{"id":1905,"date":"2014-08-09T12:30:39","date_gmt":"2014-08-09T11:30:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.avec-un-z.fr\/photo\/?page_id=1905"},"modified":"2023-11-12T13:51:54","modified_gmt":"2023-11-12T12:51:54","slug":"ne-rien-voir-ne-rien-montrer","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/arnaud-rodriguez.net\/photo\/ecrits\/ne-rien-voir-ne-rien-montrer\/","title":{"rendered":"Ne rien voir, ne rien montrer"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image alignright\"><a href=\"http:\/\/www.arnaud-rodriguez.net\/photo\/wp-content\/uploads\/2014\/08\/LesLucioles-couv.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.arnaud-rodriguez.net\/photo\/wp-content\/uploads\/2014\/08\/LesLucioles-couv-232x270.jpg\" alt=\"LesLucioles-couv\" class=\"wp-image-2038\"\/><\/a><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00c9ditions \u00ab\u00a0Des ailes sur un tracteur\u00a0\u00bb<br>Au b\u00e9n\u00e9fice de l&rsquo;association \u00ab\u00a0Le Refuge\u00a0\u00bb<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Texte paru dans le livre \u00ab\u00a0Les Lucioles\u00a0\u00bb, coordonn\u00e9 par Olivier Steiner. 2013<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-text-color has-vivid-red-color has-alpha-channel-opacity has-vivid-red-background-color has-background is-style-dots\"\/>\n\n\n\n<p>Il se lave longuement, il frotte, insiste, de sa serviette jaune, imbib\u00e9e de savon ou d\u2019eau, il lave puis rince, son dos surtout, ce dos qu\u2019il me tourne, qu\u2019il nous montre. De longues lignes de mousse glissent blanch\u00e2tres, brillantes, parfois frein\u00e9es par les courbes et les creux, rares sur ce corps-l\u00e0. Les mouvements sont doux, ralentis par une douleur peut-\u00eatre, exprim\u00e9e par des grimaces peut-\u00eatre, un froncement que je ne vois pas.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019observe le fr\u00f4lement des corps dans les bassins, les voix qui r\u00e9sonnent, les regards qui se d\u00e9tournent, les amis qui discutent, les petites serviettes pos\u00e9es en haut des cuisses, les sexes qui bougent dans l\u2019eau claire. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des vitres, l\u2019ambiance est feutr\u00e9e, c\u2019est le ballet de ceux qui s\u2019habillent et se d\u00e9shabillent, et puis je souris&nbsp;: il y a ce gar\u00e7on trop jeune pour \u00eatre conscient de cette horizontalit\u00e9 naturelle. Il a l\u2019\u00e2ge auquel on ne pr\u00eate pas attention \u00e0 \u00e7a&nbsp;; il a l\u2019\u00e2ge de mes souvenirs de piscine municipale \u2013 un m\u00e9lange de pudeur et d\u2019ignorance. Ici rien ne sugg\u00e8re rien, rien ne tend vers rien dans ce lieu o\u00f9 pourtant la nudit\u00e9 prend son temps. Pour une envie il faudrait donc des circonstances, un ailleurs, une incongruit\u00e9 de lieu ou une intimit\u00e9, autre chose que cet entre-deux, que cet effacement de l\u2019entre-soi, un signe peut-\u00eatre, d\u2019autres odeurs, pas cette moiteur, pas cette chaleur qui rend f\u00e9brile. D\u2019autres corps ?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme s\u2019est approch\u00e9. Fig\u00e9, debout, il me fait face, regarde autour. Sur son bras gauche, un tatouage l\u00e9ger, lignes et fleurs, pas de couleur. Il y a comme un anachronisme dans ce dessin ind\u00e9l\u00e9bile et l\u00e9ger puisque il n\u2019a pas l\u2019\u00e2ge de ceux qui\u2026 Si pr\u00e8s, son corps s\u2019impose. L\u2019homme est vieux, tr\u00e8s vieux, tr\u00e8s sec, grand, peau et os, plis. Le corps n\u2019est pas us\u00e9, pas marqu\u00e9, pas ab\u00eem\u00e9 : juste tr\u00e8s vieux. La peau est blanche, transparente, veines apparentes, aucun poil. Le pubis n\u2019est plus qu\u2019un creux, une ombre, une forme o\u00f9 le d\u00e9sir est devenu une absence. Qui le caresse aujourd\u2019hui ? Depuis quand n\u2019y pose-t-on plus un regard ? \u00c0 quoi ressemblent ses souvenirs des \u00e9treintes d\u2019autrefois&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il pourrait \u00eatre l\u2019un des deux hommes sur la vieille photographie achet\u00e9e ce matin aux puces. Il serait celui de gauche. Oui, il est celui qui regarde l\u2019autre, celui qui ne regarde pas l\u2019objectif. Il a ce demi-sourire qui les d\u00e9voile \u00e0 peine, ce regard discret mais audacieux qui dit tout&nbsp;; \u00e0 l\u2019\u00e9poque c\u2019\u00e9tait \u00e7a, faire les choses \u00e0 moiti\u00e9, \u00e0 demi-mots, ne rien voir, ne rien montrer, presque. Mais tu me dis que rien n\u2019a vraiment chang\u00e9, surtout ici. Il tend l\u00e9g\u00e8rement sa main, doigts \u00e9cart\u00e9s, comme apr\u00e8s une l\u00e9g\u00e8re \u00e9treinte, comme une caresse le temps d\u2019un appui, d\u2019un d\u00e9placement. Costumes-cravates \u00e0 l\u2019occidentale, cheveux gomin\u00e9s, et derri\u00e8re eux les \u00e9tendues du terrain de golf, o\u00f9 ils osaient parfois rapprocher leur respiration&nbsp;; au loin passe leur cousine en robe blanche. Elle posait elle aussi parfois, souriant \u00e0 leur secret.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-text-color has-vivid-red-color has-alpha-channel-opacity has-vivid-red-background-color has-background is-style-dots\"\/>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte paru dans le livre \u00ab\u00a0Les Lucioles\u00a0\u00bb, coordonn\u00e9 par Olivier Steiner. 2013 Il se lave longuement, il frotte, insiste, de sa serviette jaune, imbib\u00e9e de savon ou d\u2019eau, il lave puis rince, son dos surtout, ce dos qu\u2019il me tourne, qu\u2019il nous montre. 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