs, il cite un prénom, je cite un couple, les années ont pourtant passé, au moins trois.

Jeudi 17

Au départ c’est calme et souriant, ils ont commencé sans moi, la première bouteille est ouverte, la porte le reste par moment un peu trop. On avait rendez-vous au Trumilou et son nom improbable, une forêt en Auvergne ou quelque chose comme ça… Et puis le Parisien arrive pour dîner, nous-mêmes nous rejoignons la salle. Petit à petit le brouhaha s’installe, je grimace, n’entends rien, comment répondre ? De toute façon on ne parle pas la bouche pleine. Bon en définitive on n’aura vu ni la BBC ni la révolution ; mais ce sentiment en repartant que la machine associative repart sérieusement, concrètement et amicalement (n’est-ce-pas ?) est bien agréable.

Sur le chemin justement, G me parle, nous ne sommes plus que tous les deux, nous dirigeant vers la même station, mais pas le même sens. La fille en manteau rouge et aux cheveux longs est peu éclairée sous les réverbères mais sous la lumière jaune son allure est évidente, un pied à terre, un peu en déséquilibre, le haut du corps dirigé vers ce garçon, à bicyclette également, avec qui elle discute ; le piéton est rouge. J’aurais été seul je me serais arrêté. Dommage. L’image restera à tout jamais dans mon esprit et un peu ici.

Mercredi 16

Tard. Re-tard. Cette fois-ci pour une sombre d’histoire de transports. Mais qu’importe, puisque le soir c’est l’inverse, je quitte mes fonctions à une heure où d’autres se sont déjà assoupis, à une heure où tu es peut-être déjà réveillé. Sur six feuilles à petits carreaux j’ai noté questions et réponses, griffonnant ici ou là quelques silhouettes pour illustrer les propos urbanistiques. Lorsque que j’arrive chez nous, Cl. a lui aussi griffonné quelque chose, mais les silhouettes sont un tas de débris ; les jolis petits bols à thé ont subi un choc, irréversible pour l’un. Pour les deux autres, même peu, c’est un peu trop. Mais après tout, ça fait une bonne excuse pour en racheter là-bas… (Je vous laisse ajouter le smiley)

Mardi 15

La bête extraite hier soir, tard, fait encore parler d’elle, peut-être pas assez tôt ; à quelle heure vais-je arriver au bureau ? Elle m’entraîne vers une salle d’attente aseptisée, aux coloris vanille, citron et abricot, pour extraire tout résidu de bestiole. Sur le petit écran qui dérange ma lecture, petit écran accroché bien haut, Marie-Ange N. vante sur une chaîne privée les bienfaits d’un soutien-gorge extraordinaire et d’autres produits inutiles, me rassurant néanmoins sur la carrière de cette sympathique présentatrice qui offrit à la télévision publique ses heures les plus fildeféristes, offrant aux esprits tordus comme le mien des circonvolutions pyramidales. Mironton ou Barjabule ?

Lundi 14

J’avais gardé sous le coude le magazine littéraire, avec des majuscules puisque titre, permettez que je les omette (sans casser des oeufs ?). En Une, Marguerite Duras ; je l’avais gardé pour les trajets en train, forcément le train. C’est pourtant ce matin que j’en ai vraiment entamé la lecture, la vie de l’auteur m’emportant plus loin qu’un RER.

J’avais gardé autre chose depuis le week-end mais je l’ignorais. Le soir, machinalement, peut-être gêné par une sensation étrange, je me passais la main dans le dos, là où la peau est presque inaccessible. Sur moi, planté vigoureusement, un parasite, horreur multi-pattes qui nous ferait avoir la nature en horreur. Je vous rassure, la bête est morte rapidement, sans souffrir.

Dimanche 13

Presque surpris que l’esprit ne soit pas embué en ce lendemain de fête. Les petites filles reviennent, malice et crayons de couleurs, et les moments passent sans que, bêtement, l’invitation soit évoquée – qui l’ignorait, qui l’a oublié, qui veut d’abord profiter différemment de ce moment amical et puis…

Alors ensuite on va au parc, là, en face, mais en face c’est de l’autre côté de la rivière, c’est au bout d’un long détour fait de ruelles et de recoins. Le soleil est radieux, mon optimisme tout autant, alors plus tard il est temps de rentrer, parce que le train, et parce que cette chemise, finalement c’était trop léger.

Sur le chemin ferré du retour, en proie à un certain ennui, une certaine fatigue, je m’emploie à préparer un autre cadeau, fait de 180 souvenirs, 180 photos. Plus ou moins.

Samedi 12

Revoir Jean-Louis, papoter cinéma-musique et s’amuser d’un François and the Atlas Mountain sursautant…

Revoir Philippe, papoter ans qui passent et se promettre plus de temps…

Revoir Karelle et Régis, papoter évidemment et trouver le chemin facilement…

Et puis…

D’abord cette autre famille, plutôt la tienne, un peu la mienne, contente de me voir semble-t-il, mais c’est plus que semblable puisque on me le dit, c’est bien que je sois là, un peu parce que tu n’es pas là, mais de toute façon quelle drôle d’idée, comment aurais-je pu être absent ? Puis certains sourires qui éclatent quand je me présente. Certains regards qui brillent en me parlant de toi. Celui de C, en particulier ; les souvenirs sont lointains, c’était une autre ville, une autre époque, ses cheveux n’étaient pas aussi clairs. Elle me parle de ce manteau rouge au milieu de la brume : « il fallait que le manteau soit rouge ». Et puis on me demande « et toi ? », alors c’est toujours un peu la même réponse, évidemment en ce moment je parle d’autres choses, je glisse sur la photo, ça change, c’est bien, mais de toute façon au bout d’un moment on arrête de parler, on chante, on danse, on se marre et donc on s’amuse, manifestement. Ah ben tiens, justement, dans la cuisine on manifeste. Et l’occurrence, on manie fête.

Vendred’11

Sûrement un peu trop de vent, les chrysanthèmes sont parfois renversés, dans le cimetière où j’erre vaguement, un peu gêné par le voisin qui taille sa haie, là-bas au bout ; a priori il m’ignore, mais j’ai le sentiment implacable qu’il me regarde, s’interroge, me surveille. J’ose tout de même quelques photos, imprécises, ce n’est qu’après que je trouve ce qu’il faut faire comme cadrage pour ce projet, car jusqu’à présent les clichés que j’entasse manquent de rigueur et d’émotion, ça ne va pas, ça ne va pas.

Au retour, un arrêt sous le saule, saulitude, d’autres pour des autoportraits sobres ou loufoques, un dernier chez la voisine. Elle me dit être en colère, je ne crois pas qu’elle plaisante, une histoire de photo, partagée, diffusée ; mon souvenir est vague – où l’avais-je donc mise ? sur ce journal ?? – mais je sais de laquelle il s’agit.

– Et pourquoi cette photo ?

– Parce qu’elle est belle.

– Ah ben si elle est belle il faut me la donner.

Jeu’10

Mercredi 9

Je me dis qu’enfin je vais poursuivre la lecture, mais je me dis plutôt que je vais la reprendre. Ingrid Caven, beauté littéraire, curieusement, n’accroche pas mon esprit. Au bout de cinq mots je divague, au bout de cinq phrases je relis, au bout de quarante pages j’ai l’horrible sensation d’avoir manqué des pages, peut-être des merveilles. Le tgv parti, rien n’y fait, d’ailleurs je m’endors bien vite, la tête bringuebalant dans ce wagon multicolore. Au bout du parcours un sourire : l’odeur franche et madeleinedeproustienne m’enveloppe. Morue, tu ris, tu salues, etc.

Mardi 8

Nogent. Maison d’art Bernard Anthonioz. Nouvelle exposition. C’est la fin de l’année, alors la photographie s’installe là pour plusieurs semaines, pour mon plus grand plaisir, d’autant qu’encore une fois, l’exposition — Jamais le même fleuve — est vraiment belle — un beau titre aussi d’ailleurs — avec croisements et correspondances entre les collections présentées. Sur les cartels beaucoup de noms que j’ignorais, mais aussi des noms que j’adore (Plossu, Batho, d’Agata…) et définitivement plein de belles surprises (Castro Prieto, Onodera…). Autour de moi, ça commente « Moi j’ai plus des Plossu« , « Là c’est des géraniums« , « ça c’est un peu bricolé« , mais je n’attends ni le buffet ni des croisements dans les conversations, pour éviter les géraniums de Plossu bricolés.

Et puis quelques fleurs, quelques paquets. Partir demain.

Lundi 7

Les minutes défilent et l’horaire du film approche. Courir, donc, rue du Renard et rue Beaubourg. Courir pour Curling. Curling, curiosité. Sortir content, très content. Courez-y, vous aussi, parce que voilà, je l’ai écrit et je te l’ai écrit : « un film aussi ambigu qu’un flocon, entre froideur et fragilité… Et que c’est joli, un flocon ». Je t’ai écrit, aussi, plus ou moins, qu’évidemment c’est un peu là mon besoin de trouver la formule, de comprimer les phrases, mais pour ce film sous la neige, c’est parfait, c’est ça ce film, quelque chose de léger et profond, trouble, étrange et pourtant bien réel. Les éléments improbables du récit sont là, sans justification, tout comme les gestes fous et impensables du père, fragile, prêt à s’écrouler comme une quille. Et le curling dans tout ça, me direz-vous ?

Plus tard, puisque le ciné était tôt, Laure Adler me berce, même si les paroles échangées avec cette philalysto – psychanolosophe me semble plus magiques que compréhensibles… Floconneux en quelque sorte. Et puis la voix de Duras, forcément la voix.

Dimanche 6

Je n’ai pas rêvé ? Il m’a dit « sans vouloir vous offenser » ? Il voulait pourtant simplement encaisser ma consommation. Mais il voulait l’encaisser tout de suite.

J’avais erré dans le quartier à la recherche d’un cadeau, la rue des Francs Bourgeois un dimanche c’est un endroit qui peut vous sauver la mise, quand vous cherchez un accessoire : foulard, broche… Je t’avais dit « non, pas un livre de photos », pour elle c’était une idée trop évidente, trop clinquante, trop clin d’œil. Mais la vitrine du centre culturel suisse m’en a fait un – un clin d’oeil – je suis entré, j’ai survolé, hésité devant Corbu, et puis – paf ! – l’évidence. Un livre de photos, mais surtout un objet, superbe « Come Again » de Robert Frank, dont les collages me rappelèrent ces albums, les vôtres.

Et puis donc le bar, payer et puis écrire, là, au chaud, dans ce type d’ambiance que j’aime et que pourtant je fréquente peu ; allez comprendre. Devant moi, l’un des serveurs s’assied à une table pleine de salières et poivriers. Je ne vois pas toute la scène, je ne le vois pas remplir les récipients avec un cône en papier, trop étroit, je profite des commentaires du client, habitué, boulanger dira-ton plus tard… Plus tard, après qu’un gros pot plein de poivre se sera renversé, après que le serveur aura récupéré ce mélange grisâtre sur le plateau, l’embrouille commence, scène de film, brève de comptoir parsemée d’invectives et d’exclamations. Qu’on aurait pu recopier ici. Mais non.

Samedi 5

On passerait par exemple la matinée au chaud parce qu’au lit, bercé probablement par les bruits de la rue, de l’autre côté de la fenêtre. Et puis on sauterait du lit, presque horrifié par l’horaire parce que tout de même… Tout de même il faut relever les manches, un peu de ceci, un peu de cela, pour ceux-ci et pour ceux-là, les taches associatives défilent devant l’écran avant qu’enfin, officiellement, je dévoile ceci…

galerieminiature.wordpress.com

En dix fois plus grand que n’importe qui ma joie s’étale ; ça y est, c’est concret, c’est là, c’est écrit.

Mais à 17h j’ai rendez-vous, les voisins de F voient passer l’ancien et le nouveau. Dis donc le nouveau, tu veux des cours pour apprendre à faire des petits cartons ?

Vendredi 4

Rien ? Peut-être bien…

Jeudi 3

Sur FB, les vieilles vidéos sont parfois posées là en guise de symbole, les chansons un peu fanées en disant plus que les longs discours. Plusieurs versions de cette chanson bleue de Nicoletta, sur l’une d’elle mon commentaire, une réponse, de fil en aiguille on peut lire « j’y serai à moins 10″. Au Luxy, Fanny me rejoint donc pour voir Les Géants, on en ressort ravis d’avoir partagé ce moment avec ce trio, plein de fougue et d’humour, de mouvements et de pauses, de pauses, ah oui les pauses, Marthe Keller, ah oui, plus qu’une pause : un soupir.

Mercredi 2

J’ai peiné, mais j’ai fini, fini d’écrire le journal d’octobre, peiné parce que le temps passe, les jours défilent, sur le carnet il reste parfois des vides ; est-il vraiment nécessaire de les combler ?

Mardi 1er

19h47, la fille en face de moi écoute un Still loving you trop fort, j’entends un grésillement nasillard, chantonne intérieurement pour atteindre l’indice, le titre ; je me demande si elle a vraiment le look pour écouter ça, l’âge aussi, parfois je me pose de drôles de questions. Le métro m’emporte vers un dîner avec Bruno&Vincent, mais depuis le matin il y avait aussi eu Loïc dans son rayon, Laurent pour un café, quelques membres circulaires et guimardiens pour un déjeuner, Nathalie pour un coup de main prochain…

Au coin du BHV je patiente un peu, vite agacé par les grognements aux sonorités germanophones d’un arsouille de trottoir, mais le rendez-vous est ici alors j’attends. On dîne là, presque en face, on résume les sept mois qui viennent de passer, quelques sourires sur le petit écran de Bruno, d’autres sur nos visages mais quelques grimaces de sa part puisque il ne peut pas fumer derrière cette vitre à travers laquelle on voit chacun des têtes connues.

Après les avoir quittés, ma batterie est vide, moi aussi je crois, un peu saoul ; dehors c’est humide, brumeux, ambiance veloutée sur les quais que j’atteins avant le métro Pont Marie. J’aurais sûrement dû attendre d’autres passants, ne pas me contenter de celui-ci ou de ces deux-là, trouver d’autres ambiances, parce que tout ça c’est bâclé ; mais vous avez vu l’heure ?

Octobre 2011

Lundi 31

Que lire ? Le choix se porte. Dans le métro l’esprit s’envole ailleurs et survole un peu, mais la beauté des phrases parfois l’emporte …

Thé, l’après-midi, dans de grandes vérandas, beaucoup de jeunes cousins jouent aux échecs dans les jardins d’hiver, ils parlent un allemand du Nord un peu hautain, distingué sans être raide, parfois entrecoupé de morceaux de français, débris perdus de l’époque de Potsdam, le château Sans-Souci, Frédéric le Grand, l’ami de Voltaire, Fritz der Grosse, ils possèdent sa statuette équestre où il est coiffé de son fameux grand tricorne assorti aux vaisselles et à des groupes de danseuse en porcelaine de Saxe. Madame l’astique elle-même, en personne, tandis que Bornhoeft, après les eaux-de-vie et le cigare, somnole, le visage sous un journal dont les manchettes annoncent les nouvelles du front de l’Ouest, un immense parapluie noir ouvert, posé à côté, pour tamiser la lumière, ça lui faisait moins de mouches.

Ingrid Caven – Jean-Jacques Schuhl

Plus tard, après les ors du feuillage du cimetière, autre époque, autre style, autre lieu clos. L’exercice de l’État n’a pas commencé, je me retourne, un pressentiment peut-être ;  il me regarde fixement. On échange deux ou trois gestes et l’on quitte nos sièges respectifs pour s’embrasser amusés et se promettre de se voir cette fin de semaine. Étonnant comme ce cinéma nous offre des hasards qui conduisent vers un moment ensemble : sera-ce une expo cette fois encore ?
En quittant la salle, je ne le vois pas parmi la foule, un sms pour m’assurer qu’il n’a pas changé de numéro. Je reçois la réponse « Pas mal le film ». Oui très bien même, intelligent, quoi d’autre encore… Tant.

Dimanche 30

Il parle peu, elle parle peu, il conduit, elle attend. Pas le chauffeur, mais son mari qui est en tôle alors que le héros est en caisse, lui. Et tout le monde encaisse. Comment ça je ne suis ni clair ni drôle avec mes devosseries à trois sesterces ?  Bon, le film c’était Drive, et ça change un peu, ah oui, ça, ça change des films français avec lesquels il nous bassine, ah oui ça ça change, c’est du film de mec ça au moins, ah oui ça au moins oui ça c’est sûr.

…De mec avec des goûts assez assurés tout de même, belle photo sur l’écran et joli manteau pour Johann B ; moi j’avais revêtu mes habits du dimanche, vous permettez, la basket jaune et le blouson qui rajeunit… Après le ciné j’ai pris un café, lui il a bu l’thé*, on a parlé… Des impressions, de ces gens que l’on n’ose pas suivre : de cette expo qui nous relie un peu. De sa moitié, de la mienne : de ce qui les relie beaucoup…

* Pardon, mon esprit puéril n’y avait jamais pensé…

Samedi 29

J’ai dans l’idée de partager la splendeur du dernier Ernaux, et donc de l’offrir à Vincent pour ce soir, cette petite soirée en l’honneur de son anniversaire. Le hasard fait joliment les choses, il s’étonne en ouvrant le paquet, il en avait parlé aujourd’hui, suite à un long article dans Le Monde, il voulait la lire, la découvrir. Il sourit ensuite avec l’autre paquet, ce Jean-Philippe Toussaint que, non plus, il n’avait pas lu. Suivirent de jolis moments, de grands rires, des petites folies, des discussions sanguinolentes, des cui cui et des rou rou. La soirée appeaux, c’est la soirée happy.

Vendredi 28

Il reste un peu de temps avant le film, alors Beaubourg m’accueille et sa librairie me tente. Le livre est en soldes, il est en anglais, les habitués s’en douteront, vingt-deux petits euros pour ce FACE – The new photographic portrait, agréable passage en revue plutôt exhaustif (220 pages grand format tout de même) du portrait contemporain.

Et puis au cinéma, devant moi…
– Le gars bizarre : Bonjour, je voudrais une place pour le film, là, heu, l’affiche, avec les deux là, le truc sur le nez*
– Le MK2-boy : The ballad of Genesis and Lady Jaye
– The bad jay….. ??!!?

– zeu ba lade of jé né zisse and lé di djé
– ah ouais c’est sur Génésis ?
– Oui probablement.

Je ris mais pas trop fort, m’approche ensuite, demande « la même chose, probablement », le MK2 boy me sourit, répond de manière complice en haussant les épaules ; le gars bizarre semble être un habitué.

Du film je ressors hésitant, l’histoire est belle, étonnante, incomparable, le film peut-être un peu moins beau, je te dirai le lendemain que la réalisatrice ne fait pas vraiment d’effort, elle se repose sur cette histoire, et après tout… pourquoi pas.  Et pourquoi le lendemain ? Parce que le soir même, la nouba de l’étage inférieur me fait fuir… et tester un nouveau canapé deux stations plus loin. Et puisque que tu m’appelles je chuchote, presque endormi.

* Je vous ai résumé cette phrase, ma mémoire n’a pas retenu les borborygmes…

Jeudi 27

Pffff…

Et vice-versa.

Mercredi 26

Assis au premier rang de la salle de projection, séparés par trois fauteuils, ils nous offrent leur profil, se tournent un peu plus pour un trois-quart face selon l’emplacement du spectateur. De ma place, Thierry de Peretti me tourne plutôt le dos, évidemment je n’ai pas retenu le nom de celle qui lui fait plutôt face et l’interroge, à qui il répond, à qui il explique ce Sleepwalkers qu’il dit foutraque, impur, etc. C’est un fait, il y a des moments de pur régal (le début par exemple) comme d’autres où la parole corsico-corse me gêne, peut-être parce que ces discours manquent de sérénité. Et la sérénité, c’est ce que le fou traque.

Mardi 25

Où l’on parlerait de littérature.

Parce que j’atteins la fin de Les oubliés de Christian Gailly, un titre qui me parle mais auquel je n’avais pas vraiment prêté attention : bientôt la Toussaint, il faudrait que je retourne dans les cimetières…  Bref, le livre… Le style haché en permanence y est un peu pesant, il offre un rythme en désaccord avec le récit, ce joli récit qui a des similitudes (artistes oubliés, accident de voiture, relation amoureuse…) avec Un soir au club, du même auteur, souvenez-vous ; des similitudes avec Échenoz aussi, peu sur l’écriture malgré quelques pirouettes désinvoltes mais sur le récit, encore le récit, Les Grandes Blondes bien sûr, souvenez-vous…

Parce que la radio est un media merveilleux, quand vous rentrez le soir, et qu’en appuyant sur le bouton quelques voix comble le silence d’une solitude – huit jours déjà, huit jours seulement. Annie Ernaux sur France Quelque Chose, Annie Ernaux, sa vie, son oeuvre, ses souvenirs, cette voix qui raconte, là, ce soir, la collation chez sa grand-mère, je souris évidemment, je repense à la mienne, je la revois m’appelant pour cette (même) collation, (est-ce là notre point commune, Annie ?), ine goulée, accent saintongeais de rigueur. À la radio, les accents sont normands, la chroniqueuse est allée là-bas, sur les lieux de l’enfance, le moment est joli, tellement joli, bruit de rues, voix, évocations, nostalgie, on se rappelle le goût du pain, le goût des choses.

Lundi 24

J’ai senti ce vent… passer dans mes cheveux, et j’ai commencé à pleurer. C’était la première fois depuis 3 ans et demi que je sentais le vent dans mes cheveux.

Cette pile de films m’étaient inconnue, pourtant elle ne se cachait pas, mais disons qu’en quelque sorte elle ne payait pas de mine, posée là, presque par terre, sur ce rez-de-chaussée d’étagère squatté par « mes » films depuis juin ; s’y cachait ce film dont on m’avait tant parlé… ou plutôt si brièvement, quelques superlatifs, aucune description, une exclamation ou deux me donnant envie quand je parlais de mon amour pour Valérie Mréjen et qu’on me demandait « Tu as vu Pork and Milk ? ».

J’ai vu Pork and Milk. Exclamations.

Dimanche 23

T’attendre et se parler, même là-bas tu as quelques habitudes parisiennes, comme aujourd’hui avec ton moment partagé avec JCF. Te parler et partir, aller voir du côté du passage Bourgoin mais ne pas voir grand chose car le tournage est de l’autre côté, de l’autre côté du mur. N est un peu plus grand que moi, il a pris la meilleure place, pas grave, le temps qu’A m’éblouisse et je repars, il fait beau, je me laisse aller, imaginez-vous que je rejoins l’hôtel de Ville à pied, avec une hésitation rue Champollion, mais je m’imagine plutôt chez moi pour un film. Chez moi l’hésitation d’un boîtier à l’autre finit par ce Voyage en Italie de Rosselini, c’était plutôt bien vu après le tournage d’A, mais si vous croyez que c’est pour cela que mon choix s’est porté dessus. Non. C’est juste que le film ne fait même pas 90 minutes. Mais tant de belles minutes. Ingrid au musée, Ingrid à Pompéï, Ingrid au volant, Ingrid sur la terrasse ensoleillée, Ingrid, Ingrid, ne pleure pas.


Samedi 22

Il entre brusquement dans la galerie sans dire bonjour, se précipite sur une photo à droite de l’entrée, grommelle un truc que j’ai oublié, se retourne, dit bonjour et puis « C’est une actrice, elle, non ? ». Agathe Gaillard confirme. Je n’ai pas encore vu la photo, je suis allé dans l’autre sens ; c’est Ana Mouglalis au milieu d’autres filles, le photographe est Luc Choquer, la série s’appelle « Les Parisiens« , la série me parle, les touches de rouge se détachent, je me rappelle ce que j’ai écrit l’autre fois sur ce lieu, mais aujourd’hui je n’achète aucune carte postale.

J’ai profité du beau temps pour prendre mon temps, errer dans le centre, des boutiques sans envie, un café en terrasse, marcher jusqu’à Austerlitz, un RER jusqu’à la station suivante, un fauteuil au deuxième rang d’une salle presque pleine pour Metropolis, copie neuve et complétée, ça tombait bien puisque je n’avais jamais vu ce film. Et c’est là que je devrais trouvé quelque chose de concis à écrire pour évoquer cette merveille….

Vendredi 21

Dans la pizzeria ça jacte en italien, la mamma est mammesque et la calzone parfaite. Entre nous ça cause Kyoto et Cotonou, photo et peinture, projets d’expo et projets d’expo, Blois et Nogent. J’attends encore un peu avant d’avouer à Oli que j’ai vu la plus petite toile, ma curiosité et mon amour pour certaines de ses œuvres n’ayant pas fait bon ménage avec son (trop tardif) « surtout tu regardes pas, hein ?« … La toile en question me plait énormément, voilà, c’est dit, le cadrage évidemment, la touche colorée évidemment, la massivité des traits évidemment. Vivement février…

Jeudi 20

Une plume, duvet blanc échappé d’un vêtement, s’envole, éclairée par l’écran. La jeune femme assise au premier rang s’en va ; on l’avait déjà sentie fébrile un peu plus tôt, enfilant son manteau, hésitant probablement à partir en espérant un mieux ou autre chose. La jeune femme a tort, du moins ne sommes-nous pas du même avis, tandis que s’affiche une vaste étendue de campagne. Elle a tort parce que le film n’a pas encore tout donné, il faut attendre, c’est évident, ça se sent, mais pourquoi cherché-je à la convaincre ? Elle est partie, c’est donc à vous que j’ai envie de donner envie d’aller voir ce Hors Satan de Bruno Dumont, rien que pour les plans si les histoires bizarres près de la Mer du Nord vous rebutent, vous savez les plans, ce truc qui vous fiche des gifles parfois au cinéma, mais peut-être qu’il m’en faut peu, ce plan large par exemple qui offre trois histoires en même temps, trois points de vue, je ne sais pas, ça m’a scotché, je ne sais pas, ça a peut-être été fait mille fois par d’autres, sans que je l’aie remarqué, je ne sais pas, en revenant je t’en parle vaguement pour ne pas en dévoiler trop et je te parle d’Ordet de Dreyer mais en parler c’est trop en dire.

Mercredi 19

Du travail pour les uns et les autres, pour moi aussi, et il est bien tard quand je passe à autre chose : la chambre est froide, il est minuit, je glisse pourtant le film dans le portable qui chauffera localement la couette. La voix de Mireille Perrier me berce, les mots prononcés par elle et les autres acteurs m’emportent, superbes dialogues pour un si beau J’entends plus la guitare dont je ne découvrirai l’intégralité que quelques jours plus tard — elle me berce, vous dis-je.

– Pourquoi tu ferais pas un tableau de moi ?
– Trop réelle.
– Moi ? Mais comment est-ce qu’on peut être trop réel ? On est réel ou pas, c’est tout.

Mardi 18

Il l’embrasse sur les deux joues en descendant du métro, pourtant elle le regardait langoureusement. J’imagine que le couple est illégitime pourtant elle lui avait caressé la joue sans s’inquiéter des autres autour. Elle reste alors seule avec sa valise, moins lourde que la tienne mais peut-être tout autant chargée de tristesse. Tu repars là-bas, rendez-vous dans exactement deux mois, malgré tout je souris un peu :

Abashiri est une ville où il y a statistiquement beaucoup plus de chances de se faire couper les cheveux que de se rendre au restaurant. J’y ai compté treize coiffeurs durant le (petit) tour à pied du (petit) centre-ville quasi-désert. (…) Treize salons de coiffures, oui, mais tous fermés — et un seul restaurant, mais ouvert, quoique désert — près du petit port qui ouvre sur le gris bleu de la mer d’Okhotsk avec tout au loin, invisible, la Sibérie. Une vieille dame exceptionnellement peu souriante — car certains clichés correspondent à une indéniable réalité : oui, on sourit beaucoup au Japon — nous y servit un grand bol de soupe aux saveurs marine.

Christian Garcin – Carnet japonais

Lundi 17

Nous avions rendez-vous avec T pour un thé au bar du Luté’, c’était assez simple puisque c’était au bout de la rue de Babylone où nous avions déjeuné dans une ambiance d’île de Ré avant d’aller à la Pagode, salle de cinéma depuis 1931 qu’on pourrait qualifier de mythique, mais jusqu’à ce jour j’avais ignoré le mythe de ce bâtiment asiatisant de 1895. Nous étions allés y voir un film muet, ça tombait plutôt bien, The Artist, mais c’était plutôt pas bien.

Nous n’étions pas encore assis dans les fauteuils Art déco que T nous dit « je crois que c’est M. A. qui vient de rentrer ». C’était une jolie coïncidence, qui serait suivie d’un sentiment plus fort que la simple petite surprise, puis par l’envie de dévaliser les rayons de La Grande Épicerie. Il s’agissait de se faire plaisir : demain tu partirais, les plus perspicaces comprendront que c’est la raison pour laquelle je ne travaillais pas. Mais reste donc encore un peu, par exemple là, sous la couette, devant Les hommes préfèrent les blondes.

Dimanche 16

À l’horizon on voit du rose, comme les couchers de soleil qui annoncent de beaux lendemains. Le ciel me pousse de Jourdain à Austerlitz, Jourdain où j’ai glissé (mon bulletin dans l’urne), Austerlitz où j’ai glissé (ma main sur la tienne). On se parle de nos dernières heures le temps du trajet ; à Montreuil le code a changé. Tout change, tout se dégrade diraient les plus pessimistes. Tout se dégrade, même les couleurs au plafond, et les voix, les voix oui aussi, et vous n’imaginez pas comme c’est beau, les dégradés de voix.

Samedi 15

Avant de partir je cherche un autre genre de lecture : la troisième nouvelle du recueil ne me tente guère, malgré tout le bien que je pourrais dire des deux premières. Je retrouve dans l’étagère un Christian Garcin , Carnet Japonais, laissé par JLM alors que j’étais plongé dans je ne sais quel ouvrage. Dès les premières pages je suis séduit par le ton sérieusement souriant de ces chroniques, mais il est déjà temps de descendre du RER, me voici à Austerlitz, à pied je rejoins la rue Keller pour quelques airs lyriques joliment et joyeusement interprétés sur le trottoir ; c’est fête dans le quartier. Je repars avec le plaisir d’être venu, olives et pot à la pistache, pour à peine plus tard retrouver Nathalie et l’accompagner au salon de la revue (le magazine, pas le spectacle avec des filles nues) et dîner au Bûcheron, le Bûcheron encore, encore et toujours, on y revient toujours pour la carte et le service, le vin et l’image qu’il nous rappelle, Cassandre, mais oui Cassandre…

Vendredi 14

Le vendredi commence par la vision d’un citronnier dans le RER, dans un pot et le RER dirais-je même, alors qu’à ma droite équations et intégrales me rappellent des souvenirs bien lointains et m’évoquent un langage incompréhensible. Il se termine face à un demi-ring, scène choisie pour cette représentation de « Zouc par Zouc » où l’on le lassa malheureusement de la corde à sauter.  Il faudra lire le texte en d’autres lieux pour être touchés ?

Jeudi 13

Lognes. Tests pour intégrer la préparation au concours d’attaché. 1014 candidats rêvant d’un 10/20. Moi et 1013 autres alignés pendant 3* heures dans 5 ou 6 salles. Devant ma petite table j’ai le sentiment d’être plongé des années en arrière, dans trois heures le coin sera plié, en attendant je dois lire et relire, écrire, analyser, réfléchir, comprendre, savoir, me concentrer, me concentrer, arrêter de penser que je dois me concentrer, merde, me concentrer, évidemment c’est plus facile d’écrire son journal que d’expliquer la notion de territoire vécu, surtout quand l’horrible adverbe « adéquatement » vient brusquer ma concentration, grrrr se concentrer, se concentrer… zeeeeen…

* Ou plutôt 2 et demi parce qu’au bout de 2 et demi la troisième partie et ses questions pour un champion sont apparues… Pan, dans la tête à Jean**…

** Avec cette ambiance de partiels me reviennent à l’esprit les phrases fétiches de deuxième année de fac***.

*** Au secours.

Mercredi 12

On avait vu Fanny un court moment, le temps d’un verre ou deux, puisque les verres à vin sont petits, et bien vite elle avait été remplacée par Catherine K, inquiète des températures pour cause de courte longueur de jupe ; était-ce une robe ? Vinrent ensuite M&C, puis Fabien, on parla des primaires, pour certains ce n’était pas un sujet secondaire, moins que le secteur tertiaire à l’ère du quaternaire ?

Hum… pardon…

Mardi 11

Le Méliès, c’était autrefois, une autre vie ; ma première adresse francilienne était à deux pas, des prénoms entiers s’alignaient sur ce journal, les phrases s’y suivaient sans intérêt, les films sur grand écran allaient de Spiderman à Catherine Breillat, ah oui, jusqu’à Breillat, clap de fin sur Amira et Rocco, mais bref… ce soir c’était Naomi sur l’écran, Naomi Kawase que tu avais retrouvée pour une masterclass, on peut dire que vos agendas s’étaient joliment croisés. Je te rejoins devant la salle 2, Pascale sera là aussi et les prénoms entiers reviennent. Salle 2 donc, Hi Wa Katabuki puis Memory of the Wind. Le premier, troisième film d’une trilogie hommage à sa grand-mère me laisse indifférent et m’offre un peu de repos, le temps par exemple d’un plan sur quelques tomates. Le second, humaniste et généreux, où les inconnus se succèdent et les petits présents passent de mains en mains, une idée simple pour un moment superbe, couvert dans sa première moitié d’une voix qui… qui quoi déjà ?

Lundi 10

Au mur pendaient déjà d’innombrables petits animaux transformés en pierres froides, ayant accompli ce processus, qui bruissaient à la moindre brise comme des feuilles sur un arbre sec.

Le Ramier Kenzaburō Ōe

Dimanche 9

Sur l’interphone moderne je cherche un nom ; ne s’y affichent que des codes. Je l’appelle. « Je descends vous ouvrir ! ».
Il descend surtout nous parler de la façade, des derniers éléments restaurés, du pas de porte qui a laissé ses traces, de la signature de Bigot, là, en bas, des paillassons trapézoïdaux du rez-de-chaussée, des vitraux qui se brisent, des hauteurs d’appartement, des briques de verre, de tous ces petits détails qui font la magie du Castel B. À l’intérieur, nous partageons l’intimité de ces pièces (chambre, salon, etc.) et de ses pièces (lustre, verres, etc.), jolis souvenirs, jolis détails encore une fois entre triangles modernistes et moulures néo-gothiques*. « Vous ne faites pas de photo ? », me demande-t-elle. Non, pas de photo, je rechigne sur la lumière un peu triste, je doute de réussir à capter quelque chose et j’ai surtout envie de garder ce moment comme ça, allez comprendre…

Pas de photo non plus, plus tard, plus loin, tandis que l’archer glisse sur les sept cordes de la viole. Le visage sculpté regarde un peu ailleurs, les oreilles invitées écoutent vraiment, un œil sur le lustre qu’on verrait bien chez soi.

* ou néo-quelque chose…

Samedi 8

Puisque Munch était assailli, nous avions opté pour un autre art, contemporain et accessible gratuitement, et d’une galerie à l’autre nous allions. Soudain, les voilà qui franchissent un seuil pour retrouver le trottoir, et nous nous exclamons, nous qui passons dans la rue, surpris et heureux de les voir dans ce joli hasard, le lendemain de notre dîner commun. Dans un bar alors nous allons, qui un blanc, qui un chocolat, parler de ce qu’on a vu et de ce qu’on ira voir, de ce qu’on a aimé et de ce qu’on oubliera, à supposer qu’on n’oublie pas ce qu’on aime*.
Plus tard, après quelques Gailly achetés, fauteuils rouges pour Un été brûlant de Philippe Garrel, qui nous aura laissé plutôt froids, en dehors de la dernière scène superbe dialogue pré-mortem.

Arts plastiques, littérature, cinéma… il fallait finir en musique, non ? Oui, et finir avec un deuxième joli hasard, Barbara C. sur France M.

* Revenez quand j’aurais fouillé dans mes souvenirs et mon sac, je citerai quelques noms.

Vendredi 7

J’aurais évidemment dû parler de ce que j’ai vu, dans les allées où j’ai vaguement erré. Errance, erreur, ersatz, une exception ou deux ne suffisent pas et je préfère aller partager un autre art, culinaire celui-ci, avec quelques amis, artistes justement, ou pas, mais qu’importe.

Jeudi 6

Bien sûr à la MEP nous nous rendîmes, moi abonné, toi une dîme. Là-bas, heureusement Klein + Rome, et ça m’inspire… on va à là-bas en 2012 ? Deux choux, un tour aux Mots à la Bouche où Gailly rejoint König au fond du sac, puis l’espace 315 pour Cyprien Gaillard et ses jolies ruines de polaroïds, mais ce n’est pas tout, puisque l’on va là-bas on y trouve quelques gâteaux et on y retrouve Karen. Au retour de ce joli périple, ligne 7, une annonce me sort de ma torpeur et je pose mon regard sur elle, assise en face de toi. Trop bronzée, coiffure caniche aux couleurs improbables, faux Vuitton et  jean à paillettes, elle n’aime visiblement pas cette cinquantaine qui la caractérise dorénavant ni ce trentenaire qui la regarde.

Mercredi 5

Puisque tu es là je reste, avec toi, mais pas forcément ici, donc nous partons, pas si loin, tu veux retrouver Paris, tu me dis que tu veux lire le journal en buvant un café dans un bistro, plaisir français. Le temps ne presse pas, ni le temps ni les gens, et c’est à midi trente qu’on prend ce café et nos aises, sur une table à la Mouff, avec le visage toujours assez figé de la femme derrière le comptoir. Libé, Le Monde, Le 13 du mois, et caetera. Puis l’on marche, après ce moment parisien on cherche une influence asiatique, à savoir un rice-cooker, cet objet qui était autrefois posé quasi quotidiennement sur le coin de la table en formica jaune, mais c’était autrefois, autre lieu.

Autre temps, autres mœurs, 1899, une maison close qui donne son nom au film, l’Appolonide, 24, rue Richelieu. Riches, lieu, la rue me temps une perche, je vous laisse le jeu de mots, ici ce sont d’autres jeux, de mains et de vilains, des jeux qui finissent parfois mal, en rire affreux, oxymore. Au delà des jeux, le film est beau et délicat, huis presque clos au décor affriolant, jolie galerie de personnages, plaisir, plaisir, qu’il est bon de se laisser aller dans de tels divans.

Mardi 4

Enfin !

Lundi 3

Si l’absurdité est un manque d’habitude, alors c’était presque absurde d’être là, un jour de travail, serviette et maillot sous le soleil, un jour d’octobre entre midi et treize heures. Mais ce n’était rien à côté de ce qui éclaira l’écran le soir même. J’avais rejoint J et N pour une fée, La Fée, le film, film à effets, effectivement, fée fans fapeau pointu ni baguette, film qui s’effafera peut-être de nos efprits malgré les quelques rires surgis ici ou là.

Dimanche 2

Il sort un yaourt d’un vague sac en plastique, ôte l’opercule et le jette par terre. Quand il descend du train deux stations plus tard, le pot a rejoint le sol, je regarde ce porc descendre l’escalier avec un sentiment d’impuissance et d’exaspération.
Il est tard, les blabla du magazine ne m’intéressent pas, les mots dans les livres n’attrapent pas mon regard, je sors mon carnet, puis le plan de Paris, me demande quel trajet prendre pour gagner quelques minutes un dimanche à une heure si tardive mais il y a peu d’espoir. Station Bibliothèque, les espoirs sont envolés, il faut attendre encore, je me demande pourquoi on limite les bancs, les chaises, les banquettes, les appuie-tête, les repose-cuisses et les supports à fesses en m’asseyant à même le sol. Je reprends le livre mais dans mon champ de vision le garçon bouge trop, et un peu plus loin sa mère parle trop fort. J’aimerais être chez moi, au calme, me poser un peu et puis quoi… trouver une chute au paragraphe.

Samedi 1er

Finalement c’est à deux pas Aubervilliers, deux stations depuis Gare du Nord, et Gare du Nord c’était plutôt pratique, une simple petite promenade depuis chez F. Avec F on avait parlé photos, les miennes, ces dos, ces cadrages, ces profondeurs de champ, et puis ces correspondances dans ce livre que j’avais montré satisfait et enclin à en faire un encore mieux.

Avant chez F il y avait eu la F, pour te trouver quelques cadeaux, ce joli coffret et ces deux livres évidemment, Murakami : comment passer outre ? Après chez F, sur le chemin, le Café Moustache me tire un sourire, leur extrait quelques regards : j’ai le look local, non ?

A Aubervilliers on a parlé de tout de rien, du boulot évidemment, le mien, puisque les deux garçons en sont partis mais les filles n’ont pas forcément envie qu’on en parle, nous non plus d’ailleurs alors on passe vite à autre chose, tout et rien.

Au retour, un des derniers métros me ramène, je lis vaguement le Faste des morts, de Kenzaburô Oé. Le groupe de jeunes vient s’asseoir, me demande ce que je lis, « et ça parle de quoi ? » alors plus tard quand l’un d’eux me parle, un autre lui glisse « Attention il va te couper en morceaux » mais je les ignore presque entièrement, je mime sans difficultés quelques signes de fatigue avant de fermer le livre et les yeux. Aubervilliers c’est à deux pas, mais pour retourner à Ivry il reste de fichues enjambées.

Septembre 2011

Vendredi 30

Soudain je déteste un peu Paris. Le trop beau temps à Paris, au bout de quelques jours, ça pue. Aujourd’hui, ça pue l’échappement et je ne sais quels gaz, tandis qu’un léger mal de tête piquant, mesquin et typique insiste. Entre Négatif+ et la rue Beaubourg où ma coiffeuse m’attend à 19h30, je prends le temps de marcher mais ça pue, j’ai chaud, j’ai soif, je n’ai pas de monnaie, je pense au Japon qu’on voit sur mon livre de photos enfin récupéré, parce que là-bas j’aurais déjà glissé 120 yens dans un distributeur posé en plein soleil pour acheter un rafraîchissement, mais de toute façon je n’ai pas de monnaie.

Et puis j’ai un peu d’avance, donc un peu de temps pour de la monnaie, une bouteille à 80 centimes et une boîte de gâteaux salés à 1 euro sur les marches d’un escalier. « J’ai le temps de fumer une cigarette ? » me demande S, parce que vous comprenez ma coiffeuse elle a un prénom et ainsi on a le temps de feuilleter ensemble le livre de photos. Ce n’est qu’après la coupe et pendant le shampooing qu’elle m’annonce son prochain départ. Pour où ? On ne sait pas, on se reverra avant, les cheveux ça pousse n’est-ce-pas. « Je ne donne pas mon numéro à tout le monde », me glisse-t-elle à l’oreille le temps d’une dernière retouche. Tranquillement et plus léger je peux retrouver la maison et le livre évoqué hier que, sans vergogne ni pensée pour les problèmes de sécheresse, je commence égoïstement dans un bain chaud.

« Le fantastique des romantiques nous parait très puéril. Leurs personnages ne sont pas assez humains (…). Le diable n’est pas terrifiant sur la lande de Siboro, au milieu des sorcières, mais il peut l’être en apparaissant dans un petit cabaret de la zone, dont le patron, par exemple, fait des réparations de bicyclettes. »
Pierre Mac Orlan, « Le Fantastique » in Le Fantastique Social, op. cit., p. 63

Jeudi 29

JLM avait « oublié » PMO sur le bureau en insistant sur les guillemets ; il a de drôles de façon de faire des cadeaux, JLM, ils les laissent sur les tables sans rien dire. En rentrant du bureau, après avoir signalé un fou et leur chemin à deux Italiens se sentant un peu perdus au propre et au figuré, ce livre sur les Écrits sur le photographie de Pierre Mac Orlan était toujours sur le bureau. Les guillemets avaient fondu au soleil et un paquet marqué de ton nom en majuscules était là lui aussi. Tu avais ton nouveau cadeau mais je n’avais pas le mien, les soucis de transports ayant laissé le livre de photos à la boutique. Alors à la place des guillemets et des gens de là-bas, je retrouvais les virgules épicées du Thaï Royal et les points d’exclamation de Nath.

Mercredi 28

Il y a des jours qui ressemblent à des nuits, parce que l’on passe du cauchemar au rêve.

Le cauchemar, je l’ai lu dans la matinée dans Hiroshima, fleurs d’été, recueil de trois textes de Takimi Hara, quittant vite le premier texte à l’eau de rose pour me faner à la lecture du deuxième qui décrivait tout l’horreur des heures suivant la bombe. Quelques pages ont suffi, j’ai remisé le bouquet.

Le rêve, j’ai envie d’en dire plus, de ces 50 minutes qui ne disent rien. Sous l’absence de paroles, voire de mouvement ou quasiment, je pourrais décrire le flot de plénitude qui passe, tous ces plans qui sont autant d’images solaires, cette femme qui n’est peut-être pas là et soudain la musique me donne envie de revoir Blade Runner. À la sortie, nous n’avons pas les mots, comme K.O. ; O.D. et la fille aux lèvres rouges fument la même cigarette silencieusement, il en allume une deuxième et s’étonne peu après de ce geste machinal. Avec C et cette jeune fille dont je suis pas sûr d’avoir bien retenu le prénom on évoque plp, et je salue Romain Kronenberg sans penser à lui dire le bien que je viens de penser de son Down down down down et puis voilà, la traversée de Paris m’attend. Dans le métro, le profil ressemble à celui de Claude Cahun, et je le fixe pour m’en assurer, mais le regard de son reflet flou semble aller dans ma direction.

Mardi 27

« Cet été j’ai vu des pieds pas plats, ça m’a scotchée ».

…C’est une phrase pas comme les autres au milieu d’une journée de travail, une journée qui finit tard mais le hasard d’un planning fait bien les choses. À l’arrêt du bus, je suis au téléphone, elle s’approche et elle l’est aussi, au téléphone ; on se salue de la main. On clôt nos conversations successivement et l’on se retrouve à parler évidemment de nos boulots respectifs, le reste ne s’immisce quasiment pas dans la conversation tellement ce sujet nous permet d’être positifs. Le doigt de sa soeur, coupé, aux urgences, ne revient même pas sur le tapis avant notre au revoir, et j’ignorerai tout de la gravité de l’incident, des causes et des conséquences sur sa vie professionnelle à elle, sa soeur. Et son cousin au fait ? Tant pis… trop tard.

Lundi 26

La Métamorphose est finie, la bête est morte, et même les travaux ne la réveilleront pas. Ils défoncent la façade au marteau piqueur, vous imaginez ? Poussière, bruit, tremblement, l’ambiance n’est pas optimale pour travailler, et le bruit circule donc dans les services qu’il ne fait pas bon être chez nous : encore une rumeur qu’on… cloporte ?

Dimanche 25

Dans le parc, à ma gauche, le garçon blond est allongé en short, torse nu, des écouteurs sur les oreilles, c’est encore l’été, tout le monde le dit, je n’invente rien. Je lis Des histoires vraies de Sophie Calle, joli livre dont un autre exemplaire partira au sud comme une évidence même si l’évidence date d’hier, de ce moment où le livre m’est apparu dans les rayonnages, en souvenir de ce moment partagé dans la friche du Palais. Ce dimanche méritait un moment d’apaisement au milieu de questions joaillères… il n’y avait donc qu’un pas pour dire que le livre était un bijou.

Samedi 24

Après un oeil et quelques arrosoirs sur la terrasse, JLM et moi partons au milieu du beau temps retrouver Claude Cahun, qui quittera bientôt l’affiche, et sa compagne, absente du titre de l’exposition mais tellement importante, tellement indispensable, Marcel* Moore. L’une et l’autre, l’une avec l’autre, de leur vrai nom Lucie Schwob et Suzanne Malherbe, nous accompagnent pendant cette fin de matinée, par leurs photos, leurs écrits, les lettres qu’elles ont reçues**, leurs pensées et leurs actes, actes de bravoure durant la guerre sur l’île de Jersey qui n’était pas plus tranquille qu’ailleurs et où résonnait donc des bruits de bottes.

C’est ensuite la voix de W qui résonne au coin de la rue des Petits Champs, W qui nous rejoint à cette petite table de bistro pour un café — notre salade est finie — avant de nous emmener chez J P Hévin pour quelques délices chocolatés. Toujours au milieu du beau temps, on repartira.

* non je n’ai pas fait de faute.

** Je citerai cet extrait d’une lettre de Desnos :

Je travaille comme un forçat, je dors comme un loir, je bois comme un trou, je mange comme un porc et je vous souhaite tout de même sauf le travail.

Vendredi 23

JLM m’a devancé, il m’attend devant le 106 de la rue Lafayette, les clichés sont prêts, encore des tirages, d’autres essais, d’autres bonheurs déballés sur la table d’un bistro à côté, place Franz Liszt et je m’émerveille de certains résultats. Je m’émerveille aussi plus tard d’un autre résultat, celui de Gus Van Sant avec son dernier film, ce Restless, qu’on était parti voir sans rien savoir, ne dites rien, chut, allons-y. Les minutes passent, les mots, les idées, les adjectifs me viennent à l’esprit, j’ai envie de sortir mon carnet de mon sac, discrètement, dans la pénombre d’écrire ces mots, ces idées, ces adjectifs : vaporeux, velours, plume.

En écrivant ces lignes il me vient une phrase à l’esprit :
Restless est un film qui donnerait envie de mourir à 18 ans.

C’est horrible. La phrase est collée, là, dans ma tête, je ne peux pas m’en défaire. Tant pis. Je l’écris malgré toute l’horreur qu’elle cache et dévoile. Demain, au petit matin, ou plus tard encore, en la relisant, je l’effacerai.

Jeudi 22

Ce n’allait pas forcément être une bonne idée de lui rendre service, je le saurais vraiment deux jours plus tard, mais optimiste (naïf ?) j’avais dit OK. Alors on s’est retrouvés aux Combustibles. On a pris une assiette de charcuterie et le temps de parler un peu, D était là aussi ; qui s’assemble se suit. En repartant on a remarqué les tenues vestimentaires des clients du lieu, on avait l’air un peu à côté, à côté de la plaque ou du look, allez savoir… Moi je venais de récupérer un sac « Espace créateur » cartonné noir, lettres rose fuchsia, ça allait bien avec ma veste et mon foulard, trop bien, peut-être trop bien… Eh ! Regardez ! Moi aussi je suis piercé !

Mercredi 21

Ce n’est pas au café La Place que l’on s’est assis avec M pour raconter un peu tout ça, tout ça mais surtout Ivry, c’est à ce café un peu plus loin sur l’avenue, un peu son QG apparemment et une anisette pour moi. M aussi comme Métamorphose, fini Echenoz bonjour Kafka.

Mardi 20

J’ai retrouvé JLM au Bûcheron, serveuse souriante et raviolis aux épinards sauce noix – gorgonzola. Il était tard puisque l’heure de dîner, j’avais essayé d’écrire le temps du transport, j’avais essayé d’écrire de l’autre côté du carnet alors que sur la page du jour j’avais déjà griffonné quelques mots entendus le matin…

J’ai lavé mes cheveux hier soir. T’as vu ils sont… mystiques.

…j’avais essayé d’écrire tandis que devant moi une femme s’était déchaussée en disant au téléphone « Je suis à St Mandé » et c’était vrai, bref j’avais essayé d’écrire quelques mots sur tes images, je les avais tant regardées que je les avais bien à l’esprit, mais moi, tu sais je ne sais pas raconter des histoires, je regarde et je vois, je répète, recopie, décris, m’éloigne tellement peu et si rarement des faits, alors je m’étais limité à me rappeler la couleur – verte – et m’étonner de ces deux coussins et leur symbolique éventuelle.

Après le Bûcheron on a marché un peu, comme ça, pourquoi pas, il faisait doux, j’avais envie de profiter de Paris malgré ma fatigue ; il était tard puisque l’heure du dîner était largement passée, on avait partagé deux profiteroles. C’est devant le bâtiment de Zaha Hadid que j’ai sorti mon appareil photo, il le fallait, la construction était plus belle à mes yeux qu’en plein jour.

Lundi 19

Mais tout ne va quand même pas si mal sur tous les fronts. Un samedi, plus souriante à son sujet, la presse sportive annonce : nouvelle épreuve, demain, pour Émile. Mais il ne s’agit que de son mariage avec Dana prévu pour le jour suivant. Et par un beau dimanche d’automne, dans son bel uniforme tout neuf de capitaine, il épouse en effet la fille du colonel, future championne olympique du javelot. C’est donc sous une double haie de ces armes que le cortège nuptial, provoquant d’énormes rassemblements, embouteille longuement les rues de Prague. Prague où, à part ça, tout le monde crève de peur.

Depuis vendredi j’ai troqué Bataille pour Echenoz, Ma mère pour Courir. Et je ne m’en porte pas plus mal.

Dimanche 18

Devant la bouche d’Ineto Sata, la main tient une cigarette. La fumée dense masque une partie du visage. L’image est superbe, je reste un long moment devant.

Autour du visage de François Mitterrand, le noir domine. Rideaux ou veste, les zones sombres offrent au spectateur le reflet du visage de Burroughs ou d’un cycliste au visage boueux qui vient de souffrir d’un Paris-Roubaix. Le tout est amusant, j’esquisse un croquis pour me le rappeler.
Cette visite à la MEP commence donc par cela, les beaux portraits de Xavier Lambours ; d’ailleurs petit à petit les portraits des autres sont des évidences, des modèles, des envies, et je sais que cela viendra pour moi. Mais à la MEP il n’y a pas que Lambours, il y a aussi les images colorées au propre ou au figuré de de l’air, bouffée d’air frais avant la suite. La suite c’est la triste face de notre planète sous l’oeil humaniste de J.E. Atwood (aveugles, victimes de bombes antipersonnel, malade du SIDA à l’époque où on les ignorait, femmes en prison) et des photographes de guerre. De la MEP je ressors donc, heu… comment dire… touché ?

Et puis il y a Nogent, un hot dog sur un banc d’abord et puis Nogent, de là-bas on retiendra la scène cocasse du parapluie qui protège la caméra. Et puis il y a A chez qui j’avais oublié foulard et gilet deux jours plus tôt. Et puis cet homme de soixante-dix ans peut-être, costume gris, gilet aux discrets motifs moutarde, cravate assortie, et chaussures aérées avec logo du Club Med. Et puis cette inscription sur un boubou : » La sainte cas impossible et désespérés ». Les pays sont d’impossibles ensembles avais-je lu le matin à la MEP ; je confirme. Et les vies aussi.

Samedi 17

Nous étions juste partis au hasard. Arrivés devant Beaubourg… Tiens pourquoi pas, mais oui bien sûr, l’expo ! Paris Bombay Delhi nous tendait les bras, nombreux chez certains divinités cela dit en passant… Une expo agréable, intelligente, claire, colorée (et assortie au pull de JLM*), avec de très belles pièces… je n’en demande pas plus. Des clichés peut-être un peu, non ?

Et puis un tour dans l’expo permanente du musée, joli moment où Rothko, Pollock ou De Staël se suivent et m’émeuvent.

La prochaine fois je vous parlerai des tuyaux d’aspirateur du BHV et du saucisson lyonnais des Halles 1900.

* Ah ben oui JLM est arrivé.

Vendredi 16

Soudain j’entends qu’on crie mon prénom, je pense que c’est un hasard mais je me retourne quand même. C’est un hasard, mais pas celui d’un prénom, celui de voir le visage de F par la baie, le visage de C passé par la porte… Je suis là pour quelques clichés, je les fais, et puis je reviens, je découvre pourquoi elles sont là, parce que là c’est chez A ; M est là aussi. On m’attend à Montreuil mais je reste un peu, forcément, plaisir de se revoir et de raconter.

À Montreuil j’arrive forcément en retard, d’autant qu’un hasard n’arrivant jamais seul, L était là, à la sortie du RER, jolie occasion de s’embrasser, de s’inquiéter de leur emploi du temps le long d’un chemin en commun, de se dire à bientôt, quand tu seras de retour sur notre territoire.

À Montreuil j’arrive enfin, on m’attend pour déboucher les bouteilles, et je n’imaginais pas – et je ne suis pas le seul – qu’on m’attendait pour découvrir l’existence de ces deux chaises, là, bien sages dans leur coin, bien sages malgré leur histoire.

De Montreuil je repars aussi trop tard, le métro vient de partir quand j’atteins les marches de Bérault… Alors je roule.

Jeudi 15

Hasards. J dans le RER où l’on pourrait à nouveau évoquer notre soirée pizza – Les Prédateurs, puis, au Crédac où j’imaginais bien voir un ou deux visages connus : je vois évidemment H qui simplement m’embrasse, moins évidemment B qui m’interroge « alors le Japon ? », encore plus étonnamment J qui tombe plutôt bien et enfin quelle surprise L qui me confirme qu’elle est à dorénavant à Paris. À chacune je précise qu’on m’attend, et en effet F&F sont là à côté d’un avion à réaction en tôle. Les pièces et installations n’ont pas beaucoup de chance, on a autant envie de voir ce qu’il y a autour, le lieu, la vue déjà bien sombre par les fenêtres… Mais le film de blanc vêtu sauve la mise et balaie le peu d’émotion que me procure tout ça.

Allez, et puis c’est pas tout ça, si on allait dîner ? Au Libanais on atterrit – champ lexical bien chois pour rappeler l’avion évoqué ? – pour un vin coriace, une assiette bien garnie et pour quelques frites en bout de table. « Viens, goûte mes frites » chantait-on il y a 15 ans. Quinze ans ? On n’y croit pas mais il y a de la mayonnaise donc tout va bien.

Mercredi 14

Elle vaque et vient, passe d’un ami à l’autre pour les déjeuners, demain ce sera P, aujourd’hui c’est moi, c’est bien, c’est si bien de se voir vraiment, pas autour d’une grande tablée, pas sur une terrasse où l’on rit à côté, non rien que nous pour un tête à tête où l’on parle presque uniquement de l’essentiel – argent, amour, travail, famille, amis, choix de la pizza.

Mardi 13

Il fait un geste qui veut dire fermé, les deux mains vaguement croisées. Le frigo est vide, mes forces presque autant, je me rabats sur ce vendeur de kebab, la fontaine à frites, ça fait rêver n’est-ce-pas ? Attablée à l’extérieur, la femme me le conseille — « il est meilleur que l’autre en face » — je lui réponds quelques mots pleins de confiance, nous sourions, le vendeur n’a pas besoin d’articuler je devine les « salade tomate oignon sauce blanche » qu’il marmonne sous les décibels de l’écran de télé, y a du foot là-bas, et je repars en saluant la femme, en me disant « encore des frites… », et en souriant à l’idée de regarder Mon voisin Totoro une fois les doigts dégraissés.

Lundi 12

C’est la rentrée depuis une semaine et Sylvain et sa décadence sont de retour dans le RER. Mais bref… plus tard, sur l’écran du Reflet Médicis, Jean-Pierre Léaud fait son Jean-Pierre Léaud, espiègle, adorable, merveilleux dans ce « Le départ » de Skolimowski, film de 1965, film vibrant et filant comme une silhouette Porsche, film pour lequel j’ai parfois eu du mal à suivre le rythme, vous savez, je ne vous fais pas un dessin, je ne sais pas dessiner les yeux fermés.

Dimanche 11

Une journée pas comme les autres puisque ton anniversaire se fait à distance. Le jour passe, ce fichu dossier à compléter surtout, l’apéro ensuite avec miss F, et puis le statut facebook de L.M. et je me dis alors que tiens, oui, je vais écouter Mozart en repassant. Il est pourtant déjà minuit, ce n’est plus l’heure pour les taches, qu’elles soient ménagères ou pas. Alors la 39ème pendant quelques morceaux de tissu, mais au deuxième mouvement je passé à la 40ème. Rugissant, je me brûle. Tiens, passons au requiem : lacrimosa.

Samedi 10

« – Allo ?

– Oui ?
– Ouh la la Arnaud je suis en retard ça va pas du tout j’ai merdé et puis je suis pas maquillée et j’ai la même robe qu’hier soir !
– Ah d’accord t’as dormi chez qui ? »
A peine plus tard ,elle n’est pas tant en retard que ça, la voilà au bout de la rue, élégante, à peine froissée, aussi rayonnante et malicieuse qu’Audrey Hepburn dans ces délicieuses Vacances romaines que nous nous apprêtons à voir en ce début d’après-midi ensoleillé.

A peine sortis, nous remédions à l’absence de maquillage au milieu des mascaras avant de nous poser dans ce bar, notre bar, notre carrefour, là où passent les gaz d’échappement, le touriste standard, les Marie-Christine B et la foule locale embarrassée de sacs cartonnés aux teintes céladon ou vieux roses, lettrages dorés, etc.

Et quand vient le soir, pour qu’un ciel flamboie… heu non c’est pas ça. Et quand vient le soir c’est encore festif…

Vendredi 9

« – Il a une tête à s’appeler Brice.
– Et si c’est c’est pas Brice ?
– Mathieu. »

La fille est sûre d’elle, je me marre en attendant le métro après cette invitation, cette pendaison, cette fête comme comme toutes les fêtes où les lieux deviennent exigus à mesure que l’on s’y mêle, où les regards s’aiguisent sous les lumières variables et les paroles se grisent d’un nouveau lieu ; là nous sommes sous les toits, alors dans les paroles on allusionne la chaleur d’une saison avant d’affectionner celle figurée du lieu ; là nous sommes chez un Corse alors on s’enthousiasme pour le saucisson et l’on s’interroge sur le vin. Et puis voilà que je dégaine mon appareil photo, je joue avec le hasard, les lumières, la chance, avec mon œil aussi, avec ces sourires qui acceptent… Photos floues ou pas, belles ou pas, je me régale de ces instants, ces souvenirs, ces ponts entre moi et ces autres dont j’ignorais tout jusqu’alors. La photo est, dans ces moments, un merveilleux partage glissé entre deux instantanés égoïstes.


Jeudi 8

Méfiant, bien vu, je ne sais pas pourquoi je suis souvent en retard quand je vais chez L, le boulot qui déborde, l’optimisme qui s’emballe, les transports qui s’emmêlent… Méfiant, L avait réservé pour 21 h dans ce resto thaï devenu notre cantine, en tout cas notre inévitable lieu de mise au point sur nos vies, nos envies, nos vacances… J’ai pris du canard au basilic, fichtrement épicé, ça m’a rappelé des souvenirs de là-bas, ce resto coréen à Osaka, mais Osaka c’était pire, bien pire…

Mercredi 7

Son visage a subi des brûlures il y a quelques années. Elle en masque une partie sous de larges lunettes de soleil et une casquette tout aussi sombre. Il est tard pour un départ de Nogent, 20h45, j’étais au vernissage de la MaBA, une très bonne raison pour un tel horaire avec un verre de rouge et un gros bout de fromage en bout de course. Sur les murs, le très intéressant travail du graphiste Frédéric Teschner, mais aussi au sol, en piles, généreusement, offrant au visiteur une part de l’exposition de manière amusante, jolie, intelligente… 21h51, je relève les yeux, la femme au visage entre parenthèses a été remplacée par une bourgeasse qui ne sait pas tenir ses sacs : son vernis à ongle n’est pas sec. Le passage d’une femme à l’autre est terrible, grand écart, car miss Vernis n’est qu’apparence, elle prend des poses idiotes, des moues idiotes, et me fait écrire dans mon carnet des phrases presque idiotes.


Mardi 6

Un jour comme un autre, avec un nouveau livre entre les mains, les hésitations sur les concours, la crainte de ne pas voir le film car aucun bus n’arrive, l’écoute de Gloria Lasso – Preeeends ma maaaiiiiin car je suiiis étrangère iciiiiii, perduuue dans le payyys bleeuuuu, étrangèèère au paradiiiiis – buzz l’éclair collé sur une valise ou cet homme emmitouflé dans une parka et une écharpe tandis que j’ai retrouvé le plaisir du foulard, oublié la veille.

Le nouveau livre c’est Ma mère, de Georges Bataille.

Elle sourit d’un sourire fielleux, d’un sourire démenti. Elle tirait des deux mains le col de sa robe et l’écartait. Nulle indécence ne se mêlait à ce geste où seule s’exprimait la détresse.
– Pierre, reprit-elle, toi seul as pour ta mère un respect qu’elle ne mérite pas. Ces hommes qu’un jour tu trouvas au salon, ces gommeux, que penses-tu qu’ils étaient ?

Et le film, ah le film, c’est Les Moissons du ciel, de Terrence Mallick, souvenons-nous de lui, qui m’ennuya à en mourir avec son Tree of Life, mais qui me plut tant avec sa Balade Sauvage. Les Moissons du ciel, je pourrais en parler des heures si j’étais du genre à m’étaler et si je n’avais pas dormi en pointillés durant la première demi-heure, horreur que ce sommeil qui est plus fort que tout dans ces salles sombres. Les Moissons du ciel je n’en parlerai pas, je vous dirai juste : « voyez-le ». Voyez ça, cette lumière, ça alors cette lumière, mais cette lumière, cette lumière ! Et puis Richard Gere, ça alors Richard Gere. Et puis les gros plans, les plans larges, les plans comme ci, les plans comme ça, et puis cette fille, elle, personnage secondaire et narrateur, étrangement présent et absent, touchant surtout. Et puis une scène, rien qu’une scène, les crickets, le feu, les trois secondes où les silhouettes  se détachent, hommage à quoi, à qui, à l’Angélus de Millet ou à Magritte ? Bref.

Lundi 5

En général, je ne lis rien sur les films que je vais voir. Ce soir je n’avais rien lu non plus, sauf les noms de Banderas et Paredes. Ah si peut-être, quand j’y repense, trois lignes. Mais j’avais oublié les trois lignes…

Dès le début, La piel que habito, c’est du Almodovar, le gros plan, le mouvement de caméra, j’ai l’impression d’avoir vu ça à chaque début de film mais je m’en fais peut-être, des films, hein, comme si je me rappelais de ça, ce genre de détail, le début, enfin vraiment, je divague… Bref, ensuite et bien ensuite c’est encore du Almodovar, c’est propre, c’est coloré, ça roule beaucoup les r et un peu les mécaniques. Mais cette fois c’est mieux, cette fois ça me plait vraiment grâce à un scénario vraiment prenant. Mais… chut, je n’en dis pas plus.

Dimanche 4

Oui ? Non ? J’y vais ? J’y vais pas ? J’y vais. Mais plus tard.

Plus tard. J’y vais ? J’y vais pas ? Il pleut. J’y vais plus tard ?

Plus tard. Je n’y suis pas allé, nulle part. Les CV, ceux des autres ; les photos, les miennes ; les minutes d’un dimanche, ça vous remplit une journée commencée tard. Et puis voilà Jacques Demy pour « Une chambre en ville« , jolie surprise (belle Darrieux !) qui pour autant est loin de me griser autant que d’autres (films / spectateurs). Et puis Dominique Verna, qui quitte son crétin de mari et s’en va se montrer nue sous son manteau de fourrure. Moralité : pomme, raie.
(Blague nantaise, faisant suite à une remarque de Denis O dans laquelle il citait le passage Pommeray)

Et puis, comme si ça ne suffisait pas, je glisse dans le lecteur une autre galette, arrivée par la poste, ouverte machinalement. Puisque c’est ouvert…

Premières images, tiens, on dirait les arrêts de tramways de Hiroshima. Le titre est un indice supplémentaire avant la certitude, je retrouve alors les sons, les lumières… l’envie.

Samedi 3

Évidemment il y a la chaleur, la chaleur d’un samedi d’été, la chaleur sous laquelle je pars, mais tardivement, récupérer quelques tirages : ces dos qu’il faudra que je montre à d’autres,  « Pigalle » qui prend tout son sens en 30 x 45, mais je ne le verrai que plus tard, chez N où je le sortirai de l’immense enveloppe, chez N où nous sommes invités, moi et d’autres, mais en attendant il y a la chaleur, la chaleur dans le bus, horreur, étouffement, il faut descendre, changer de parcours, se rafraîchir sur la 7 bis.

Voix off d’Arnaud Rodriguez :
Ç’aurait été une rue dans la ville.
Elle aurait traversé les quartiers aux immeubles.
(Temps.)
Et puis un bus serait arrivé.

Il serait passé lentement à travers le paysage urbain.
Il y a un ciel bleu, d’été.
Une brume de pollution aussi, très légère, partout répandue sur les bitumes, sur le bitume.

… Bon voilà, j’ai commencé à lire Le Camion, de Marguerite Duras.

Vendredi 2

Je n’avais pas sorti la carte bleutée pour la faire glisser sur le côté droit des distributeurs de tickets depuis de longues semaines. Elle avait elle-même pris quelques vacances dans un tiroir, et voilà que ce vendredi elle reprenait du service. En la sortant, justement, elle entraîna un ticket aux caractères japonais, ne me demandez pas ce que c’était. Mais avant de la présenter au contrôle, je cherchai de quoi résister au sommeil et à la fringale. Soda et brownie, j’étais paré pour La guerre est déclarée dont je te parlerai par mail un peu plus tard… Extraits :

Au début, effet « La reine des pommes » j’ai eu un peu peur, couleurs délavées et puis les acteurs… Mais vraiment, de cette histoire si triste  elle fait un truc incroyable, il y a presque des moments de grâce dans le montage, dans les évocations, elle insuffle un rythme très intelligent… quand elle annonce la maladie à sa famille c’est très court, très découpé, (avec l’hiver de Vivaldi par-dessus, faut oser tout de même, et bien elle le fait)…

Enfin bon tu le sais, je n’ai pas tout à fait écrit ça, mais le lectorat aura sa version, sans les mots gorge et déchirant ni l’accent circonflexe. En fait, ce qui est bête, c’est que j’aurais dû prendre un peu de recul pour t’écrire, voilà, te parler aussi de cette belle histoire d’amoureux et de désamoureux, ces deux amants jamais désunis.


Jeudi 1er

Les visages se suivent, en voici un nouveau à ma droite, un peu en arrière, il me voit et je dois me tourner un peu pour le regarder. On fait connaissance et les présentations, il prend ses marques et déjà quelques photos…

Les visages reviennent aussi, celui de B, pas vu depuis 6 mois… Six mois déjà, six mois seulement, envahis de trop d’incidents et de tristes nouvelles alors que les miennes sentent encore le sushi et la lave d’Aso, que faire, que dire, où aller dîner ? À la Tourelle, presque évidemment, c’est tout près, c’est tout simple.

Août 2011

Mercredi 31

En face de moi, le type avec qui je partage souvent le trajet en RER ou quelques stations de bus lit « Métro ». A la une : « Attention, il revient » et la silhouette newyorkaise de qui-vous-savez. Me vient soudain à l’esprit la chanson de Jay Jay Johanson

So tell the girls that I am back in town, you’d better tell to beware

Et la journée passe, un appel de Natt et quelques heures plus tard nous voilà quai Branly, à errer pour un picture trip le long de la Seine, entre les sculptures rouillées et les bâteaux. Soudain, un RER glisse, sans passagers et surtout sans lumières. « Il est éteint », dis-je en le pointant du doigt. « Il est éteint », répétè-je en n’oubliant surtout pas la liaison. Elle réagit : « Petit naviiireeeuuuhhhh ».

Mardi 30

Le jeune homme, la vingtaine entamée depuis quelque temps, prend un air rude pour tapoter sur son téléphone. Je vois son profil gauche et ce lobe sur lequel un gros caillou brille un peu. On approche de la station Bercy, il se retourne. Sur le cou : une fraise. Une fraise, oui oui une fraise, le fruit, tatoué là où aucun cheveu ne viendra jamais. Et pas la petite fraise des bois discrète, non non la bonne grosse fraise qui fait bien trois centimètre de long.

Et alors ?

Ben alors fou rire.

Lundi 29

La voix de C.B. s’extrait de la radio entre le grognement du percolateur et mes grommellements matinaux. bla bla bla France Musique bla bla bla… Ah bon ? Ah mais non. Ca va pas, ça colle pas, ce débit, ce timbre, non je sais pas mais ça cloche, non pas le matin, je veux du suave, du sucré, du réveil matin délicat ou bien à l’inverse du ferme, du rocailleux, de l’assurance, pas ça quoi… Et puis, face à son chroniqueur que je n’écoute que d’une oreille, il lâche un « elle est soprano colorature Nathalie Dessay, c’est bien ça ?« . Vous êtes bien sur France Musique.

Dimanche 28

Le hasard fait bien les choses, Fred passa, pour une pause croustillants que Bison Futé n’avait pas prévue. Vint ensuite un peu de famille au bronzage andalou ;  on évoqua les singes.

Samedi 27

– Tu l’aimes bien Fred ?
– Ben oui c’est un ami.
– Méfie-toi des amis.
Elle veut alors nous raconter une histoire, ce qu’elle entend à la radio, ces gens qui racontent les leurs, d’histoires, à dormir debout et à rester éveillé, mais rapidement elle conclut avant que je m’éloigne : « Fais attention à toi, fais pas le zouave sous l’pont d’l’Alma« . On éclate de rire et elle reste assise là, frêle au milieu de ses pieds de tomates, l’air un peu ailleurs, un peu triste, peut-être à cause du chat disparu, peut-être à cause, allez savoir, de cette histoire qui lui en rappelle d’autres.

Vendredi 26

La voiture était tombée dans la mer à un moment isolé du temps et à cet instant il avait sauté du territoire où « il existait » dans celui où « il n’existait pas ». Je pensais que cela aurait été bien s’il y avait eu un moment d’hésitation flottant entre ces deux territoires.

J’avais noté ce passage dans le Moleskine. Je n’avais pourtant pas fait attention au double sens du verbe flotter.

J’avais noté ce passage dans le train je crois, je n’avais pas très chaud, couvert simplement de ce petit gilet au décolleté profond et aux manches courtes. Pas aussi courtes que courtes, mais plus courtes que longues. J’allais vers là-bas, mon autre chez moi, raconter l’autre là-bas où j’étais récemment…

Jeudi 25

C’est alors que tardivement, après l’omelette, je décidai de regarder Shadows, de Cassavetes, alors que l’envie d’écrire ici me taraudait. Les deux en même temps fut une mauvaise idée. On ne se fait pas homme de lettres sans casser des œufs.

Mercredi 24

« Les femmes qui travaillaient là avaient toutes de l’embonpoint et leurs chairs débordaient disgracieusement de leurs manchettes et de leurs bottes en caoutchouc. Leur corpulence était telle que, plongées dans une piscine, elles auraient sans doute flotté sans aucune problème. L’une d’elle brassait la blanquette avec une pelle. Une pelle en métal comme celles qu’on utilise pour les travaux de voirie. »

C’est amusant. Enfin je ne sais pas si c’est amusant, mais c’est flagrant. Dans cette nouvelle, la quatrième traduite en France (en 1998), le corps est là. Corps étranges, corps parfaits, corps abîmés, les personnages de Yôko Ogawa tournent autour des corps, qu’ils les désirent ou les détestent, qu’ils vivent avec un seul bras ou l’absence d’un bout d’annulaire… Cette conclusion que j’avais tirée après avoir lu les premiers Ogawa, c’est flagrant, la revoilà dans ce récit d’il y a vingt ans. Mais… a-t-elle vraiment renoncé aux corps ou mon esprit fait-il fausse route ? Cette idée du corps qui revient, est-ce mon inconscient qui me dit qu’il faut retourner faire du sport ?

Mardi 23

Je ne sais pas trop pourquoi j’avais proposé que le rendez-vous fût à Gambetta. Enfin si, je sais, simplement pour faire comme la dernière fois. Mais Gambetta, quand on habite Ivry, c’est au moins trois lignes, et tant d’attente lorsqu’il est si tard. On s’était retrouvés à 19h30, l’un en avance, l’autre en retard, moi à l’heure, autour d’une table où se fit ressentir l’absence de cacahuètes ou autre matière grasse et l’absence de sens du commerce du barman. Après le Japon, le Costa-Rica, Arles et Nogent, après une bière et deux verres de blanc, soit une boisson par heure — vous noterez comme nous fûmes raisonnables — l’esprit grisé derrière les boissons mais l’esprit pratique devant le plan du métro, je pris un vélib ; après tout, ça descendrait, le temps de rattraper cette chère 7 et son rose presque printanier, un peu bonbon,pas trop layette, bref, rose rose quoi… Oui ça descend. Jusqu’au moment où ça monte, vous savez, à partir de Bercy je crois, le long de cette 6 qui me narguait, grimpée sur sa voie aérienne.

Et là j’espérais trouver une chute à ce paragraphe mais ça fait pschittt.

Lundi 22

Un insecte étrange me passe sous le nez, survole la jeune femme en blanc et zou, est happé par la fenêtre ouverte. Le violon grince, j’en grimace puis j’en ris, je suis de retour dans l’habitude avec Hervé entre les mains.

La dernière fois où nous nous sommes vus c’était sur le tarmac de l’aéroport de Rome, nous prenions le même avion.
Il m’a dit :
– Tu sais où je vais me reposer après ma mort ? Sur l’île d’Elbe.

Hervé, joli petit livre témoignage, jolies paroles, doux écrits, souvenirs touchants dessinant un peu plus le portrait que je me fais de Guibert.

Et puisque l’on parle de portrait, on pourrait ici dévoiler ceux de CK. On pourrait ou on devrait…

Dimanche 21

L’arrivée des nuages noirs aurait pu être une bonne excuse pour ne rien faire, ne pas bouger, rester et vaquer vaguement en se forçant un peu, sortir le fer, soupirer… Ce fut fait mais Natt vint et je sortis ; en terrasse on alla. En terrasse elle s’éventa, on bronza, on s’étonna d’un hurluberlu et puis vint l’heure du rendez-vous. A La Villette nous nous rendîmes ; « on est là » m’indiqua J et on en rit encore. On rigola aussi d’une histoire de triangle, de l’anecdote de l’hurluberlu, de « take the back door » et l’on claqua des doigts, on chantonna, on fit des « whouwhouwhou » quand ils s’embrassèrent : sur l’écran géant « West Side Story » faisait vibrer des centaines de Parisiens, c’était bien, qu’est-ce que c’était bien… Heureusement qu’ils étaient repartis, les nuages noirs.

Samedi 20

« En neuf mois et deux séjours, il prendra 35 000 photographies ».

Non, pas moi, mais Keizo Kitajima, l’un des trois noms à l’affiche de « Tokyo-e », exposition de Le Bal se terminant ce dimanche 21, ouf il était temps. Superbe exposition d’ailleurs, forte et évidente, partagée avec un autre regard que le mien, un autre photographe amateur qui, après quelques échanges virtuels où j’avais glissé quelques compliments sur ses photos en noir-et-blanc, m’accompagna : la photo n’est pas qu’une passion dévorant le temps et l’entourage…

Et puis on marcha un temps, jusqu’à la Galerie VU’ pour le travail de José Ramon Bas (bof) et de Juan Manuel Castro Prieto (ouuuaaahh). Au fond de mon sac il y avait toujours quelques résidus du voyage, une brosse à dents, des tickets d’une langue lointaine, des yens et des souvenirs encore chauds, mais des souvenirs légers, légers. Mes paupières l’étaient moins ; je rentrai.

Vendredi 19

« Je me suis installé à Ivry récemment« , dis-je à la jeune femme derrière le comptoir ; son sourire est moins mesquin que celui de l’agent d’assurance qui, derrière un autre comptoir, à peine plus tôt, m’avait demandé s’il y avait des volets.
Elle m’annonce le tarif et me tend  les conditions d’emprunt, me propose de faire un tour. C’est par là. Aux étages aussi. Le lieu est agréable, calme, je jette un œil aux indispensables (Échenoz, etc.) histoire de me rassurer, de me sentir un peu chez moi et de feuilleter Réponses Photos qui risque donc, ainsi, de perdre un acheteur.

A propos de photos, je pense que j’ai la réponse. Les dos. Oui. Mais j’attendrai tes mots pour m’en persuader.

Jeudi 18 août

Le petit garçon est près du hublot, absorbé par l’écran devant lui, les pieds sur le fauteuil ; ses chaussettes sont rayées, douze rayures de quatre couleurs différentes. J’ai entamé sans enthousiasme la lecture de « Ticket d’entrée« , le menu a été donné et ça tombe plutôt bien : j’ai faim. Le manque d’appétit du matin est envolé, moi aussi et j’ai plus de place qu’à l’aller, une plus grande tablette qu’à l’aller, plus de confort qu’à l’aller : j’ai été surclassé (na na nère) pour une raison qui m’échappe et à côté d’un Japonais peu disert.

« Ca va c’est pas trop long 12 heures de vol ? » me demande-t-on, mais non, pourtant j’ai à peine dormi, légèrement emporté par le sommeil pendant le film « La fille à la valise » malgré la captivante beauté de Claudia Cardinale et Jacques Perrin. Point de paupière fermée par la suite, que ce soit en lisant « A geek in Japan« , qui m’a ouvert les yeux sur la culture japonaise, pendant « Fargo« , merveilleuse neigeuserie des frères Cohen ou durant « Rango » – vous noterez la rime dans les titres – amusante animation désertico-bestiolesque.

Ooooh à propos de bestioles, ce matin, en partant, y avait quoi devant la Villa ?
Des singes !

:-)

Voilà, c’est confirmé, je suis de retour de… là-bas : www.avec-un-z.fr/voyages/japon/

Juillet 2011

Dimanche 24

Décollage… Direction… ça :

http://www.arnaud-rodriguez.net/voyages/japon/

Samedi 23

Une journée comme celle-ci pourrait peut-être faire un roman, d’autres on en fait avec moins, il suffit de talent et d’un peu d’imagination pour boucher quelques vides, ajouter un peu de suspense, d’humour, de passion pourquoi pas, on y glisserait des rêveries du voyage à venir, des rappels de cette relation qu’on a avec celui qu’on rejoint (pour faire comme Jean-Philippe Toussaint*), des interrogations sur ce qu’il signifie à 37 ans alors que depuis des années on y pense au Japon, à ses petites fleurs et à ses grandes carpes qu’on rêve tatouées.

Alors voilà, des livres mais pas celui que je cherchais (épuisé**), donc un livre sur le traitement noir et blanc des photos numériques et un « Hervé« , une valise bordeaux et puis une autre tant que j’y étais, une pizza et puis tant de pluie, un 50mm Porte de Champerret, ce 17ème que je connais si peu, un bureau de change avec une jeune blonde à l’accent inconnu derrière la vitre, Scaré-Machin acheté aux Cahiers de Colette, CK, sa collègue et sa chanson inconnue, Muji rue des Francs-Bourgeois, Muji aux Halles, un shampooing, la terrasse avec Marc-Christian Barrauld derrière nous et deux japonaises allant et venant, la veste en velours de chez Tim Bargeot, les vodkas-colocs chez Othphane avec miss ONG, ma voix au loin parce que mon téléphone décroche tout seul, la chance d’attraper le métro sans attendre onze minutes, FP que j’avais oublié, le CD pour tobefab, etc. Bon, j’emporte quoi comme chaussures ?

* Pourquoi me sens-je obligé de préciser ?

** Le livre, pas moi.

Vendredi 22

Vous avez vu le joli tas multicolore de dossiers bien rangés ?

Non ?

Ben vous auriez dû le voir en photo mais je me suis trompé, j’ai formaté la carte avant…

Voilà…

Mais sinon ça veut dire que je suis en vacances.

Voilà.

Et sinon ?

Sinon quand ce livre est sorti, j’étais sûr que je l’aimerais, c’était aux éditions de Minuit, y avait sûrement eu un article vite lu dans mon abonnement, le titre était suffisant (je veux qu’il me suffisait, que je n’avais pas besoin de plus), le nom de l’auteur inconnu et rassurant, mais ne me demandez pas pourquoi je ne l’ai pas acheté. C’était quand la sortie ? À Emmaüs, sur le rayonnage, j’ai été content de le voir peut-être un surpris – une marque de snobisme ? –, et de l’entrouvrir pour voir ce prix dérisoire. Hier ouvert pendant que je souriais au spectacle dans le rer avant de sourire à sa lecture ; aujourd’hui je continue, avec l’envie de l’emmener avec moi, d’emmener là-bas ce que je n’aime de mon pays : ses mots.

Jeudi 21

Il a l’air un peu étrange, un peu rude, rugueux malgré sa jeunesse. Il fait la manche dans le métro alors je fouille et lui tends cinquante centimes. Il me demande peu aimablement si j’ai pas un ticket resto, je le trouve un peu gonflé mais 100% des gagnants etc. Il avance, revient, se retourne, et regarde fixement une jeune femme : « Hé t’as pas un ticket resto au lieu de faire la gueule ». Elle me regarde désolée. Connard.

Chemin du retour. Un peu de musique commence à se faire entendre derrière moi, à moins de dix mètres, les premiers rythmes de Billie Jean. Je grommelle, « Un soir au Club » de Christian Gailly à la main. Mais je ne grommelle pas longtemps. Devant moi un groupe de blackettes se mettent à sourire, l’une pousse un « hhhhi » à la Jackson, et puis ça gigotte et ça sort un « hé r’gardez il danse le mec ». Ambiance agitée, mon bouquin reste ouvert mais je les regarde amusé. Elles commentent, un grand blond se marre, les connait peut-être, il va vers le danseur mais c’est alors dans mon dos que ça se passe et puis le danseur arrive, habillé comme il se doit, total look Mickael, chapeau, frisettes, chemise noire ouverte sur tee-shirt blanc, etc. Elles lui demandent un petit pas de danse ou deux, alors il fait le geste à la Jackson, il ouvre la chemise brusquement… les filles manquent de s’évanouir, le mec pue la sueur… Hilarité totale. Il repart, revient, elles n’osent plus lui demander quoi que ce soit, le moindre de ses mouvements génèrent un flux poisseux qui les fait grimacer… Mais il gigote encore un peu : monté sur pile l’épouvantail bicolore… Et moi ? Moi je raconterai bien mieux cette histoire à Fanny 1 heure plus, à la terrasse du troquet d’en face, cacahuètes en option.

Mercredi 20

Du couvert de la manche en mousseline de soie, je dégageai un bras enduit de blanc ; ses lignes puissantes et robustes s’estompèrent dans la nuit où se détacha une forme souple, blanche et potelée. Je restai fasciné devant la beauté de mon propre bras ; j’enviai les femmes de posséder « pour de vrai » une pareille beauté.

Fin de la courte lecture de trois récits de Junichirô Tanizalki : Le Tatouage, Les Jeunes Garçons et Le Secret. Dans la troisième nouvelle, la plus élégante, Kyôto y est évoquée comme la ville où le personnage principal a acheté un kimono dessous en mousseline de soie imprimée. Je doute d’en rapporter le même souvenir, mais sait-on jamais, peut-être le même imprimé.

Mardi 19

Hier, À bout de souffle. Aujourd’hui, essoufflé.

PS. Ne jamais oublier la tarte au citron.

Lundi 18

Mais ai-je vraiment envie de regarder À bout de souffle ?

Dimanche 17

Elle décortique un guide sur Bali. Il lit Rouge Brésil. Je commence Le Tatouage. J’ai feuilleté Réponses Photos. C’est dimanche, je suis dans le train.

Samedi 16

Tiens, et si on allait chez Emmaüs ? Fouiller n’est jamais pour me déplaire, alors on fouilla. Le fatras en extérieur, qui aurait mérité des paragraphes entiers de description si j’avais eu le temps et le courage (et l’idée d’en faire des photographies), fut la caverne pour Chicken Ali Baby * tandis que je désespérais de trouver des sujets à photographier et la vaisselle en Arcopal qu’il cherchait avec avidité et sourire.

Pour ma part c’est sous le hangar que je trouverai mon bonheur, une cravate, un livre… un euro et cinquante centimes.

* Tiré par les cheveux…

Vendredi 15

Que faire ? La question revient. Dépenser ? Direction Emmaüs où je fouille dans les cartes postales, j’hésite sur ces portraits, pourquoi ne les ai-je pas pris ? Les doigts poussiéreux on prend la sortie, direction les boutiques du centre-ville et le 1er étage des Galeries L, où l’on passera un temps fou à la recherche de la perle rare. La mienne sera courte, bermuda bleu de bon aloi pour là-bas.

Jeudi 14

Campagne, temps agréable, compagnie amicale. Fred est là, nous avons fait la route ensemble, et sous l’ombre du grand chêne une sieste termine les 5 heures de route et le déjeuner. Que faire ensuite ? Que faire dans le coin un jour férié. Je ne suis pas un bon hôte, je ne sais pas. Nous réservons notre sortie pour le soir, où Saintes est étonnamment animée du côté du Jardin public, ça gigote et ça danse sous les ampoules multicolores. Au Tall bar, nom improbable, la serveuse l’est tout autant, improbable tenue — talons hauts et maillot bleu — sous le triste prétexte de soutenir l’équipe de France féminine de football. Et puis… boum… Quelques souvenirs reviennent, le vendeur de cacahuètes dans la prairie ou le feu d’artifice modeste mais tant attendu de Chaniers. Mais ne sont-ce pas des rêves ?

Mercredi 13

Gare de Lyon. Changement. Quai du RER A. Tiens, le gars là, il était dans le film d’hier, non ? Je ne suis pas sûr. Je m’approche, je le regarde du coin de l’oeil, il doit s’en rendre compte que je le regarde, non ? Il lit Libé, ah ben s’il lit Libé c’est forcément un acteur. Bon si c’est lui je ne sais pas son nom… et je ne me rappelle même pas la scène qu’il joue dans le film d’hier, merde. Ah ben il monte dans le même RER, hop je le suis et plus il s’assied en face d’une place vide, hop je m’y mets. Oui bon de près je pense que c’est lui, mais je lui dis un truc ou pas ? Du genre « C’était bien vous hier dans le film de Valérie Mréjen ?« , ça ferait une espèce de complicité, du genre « oui je suis super branché je vais voir les avant-premières des films de Valérie Mréjen » quoi et puis au moins je serai sûr que c’est lui. Ah ben tiens il ouvre son sac… et il sort un script. Bon de toute façon il y a trop de bruit, je ne peux pas lui parler et puis je ne me rappelle toujours pas le rôle qu’il avait quel naze je suis. Bon… On arrive à Nogent… il se lève, parfait je lui dirai un truc sur le quai. Il regarde par la vitre, ah ben non il se rassied et moi me voilà sur le quai. Au revoir… heu… qui ça ?

Le soir autre parcours, détour par la rue Beaubourg puis les Gobelins pour retrouver Natt en terrasse, se raconter tout ça entre deux pickpockets, le Val-de-Loire et le Japon, l’épilation et la coupe de cheveux, son angine et ton mal de gorge.

Et ensuite ? Ensuite… Boum !

Mardi 12

Sur le quai pavé, elle est là, parle avec elle, avec lui, je reste au loin, bêtement peut-être, sans lui dire que je suis là, un peu à ta place, je me demande un peu si elle se rappelle mon visage, même pas un salut de loin, bref… Je suis là pour l’avant-première de « En ville« , un film qui m’embarrasse parce que Valérie Mréjen c’est, habituellement, rien que du plaisir. Et là ? Là non, désolé, déçu, je suis déçu, je ne sais pas. Peut-être qu’après cinq Demy, un film de plus sur les rapports amoureux c’était le film de trop, surtout que ça manque d’enthousiasme tout ça, de poésie, de plaisir… c’est difficile et triste l’amour un peu là, non ? Mais heureusement, il y a du Mréjen dans le film, il y a des mots, des moments magnifiques portés par une écriture pointue, ou cette scène si drôle avec les ormeaux… Ca reste un film à voir, pour ça justement, et si vous n’aimez pas, à la sortie, lisez ses livres, vous comprendrez.

Et ensuite ? Ah ben ensuite j’ai juste traversé la rue, y avait Fred alors… et Brenda. Brenda ? Oui Brenda.

Lundi 11

Je m’assieds. À ma droite, elle est en train de s’écrire sur la cuisse, dessinant ce qui semble un visage. Japonaise ? Blazer bleu à boutons dorés, jupe écossaise, petites chaussures noires, longs cheveux noirs couvrant son visage. Je suis justement plongé dans mon vocabulaire nippon et je navigue entre les fruits et les verbes, les couleurs et les formules de politesse, découvrant en souriant la pomme (ringo), la pêche (momo) ou ce kanji 肉voulant dire viande et ressemblant à deux cintres dans une armoire. Aurais-je donc une obsession pour le rangement des vêtements en ce moment ?

Et puis… Dans mes souvenirs les plus lointains, il y a une peau d’âne, une chanson, une fée qui débarque en hélicoptère. Dans mes a priori, jusqu’à aujourd’hui, il y avait l’idée que, non, ce film n’était pas pour moi. Mais le charme a agi. Carrément.

Préparez votre Préparez votre pâte Dans une jatte Dans une jatte plate Et sans plus de discours, Allumez votre Allumez votre four Prenez de la Prenez de la farine Versez dans la Versez dans la terrine Quatre mains bien pesées Autour d’un puits creu Autour d’un puits creusez…

Dimanche 10

Un dimanche plein de projets : aller au BAL, rue des Francs Bourgeois, au cinéma, mais les transports et puis le temps… Alors je range, je lave et j’essuie, je m’interroge sur ces tas plus ou moins bien entassés, je rêve de ce dressing dont tu m’as parlé mais il est là-bas ; qu’aurais-je à y pendre ?

Un autre Demy, Lola, merveilleuse Lola, pétillante, quelle bouche ! quels yeux ! Et puis quels blancs, quels contrastes, merveilleux ça aussi, vite un dictionnaire des synonymes… J’ose pourtant quitter parfois du regard le film*, pour un faux pli, mais mon rythme le fer à la main est d’une lenteur rarement vu.

Un autre encore, Model Shop, la suite, Lola a traversé l’Atlantique depuis quelques années, mais les robes devenues colorées ont perdu de leur éclat et cet amoureux transi me lasse.

* Me voici qui hésite sur l’ordre des mots…

Samedi 9

À peine éveillé, les yeux engourdis, ma voix ensommeillée et la tienne prise par les écarts de températures, 31 minutes de notre quotidien. Tu me demandes si j’ai fait des photos, j’hésite. Non, enfin à peine, hier dans le métro mais elles n’ont aucune importance. Je pensais montrer ton absence dans ce lieu qui est devenu le mien… et puis non. Pas d’images de ma part, des mots donc des deux côtés, pour moi le figuier fatigué, les couleurs du film d’hier, mes achats à venir, pour toi  la chaleur, le riz, le Ministre, la langue et puis j’ai faim. Alors le matin est studieux : le lieu est propice et le retard aussi. Les achats viendront plus tard dans la journée, un vêtement léger pour la pluie, indispensable au Japon, un pull pour la demi-saison, porté une semaine plus tard en France, rouge le pull, bien rouge. J’oublie le passage chez Muji pour les stylos, j’abandonne l’achat d’un jean ou de chaussures en me demandant quelle peut être ma pointure là-bas. Au retour, plusieurs messages de Fanny, même un amusant petit mot à la fenêtre, messages désespérés avant la fête pour une chaîne, pour du son, alors je rencontre sa rousse avant la blonde platine, une platine ça tombe bien avec cette histoire de chaîne. La blonde platine c’est Jeanne Moreau, dans La Baie des Anges, errant au propre comme au figuré entre les numéros et les tables, merveilleux film sur le hasard, la chance, l’obsession, un film qui tient à quoi ? des joueurs, des gains, des pertes, ça recommence, faites vos jeux, rien ne va plus, le numéro 17 et Jeanne Moreau froide et attirante comme une table de jeu.

Et puis la fête donc, fête voisine. Aurais-je, sinon, osé traverser Paris avec ce pantalon au pied de poule vif ? La bottine était indispensable et parfaite pour accorder le soulier au look sixties, mais pour être assorti à la douzaine féminine une fois sur place, j’aurais dû porter un vieux tee-shirt usé venu tout droit des années 80, mais je n’ai pas de vieux tee-shirt usé, années 80 ou autres. Bref, amusons-nous, surtout avec ce couple venu de l’autre bout de la ligne, des histoires de Naff et que sais-je encore, et puis évidemment des « Tu es artiste toi ? », et le lendemain on a quatre nouveaux amis.

Vendredi 8

À la lecture du magazine, pour ce concours qu’il ne me faut pas oublier, je pense à la photo de Veules-les-roses, cette plage sous les bourrasques, cette silhouette floue là-bas. Mais en cherchant bien, peut-être trouverai-je d’autres évidences. Et puis sur le canapé je m’installe, j’ai décliné l’invitation de B.C., pas envie, pas le courage, pas l’aisance, pas la tenue, vous savez, ce sentiment du vendredi soir quand on a dans les jambes et dans la tête la semaine qui vient de passer… Sur l’écran en face du canapé, Les parapluies de Cherbourg, Geneviève est triste, elle chante en attendant Guy parti en Algérie tandis que d’un autre œil, vaguement, je griffonne quelques mots dans mon carnet bleu. Vieille habitude de l’enfance qui revient, installé sur le sofa ou à la table du salon, téléviseur allumé, à faire autre chose (devoirs, mots croisés, classement de timbres, que sais-je encore). Comme disait l’autre, la solitude, ça n’existe pas : c’est juste l’enfance qui refait surface.

Jeudi 7

Au réveil, aucune présence, ni souffle ni soupirs, rien que le bruit de la rue et la peine à me lever. Une douche, quelques bouchées, l’ordi en espérant un message ; je l’ai, accompagné des premières images de là-bas. Puis un appel, nous nous parlons à peine : je m’en vais et je m’en veux, reviendrai tard. 23h05, gare de Noisy-le-Sec, odeur de fumée imprégnant mes vêtements, éclairage au néon, pourquoi ne sors-je point mon appareil photo ? En ai-je trop fait dans cette soirée, à guetter les gestes et les flammes, les couleurs et les regards… Sûrement.

Mercredi 6

Nous nous sommes éloignés dans cet aéroport où je t’avais accompagné, c’était plus qu’évident, indispensable, et puis soyons pragmatiques, c’était un peu plus simple pour tous ces kilos de bagages. Dans un film, la scène d’au revoir aurait pu être au ralenti, la foule autour aurait pu être floue, ça n’aurait pas fait une très jolie scène tous ces clichés. Mais c’est pas un film tout ça, c’est un bout de vie, une expérience… rendez-vous le 25 juillet à l’autre bout du monde. Dans le RER la femme chante avec un accent improbable « C’est l’histoire d’un amour« . A travers la vitre le ciel est triste puisque tu pars. Tunnel, noir, lumière jaune, le bruit du train couvre sa voix. Silence.

Mardi 5

Matin.

George V est à nos pieds, puzzle plus que centenaire couleur d’anti-rouille. Les deux complices se vouvoient, à la recherche d’indices, de réponses, de mesures inédites, de rayons de courbures, de détails invisibles et apposent, doigts poussiéreux, leur nom et quelques mots sur la page 5 de leur ouvrage.

Soir.

Derrière toi, au-dessus du petit panneau SANS ISSUE, le calendrier 2011 de la direction du matériel de la SNCF. Entre nous, des plats japonais, algues, anguilles, tempura, tofu fermenté… Devant nous ton départ.

Lundi 4

Y aller ? Fatigue. Rester. Ici, et seuls.

Dimanche 3

C’est dimanche, et il fait beau. L’évier est plein de notre sommeil et de notre abandon de 4h30. La table aussi, débarrassée du strict minimum quelques heures plus tôt ; on y avait laissé des piles de sourires en faïence. Quelques bouteilles ne sont pas vides, nos têtes non plus, il y reste quelque chose de la fête, il reste aussi un peu de terrine, de brie, ça vous étonne ? Un peu plus tard les corps réclament un peu de repos supplémentaire, puis l’on marche vers un coin d’herbe troublé par de la musique trop forte aux sonorités asiatiques. Sur la première ligne du livre que tu lis, c’est dimanche et il fait beau.

Samedi 2

J a un peu grossi, G aussi, F a une belle chemise et de jolies trouvailles, C n’est pas venue, J sait enfin qui je suis, C ne m’a pas reconnu, O n’est plus avec ce garçon, F est venue seule, J avec S et leur enfant, C a toujours cette étrange façon de parler, P a changé de couleur de cheveux, JL est arrivé en premier, C n’est pas resté longtemps, F est partie la première, j’ai laissé mon téléphone à P pour G, D est venu pourtant c’était samedi, M n’a pas goûté la terrine, tous les autres l’ont adorée, W a voulu danser, S est toujours rayonnante, J m’a offert ce livre déjà posé sur l’étagère, j’avais oublié le prénom de S, E m’a vraiment surpris, N avait évidemment une robe étonnante, N avait une cravate et un camarade hispanophone, F avait vu les Taxi Girl en concert, J a dansé aussi, O &C avaient pourtant déménagé, X n’est pas venu non plus, B a cru voir N qui pourtant n’était pas là, elle a dû confondre avec J qui sait enfin qui je suis, E a failli louper l’invitation… et toi, comme il y a un an, tu danses, un peu fou, un peu comme ça, tu m’entraînes. Vers 4h30 on se couche, amusés, contents. Comme il y a un an ? Non, vraiment pas.

Vendredi 1er juillet

Arrivée féminine, courses, gâteaux, chocolat, abricots, vin, assez à manger ? assez à boire ? Qui viendra ? Qui ne viendra pas ? Tant que ça ? Si peu ? Disons 50, non ? Et cette terrine, on la goûte ?

Juin 2011

Jeudi 30 juin

Étole bleu canard, elle est grimpée sur des chaussures incroyables au colori assorti, talons immenses et semelles compensées. Les souliers, la robe et l’Audi dans lesquels elle se rend à une soirée quelconque font presque tache au milieu de cette station service sous la belle lumière de 20h30, lumière inondant les flaques d’essence.

Et sinon, c’est pour ce soir la quiche ?

Mercredi 29 juin

Station Bonsergent, c’est pas tous les jours que j’en sors. Parfois l’on est si proche, la rue Beaurepaire par exemple, d’ailleurs évidemment on y passera, Potemkine et Prune, mais d’abord je te tourne le dos en sirotant alors que tu m’appelles ; c’est au coin de la rue Sampaix que l’on se retrouve, tu t’assieds, si peu, si peu de repos que te voilà sans paix, jeu de mots inévitable. Les toiles d’Olivier nous attendent un peu plus loin, avec un accueil surprenant, paysages superbes de camaieux de gris et vanités multicolores.

Au comptoir évoqué dans le paragraphe précédent tu proposes ce film et c’est à pied qu’on rejoint la rue Hautefeuille, belle balade à un rythme soutenu au bout de laquelle ce couple nous rappelle Marseille et ces familles marchent dans le désert américain. La Dernière Piste, superbe western aride où les visages finissent crasseux, larmoyants, hésitants mais… chut… je n’en dirai pas plus.

Mardi 28 juin

Ce n’est que demain que je t’évoquerai la lassitude des pages, cette Fin des Temps qui n’en finit pas, m’ennuie, radote, traînasse, plate, lente et presque idiote. Le merveilleux me passe à côté et au-dessus de la tête, et le style étouffe sous son absence le peu d’action du roman. 270 pages lues sans quasiment aucun intérêt mais je crois que je ne m’en suis rendu compte qu’aujourd’hui.

Lundi 27 juin

Il part. Sur les rayonnages certaines idées sont là, d’autres pas, alors j’hésite avec à l’esprit un seul espoir : lui faire plaisir.

Dimanche 26 juin

Oeil ouvert. Ca ne va pas être de la tarte, tiens… Alors je remets au lendemain les achats prévus, je remets à jamais le brunch chez FL et t’y laisse partir avec ce superbe panettone dont j’ignorerai toute ma vie le goût et l’odeur. Péniblement, plus tard, je pars, mes souvenirs de la soirée d’hier m’extirpent un sourire teinté de remords : comment peut-on trop boire sans s’en rendre compte, si ce n’est en ayant trop soif ? Bref… je pars, à Nogent on m’attend, puis à l’ombre c’est moi qui attend… quelques euros, le soir, l’orage.

Samedi 25 juin

A force de trop en faire, j’ai eu besoin de ne rien faire, rester là, tranquillement, en attendant le soir, puisque le soir, de toute façon, on sortirait. Le soir on sort, je revois ceux qui étaient là, on se souvient, ils se rappellent, c’était moi le photographe, oui, c’était moi. Et vous, c’est quoi ton nom ?

Vendredi 24 juin

Je ne m’attendais pas à assister à une chorale, on m’avait juste parlé d’un spectacle de fin d’année. Je ne m’attendais pas à ce que la chorale se déroulât dans la chapelle de l’école privée. Je ne m’attendais pas à voir s’installer sur l’estrade je ne sais combien de CM2, garçons en noeud pap, filles en boa coloré, tandis qu’un membre du personnel enseignant faisait son signe de croix en entrant. Je ne m’attendais pas à ce qu’ils chantassent, en introduction, Wilkommen, bienvenue, Welcome.

Le soir, bienvenue aux convives justement…

Jeudi 23 juin

Je ne peux pas être là dimanche, alors je viens ce jeudi, c’est générale, je dois être là pour écouter les six pièces, six pièces que F a composées ; c’est un peu évident qu’il faut que je sois là, pour lui, cet invécu*, cette angoisse, il faut être là dans les moments importants avec ceux qui l’ont été et qui le ont encore, en voilà un, un moment important.

J’écoute comme je peux, comme souvent, l’esprit qui s’envole, un peu ailleurs, rattrapé soudain par deux flûtes virevoltantes ou ce superbe duo clarinette – clarinette basse. L’esprit un peu là pour quelques images aussi… qu’ils ne soient pas venus en noir pour rien. Je regrette ce zoom trop « léger », cette ouverture trop faiblarde, mais le résultat sera correct. »Et tu vas faire quoi de toutes ces photos« , me demande-t-on. « En effacer ! »

A Ivry, te relire, chipoter, corriger, hésiter, raturer, mais être encore et toujours fasciné par ce que je (re)lis. Je ne m’en lasse pas.

* Ce mot ne vous plait pas ?

Mercredi 22 juin

Sur le quai face à nous deux publicités pour deux alcools, autour de la rouge et blanc s’installent symétriquement un homme et une femme dont j’oublie les visages et les postures. L’attente sur le quai, après ciné et resto, après Pater et Bartolo, après Cavalier et pizza, déception et plaisir. Mais les deux sont à conseiller, à goûter.

Pater, film gonflé, joliment tordu, insolent et insolite, où l’on joue, à l’acteur et au président, où Lindon se prend au jeu de ce couple gourmand et politique. On tourne petit à petit un peu en rond, c’est là que la déception arrive, là qu’elle est arrivée pour moi, parce que l’idée est belle, très belle, drôle et intelligente, et même si on touche parfois au sublime parfois on se dit que ça là, non, là, pfff, et puis cette insulte, là, dans cette cuisine, non plus.

C’est chez Bartolo que l’on va en reparler un peu, ça ou autre chose, à côté quatre garçons portugais charnus et barbus, de l’autre, oh je ne sais plus, j’ai pris une Regina en hésitant sur la position de l’accent.

Mardi 21 juin

Étrange goût grisâtre pour ce début d’été, toujours ce temps maussade qui me fait choisir le métro mais qui me permet de lire un peu plus. La nuit a été hachée, la lecture de La fin des temps de Murakami l’est aussi un peu.

Lundi 20 juin

En face de moi, invraisemblable décolleté, deux masses de chair à peau noire s’extirpant d’un coton noir au liseré caramel en-dessous desquelles une main raye des lettres sur la page d’un livre de jeux. J’ai sur les genoux champagne et foie gras parce que ça se fête un peu ces retrouvailles balayant le gâchis qu’elle t’avait évoqué. Je sens que la fatigue va me frapper durant le dîner si je ne fais rien, alors je change de place pour appuyer ma tête sur la vitre du RER et m’assoupir un instant, tout au moins rallonger un peu, après cette journée de travail, la si courte dernière nuit.

Au retour, après le melon d’agneau et la meringue rougie, après cet au-revoir et la ligne 7, disons plutôt à l’arrivée, la découverte de l’avancée des travaux… 90cm pour deux, donc.

Dimanche 19 juin

Attention, marches irrégulières. Me revoici à la MEP, trois jours plus tard, parce que cette expo « Ah oui ! Patrick Tosani ! » tu voulais la voir. Passé l’effet de surprise de jeudi, mon regard navigue entre éblouissement (« Forum« , de 1983), charme et indifférence pour les tout derniers travaux… Notre visite est assez courte, rallongée par quelques hésitations à la librairie et je caresse encore ce livre-ci. Notre visite est peut-être plus courte que notre balade jusqu’à la Mouff’ avec son melon qui s’avérera insipide et son fromage qui ne le sera point.

L’après-midi, comme souvent en ce moment, je plonge dans les cartons et les souvenirs, ces derniers allant dans des tiroirs, la poubelle ou des tas en attendant de fixer leur sort.

Enfin, l’un après l’autre, M, R puis A.

Samedi 18 juin

Soyons positifs : ce serait bien si tous les jours de travail ressemblaient à ce samedi, partir au bureau vers 14h15 en pensant qu’on risque d’être un peu en retard, faire quelques photos en maudissant quelques averses, puis aller au cinéma. Mais voilà c’est samedi, ne soyons pas trop positifs, ç’aurait été tellement mieux de rester là ensemble, d’avoir du soleil et d’aller tranquillement au cinéma, sans courir parce que mister President était en retard.

Au cinéma, sur l’écran, l’homme est violent, la femme est rousse, soumise, aimante, et à la fin l’homme essaye de passer pour un ange. C’est le dernier film de Terrence Mallick ? Non, le premier.

Vendredi 17 juin

Un mois. Un mois sans écrire, si ce n’est dans un calepin rouge puis dans un carnet bleu et je ne sais pas si les mots viendront jusque ici, après tout je pourrais bien les garder pour moi, ces mots, ces motifs, cet émotif. Un mois de soleil(s), de gouttes et de vent du nord qui m’a poussé vers le sud, le sud de la frontière, ça tombe bien je lis Murakami en ce moment…

Un mois pile. Je refais surface ?