Mercredi 8 octobre 2025

Le spécialiste a écouté mon présent, mes luttes, mes impossibles. Il me demande l’enfance, l’école. J’y ai déjà réfléchi, je savais la question inévitable. Mais j’ai peu de souvenirs. L’un des rares, en CE1, l’institutrice qui me rappelle à l’ordre : je n’écoutais pas mon camarade. Mais le souvenir est flou. Il me semble qu’alors, elle me demande de lire le même passage, à voix haute et qu’ensuite, je peine à raconter ce que je viens de lire. Un seul souvenir, ça ne veut rien dire. Un seul souvenir incertain encore moins.

C’était comment l’enfance ? J’étais comment, sur les petites chaises de l’école primaire ? Souvent sage, je n’en doute pas. C’est plus tard que ça se gâtera. Attentif ? Pas sûr. Participant ? Sûrement. Quelque part en moi, le souvenir flou de ma détestation de l’Histoire, comme une matière pas faite pour ma tête. Pas de logique, dans l’histoire de France ou de Navarre, juste du souvenir à ingurgiter. C’est une piste. Plus tard, le collège, oui, c’est plus net, bien sûr. Les devoirs devant la télé, les rires en classe, une vraisemblable très grande facilité, pas d’effort, cette camarade qu’on félicite parce qu’elle travaille beaucoup, je suis au premier rang, elle aussi.

Ça veut dire quoi ? Ça vaut quoi ? C’est plus net plus tard, mais après l’âge de douze ans, ce n’est pas cette période qui l’intéresse, le psychiatre. Si on creuse, c’est avant, pour savoir. Et si on ne sait pas, on fait quoi ? On fait quoi de moi maintenant ? C’est le moi de maintenant qui est là, dans ce cabinet.

Mardi 7 octobre 2025

Un coup d’œil par la fenêtre. La lumière est rare, c’est sans doute celle qui éteint définitivement l’été, me trompe-je ? C’est un bleu qui presque n’existe pas, au-dessus des toits. C’est du rose qui caresse le crépis ocre, irréel. J’aimerais être dehors, regarder ce mélange de praline, de sanguine et de mandarine au-dessus de la ville, mais je ne suis pas prêt, c’est encore l’heure du goût du café.

Lundi 6 octobre 2025

C’est vous qui travaillez à Neurocampus ?, me demande le caissier. Je le regarde, souris, j’avais un peu oublié son visage comme j’avais oublié de raconter ça ici ou à mes collègues. Lui il se souvient de moi, j’avais un tote-bag estampillé alors il m’avait demandé dans quel labo je travaillais, il allait passer des entretiens, il espérait être embauché, ça se voyait dans ses yeux qu’il l’espérait vraiment. J’ai été embauché, dit-il en souriant.

::: Emmanuel Marre ; Rien à foutre, 2021

Dimanche 5 octobre 2025

Ton œil gauche marqué d’une chute récente, c’était jeudi. Il y a des teintes qui rappellent ton sweat-shirt, d’autres le ciel. Un jour ici peut-être, il y aura ton visage.

Samedi 4 octobre 2025

Le laurier et le gros olivier, trois bouteilles, les deux hortensias, une et demie, et pour le citronnier, le maximum. De l’eau dans une bouteille en plastique, plus ou moins une par pot, j’arrose à la simple flotte municipale faute d’avoir trouvé l’additif à diluer. C’est bleu, en poudre, dans le placard, dans une verrine, m’a écrit Sirius au téléphone. J’ai pensé un produit chimique avec le sucre et les nouilles, bienvenue chez les demeurés et l’ai cherché en vain.
::: Maria Pourchet ; Tressaillir

L’homme assis sur la chaise rouge lit un extrait du livre. L’homme est Olivier Mony, journaliste littéraire, il présente la rentrée, sa rentrée, il dit le monde du livre, des livres, ceux de littérature générale, il en a choisi six. L’extrait provient de Tressaillir, pris au hasard : Olivier Mony veut nous faire prendre conscience de la vitesse de l’écriture de Maria Pourchet. Une fois les guillemets fermés, il évoque un détail dans le texte : la précision d’un numéro de place, dans le train. Il parle du style de l’autrice. Il parle de l’ancrage dans le réel par un simple numéro.

C’est comme le numéro du TGV inoui 8421 du 21 avril 2019, dans ce journal et dans Présence. Olivier Steiner avait relevé ça, le numéro du train. Il avait dit ça, aussi, l’ancrage dans le réel.

Alors, une fois la rencontre terminée, je vais le voir, Olivier Mony. Je lui dis que ce qu’il a dit, ça évoque mon style. Je lui dis que peut-être. Je lui dis que je serais ravi de. Je ne veux l’encombrer, mais j’en ai un exemplaire. Dans mon sac.

::: Xavier Dolan ; Matthias et Maxime, 2019

Jeudi 2 octobre 2025

Dîner de gala. C’est le travail, mais c’est un peu autre chose, un peu à part. Je mets le pantalon acheté au Japon en avril, j’aime définitivement cette couleur ocre, une chemise blanche. Dans la glace de la salle de bain, un dernier coup d’œil mal éclairé, agacements dermatologiques ici ou là, et puis surtout je change la boucle de mon oreille gauche, j’enlève l’hexagone doré qui est là depuis des semaines. Je mets à la place un pendentif, une petite chaine au bout de laquelle gigote un cercle de pierre claire, acheté dans la même boutique de la rue Notre-Dame. Je ne suis jamais très sûr que ça m’aille, mais je l’aime.

Jeudi 25 septembre 2025

Ton sourire est revenu et tes amis sont là. J’en fais donc partie ? Quatre heures plus tard je repars ; mon sourire aussi est là.

Samedi 20 septembre 2025

Il aime la pâte d’amande votre ami ?, demande la vendeuse de chez Pariès. Je ne sais pas. Je dis que je ne sais pas et puis je dis oh oui il aime tout. Une fois sortis du magasin, j’ouvre le petit papier, tu choisis la friandise qui a de la couleur jaune. Tu croques. Mais non, tu n’aimes pas el mazepan. Alors je le mange, le tien aussi, il a un léger goût de citron, j’exulte.

Je ne sais pas tout à fait si j’aime ça. C’est surtout lié à l’enfance, ce goût et cette texture. C’est celui des boîtes qui arrivaient des Asturies, envoyées par la famille dans les années 1982 et au-delà. Il y avait du turron et du massepain. Ça avait la douceur de l’indéfini, je ne savais pas si j’aimais ou pas, alors je disais que j’aimais : ça avait le goût d’ailleurs. Un jour ça s’est arrêté. Est-ce qu’on envoyait quelque chose en retour ?

Justement, un peu plus tôt, on en parlait, du goût de là-bas. C’était le petit-déjeuner, j’avais évoqué les marañueles de mes grand-tantes. J’étais surpris que tu ne les connaisses pas, car les Asturies, c’est aussi ton sang et ton enfance. Mais non, 100 km séparent tes souvenirs des miens : cela suffit pour être ailleurs.

Vendredi 19 septembre 2025

Restaurant Mifan, vous m’attendez avec un cocktail, j’ai quelques minutes de retard. Elle est arrivée aujourd’hui, elle sera là quelques jours. Elle vient de Vancouver, pour moi c’est autant une chanson que je connais bien qu’une ville du Canada dont j’ignore tout. Dès ses premiers mots, alors qu’elle s’extasie que je parle anglais, je m’inquiète : Vais-je la comprendre ? Et puis les discussions s’élancent, on parle de tout et de rien et dans l’ensemble oui, je m’habitue, rarement je la fais répéter. Cela m’amuse que vous soyez amis, vous êtes très différents : elle parle vite, beaucoup, elle fait de grands gestes qui balanceront son cocktail sur ma cuisse, splash, laissant quelques graines de fruit de la passion collées sur mon tibia, scouitch ; nous en rirons plus tard.

Jeudi 18 septembre 2025

Terrasse. Tu es là. Et tu me regardes, parfois ou souvent, ça dépend, surtout lorsqu’avec Patrice et Luc nous nous installons à la table d’à-côté, surtout lorsque nous parlons avec toi, surtout lorsque je plaisante sur cette veste en laine que tu portes alors qu’il fait si chaud ; tu rentres d’un séjour. J’ai envie de te montrer que je suis léger, j’ai peut-être envie de savoir si tu rirais à mes côtés, ou si tu aurais ri, toi l’impossible, toi la déchirure d’un soir joyeux, toi la définition de la déception. Je n’ai sans doute pas envie de te séduire, parce que ça ne sert à rien. Lorsque je pars, tu me dis « Déjà ? », sans le son, seulement les lèvres qui bougent.

Mardi 16 septembre 2025

J’avais été fait prisonnier par la Milice fasciste le 13 décembre 1943. J’avais vingt-quatre ans, peu de jugement, aucune expérience et une propension marquée, encouragée par le régime de ségrégation que m’avaient imposé quatre ans de lois raciales, à vivre dans un monde quasiment irréel, peuplé d’honnêtes figures cartésiennes, d’amitiés masculines sincères et d’amitiés féminines inconsistantes. Je cultivais à part moi un sentiment de révolte abstrait et modéré.
::: Primo Levi ; Si c’est un homme

Il est l’heure où je me demande ce que je vais faire de l’heure qu’il reste. Je regarde les étagères. Je cherche de quoi lire. La table de nuit est pourtant pleine, embarrassée de choix ou d’abandons. J’ai en bouche le goût de la confiture de clémentines, celle de l’hiver dernier, jolies étiquettes. Je survole quelques lignes de plusieurs récits ou romans, je comprends qu’il me faut quelque chose d’autre qu’un énième récit sur soi chez Verdier ou Gallimard, qu’il me faut de la puissance ou de l’abandon, un monument ou un gifle. Il me revient aussi à l’esprit que je dois / pourrais écrire. Que ce pourrait être une source de joie, si tard. Que les soirs seuls, entamés par le travail, ont aussi une fenêtre ouverte sur la possibilité de l’écriture. Le carnet à spirales aussi attend des mots : les mots de dimanche que je n’ai pas écrit dans le train tandis qu’à ma gauche un inconnu dormait bouche ouverte. Pourquoi ? Il ne faudrait pas l’oublier, ce dimanche, pas l’oublier entièrement car c’est déjà un peu trop tard.

Lundi 15 septembre 2025

Alors elle me dit l’inéluctable, les mois à venir ou plutôt ceux qu’il reste, l’attente, sombre. « De confort », c’est comme ça qu’on dit. J’erre entre le silence et les mots impossibles parce que je n’ai pas les mots, on ne vous dit pas ce qu’il faut dire.

Vendredi 12 septembre 2025

Je sors du Condamné à mort, mis en scène par Jean-Luc Terrade, scène vide, un lit, la lame d’une guillotine, des fleurs mortes, des écrans trop petits par terre. La jauge ? Huit. Huit chaises. J’aime. Pas de voisin. Pas d’autre. Presque la solitude. Et le texte, rien que le texte : pas d’acteur. Une voix, sa voix, sortant de haut-parleurs, la diction parfois mâchée. Il est là, il attend le tramway, on le prend ensemble, je dis quelques mots, je dis que je l’ai tellement entendu, ce texte, par Étienne Daho et Jeanne Moreau. Il n’a pas l’air de l’aimer, Jeanne Moreau, il grimace. Qui a-t-il l’air d’aimer ? Et puis je descends, déjà, tu n’étais pas si loin.

Mercredi 10 septembre 2025

Il n’y a pas que des silences chez toi. Ainsi, je reconnais les premières notes de la chanson tandis que je râpe la courgette. J’ai oublié le titre du morceau, je dis « Cranberries« . C’est Dreams. Premier album du groupe, découvert l’année suivante. J’ai écouté ça jusqu’à l’épuisement sans doute, j’avais 20 ans. C’est la période de ma vie où la musique était au-delà de tout. 1994, c’est l’année où Hole, Suede, Elastica, Portishead, Veruca Salt, Divine Comedy, Nirvana, The Cardigans hantaient mes soirées de solitude. Et Morrissey, tellement.

J’ai encore quelque part deux ou trois cassettes contenant des enregistrements de l’émission de Bernard Lenoir. Ou bien c’est parti le jour où j’ai jeté une partie de ma vie. J’ai encore quelque part ce qui n’existe plus.

Ensuite, tandis que je coupe les tomates, il y a Linger, Cranberries encore, même album. Je n’arrive pas à chanter, pas même à fredonner, je sens que ça va être faux. Ta présence retient ma voix, pourtant tu aimes quand je chantonne et sifflote, tu l’as dit. Tu dis tant sur moi, dans une sincérité déconcertante.

Une fois à table, après que tu as arrêté What’s Up? de 4 Non blondes juste avant les Hey-ey-ey-ey du refrain, tu reparles d’amour. Ton regard sur le monde est bleu et inédit. Tu bouleverses les attendus par la profondeur de ta pensée, la lumière de tes mots, ton bonheur d’aimer jusqu’à – ou grâce – l’égoïsme. Mais je regrette déjà ce qui est en train de se produire : je sais que demain j’aurai oublié.

Mardi 9 septembre 2025

C’est peut-être cela, qu’il faudrait raconter, ce sentiment confus, entre l’avalanche et le brouillard ; par moments ça rend tout impossible. C’est peut-être ça les mots qu’il faudrait cracher. C’est peut-être sur le présent empêtré qu’il me faudrait écrire, à la troisième personne. Ça s’appellerait comment ?

C’est aussi peut-être pour ça que j’écris : pour respirer au milieu de l’océan. Pour les îles. C’est parfois calme l’océan mais ça reste un océan, impossible à traverser, et puis parfois c’est la houle. Parfois aussi on se croit près du rivage et on se noie malgré tout ou l’on se fracasse.  C’est aussi peut-être pour ça que j’écris : pour pondre des métaphores parfois un peu faciles.

Je note. Je note sur un fichier Google Drive. Je note pour ne pas oublier, pour savoir donner des indications. Depuis le 27 août, il y a deux colonnes.

Parfois, même ça c’est impossible, noter. Presque tout le temps, c’est impossible. C’est plus simple de dire les silences et l’horizon en faisant glisser des phrases qui sortent du bout des doigts, comme ça, parce qu’elles sonnent.

Parfois je me dis que c’est une posture ou une imposture.

Parfois, au milieu de toutes mes idées, au milieu du fourmillement, je me dis que c’est peut-être en images que je devrais essayer d’exprimer tout ça. Une idée de plus, comme ça ne suffisait pas.

Dimanche 7 septembre 2025

Je ne sais peut-être plus dire. Je n’ai peut-être plus envie de dire. C’est confus. Pourtant hier il y a eu la plage, l’horizon freiné par le Cap Ferret, là-bas, en face de nous. J’ai écrit un petit texte qui complétait les deux phrases sur ta passion. Je parlais de là-bas, au-delà du Ferret ; certains disent comme ça, Le Ferret, moi non, jamais sauf en mettant des accents circonflexes sur le mot, moquerie.

Je ne voulais pas que tu lises cela. Je ne voulais pas retomber dans le piège d’être lu en le voulant — parce que le texte est beau — et sans le vouloir — parce qu’il ne dit pas vraiment la vérité, parce qu’il s’accroche à un petit caillou ou à un grand continent lointain, le texte. Lorgnette et petit bout ?

J’aurais pu rebondir et parler du silence, c’est formidable, le silence, moi j’ai celui qui hante avec douceur mon appartement. C’est si calme, chez toi, les gens me disent. C’est un silence que j’ai fini par aimer. C’est encore plus beau quand il est rompu par les cris des oiseaux migrateurs.

Je peux dire, ce soir, au lieu de raconter nos pas ralentis et le goût du pain frais, ce que m’a raconté ma tante, la fin d’après-midi venue. Elle avait lu les 40 premières pages de mon manuscrit. J’ai vite noté des phrases, au crayon à papier, sur mon carnet posé là, bienvenu, sur ma table. Les mots de rien, la vie, c’était autrefois, mon grand-père que je n’ai pas connu, son visage, le suicide de Victorine, la mort presque partout, l’odeur de la mort aussi m’avait-elle dit la dernière fois.

::: Alain Guiraudie ; Viens, je t’emmène

Mardi 2 septembre 2025

[18:11:12] Arnaud: Oooops. I’m a bit late.
[18:11:48] David: OK so I’ll wait for you.
[18:36:53] Arnaud: Oh i may only be 3-4 minutes late.
[18:39:35] David: Buddha said « only three things I can do: I can fast, I can wait and I can meditate »

Dimanche 31 août 2025

Le samedi d’avant sa mort, on est allées au salon de l’auto avec maman. Alors on est passées le voir sur le chantier, les horaires, c’était pas comme maintenant. Il y avait un tel bruit, j’ai dit à maman « Mais tu te rends compte, il doit rien entendre. »

Mardi 26 août 2025

J’écris. J’écris encore ce soir. J’écris cet objet qui attend, depuis l’été 2013.

Douze années perdues dans le temps, dans le Japon, dans le Chili, dans la vie, dans mon cerveau, mes peines, mes activités, mes difficultés, mes absurdités, un autre livre bien sûr, des expositions aussi, et puis la vie. Douze années perdues dans une question : suis-je capable de l’écrire, ce fichu livre ? Va-t-il, par endroits, rester aussi médiocre et indigeste ?

Depuis quelques jours, c’était mercredi je crois — le nouveau fichier s’appelle Antonio 20 août 2025 —, j’ai repris les rênes. J’ai décidé que ce n’était plus possible, que ça ne pouvait pas durer aussi longtemps. Il y a un an, j’avais dit ça aussi, « Ce n’est plus possible, ça ne peut pas durer aussi longtemps« , mais j’avais fait des recherches, ajouté des questions, trouvé des réponses et surtout un courrier écrit de la main de mon grand-père et une autre archive qui confirmaient que je n’aurais jamais dû naître. Il aurait dû partir au Mexique. Deux fois, il l’a demandé. La première fois, c’était à Argelès, camp n°3, l’hiver 1939. Vouloir vivre, ça s’appelle sans doute, quand on est indésirable.

La dernière fois, c’était en janvier, j’avais vaguement relu le texte, corrigé trois bricoles et puis plus rien. Sans doute un léger effet des pilules en losange. Depuis, rien, rien, rien, sauf quelques discussions avec ma mère, rien.

J’écris. J’écris encore ce soir.

Dimanche 24 août 2025

Les jours qui précèdent étaient une liste. Des expos à préparer, d’autres à inventer, des dossiers à monter, des idées à clarifier, un livre à finir, un autre à commencer et encore un autre, des maquettes à construire, des essais à imprimer, des épreuves à éprouver, des pluriels, des mails à envoyer, des vitres à nettoyer, des images à ranger, des dossiers à trier, des impressions à soleil-lever, une arrière-cuisine à ranger, des espoirs à caresser, des peaux à chercher, infini infini, la tête en pagaille ou dans un océan, c’est comme ça que ça finit et Camus reste au pied du lit. J’étais resté à Bordeaux pour ça.

Oh il y a eu un peu de tout ça, un peu, pourtant sans doute trop si l’on y pense, et demain c’est lundi.

Oh aussi, il y a eu ce qu’on m’a dérobé, j’ai dû rester à Bordeaux pour ça. Le stress et la peine passés, il reste les emmerdes, la paperasse, l’attente jusqu’à quand, les questions sans réponse, une autre liste pour les jours.

Alors tandis que le jour explose en pleine soleil, je fuis le clavier et les idées, je retrouve Eric au jardin public, rime souriante, hic ! Les heures passent doucement, presque rien, raconter nos malheurs et nos joies, les siennes sont encore fortement teintées d’obscur. On nous offre un cookie, on regarde les corps au loin et les enfants joyeux, on commente, on oublie les trois filles derrière en quête d’amour, parfois sont-elle agacées par le masculin.

Plus tard, trop tard sans doute, la tête encore en pagaille, ces mots : Je suis jaloux des paysages.

Jeudi 21 août 2025

25.XI.79
6 heures du matin
Rentrée d’un réveillon inintéressant à trois heures du matin, je tire des photos jusqu’à 6 heures. La solution est claire : il me fait travailler tous les jours. En six mois j’ai tant changé et avec une telle irrégularité de travail – qu’un travail continu s’impose.
::: Alice Cléo Roubaud ; Journal (1979-1983)

Soudain, inattendu, je danse.

Lundi 18 août 2025

Casier vide. Stupeur. Plus rien. Je me dis que je divague, que mon cerveau ne le voit pas. Mais non. Plus rien. J’ai dans la main la clé du cadenas que, vraisemblablement j’ai oublié de fermer. Plus rien. C’est alors comme si le corps, lui aussi, se vidait. Plus rien. Ni mon sac Fred Perry qui m’accompagne à la salle de sport depuis sûrement plus de vingt ans, ni mes baskets montantes blanches Flamingos que j’aime tant et qui se mariaient si bien avec presque tout, ni mon portefeuille acheté au Japon en avril dernier, ni mon trousseau de clefs auquel sont accrochés ce petit grelot japonais et le Saint-Christophe – mon prénom et ma date de naissance sont gravés au dos – offert par Yvonne. Il est vingt heures. La faim a disparu, aussi.

Dimanche 17 août 2025

A présent tu vis ailleurs, en ce pays qui a été le mien. Lorsque nous l’évoquons, c’est soudain le lac Chuzenji qui apparait. Pour moi, il était sous la brume d’automne et il reste tant d’images que je n’ai pas montrées. Toi aussi tu as connu la maison où l’Histoire fait encore craquer les planchers, toi non plus tu n’étais pas seul. Tu souris, malicieux.

::: Chie Hayakawa ; Plan 75, 2022

Vendredi 15 août 2025

Comment rendre hommage à l’amitié ? Quels mots fonctionnent dans l’été, quand on se dit « A bientôt » ?

Comment, ensuite, dire celui qu’on ne connait pas et dont on ne sait pas exactement si on aime entièrement sa présence ? Lui-même, n’est-ce pas qu’il m’a, quelque part, attendu ? Il pourrait être des pages, une description plus ou moins appuyée de ses chaussures, de son bracelet, du lieu qu’il a choisi, ou de l’audace qu’il a de demander si l’on peut s’installer ici malgré tout. Et puis il y a son regard – ses yeux et comment il a vu ce que je montre, ce que je dis de moi. Il a le goût d’un peut-être un peu lointain, le sourire qu’il faut, et sans doute un discours trop immense pour moi, comme une vague, comme une vague parce qu’après tout c’est l’été.

Enfin, Tillmans, enfin ! Des heures. Je m’imprègne. J’aurais voulu m’arrêter avant, au paragraphe précédent, au mot « été ». Mais c’est impossible. Que faire de ça, immense ? Qu’en dire et… oui, qu’en faire ?

::: Exposition Wolfgang Tillmans, Centre Pompidou

Dimanche 10 août 2025

Briare. Vélo. L’œil sur la montre autant que sur le chemin et les paysages qui le bordent, je pars vers le sud, direction Chatillon-sur-Loire. Ousson peut-être si j’ai le temps. Parce que, oui, j’ai le temps, mais pas tout mon temps : le supermarché ferme à 12h30 et je vais évidemment m’arrêter, regarder, photographier, profiter, faire demi-tour, hésiter. Respirer.

C’est un ailleurs reposant, paisible — canal, fleuve, écluses —, et rapidement je sens que je ne veux pas quitter ces bords de Loire, pas tout de suite, pas demain. Peut-être parce qu’hier je n’en ai pas profité. C’était étrange hier, cette envie de ne pas sortir.

Être ici, se baigner peut-être, avoir un autre rythme ou ne pas en avoir du tout. Ne rien prévoir ou si peu. Je sens que j’ai besoin de ça, là, maintenant et les jours d’après. Surtout, ne plus bouger, ne plus prendre de train, c’est-à-dire reporter le prochain, et simplement pédaler quelques minutes pour voir un horizon, des oiseaux, et donner aux paysages un autre sens / visage / nom. Un sens qui dit que je suis là et rien d’autre.

Je crois, aussi, que je n’ai pas envie de Paris, pas comme c’est prévu, pas dans l’errance, l’obligé. Même l’amitié — la liste des prénoms est si longue — n’est pas un argument.

Samedi 9 août 2025

Hier je discutais, via messagerie internet, avec un ami écrivain, que je n’ai jamais rencontré, un ami écrivain publié neuf fois, je précise puisqu’autour de moi tout le monde semble écrire. Ma voisine, accompagnée de son mai, que j’ai retrouvée dans mon jardin à deux heures du matin et qui me regardait danser complètement éméchée, essayant de faire mouvoir ma crinière de vingt centimètres de long, m’a avoué qu’elle aussi écrivait. De la science fiction. Ou de l’horreur. Je ne sais plus. J’avais bu trop de vin.
::: Alexandra Bitouzet ; La folie que c’est d’écrire

La Charité-sur-Loire est un souvenir collectif. Aujourd’hui j’y suis seul, déposé à la gare.

Vendredi 8 août 2025

L’image n’a pas de titre. Elle est accrochée, parmi d’autres, dans des pièces du château où l’on ne vit pas, où l’on ne loge pas. Il peut donc y faire chaud les jours d’été ; les visiteuses – le féminin l’emportant nettement sur le masculin – s’éventent comme elles peuvent.

L’image, je l’ai faite le 22 août 2023. J’essaye d’en parler.

Mardi 5 août 2025

::: Catherine Breillat ; L’été dernier, 2023

La joie sereine de voir l’océan malgré le vent, ce fichu vent, mais il y a la tristesse du paysage quand bien même il reverdit, il y a des arbres morts, troncs noirs. Quelques silhouettes dansent encore, rigides, sous le ciel, devant le soleil rouge qui va bientôt s’effacer. Il est tard, c’est aussi pour ça, le vent.

Sur le chemin du retour, nuit, je cherche pour toi des livres que j’aime, traduits en anglais. C’est rare. C’est un risque aussi. J’aimerais t’emmener dans mes livres, c’est-à-dire donner des livres à notre amitié, qui sait aussi bien se nourrir de nos confidences que de nos silences. C’est sans doute toi qui a commencé. C’était mon anniversaire. Ou plutôt quelques jours plus tard. Le livre presque encore me hante.

Mardi 29 juillet 2025

Ce soir, à l’approche des vacances, en essayant de déblayer les messages non lus – donc généralement lus, mais remis en « non lus » le temps de traiter la question – il y en avait un qui datait du 7 juillet. Le titre : « Petite annonce ». Celui-là, non, je ne l’avais pas du tout lu. Cela arrive…

L’expéditrice est une collègue de travail. Jusqu’alors c’était un autre prénom, un prénom masculin aux cheveux longs, aux ongles vernis, c’est tout, ça ne veut rien dire du tout. On se voit peu, parfois elle est venu dépanner.

Dans son message adressé à de nombreux collègues, elle dit qu’elle a commencé il y a quelques mois un parcours de transition de genre, et que la semaine dernière elle a fait les démarches auprès des RH pour changer son adresse mail, donc elle en profite pour l’annoncer publiquement : elle s’appelle autrement maintenant. Ici je tais son prénom. Je ne suis pas autorisé à dire qui elle est. Peut-être qu’elle en serait heureuse. Sans doute je lui dirai, oui je lui dirai qu’elle a été mon 29 juillet.

Elle précise – je reprends encore ses mots – qu’en soit ça ne change rien ni au travail qu’elle fait ni à qui elle est, simplement elle se sent beaucoup plus à l’aise maintenant qu’elle ne ressent plus le besoin de se cacher.

Je vois mon silence depuis 22 jours, il y a eu les vacances et l’avalanche de choses à faire depuis. Je me demande comment elle a pu le percevoir.

Je lui réponds, je fais attention à ce que j’écris, j’hésite. Je lui dis que c’est merveilleux et émouvant de voir qu’elle est à l’aise dans son milieu professionnel et qu’elle avance dans les différentes étapes de sa transition. Je suis très content pour elle. J’espère que tout le monde autour d’elle est bienveillant. Je lui dis qu’avec moi elle est en zone très safe. Je précise un peu. Je dis que je ne cherche pas à comparer. J’imagine que c’est important, de préciser, de lui donner un peu la main. Peut-être qu’elle sourira, soulagée.

Dimanche 27 juillet 2025

Trop ! Des milliers de messages dans la boîte de réception, des milliers de messages envoyés. Trop d’images. Trop de souvenirs. Trop de fichiers. Des gigas. Alors je cherche les pièces jointes trop lourdes, j’inspecte, parfois j’hésite, souvent j’efface. Parfois, peut-être que le passé m’encombre. Parfois c’est le présent. Souvent c’est cet espace entre les deux, qui s’accroche, encore trop là. Pourtant parfois, peut-être en ce moment, je ne sais pas si je veux vraiment l’oublier, ce passé si proche, je ne sais pas si je veux le quitter, cet espace, je ne sais pas si je veux retourner dans quelque chose qui ressemble plus au vide qu’à la plénitude.

Se détacher, c’est un peu n’être plus soi-même car c’est être un autre que celui qu’on était la veille. C’est peut-être cela qui m’encombre. L’instabilité. C’est pourtant par cela que je vibre ? Va savoir.

Sans doute, je ne veux pas que le lecteur sache. Il n’est pas rare que, malgré mes peut-être, je sache. Sur mes pensées j’appose des flous gaussiens et ça devient des phrases.

Peut-être que j’ai peur de ne plus du tout vous aimer.

Peut-être que j’aime juste la sonorité de la phrase.

Peut-être que ce serait trahir l’amour qu’il y a eu.

Mais tout cela n’a rien à voir avec les courriels qu’il faut effacer.

Alors au milieu des messages totalement oubliés, au milieu des gigas, ces photographies bleues que tu m’as envoyées le mercredi 29 février 2012. C’est beau. Étrange. Nuit américaine ? Il y a même des vaches. Où étais-tu ? 

Arc en rêve / CAPC

Samedi 26 juillet 2025

Nous marchons. Tu l’avais proposé, ou bien un ciné ? Nous marchons, j’ai préféré. Tu avais aussi proposé cette expo au Frac, belle tu avais dit, prêt à y retourner. Belle, oui. Humble, j’ai dit en sortant.

Ça fera quelques kilomètres. Combien de pas ?

Vendredi 25 juillet 2025

Tu es un souvenir sans date, sans histoire précise. Tu n’es pas un nom. Tu es un prénom écrit sur une page de mon livre de la main d’Olivier. Tu es une certitude floue : je connais ton visage et rien d’autre mais nous avons déjà échangé. Tu deviens quelqu’un qui attend de moi quelque chose que tu n’auras pas. Ce quelque chose, ce sont des photographies de toi. Demain, je te dirai non.

Mercredi 23 juillet 2025

Encore toi, pour peu de temps, une déjeuner et même la pluie, deux heures à peine. Plutôt des heures sans peine, joie simple, fatalité des avions et des océans qui séparent. Les vies aussi, plus pareilles.

Sur trois photographies, ton visage.

Dimanche 20 juillet 2025

Tu es depuis un an des fichiers abandonnés sur mon ordinateur. Je ne les ai pas effacés. C’est ta présence. C’est sans doute une source d’écriture. C’est ta vie. Je l’ai à peine regardée.

Et puis tu es là, devant la gare. Train manqué, alors tu m’as appelé. Il ne fallait pas gaspiller les heures.

Samedi 19 juillet 2025

Nous sommes une histoire. Nous sommes le souvenir indélébile du premier lieu, de tes silences à une terrasse du port de La Rochelle. Nous sommes une histoire secrète, des week-ends qui se taisent. C’était il y a 25 ans, c’était l’hiver qui ouvrait l’an 2000 sans doute.

Nous ne nous sommes pas vus depuis octobre 2018. L’autre jour tu m’as écrit, tu avais très envie de me voir. Te voilà, il est midi passé, tu as respecté l’horaire précis que j’avais proposé comme j’aime le faire, rieur.

Nous redevenons des heures, cinq heures légères. Parmi elles, un déjeuner péruvien, une exposition. Et l’écriture. Car tu me surprends alors : tu écris, toi aussi. Perec débarque sans crier gare. Et Ornella Vanoni.

Et tu parles de Présence, bouleversé. C’est l’adjectif que tu utilises. Sans doute j’écarquille les yeux. Tu dis aussi que parfois je n’en dis pas assez. J’explique. Je crois que parler du processus d’écriture est une des choses que j’aime le plus. Je réfléchis. Moi-même parfois, je n’y ai pas vraiment pensé.

Mercredi 16 juillet 2025

Ta petite table rose. Tes yeux si clairs, si tristes surtout. Tes mots. Ta solitude, combien elle t’envahit. Ta peur. Le noir en toi, profond. Ta voix lente, étouffée, elle-même ne peut plus sourire.

Dimanche 13 juillet 2025

13h34. Escalator, métro « Vieux Port », Marseille. Ça sent la mer. Devant moi, une homme avec une canne à pêche, sac orange et noir provenant d’une chaîne de salles de sport. Trop absente, la mer.

Je déjeune, marche, vais voir l’horizon. Plage des Catalans, la foule, la voix de l’animateur d’un tournoi le beach-volley dans les hauts-parleurs, j’ôte mes chaussures, vais marcher dans l’eau. Mieux que rien. Et puis je m’assieds sur un coin de béton avant de voir, juste à ma droite, quelques personnes qui patientent. Elles attirent mon regard vers l’affichette « Consigne gratuite ». Graal. Je scrute autour, vais aux toilettes enfiler mon maillot de bain puisque c’est le seul lieu adapté, dépose mes affaires à la consigne en échange d’un petit bracelet en plastique qu’il est impossible de perdre puisque je ne pourrai même pas l’enlever moi-même, garde seulement mon sac en toile jaune vif avec à l’intérieur ma micro serviette, ma gourde et ma crème solaire. Je scrute encore, cette fois sur la plage. Deux femmes sont allongées au bord de l’eau, il y a un livre « la PNL pour les Nuls » dans un sac ouvert et un enfant avec elles : « Je peux mon laisser mon sac ? ». Alors enfin la mer !

Vendredi 11 juillet 2025

Arles. « Tu es beaucoup trop absent » sont les mots qui me viennent à l’esprit tandis que j’attends la salade du jour, légère mais comme son prix. C’est un Tu qui est peut-être un Vous, multiple. C’est peut-être un début de phrase — « Tu es beaucoup trop absent pour…« , « Tu es beaucoup trop absent mais… » C’est un absent masculin qui peut être la marque du neutre, ce pourrait être un féminin, peut-être, oui aussi. Cela cache ou dit éventuellement des émotions diverses : peut-être le manque, léger ou profond, peut-être l’indifférence, peut-être un fatalisme, épaules haussées, moue légère. Tu pourrais/pourrait être une ville, un objet. Ce pourrait être un titre d’exposition, un titre de livre.

Et puis elles s’approchent, ma salade est presque finie, l’une d’elles hésitent, je lui dis que je vais partir, qu’elle peut s’asseoir le temps que je finisse mon Perrier. Je lui demande si elles sont là pour le festival. Oui. On parle. Comme ce matin tandis que je prenais avec un café, deux anglais à qui j’avais proposé de partager ma table, à l’ombre. Comme dans une expo, plus tôt encore, en montrant à un autre couple la photo volée que j’avais faite d’eux : elle avait mis son bras sur son épaule. Elle s’appelle Odile, j’ai son email, je lui enverrai. J’ai envie de parler aux inconnus — les connus ont été parfois source de déconvenues.

Je suis dans la saturation d’Arles, je ne suis pas allé voir Armstrong à Luma, j’ai à peine survolé l’expo sur la photographie moderniste brésilienne qui, en d’autres temps, d’autres lieux, m’aurait attrapé.

C’est le moment du bilan, les gens disent « Tu as vu quoi ?  » Tu as aimé quoi ? », et je réponds : l’installation d’Agnès Geoffrey, Todd Hino, Camille Lévêque,  Claudia Andujar, Diana Markosian, Jia Yu, Raphaël Peria, les films de Brandon Gercara, l’énergie zinzin d’Augustin Rebetez, oh la la j’en oublie, les photos anonymes bien sûr. Moi aussi je demande ça.

Les inconnus sont aussi là le soir, moment festif, after-party privée, délices japonais, j’ose deux fonds de saké, on fait connaissance, on donne nos cartes de visite, on regarde les comptes Instagram, ils ne sont plus inconnus, le lendemain Isabelle m’écrit : « Très beau travail ».