Samedi 24 juillet 2021

Puisque ce n’est pas le jour de ton anniversaire, nous pourrions dire que ce ne sont pas des cadeaux d’anniversaire. On aurait aussi la liberté de nous offrir ce qu’il y a de plus cher : du temps. Du temps, l’un pour l’autre, là, un café, un deuxième, pendant lequel je serais le témoin de cette fraction de conversation où tu appelles O d’un nom tendre, juste avant que C ne me laisse deux messages et le faux espoir de le voir revenir. Nous parlerions aussi de P, un peu, comment il est là, encore. Puis il y aurait cette manière de partager un petit rien, un moment pour un achat, au lieu d’être là, tout seul, un peu idiot, à hésiter, tout seul, accroupi devant un rayon avant qu’un vendeur au prénom d’empereur ne vienne. Et un détour, jusque chez toi, comme cela arrive parfois.

Vendredi 23 juillet 2021

Alors je t’écris que ça manque de selfies devant la mer. Je ne suis pourtant pas très bien placé pour réclamer des images de tes vacances loin d’ici, d’abord parce que moi-même je n’ai pas pour habitude d’en partager, ensuite parce que nous ne pouvons pas dire que nous nous connaissons même s’il semble qu’un jour tu as cru le contraire, enfin parce que si tu es comme moi, tu as peut-être envie que ce séjour soit une coupure avec Bordeaux. D’ailleurs, depuis que tu m’as répondu que j’en aurais demain, je les attends encore.

Lundi 19 juillet 2021

Ton visage ne me convenait pas. Le chapeau, la moustache, l’écharpe, te donnaient un air étrange, d’autant plus étrange que tu avais apposé cette photographique sur un CV. Que cherchais-tu à y exprimer ?  Je n’arrive à dire à qui tu me faisais ainsi penser, mais ce n’était pas vraiment toi. C’était pourtant un toi que tu préférais que celui du moment, m’avais-tu dit.
Alors j’ai déplié le matériel acheté récemment avec ces pieds tentaculaires qui soudain encombrèrent le sol, puis la nappe qui arborait dans un coin les initiales ZL de mon aïeule et que maman m’avait donnée pour que j’en fasse cet usage. Le coton en était doux, le tissu avait ici ou là subi l’outrage du temps.
J’ai pris plusieurs images, c’était la bonne heure pour la lumière ; sur la dernière tu penchais un peu la tête, tu avais peut-être commencé à oublier qu’il te fallait poser. C’est celle-ci que nous choisirons. C’était toi.

Dimanche 11 juillet 2021

Nous nous étions vus lundi dernier, le 5 juillet. J’ai oublié de l’écrire ici. Je regrette, ça aurait fait un joli texte parce que ç’avait été joli d’être là tous les trois, joli et drôle surtout. Je n’imaginais pas qu’il pouvait être si amusant. Ne m’avais-tu donc jamais parlé de lui en ces termes ? Je comprenais alors pourquoi tu l’aimais, pourquoi je n’avais pas eu les armes pour t’embarquer, pas celles-ci en tout cas, pas cette volubilité, cette énergie, cette folie. Oh sur l’humour, j’arrive à me défendre, certes, mais…
Te revoilà seul aujourd’hui, et parfois tu ris je crois. Les rues de Bordeaux sont lumineuses et ta peau l’est toujours autant, avec cette rousseur comme des milliers de soleil. Avant d’aller nous promener, je te rappelle que tu es ici : sur l’une des étagères, il y a ton visage. C’est vrai qu’elle est belle, cette photo, dis-tu. Elle l’est. Elle est peut-être la plus belle de toute : ton visage est magnifique, et il y a la lumière, les teintes, ce petit air que tu avais en me regardant, cette blessure sur ton nez. Elle est peut-être la première de toutes, les prémices de ce travail photographique que je creuse aujourd’hui. Elle est aussi ma triste renaissance de cette été-là. Et ta peau était alors une autre métaphore.

Samedi 10 juillet 2021

Il n’y a pas les images que j’ai faites, aucune n’était bonne. Il y avait ce portrait de lui, nous buvions une bière, la première je crois, il portait cette improbable chemise recouverte d’une foule constituée des personnes des Simpsons. Toutes les autres images étaient floues, d’un flou qui se dit rien, un vrai bon gros flou loupé faute d’avoir cadré ou fait le focus. C’est un flou de feignasse, ce flou dû au pif. Paf.

Mercredi 7 juillet 2021

Ton nom et ton numéro s’affichent sur mon téléphone. P est là, je lui dis que c’est toi, je te réponds. Il y a ce réflexe qui dit “ça va ?” alors qu’une fraction de seconde plus tôt je m’étais dit qu’il ne fallait pas dire ça, enfin pas comme ça, pas sur ce ton guilleret, mais en même temps, dans toute l’horreur de la mort, il faut que ceux qui restent aillent, c’est-à-dire un peu, un chouia, qu’ils arrivent à dormir au moins. Il y a cette empathie standardisée du “ça va ?” qui balaye les moments où réellement, on espère que l’autre va, qu’il avance, qu’il tient. Il y a probablement dans le ton que j’emploie par réflexe, ma manière à moi de vouloir lui donner un petit quelque chose de léger, la voix chantante, étonnamment plus chantante qu’à l’habitude je crois, plus légère encore que ce ton qu’E cherche à imiter parfois, quand il décroche.
Ta voix me surprend d’être ainsi posée, j’ose quelques questions, je te dis que je ne suis pas très bon dans ces situations, que d’autres savent écouter et dire. Je te dis que tu peux faire signe, mais que tu peux aussi ne pas faire signe.

Je te dis que ce soir je vais voir Duncan, que je penserai à toi, car tu m’avais dit que tu m’avais aimé, alors j’avais acheté le billet. J’ai aimé aussi, c’était d’une belle empathie non standardisée, mais la petite bourgeoise bordelaise a tout de même le chic pour être mal élevée.

Avec P, alors, nous parlons encore de tout cela, comment cela peut arriver, clac, clap de fin, brusquement. Je lui dis que j’ai beau y penser, j’ai beau le savoir, je n’ai jamais rien préparé, jamais donné de consignes. Je ne dis pas qu’il faudrait du Schubert : c’est pendant Duncan que j’y ai pensé.

Mardi 6 juillet 2021

J’ai reçu ton message  à 1h08, il est 8h05 quand je le découvre. Tu m’y annonces sa mort.
Je suis sans voix. Je te réponds, je cherche les mots, je suis bref, je te dis que je suis là ; je sais que dans cette ville tu es presque seul. J’imagine tout ce qui te traverse, mais puis-je l’imaginer ? Je pense aux minutes et aux heures glaçantes qui se sont écoulées et s’écoulent encore. C’est un précipice qui me vient comme image. Je prends ma douche ému, je mange machinalement mon muesli en pensant à toi.
Je ne l’avais pas encore rencontré. Tu m’avais dit que nous nous entendrions bien. Le sort ne nous en a pas laissé le temps. Que le sort te laisse-t-il à présent ?
Je repense bien sûr à cet appel manqué, de toi, au milieu de la nuit. J’avais d’abord tenté de me dire que c’était une erreur, sinon tu aurais laissé un message, ou insisté. A un horaire pareil, vraiment, on pourrait se tromper ? A plusieurs reprises, dans la journée de dimanche, j’avais voulu t’appeler, pour me rassurer, mais je n’y pensais jamais au bon moment, je me disais “il faut que”. Quelle drôle d’idée d’attendre pour être rassuré. Quelle moche idée d’attendre.

Lundi 5 juillet 2021

– Et alors, tiens-toi bien, elle dessinait.
– Elle quoi ?
– Oui oui, elle dessinait.

Dimanche 4 juillet 2021

Il y a, dans nos conversations, l’idée d’un horizon qu’un jour tu m’as montré, celui qui s’immisce par la fenêtre de ta chambre : bleu, l’océan. Si alors je veux dire ici que tu es celui qui regarde la mer, c’est peut-être parce que j’aurais aimé être quelqu’un qui regarde la mer, ainsi, si facilement, en ouvrant les yeux et les volets.
Oh, tu n’as pas tout le temps cet horizon pour toi : il te faut pour cela retourner en famille. En cela nous nous ressemblons, mais les images que je t’envoie sont autre : vertes, des feuillages.

Samedi 3 juillet 2021

Les arbres noirs me sont arrivés comme ça, dans cet ordre, avec ces mots et ces images, avec ces trous et ces ellipses. Mais c’est quoi les arbres noirs ? C’était quoi pour Duras et ce fut quoi pour moi dans l’âge de ces 17 ans qui étaient les miens ? Et que sont-il aujourd’hui ? Que continuent-ils de dire ?
::: Olivier Steiner ; Les Arbres noirs. Revue Instinct Nomade n° 7

Jeudi 1er juillet 2021

Je ne sais pas de quoi cette habitude est le nom, mais nous voilà ainsi, à nouveau, attablés, c’est-à-dire ensemble. Lorsque je commande ce menu au nom anglophone (summer rolls ?), puisque c’est la langue dans laquelle nous parlons – aunque quizas pudieramos probar hablar en francès ? -, j’y mets un accent anglais plus que potable qui vient sans réfléchir, la serveuse me le faisant remarquer dans ce qui sonne comme un compliment mais qui me déstabilise un peu… brassant quelques souvenirs du lycée où le fait d’être bon en anglais vous cataloguait “premier de la classe” dans tout ce que cette expression suggère non pas en terme de classement, mais en terme d’esprit médiocre. Bref… Nous voilà donc, en terrasse d’un resto fusion nippo-péruvien, à commander des makis, ce qui est exceptionnel pour moi, pour diverses raisons que je n’évoquerais pas ici – rien à voir avec le lycée ni avec mon accent japonais ou espagnol -, devisant de choses et d’autres dans une légèreté que je trouve assez rare chez moi en ce moment – mais pas autant que les sushis – sauf en sa présence, pour diverses raisons que je n’évoquerais pas ici afin de glisser un peu de comique de répétition.

Mercredi 30 juin 2021

Je te retrouve : tu m’attends chez moi. Tu étais passé avant que je me presse, et avant que toi-même tu te dépêches un peu : tu allais au cinéma, et j’allais d’abord récupérer quelques affiches, puis voir ce mercredi photographique qui reprenait du service et c’était bien.
Je te retrouve et je te parle de ces images, de comment c’était bien, d’être là, il y avait A, et je ne sais pas si lui et moi nous étions déjà retrouvés ainsi, seuls. J’étais un peu chez moi, au milieu d’un petit bout du monde photographique local qui dans un jardin papotait un peu, et j’avais récupéré ce tirage qui avait été exposé, et il y avait aussi DB ; il m’avait fallu du temps pour savoir à qui appartenait ce visage. Ensuite j’avais vu G, et nous avions parlé d’Arles, car le matin-même j’avais tout organisé : le train, le logement. La ville m’attendait, et j’aurais aimé que lui et E m’accompagnassent.
Je te retrouve donc et demain matin tu partiras d’ici, c’est-à-dire de cette ville qui était la tienne depuis des années. Combien ? Cinq ? Huit ?

Que m’as-tu dit d’autre qu’il ne m’aurait pas fallu oublier ?

Mardi 29 juin 2021

Il y a, comme autrefois, bien que le retour au spectacle devrait éveiller tous les sens, oui il y a le sommeil qui m’emporte et qui entrecoupe le texte de Koltès de silence.

Samedi 26 juin 2021

Il dit “Bonjour Arnaud” en s’approchant de moi. Il enlève ses lunettes de soleil, il me faut une petite seconde avant que mon sourire éclate : O ! Je suis si content de le voir, là, au bout de ma rue : qu’il est loin, le Japon où nous nous sommes connus !
V est là bien sûr, je l’embrasse aussi, et puis il me présente plutôt les chiens en laisse que ses amis je crois, je ne sais plus : dans ses moments un peu confus, l’esprit se trouble vite, on ne sait pas trop qui on doit regarder ni ce qu’on doit dire en dehors de deux banalités spatiotemporelles, d’autant que je parle souvent sans regarder les gens en face – c’est pénible, non ? – et d’autant que je pense à l’heure du rendez-vous. Je ne suis pas en retard mais il suffit de pas grand chose, parfois. On m’attend au Bouscat, puis on nous attend à Libourne où, 1h30 plus tard, nous voilà.
Libourne, destination nouvelle, exposition temporaire sur le Street art présentée par R, c’est pour cela / lui qu’on est ici, pour R, pour découvrir comment il remplit son rôle de guide. Comment ? A merveille, je trouve, c’est-à-dire de manière dynamique et détendue pour nous faire connaître une pratique artistique qui ne me plait pas beaucoup, voire qui ne m’intéresse pas énormément, mais qui, transposée sur toile, mérite alors un autre regard. La visite malheureusement trop courte pour aborder la question de ce déplacement, nous repartirons sans faire débat, et d’ailleurs le soir-même, devisant avec D devant des clips de Marina ou Dua Lipa, je serai déjà passé à autre chose, à savoir la qualité vocale de la première et l’armée de techniciens qu’il faut pour les clips de la deuxième.

Vendredi 25 juin 2021

Tu pourrais être une expérience ou quelque chose qui y ressemble, puisque je continue d’affronter ce que tu es, ce que tu vis et ce que tu dis. Avant-hier déjà, aujourd’hui encore, les soirées nous unissent. Peut-être que je cherche en toi cette forme de solitude que tu as, c’est-à-dire celle que vous formez à deux, quelque chose qui m’accompagnerait autrement, qui me rassurerait peut-être. Sûrement que j’aime que tu veuilles me voir, même si, tu sais, cette langue parfois m’abîme. Peut-être qu’il y a dans ta beauté quelque chose qui, malgré tout, est exaltant, comment on regarde un paysage qui n’est pas à soi.
J’avais – j’ai toujours – pour idée d’un travail sur les territoires aperçus, ceux qu’on a simplement traversés, survolés, qui sont autant de petits mondes que l’on croit connaître. Tu pourrais être l’un de cela, dans des sortes de métaphores qui s’interpénètreraient ou se croiseraient, je ne sais pas exactement, c’est un peu confus, mais puisqu’il y a des corps que je photographie comme des paysages et puisqu’il y a tout ce qui restera toujours trop loin de nous et qu’on ne fera que frôler des yeux, des lèvres ou des doigts, tu serais quelque part, comme un arbre dressé au milieu d’un champ. Parfois tu me sembles perdu. Alors, peut-être, je me sens quelque part.