Je dirai pour commencer cette évocation des jours et des années de mon enfance que le seul personnage que je n’ai pu oublier fut la pluie. La grande pluie australe qui tombe du Pôle comme une cataracte, depuis le ciel du cap Horn jusqu’à la Frontière. Sur cette Frontière – Far West de ma patrie – je naquis à la vie, à la terre, à la poésie et à la pluie.
Ayant beaucoup vu et beaucoup circulé, il me semble que cet art de pleuvoir qui s’exerçait comme une subtile et terrible tyrannie sur mon Araucanie natale a cessé d’exister. Il pleuvait des mois entiers, des années entières. La pluie tombait en fils pareils à de longues aiguilles de verre qui se brisaient sur les toits ou qui arrivaient en vagues transparentes contre les fenêtres ; et chaque maison était un vaisseau qui regagnait difficilement son port sur cet océan hivernal.
Cette pluie froide du sud de l’Amérique n’a pas les violences impulsives de la pluie chaude qui s’abat comme un fouet et qui disparaît en laissant le ciel bleu. Bien au contraire, la pluie australe se montre patiente et continue à tomber interminablement du haut du ciel gris.Pablo Neruda ; J’avoue que j’ai vécu
L’avion. Je pars. La soufflerie d’un sèche-main a redonné toute leur dignité à mes vêtements dans les toilettes pour handicapés de l’aéroport et glisse un sourire pour ce début de journal chilien. Je ne sais pas à quoi va ressembler ce voyage, voyage intérieur sur un nouveau continent, et dans une autre hémisphère qui retrouve une nouvelle saison, le printemps. Je n’ai jamais passé l’Équateur, je n’ai jamais passé une telle ligne ni toutes ces turbulences depuis des semaines pour lesquelles la ceinture est vaine.
Je ne sais rien de l’Amérique du Sud. Je crois avoir écrit la même chose sur un carnet le jour du départ vers le Japon en juillet 2011. En regardant la carte pour préparer ce séjour, j’en imaginais déjà d’autres, peut-être par un attrait plus fort que tout vers mon hispanité et cet ailleurs. Et je ne sais rien de Lima, dont finalement, le temps d’une escale de 6 heures, je n’aperçois juste avant la nuit que les pourtours de l’aéroport, là-bas, plissant les yeux pour mieux les deviner, étendues arides aux airs de western que l’aile de l’avion m’a empêché de décrire sur cette rangée 34. J’imagine donc Lima, dont le centre n’est pas si loin mais parfois inaccessible en si peu de temps – les bouchons – et si peu d’énergie – le jet-lag, le travail qui m’attend. Mais la joie se lit sur mon visage et mon compte Facebook, car je suis bel et bien là, au milieu des petits lamas porte-clefs, des boissons locales, et des appels de passagers dont je partage le nom.