Vendredi 13 février 2026

Nuit déjà, je pars du travail enfin, 19h25. Les musiques proposées par l’application au logo rouge ne sont ni mauvaises ni… mauvaises, les musiques passent, je tiens quelques secondes et je passe à la suivante. Jusqu’à Bjork : jusqu’aux premières notes de Bachelorette. La musique pop ça pouvait être ça autrefois, et si ça l’est encore aujourd’hui, je l’ignore. Ou bien peut-être que je m’en fiche, moins curieux, las.

A l’époque c’était différent. On ne zappait pas d’un titre à l’autre, on chérissait nos découvertes, ça demandait du temps de trouver des pépites, il fallait aller chez les disquaires, flairer le truc, écouter Bernard Lenoir et on faisait des cassettes avec des musiques dont parfois on ignorait qui chantait. Par exemple, sur l’une des miennes, il y avait un morceau qui faisait « tiouli tioula ».

Bjork revient alors dans ma mémoire, ainsi, dans un soir qui enfin ne pleut pas. Je me rappelle les amis de la fac qui se moquaient de mon poster gigantesque de Debut, le premier album de Bjork, c’était trop pop, trop dansant, quelque chose du genre, cette musique, alors que pour moi c’était immense et j’avais 19 ans. Quelque part, sans doute qu’elle me ressemblait, cette musique, elle m’allait bien. Je ne sais pas vraiment. Deux ans plus tard, album suivant, il y aura le morceau Hyper-ballad, qui restera indépassable. J’ai ensuite, petit à petit, arrêté de m’intéresser à ses musiques. Mais il restait ça, tout le temps, dans un coin de ma tête, les paroles d’Hyper-ballad, et leur petit folie ordinaire.

On vit sur sur une montagne
Tout en haut
Il y a une vue superbe
Du haut de la montagne
Tous les matins je marche au bord du précipice
Et je jette de petites choses
Comme des pièces d’automobiles, des bouteilles et des couteaux
Ou tout ce que je trouve autour
C’est devenu une habitude
Une façon de commencer la journée

Lundi 9 février 2026

Je reviens vers autrefois : un film de Valérie Donzelli que je n’avais jamais vu. Parce que Donzelli, ça a ce petit goût d’autrefois. Et puis il y a cette chanson de Dominique A et Françoise Breut dont je n’ai quasiment pas oublié et que je chante alors. 1995.

Surtout j’ai atteint le point où le désordre de mon bureau est devenu insupportable. Je fais place nette, autant que faire se peut. Sur le plateau de bois l’encre noire d’un feutre japonais s’est vidée discrètement. Et puis il y a ces petits machins qu’on ne sait pas où ranger.

Dimanche 8 février 2026

Alors au matin un algorithme de l’appli Radio France me propose d’écouter une émission. Il y a le mot Mexique, ça doit être pour ça. Ou bien c’est le hasard. Il y a JMG Le Clézio dont je n’ai jamais rien lu et un autre auteur dont je n’ai jamais vu le nom. Et pourtant, le gars a écrit 11 livres — ignare que je suis, tout de même ! Et pourtant, je l’ai vu son nom, écrit sur la couverture d’un livre à la Machine à Lire, vu parce que son livre est chez Minuit, et que les livres chez Minuit, mon œil s’y arrête, au moins un court instant, et parce qu’il y avait une petite note écrite à la main, accrochée comme tout coup de cœur de la librairie, je m’en souviens maintenant. J’avais déjà deux livres dans la main, j’avais dit « Bon, j’arrête d’acheter », je n’avais même pas retourné ou entrouvert le livre sinon ça m’aurait fait dire « Oh ! Faut que je lise ça ! ».

Alors je lance l’écoute. Et je me dis rapidement qu’il existe des hommes — ou des femmes, mais en l’occurrence c’est un homme, et je pense à François -Henri Désérable aussi — qui sont faits pour écrire les livres que je ne saurai jamais écrire. Les livres qui parlent des autres, du désert et des frontières.

D’ailleurs justement il reste quelques noix de Macadamia enrobées de chocolat, achetées à l’aéroport, hors de prix, hors d’esprit. Il reste aussi les sauterelles grillées, qui osera ?

Et c’est aussi le jour où je retrouve Sébastien, hasard total, oh tiens comment vas-tu, ça fait longtemps, c’était l’été 2022, c’était chez lui, il avait invité des amis, ensuite j’avais revu l’un d’eux, depuis il n’habite plus là. Il est avec Solène, elle ne sait plus d’où elle me connait. Je suis avec Eric, on allait se promener. Ils allaient boire un verre. On s’y joint.

Samedi 7 février 2026

C’est un samedi embourbé dans le travail, jusqu’au message de Christian à 18h27. Il me ramène ailleurs, même si déjà, un peu plus tôt, je suis sorti. A 18h36 il demande « Et l’écriture ? »

Alors le soir, cette question en tête, elle revient, l’écriture. Je ne comprends même pas pourquoi, certains jours, je l’abandonne tant elle est une source de satisfaction. Ce n’est pas elle qui m’abandonne, ce n’est pas elle, jamais.

Jeudi 5 février 2026

3h37. 38°7.

3h37, c’est ce moment qui n’est ni mercredi ni jeudi, ou les deux, entre l’heure incertaine où l’on a éteint la lumière, fébrile, mais que le sommeil ne venait pas et la minute où le réveil sonne — parce qu’on a mis le réveil à sonner quelle absurdité ! — avec la tête dans un douloureux étau. Entre les deux, ce sont des heures qui ont frissonné et attendu. Presque, hier, j’espérais cela, être malade, devoir dire stop quelques heures, un jour, folie, on en est donc là ? Après six ou sept rappels du réveil on abdique, il faut se lever pour trouver un cachet, faire un café en se disant « ça aidera » et puis se recoucher, et faire en sorte que la moindre source de lumière disparaisse : masque.

A 11 heures, quand le réveil sonne à nouveau mais inutilement car je suis réveillé mais paresseux, que le thermomètre indique 37°5 pour le corps et beaucoup moins pour l’appartement car le chauffage s’est arrêté automatiquement à 9h en suivant docilement le programmation des jeudis, je me lève et m’assieds devant l’ordinateur. J’entre alors dans le tunnel des jours non stop jusqu’à 18h35 où je me douche enfin, où je descends à la pharmacie pour chercher la R. prescrite par le docteur L. et du D. parce que l’état fébrile reprend, dans ce vocabulaire approximatif de l’état grippal qu’on nomme ainsi quand ça pourrait être pire : courbatures légères, voilà, comme hier à la même heure.

A 22h47, lire Proust. Indiscutable.

Dimanche 1er février 2026

Quand ça vous prend, vous ne pouvez pas lutter. Écrire n’est pas une chose que je décide. C’est comme vomir, je ne peux pas m’en empêcher.
::: Elfriede Jelinek

Tablée, nous sommes six. Sylvain vient d’arriver. Je m’assieds. Ah ! Ils rient : « La maîtresse de maison peut enfin s’asseoir ! » J’ai couru dans les 3 mètres carrés de ma cuisine de 18h05 à 19h20 pour préparer le dîner – du poulet aux olives, un clafoutis au poire et puis un accompagnement supplémentaire décidé 20 minutes avant l’horaire prévu parce que j’ai réalisé que les pommes de terre qui avait cuit dans la cocotte avec la viande ça serait un peu triste et juste…

C’est inédit, tout est inédit je crois, sauf la présence d’Eric à cette table. Nicolas et Benjamin sont déjà venus, l’un pour dîner deux fois autour de la table basse, l’autre pour performer. Jérôme, non, mais souvenons-nous que le hasard l’avait amené dans l’immeuble.

Samedi 31 janvier 2026

Viens, on va dans un café, on s’installe à une table et on ne prononce aucun mot. On se dévisage, on s’exprime avec nos gestes, nos regards, nos sourires… Et ce n’est qu’au bout d’un certain temps, si on le veut, bien sûr, que l’on s’adresse la première parole. Ou que l’on se quitte, sans connaître la voix de l’autre.
::: Ruslan Hordiienko ; Enfin silence

Je retrouve cette folie exaltante du presque trop. Deux rencontres littéraires, un projet de lecture à voix haute pour le 21 mars avec Sylvie, un dîner avec Parthiban. Le dîner est indien, il a fallu marcher sous la pluie, c’était ainsi aujourd’hui, le temps gris comme mon parapluie, et puis c’est devenu bruyant, le resto, il fallait parler fort parce que tout le monde parlait fort, je tendais l’oreille en grimaçant, et plus tard dans le bar encore un peu. Dans le bar il y avait celui dont j’ai oublié le prénom, souvenir unique et âpre, c’est l’adjectif qui me vient sans qu’il convienne, et derrière le sourire du serveur qui salue vos habitudes d’être là parfois.

Le trop ce sont aussi les livres, celui d’Annie Ernaux que je rachète car ce serait bien le 21 mars et je ne sais pas où il est, et puis celui avec le mot silence, parce qu’il y a l’idée farfelue du narrateur. Je te raconte cela, tu ris et je ris aussi. Nous savons encore rire, de nous notamment.

Vendredi 30 janvier 2026

Marcelle, vieille psychotique d’asile dont l’œil noir et le cheveu en bataille auraient certainement retenu l’attention de Géricault, se plaignait chaque matin d’avoir été décapitée par les infirmières de nuit. Une fois, deux fois, passe encore – mais quand ça devient systématique, on enrage de ne plus pouvoir dormir sans se faire trancher le cou. Aussi, un matin, Marcelle m’apostrophe d’un ton aigre et vaguement menaçant : « Si ça continue, j’arrête de ressusciter ! »
::: Emmanuel Venet ; Schizogrammes et autres textes.

Mardi 27 janvier 2026

::: Claude Chabrol ; Le Boucher, 1969

Je ne sais pas qui tu peux être
Je ne sais pas qui tu espères
Je cherche toujours à te connaître
Et ton silence trouble mon silence
Je ne sais pas d’où vient le mensonge
Est-ce de ta voix qui se tait?
Les mondes où malgré moi je plonge
Sont comme un tunnel qui m’effraie
De ta distance à la mienne
On se perd bien trop souvent
Et chercher à te comprendre
C’est courir après le vent
Je ne sais pas pourquoi je reste
Dans une mer où je me noie
Je ne sais pas pourquoi je reste
Dans un air qui m’étouffera
Tu es le sang de ma blessure
Tu es le feu de ma brûlure
Tu es ma question sans réponse
Mon cri muet et mon silence
::: Françoise Hardy, La Question.

Mon journal est parfois comme cette chanson, en tant qu’il est un texte à plusieurs sens, tout dépend qui le lit. Et puis il y a des phrases qui, simplement – ou pas simplement – sont là parce qu’elles sont belles.

Cette chanson, c’est une autre histoire qui n’a pas existé.

Si je dis que cette chanson je pourrais la chanter pour parler de nous, là, en ce moment, je dis la vérité et je ne la dis pas.

Cette chanson c’est une de celles qu’on entendra à mes funérailles mais tu es le seul à qui j’en ai parlé. Je dis que la mort, il faut y penser quand c’est impensable, c’est beaucoup moins inquiétant. Il y aura une autre chanson qui remercie la vie, une autre chanson qui dit que demain est un autre jour, une autre qui parle d’amour. Un extrait du Requiem de Fauré, ce serait bien aussi. Il sera OK le DJ ?

Mais revenons au sens des mots, dans les chansons ou ici.

Qu’est-ce que tu as lu dans mes mots ? Qu’est-ce que as compris ? Est-ce que tu crois que j’ai menti en parlant de nous ? Est-ce que tu aurais aimé que je ne parle pas du tout de nous ? Est-ce que tu crois que je ne veux pas garder le plus joli de nous ? Est-ce que c’est un mensonge de ne pas tout dire ici ? Est-ce que tu crois que j’ai envie que celles et ceux qui lisent sachent précisément ce qui nous traverse et pourquoi ? Est-ce que c’est si simple que ça peut s’écrire ? Non. Sauf sur des dizaines voire des centaines de pages, un jour peut-être, ça pourrait même porter le nom d’une équation, mais à la fin on ne saurait pas forcément ce que pense l’auteur.

Mon journal est rempli de silences qu’il dit et ne dit pas. Mon journal est un peut-être. Ça ferait un joli épitaphe, ça : Peut-être.

Je suis myope, astigmate et presbyte. Mon écriture aussi. Je suis maladroit, j’ai des problèmes d’attention, d’organisation et de mémoire. Mon écriture aussi.

Dimanche 25 janvier 2026

Des mois sans nous parler ; la vie. Tu aimes la tienne, il n’y a rien qui fasse grincer ce que tu me racontes : de nous deux, tu es toujours celui qui sourit. Je suis en général celui qui dit le gris du monde. Nous racontons le temps qui passe, comment nous avons franchi le cap vers 2026, chacun sur un autre continent, toi dans ton ancien pays avec un ancien amoureux qui pourrait l’être toujours s’il n’était pas si loin. Il y avait des feux d’artifice tout autour de vous. Bientôt il viendra te voir.

Et tu me dis que ta maison m’est ouverte, qu’il y aura toujours une chambre pour moi, dans cet appartement dont tu es tombé amoureux, que tu as acheté, que tu as retapé à coup de peinture et de tutoriels. Il y aura toujours une chambre pour moi, je peux venir vivre ici, je peux, tu insistes, tu dis que j’ai tellement fait pour toi, alors que je sais le peu que j’ai fait, juste être là au bon moment et aider la chance.

D’ailleurs il reste un peu de nous, dans ma penderie : il y a cette valise dont l’une des roulettes est cassée et à l’intérieur, Le Prince de Machiavel, que tu étudiais quand nous nous sommes rencontrés et que je t’avais expliqué après quelques recherches sur Internet et avant que tu choisisses un autre que moi, un qui t’ouvrait sa porte.

Jeudi 22 janvier 2026

Alors on s’assied l’un à côté de l’autre, je ne savais pas que l’on se retrouverait ici, même si la scène, qu’on soit dessus ou face à elle, est de nos habitudes. La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était dans un autre théâtre, c’était l’automne, d’ailleurs le directeur est là, au bout de la première rangée de sièges et c’est là qu’elle commente sa prise de poids, à lui, et aussi à l’homme debout avec qui il parle. Le premier est effectivement un homme gros. Le deuxième a plutôt le corps assez habituel d’un homme sans doute à peine plus âgé que moi, robuste, un ventre qui s’aperçoit sous la chemise, il pourrait d’ailleurs être assez séduisant. Je crois qu’elle plaisante, puisqu’elle insiste un peu de son ton gouailleur. Mais lorsqu’elle dit “dégueulasse”, je me fige. “Tu n’es pas d’accord ?”, elle demande. “Heu, non”, je réponds, en n’imaginant pas un jour avoir ce genre de discussion avec elle. Je n’ose pas lui dire que je ne comprends même pas qu’on puisse exprimer cela à voix haute, je n’ose pas lui dire que même si on le pense, on devrait le garder pour soi, que l’expression du dégoût me dégoûte. J’ai envie de disparaître, autour de nous des spectateurs ont peut-être entendu, parce qu’elle parle fort, trop. Elle me demande alors, étonnée par ma réponse et peut-être mon recul — parce que oui, alors, j’éloigne d’elle mon visage, mes épaules — si ce type de corps me plait. Je ne comprends même pas qu’elle ose me poser la question, je dis que oui, non, enfin ça dépend, le visage, l’attitude, je n’ai pas envie de parler de cela avec elle, cela ne la regarde pas, d’ailleurs je le rapporte dans ces lignes en me demandant si cela a sa place. “Tu as eu des amoureux gros ?”, elle demande. Ma réponse l’étonne.

Enfin sur scène l’artiste arrive. Une femme. Grosse.

L’artiste ? Lumineuse dès les premiers instants. Durant quarante minutes, elle m’emporte dans le type de mise en scène que j’aime — il y a de la vidéo, du son, elle lit —, dans le type de proposition que j’aime — c’est politique, hautement, ça parle de la colonisation et de la mort aussi — et qui me semble nécessaire. C’est intime et au-delà, c’est elle et tout le monde. Je crois que sur les sièges rouges, la foule venue l’écouter est entièrement blanche.

Ma voisine applaudit un peu. Elle n’a pas aimé le texte.

Elle préfèrera le deuxième spectacle. Moi ? Oui, non, incomparable, c’est un grand écart, on passe à la folie, au foutraque. Ça parle de la mort. On rit.

Mercredi 21 janvier 2026

Ton corps dans des draps blancs, la main sur le front, les yeux fermés. Sur ton bras, l’équation de Dirac est tronquée par le cadrage de l’image.

Alors, après avoir écrit ces deux phrases, un samedi soir après la pluie, après avoir lu, après avoir tenu compagnie à un chat dans l’appartement froid d’Eric, après avoir échangé quelques mots avec toi, j’en cherche la signification, de cette équation.

Trois clics. Un CTRL+C, un CTRL+V.

C'est la plus belle de toute la physique. Elle décrit le phénomène de l'entrelacement quantique, qui affirme que “Si deux systèmes interagissent entre eux pendant une certaine période de temps puis se séparent, nous pouvons les décrire comme deux systèmes différents, mais d'une manière subtile, ils deviennent un système unique. Ce qui arrive à l'un continue à affecter l'autre, même à distance de kilomètres ou d'années lumière ”. C'est l'entrelacement quantique ou la connexion quantique. Deux particules qui, à un moment ou à un autre, ont été unies, sont toujours en quelque sorte liées.

Mardi 20 janvier 2026

Alors, deux bouchons d’oreille dans la poche gauche d’un pantalon qui me fait penser qu’il faudrait peut-être que j’aille faire les soldes sans être fondamentalement certain que ce soit utile, je rentre (du TNBA).

Lundi 19 janvier 2026

Je crois que certains êtres ne nous quittent pas, même quand ils meurent. Ils disparaissent, or ils sont là. Ils n’existent plus, or ils rôdent, parlant à travers nous, riant, rêvant nos rêves. De même, quand on pense les avoir oubliés, certains lieux ne nous quittent pas. Ils nous habitent, nous hantent, au point que je ne suis pas loin de croire que ce sont eux qui écrivent nos vies. La Haute-Folie est un de ces lieux. Toute notre histoire tient dans son nom.
::: Antoine Wauters ; Haute-Folie

Alors tu interviens, sans crier gare, sans bonjour ni trompette, trois phrases, un émoji, des majuscules, des exclamations, des chiens qui se reniflent. Je ris.

Les heures passent, je connais tes lundis.

Fin de journée. On répète. Samedi, nous serons plusieurs à lire à haute voix. C’est moi qui lirai les mots de Wauters recopiés au-dessus, entamant ce moment choral qui commence en brasier une fois la préface passée. Ainsi :

Minuit cet été-là quand la foudre frappe le vieux tilleul, l’atteint au cœur, le cuivre  et le roussit, puis, changée en torche, quand elle s’invite dans les hautes terres, entre les haies à chauves-souris, et remonte jusqu’à la ferme pour entièrement la balayer, la dévaster.

Il y aura d’autres textes, j’ai choisi le grain de folie de Georges Perec dans un texte sur la campagne et la solennité de Mickael Ferrier lorsque Tokyo, après le 11 mars 2011, est plongée dans l’ombre.

C’est un plaisir d’être là, retrouver ces moments après mon absence de l’an dernier, quand le souffle était court et l’esprit rongé.

C’est un plaisir gâché par la confusion, par quelque chose qui ne va pas. Une instabilité, à l’image du petit escabeau sur lequel finalement personne ne montera.

C’est un plaisir tout de même. Plus que tout. Et je rirai peut-être lorsque ce cher Perec évoque la chaudière.

Jeudi 15 janvier 2026

Je descends du tram place de la Bourse. Cécile arrive vers moi, elle m’interpelle, joyeuse, ravie de me voir, elle le dit dans une exclamation. On se souhaite la bonne année, évidemment. On se demande comment ça va, on parle de sa prochaine exposition, elle ne sait pas encore pour les papiers, les tirages, il y a celui qui ne répond pas, l’autre qui… On parle du vernissage de ce soir je lui dis que j’irai peut-être mais je sais que je n’irai probablement pas, notamment parce que je vais sûrement ne pas avoir le temps et oublier. Mais on ne sait jamais. Elle me dit qu’elle aime mon style — ce pantalon qui fait tout, ce coupe vent vert amande —, elle me dit même qu’elle a vu d’abord la personne stylée au loin et qu’ensuite elle a dit : Oh c’est Arnaud ! Elle me demande : alors les vacances ?

Et puis je rentre, je dois travailler encore. La journée n’est pas finie, j’avais juste rendez-vous chez l’endodentiste, nom de métier imprononçable que même le correcteur orthographique ne connait pas et qui m’a coûté 27 € tout à l’heure et un assommant reste à charge de 450 € le 17 octobre.  C’était près du Parc bordelais, ça change, le bâtiment est blanc immaculé, il faut mettre des sur-chaussures mais je ne suis pas entré dans le parc où il valait mieux mettre des bottes. Je n’avais pas le temps de me promener. J’aurais aimé. D’ailleurs lorsque j’appelle ma mère vers 20h30, je lui dis : je finis de travailler. Et puis ensuite je mange à peine, juste une soupe. Quelque part je n’ai pas envie d’avoir faim.

Mercredi 14 janvier 2026

Ton visage, peut-être plus beau que jamais. Pourquoi ? On raconte les petits riens qui passent dans les jours, les nuits hachées par les turbulences et les fuseaux. Puis viennent mes mots, l’incertitude, et malgré eux, ton sourire immense, encore. That smile ! Mais que cache-t-il vraiment ? It’s OK, tu dis, alors que c’est pas OK du tout.

Et puis vient ce moment où l’un des deux appuie sur le petit bouton rouge. C’est un silence écrasé et détruit qui suit. Et, vite, je veux revoir nos jours ensemble, guérir, me raccrocher, étouffer l’amertume, n’offrir à la désolation que des larmes, pas l’oubli. Que disent alors les images de là-bas qu’ensuite je choisis et j’aligne ici, luttant contre l’épuisement et l’accablement ? Je sais tout ce qu’elles taisent aussi, ces images, mais elles sont notre histoire : le désert, le soleil, tes mains.

Mardi 13 janvier 2026

Bien. Je ne suis pas une victime. Cette histoire est sans doute tragique, mais je ne suis pas plus à plaindre que n’importe qui. J’ai eu à subir la violence du monde, certes, celle qui se dresse contre les pédés, contre les pauvres, contre les ploucs ; on m’a dominé, on m’a menacé, on m’a battu. C’est vrai. Cependant, pour être honnête, pour peu que j’en sois capable, je dois commencer par vous dire qu’il m’est aussi arrivé de fauter, souvent et plus encore que je ne le crois, de trahir, de tromper ou de blesser. J’ai mes torts et mes vertus ; je le sais. Rien de bien original, après tout. Voilà ma vie : une vie.
::: Théo Casciani ; Insula.

Alors le revoilà. La dernière fois c’était au Japon. Il y a 9 ans.

Samedi 10 janvier 2026

Partir.

D’abord dans un abrazo presque muet, avec quelques mots maladroits parce que la situation, imprévue, empêche de dire tout, vraiment.

Ensuite dans la moiteur d’un autre lointain, dans la foule impatiente qui repart vers Los Angeles, Atlanta, Boston, etc. Je suis empêtré dans des heures de correspondance ; j’attends avec elles. Il n’y a même pas l’odeur de la mer. Il y a juste l’idée de la mer. Il n’y a plus la surprise de ta présence une nuit de Noël. Il y a le vide et il n’a pas goût que j’attendais.

Lundi 5 janvier 2026

Une journée de peu, presque jusqu’au rien, et dehors les herbes hautes qui bougent sous le vent. Le ciel change sans cesse, mais la pluie n’ose pas. Comme mon esprit, comme mes mots. Au labyrinthe, je cherche la réponse à mon chemin. Dans ton panier je laisse un tee-shirt.

Au bout du jour, après le dîner, nous partons. A travers les vitres teintées du taxi, la nuit est floue. Il est 23h50 lorsque l’avion vers Oaxaca décolle.

Mercredi 31 décembre 2025

Comme chaque année, regarder derrière. Écrire à l’infinitif pour se détacher du réel, soi sans soi ou quelque chose comme soi. Vouloir à la fois oublier et garder en mémoire comment l’année a commencé, dans le losange de petites bouées médicamenteuses, et comment l’année s’est poursuivie entre des mots et des silences, des absences et des présences, des fantômes et des certitudes, des combats, des audaces, des «Pourquoi pas », des choix, des tutoiements qui ne savaient pas se taire, qui n’osaient pas s’exalter, qui ne savaient pas dire au monde ni l’écrasement des remords ni la lassitude des draps dans lesquels on ne s’endort pas. Encore se débattre avec la définition du verbe aimer et ce qui nous traverse. Tout ça, toujours ça. L’année se termine sur un chemin qui ne sait pas, c’est un chemin avec quelques cailloux, mais il y a nos sourires immenses, sur des petites photographies prises dans une musique trop forte. « Ca a existé », elles disent, les petites photographies.

Et 2025 ce sont des images, aussi, certaines sur des murs, d’autres suspendues – au sens propre et figuré -, des partages, des projections – au sens propre et figuré. Merci à Saé, Sylvain, Fred, Laurent, Pauline, Alban. Et la folie d’un jeu télévisé, l’audace d’une performance scénique.

Et 2025 ce sont des livres, beaucoup abandonnés, est-ce un signe d’exigence ou de renoncement ? Et des films, moins qu’avant, un par semaine. Moins de salles sombres aussi, qu’est-ce que ça veut dire ?

Et ce sont des paysages, des fleuves, des nuages. Jusqu’à aller loin, soleil.

Lundi 29 décembre 2025

Signaler aux gardiens que nous sortons. Attendre le bus, le héler, payer, il y a deux places, une ambiance de bus, de la musique locale, des visages locaux. Quelques minutes plus tard, peut-être plus, là non plus je ne regarde pas le temps, et des semaines plus tard, quand j’écris cela, je ne sais pas comment dire sur la temporalité. Nous voici à Tecate.

La ville commence par un café où nous allons sans tarder, bien sûr marcher dans la ville me fais un bien fou : je suis là. Bien sûr tu aimes ce café pour son ambiance et ses viennoiseries ; tu en choisis une. En face de nous il y a un couple d’amoureux, là-bas une jeune femme qui travaille sur son ordinateur.

Le mur qui sépare le pays de son voisin est d’abord au bout d’une avenue. On s’en approche. Au pied, c’est une immensité inattendue, ça écrase. J’ai peur en prenant des photos, pourtant je risque quoi ? De tomber sur des types zélés qui me demanderaient ce que je fais ? Ciel bleu, immensité, derrière le mur il y a les États-Unis mais je ne regarde pas l’horizon, comme si mon regard était empêché. Et je n’arrive pas à photographier ce que je vois, même parfois ce n’est pas droit, la lumière est assez forte, trop, mais elle offre au mur le meilleur de sa teinte rouille. Et quel vent !

Je ne sais du mur que le peu que j’en ai entendu, vision résumée de quelques chapeaux dans la presse.

Aujourd’hui j’en sais son immensité, sa couleur, le côté « Installation de Richard Serra ». Je sais l’effet que cela me fait, d’en être au pied.

Je pense à ce que je pourrais faire, il y a cette forme qui m’obsède, je pense que je pourrais la reproduire, comme une obsession.

Nous nous en éloignons, j’évite de photographier des maisons, j’attrape quelques vues. Déjeuner à Tacos El Amigo, ça pue le graillon, la musique est hyper forte. Mais bon, c’est le Mexique ! Et puis une glace.

Nous rentrons. Il y a ensuite ce moment où tu me dis qu’à un moment, en certaines circonstances, tu t’appelais Cuervo. Corbeau. Le deuxième nom de famille de mon grand-père, ce nom qui m’a aidé à le trouver sur des archives en ligne, et la suite attend encore.

Soir. Dîner silencieux. Ça pourrait faire un livre, un spectacle ou un film de Buñuel. J’y reviendrai.

Dimanche 28 décembre 2025

Comme hier, nous regardons le jour arriver. Puis nous partons randonner. Le parcours du jour porte le nom de l’arbre. C’est le nom du fils des fondateurs du lieu, il est mort en 2002.

Il faudra que je précise où je suis. Toi qui lis ces mots, sans doute tu ne sais pas.

Au loin le mur encore, au-dessus les vautours, majestueux, portés par le vent, le 40mm n’est pas idéal pour capter leur silhouette quand le soleil s’y heurte. Arrivés au pied de l’arbre, je cherche quoi faire de son nom, de ses écorces, d’un contre-jour qui le ferait ombre, de la lumière qui le frappe au matin. Selon où l’on se trouve, dans le Ranch, dans la vallée, il domaine l’horizon. C’est une présence.

En prenant la pierre en photo dans la terre ocre, encore plus ocre dans le soleil levant, je n’ose pas te dire que j’ai pour projet photo, ici, quelque chose qui s’appellerait “Le désert jusqu’au rien”. Je ne sais pas si verbe « oser » convient. J’ai quelque part peur de ne pas savoir quoi dire de plus, surtout dans une autre langue que la mienne. Je n’aime pas ces silences qui viennent de moi. Je ne sais pas exactement d’où ils viennent. J’ai peur de ce que cache ce rien alors qu’il n’est qu’une une référence durassienne, une sonorité qui me poursuit, la recherche d’une radicalité stylistique.

Retour. Petit-déjeuner. Chaque jour je rencontre de nouveaux visages. Chaque jour tu leur offres une casquette, c’est Noël, encore, encore. Aujourd’hui, Milagros. Elle me dit que le Ranch, ce n’est pas le Mexique. Je sais, mais il est important de l’entendre ; je pourrais tomber dans le piège, réduire le pays et ses milliers de km en cet espace fermé. Il y a aussi Kelly. Elle est censée garder Rita à partir d’aujourd’hui. Mais tu as compris que j’aimerais qu’elle reste avec nous. J’aime ses pitreries. Tu te ravises.

Samedi 27 décembre 2025

Quelle heure est-il lorsqu’on se lève pour aller s’asseoir dans les fauteuils ? Tu tires les rideaux, dehors il fait encore nuit. Café. Petit gâteau ; c’est comme cela que tu m’appelles parfois. J’ouvre le livre The one hundred years of Lenni and Margot. La mort n’est pas loin, la narratrice en sourit. C’est en anglais, mais ça glisse. Le temps ne se presse pas, je jour se lève, et nous allons au spa, il est peut-être 7h, je ne prête pas toujours attention à l’heure, juste un coup d’œil et puis j’oublie, tout ça n’a aucune importance, sauf pour respecter certains horaires.

Il a plu cette nuit, dehors c’est mouillé, des flaques même.

Petit-déjeuner, délicieux, je meurs de faim, je le prends en photo, c’est bien, tout est bien, un peu trop de cannelle parfois, éventuellement je grimace, éventuellement je fais semblant de grimacer pour t’amuser et toi derrière tu souris.

Puis nous partons marcher. Là encore, le temps ne compte pas. Soudain un animal là où on se recueille pour les enfants morts ; un cervidé, il ne s’enfuit pas, il nous regarde, je chercherai plus tard, c’est semble-t-il un cerf mulet avec ses grandes oreilles. Il y a aussi des oiseaux bleus comme jamais je n’ai vu d’oiseau bleu, et puis plus tard un héron sur la petite mare.

Tu racontes les peuples qui vivent à la frontière, les Pai Pai et les autres dont je ne retiens pas le nom, chacun d’un côté de la frontière, et qui peuvent (pouvaient) circuler librement d’un pays à l’autre. Et puis l’arbre là-haut.

– J’aime cet arbre, là-haut, tout seul.
– Il a un nom : Alex.

Je ne dis rien. Tu sais.

Les photos servent de pense-bête. La plupart creusent vers le rien, comme une contradiction. Une pierre, ce qu’il reste des incendies – ils ont autrefois détruit 8 maisons du ranch – l’essentiel.

Et puis le jour passe. Notons ici un massage par Omar.

Et puis le soir arrive, la ville, à peine, la nuit, restaurant, spécialités locales. Je découvre le goût fumé du Mezcal. Je n’aime pas le goût fumé du Mezcal. Nous rions du dessert volcanique et gourmand. Le lieu me rappelle le séjour à Chicago. Ça pourrait faire un livre, le séjour à Chicago, la Ford Mustang sur les autoroutes dans la nuit, les jours qui s’étirent dans une banlieue, le Mexique aussi, l’ennui, la mégalopole qui n’existe presque pas parce qu’on me l’interdit.

Le taxi qui nous ramène a les vitres teintées : la ville n’existe presque pas.

Vendredi 26 décembre 2025

Le mur est là, à l’horizon, un trait doré : le soleil se lève, s’y reflète. Je suis aussi venu pour ça, le mur qui sépare le Mexique des États-Unis pouvait être un personnage de livre, encore une histoire de limites, mais ne sommes nous pas toujours à la limite de quelque chose ? A limite du jour qui vient de passer, simplement. C’est un peu idiot, mais il y a quelque chose de ça, il faut peut-être regarder cela ainsi, ce qu’est hier. Cela me rappelle les trois pages de dialogue dans le livre de Bernard Duché. Je m’étais dit que je les enverrai à ma tante. Et puis je ne l’ai pas fait.

Au bout de la randonnée il y a un petit-déjeuner qu’il me semble impossible de décrire. J’aimerais tant savoir faire cela, préciser les visages, les sourires, le mots, les couleurs, la dimension du buffet, le bois de l’immense table, l’âge des convives… et puis l’on visite le jardin – potager, verger… – où l’on joue à deviner ce que c’est, les saveurs, les odeurs, parfois le mot est au bout de la langue : fèves, pois de senteur, daikon, racine de melon, citron très amer. L’homme qui nous fait la visite est heureux, sans pesticide, sans rien. Les taupes ? Tant pis.

Je suis ailleurs.

Je suis ailleurs. Et je ne sais pas quoi faire de ça.

Faut-il à tout prix en faire quelque chose ?

On repart en voiture, chemin défoncé, je vois la ville, Tecate. J’ouvre grand les yeux. Je voudrais ne rien oublier. Je pourrai revenir. J’ai dix jours ici. Je pourrai / pourrais revenir, n’est-ce-pas ?

Et puis plus loin, c’est quoi plus loin, il y a quoi à voir ? à faire ? Il y a quoi à vivre ?

Et puis le jour passe. Il y a ce moment où je nage : je ris, je ris d’être là, un rire de joie.

Jeudi 25 décembre 2025

C’est déjà la nuit, c’est ailleurs, un autre continent. Cancún. M’y voilà. C’avait été le bleu prévu de la mer, c’était devenu une escale, qu’importe. Je cherche mon chemin, un peu fébrile et hésitant ; où faut-il regarder ? Une fois sorti dans la chaleur humide, une horde d’hommes me hèlent pour un taxi, mais non, pas pour moi, alors l’un d’eux me dit que la navette c’est par là-bas. C’est une autre langue, ce que j’en sais est suffisant, incertain, bancal. Soudain, une main sur mon épaule. J’hésite une fraction de seconde, cela me rappelle le pickpocket du 25 septembre 2017, mais je me retourne. C’est toi. Inattendu.

Il faut deux autres vols pour traverser le pays. 1286 km + 2310 km. L’immensité. Et toute une nuit.

Et c’est encore la nuit, à peine, un autre fuseau, trois heures offertes, et le même pays. Tijuana. A la sortie de l’aéroport, le mur, inattendu. Au travers il y a l’autre pays, mais c’est comme si on ne le voyait pas. Et puis un chauffeur arrive. Tijuana est immense, par la fenêtre c’est parfois le chaos, les bidonvilles que j’imagine être en lisière de la ville sans le savoir vraiment. Le jaune vif des façades n’illumine pas tout. Les rues sont désertes en cette aube de Noël, désertes. Je ne sais pas où regarder. C’est comme ailleurs, comme autrefois, comme les premiers regards à Osaka, Santiago ou Nairobi. L’auto-radio chante en mexicain.

Une heure de route sans doute. Les derniers kilomètres font rayonner le soleil levant sur le paysage, splendide. Nous voilà arrivés, ton monde s’ouvre à moi. Les cactus me disent que je suis loin. Sur ton bureau mon visage.

Dimanche 21 décembre 2025

Deux fois, dans la journée, apparait le verbe essarter. Inconnu jusqu’alors.

Il est notamment chez Bernard Duché, encore lui, encore lui, pas encore fini son livre, comme si j’avais peur de quitter sa présence, son regard, son humanisme, son humilité, sa fragilité.

Dans son livre, il y a des moments qui méritent qu’on s’y arrête, qu’on les relise une fois, puis deux. Par exemple le dialogue des pages 131 à 133, qui rejoint la discussion avec ma tante, dans l’après-midi. Par exemple ceci, qu’il écrit à la date du 26 août 2010 :

9h47. Le père d’un ami est mort moins de douze heures après son transfert en soins palliatifs alors que de toute évidence le matin même il était en train d’agoniser. Incompréhensible attitude du médecin responsable. Cet homme que j’ai peu connu, qui n’a jamais regardé la télévision, m’avait dit il y a quinze jours qu’il aimait penser et j’ajoute que cela, probablement, lui suffisait. Cette mort rappelle la mort de mon père et cette phrase : “Il faut bien que ça finisse un jour”. Je suis très ému. J’ai envie de rester immobile et de regarder la mer.

… J’ai envie de rester immobile et de regarder la mer.

Vendredi 19 décembre 2025

Le voici, fatigué, qui s’assied sur la chaise pliante rouge. Nous avons parfois eu des échanges personnels, ça intervenait comme ça, le mot confiance, empathie, simplicité, je ne sais pas. C’est assez rare au travail, c’est précieux quand cela arrive, car j’ai parfois l’impression d’être dans un océan, emporté, houle, pas de rivage, sauf la solidarité sans faille avec mes collègues de bureau et nos rires et souvent je parle trop. Il est là, sur la chaise, moi sur mon fauteuil de bureau et donc bien sûr je gigote, on parle de quoi ? de livres, il s’étonne que j’arrive à écrire. Oui, écrire c’est pour moi un espace où plus rien n’existe autour. Je lui dis avec d’autre mots, hyper focus, comme une formule magique.

C’est le dernier jour mais ce n’est pas le dernier jour, il reste quelques miettes à balayer pour partir tranquille, ce sera demain ou lundi, c’est aussi bien ainsi. Il y a les messages de dernière minute, ceux qui attendaient dans la houle, mais qu’attendaient-ils ? Un répit, un sentiment d’urgence, cette petite honte d’avoir tardé ou simplement le temps nécessaire pour réfléchir, préciser, organiser, demander, savoir, proposer ?

C’est le dernier jour et surtout il faut voir l’horizon dans tout ce qu’il a d’immense, sans trop perdre de vue ce qu’il y a devant. Alors j’élargis mon regard, juste un peu, sans doute comme il faut — 40mm, f/2. Plus légers le sac, l’esprit.

Mercredi 17 décembre 2025

Soudain je réalise que nous avions parlé, devant ce mur où il y avait ses photos ; j’avais oublié son visage, son nom, les deux ont changé peut-être. Dans ses paroles d’alors, de la colère retenue. Ce soir sans retenue, quelque chose de puissant, sans doute épuisant.

Vendredi 12 décembre 2025

Ta langue est la mienne quelque part. Elle est la mienne là où les aïeux qui m’ont précédé sont un peu moi. Alors je tente de la retrouver, une fois de plus, je l’invoque. Il y a des automatismes, des évidences, des conjugaisons hésitantes contre lesquelles je dis dans ma tête les verbes irréguliers — hize, hiciste, hizo… J’ai installé une application, la voici vite agaçante, alors je préfère ouvrir ce Borges qui attend. Soudain à voix haute les adverbes prennent des intonations italiennes, je n’arrive pas à faire autrement, et je ris, seul, et surtout je jubile de ces sons comme lorsque je criais « L’America » en lisant Novecento, une autre langue, d’autres histoires. J’ose parfois t’écrire ainsi, ou bien te parler, en pointillés, algunas palabras, unos besitos.

Jeudi 11 décembre 2025

Je pourrais commencer par raconter le soir parce que c’est là que revient l’envie d’écrire, dissipée depuis quelques jours, tandis que je lis le livre de Bernard Duché, encore, quelques pages. J’ai pourtant besoin de dormir, il est tard. Je lis peu en ce moment, aussi peu que j’écris ; comme si M m’emmenait ailleurs, gommait mes habitudes en gommant les dispersions de mon esprit. Soudain, l’auteur évoque Barthes, Guibert, il questionne l’écriture, il cite les dernières phrases du journal d’un homme, Mathieu Galey, mort de la sclérose latérale amyotrophique, c’est d’une émotion fracassante, puis Duché revient à ce que c’est écrire. Je ne m’y attendais pas, à tout ça, que je viens de résumer. J’aime énormément ce moment où soudain un écrivain me donne l’impression qu’il me pousse dans une ruelle, le livre arrive ailleurs, puis un peu plus loin encore.

Mon esprit bifurque alors vers le début d’un livre, celui que peut-être j’écrirai bientôt, les mots glissent dans mon esprit, les phrases sont belles mais bien vite ça s’étiole, ça disparait, je les oublie. J’attends d’être là-bas et de répondre à cette furieuse envie d’écrire, écrire dans l’état d’écriture et rien d’autre autour, écrire en regardant devant moi, écrire en ta présence et ton amour du silence, ça commencerait sans doute comme des hommages, et puis ça partirait dans le désert. C’est comme si j’étais fatigué de me retourner. Oui, sans doute suis-je fatigué de me retourner. J’ai l’impression que tu ressembles à demain.

Je me demande si je saurai / saurais parler de nous sans parler de nous. Je me demande ce que le désert saura raconter. Là-bas c’est aussi le retour au grand-père.

Et puis avant il y a eu les visages – quels visages ! – de Nicolas Camoisson sur les murs de la galerie MAP et aussi ce paysage, frontal comme je les aime, inattendu. Aussi la femme qui n’a pas su se taire parce qu’il y a les mots d’un combat sur un sac. Tout un chapitre ça pourrait faire : mon habit fait-il le moine ?

Et puis avant encore nous voilà au matin : Dr L., bilan, ma vie avec M.

Vendredi 5 décembre 2025

Alors sans m’y attendre, je prends un des papiers qui encombrent mon bureau depuis deux ou trois ans, je le regarde, j’ouvre ma boîte mail, je retranscris le contenu du bout de papier, j’envoie, je le jette. Puis un deuxième, cette fois c’est sur un document en ligne que je le reporte. Puis un troisième. Je suis calme, serein. Comme si le bordel n’était pas une accumulation insupportable, mais la trace subsistante qu’un jour il n’existera plus, ce bordel. Il y a aussi les deux pages écrites le 6 juillet dans le lit du AirBnB, deux pages déchirées d’un carnet qui avait pris l’eau, fichu. Elles sont devenues dorénavant un extrait privé de mon journal. Sur les deux pages un peu gondolées, il y avait aussi un extrait du livre de Neige Sinno : « Il m’a appris qu’on pouvait m’aimer infiniment sans rien me demander en retour. » Si un jour tu es un livre, ce pourrait en être l’épigraphe.

D’ailleurs tu apparais : ton sourire, le soleil, ton esprit, tu m’élèves, m’aides, me rassures. On parle de Noël, du sapin qui a été décoré dans l’atrium, au travail, ce sapin tout le monde l’aime. Alors tu parles du petit garçon qui es en toi. Alors je me souviens, moi aussi.