Mercredi 31 mars 2021

I est venu poser. Pas très longtemps, le temps de faire connaissance, le temps d’un sandwich au soleil, d’un café et de quelques clichés qui rallongent la pause déjeuner et raccourcissent un peu le soir. C’est un travail en cours : des visages, des corps, des courbes, des mains, des ombres, des formes distinctes ou indistinctes. Je cherche. C’est aussi un travail sur moi que de savoir regarder l’autre. 

Et nous voilà le soir, je découvre que c’est la journée internationale de visibilité trans. Coïncidence : I est un garçon trans.

Alors pour lui, pour les garçons et filles trans que j’ai croisés sur mon chemin et qui pour certain(e)s sont encore présent(e)s, notamment R, je me dis que c’est le jour de mettre quelque chose sur ce réseau social bleu où l’on me lit, et où je peux les rendre moins invisibles parce que présents aussi dans ma vie.

Alors je lui demande si je peux diffuser une photo, pour l’occasion. “Je suis ok, peut-être pas ma tête si jamais les gens réagissent mal ou quoi“, me dit-il.

Alors, sur le réseau social bleu, il y a cette image d’un homme, visible et invisible.

Mardi 30 mars 2021

A la fin de chaque film regardé sur Mubi, il est possible d’attribuer une note, c’est-à-dire entre 1 et 5 étoiles. Je n’aime pas vraiment cela, mais je me prête au jeu la plupart du temps, plus pour me rappeler vaguement quelque chose que pour noter réellement. Le problème des notes c’est de savoir ce que l’on note. Où je me situe lorsque je clique sur l’une des étoiles ? Suis-je pur spectateur ou bien, détaché de moi, suis-je reconnaissant que le réalisateur tente de nous emmener quelque part ? Suis-je dans le plaisir ou l’analyse ? Dans l’émotion ou le regard ? Dans un fauteuil ou dans le film ? 

L’un et l’autre. Ni l’un ni l’autre. Ca dépend. Ainsi Les Coquillettes de Sophie Letourneur subissent-elles deux étoiles (et je me suis retenu de n’en mettre qu’une) : parce que je trouve que certains personnages sont tellement pathétiques que c’est à mon avis un cinéma gênant et vain, ou parce que le scénario n’a aucun intérêt et que le parti pris du montage fait que ça radote ?

Ainsi Taipei Story d’Ang Lee a-t-il cinq étoiles : parce que j’étais disposé à m’y plonger ou parce que c’est un putain de chef d’œuvre ?

Ce soir, j’ai mis trois étoiles. Parce que je n’ai pas su s’il en fallait une ou cinq. Ce soir, j’ai à nouveau essayé de regarder Atlas, d’Antoine d’Agata. Je n’y suis pas parvenu entièrement. Chez moi, là, sur mon canapé, dans ma solitude, c’était impossible de regarder cela, ce rythme, ce monde, ces images, belles, magnifiques évidemment, oui, mais il me fallait une salle de cinéma, il me fallait m’enfermer, comme déjà je l’ai écrit pour un Philippe Garrel silencieux, il me fallait me retenir, m’enchaîner peut-être. J’aurais pu mettre cinq étoiles pour la pureté, pour cette manière de nous attraper par le col et de nous dire : “Regarde ! Mais regarde ! Regarde-les“. J’aurais pu mettre une étoile, pour le trop : le trop beau, trop propre, trop écrit, trop articulé, trop “Regarde ! Regarde-moi !“.

Mais peut-être que l’auteur en préfèrerait 1 plutôt que 3. Peut-être qu’il attend qu’on se crispe, qu’on s’agace. Peut-être que j’attends aussi cela du cinéma, qu’il aille quelque part, mais pas dans des eaux tièdes. Alors Letourneur, twelve points finalement ?

Lundi 29 mars 2021

Il y a un an, je regardais par la fenêtre. J’avais été invité par Franck Smith pour participer à son film choral, le Film des instants. J’y donnais une minute de mon temps suspendu, et le soleil était apparu, inattendu, à l’heure dite. Il était 12h45 et quelques secondes, et derrière la vitre de mon appartement, je retenais ma joie tenant à un éclat soudain sur ce mur de crépis terne. Dans mon journal de ce 29 mars 2020, j’écrivais d’abord quelque chose sur quelqu’un ; je ne sais plus qui. J’écrivais ensuite :”Alors j’avais été heureux. Heureux de cette lumière née du hasard, heureux de revenir dans cette famille du cinéma-réalité qui avait été la mienne puisque la tienne. Au générique, moi parmi eux.” 

Un an plus tôt, il avait été question de lumière également, d’une fenêtre donnant sur le parking de l’hôpital. Depuis je ne vois plus le même visage. 

Un an plus tard, aujourd’hui, il fait trop beau peut-être, toujours peut-être il fera trop beau pour trouver cela joli, ces températures folles, et cette lumière là qui s’agrippe. Sur la fenêtre du tram, elle laisse des griffures.  

 

Samedi 27 mars 2021

Il est 17h53, je dis “Salut”, tu réponds “M’ssieu”, nous poursuivons et rapidement je conclue : “19h15”. Alors vers 19h20 peut-être je pars de chez moi, tu n’es pas bien loin, et une fois passée la rue Sainte-Catherine il y la rue du Hâ, j’aime bien la rue du Hâ, je ne sais pas trop pourquoi, si c’est son nom ou ses proportions et puis au bout je tourne, je me faufile, je prends en photo la lumière qui débouche de ce passage étroit, quelqu’un apparaît, flou, et puis à droite il y a encore du linge qui sèche dans la rue, toujours je pense à l’Italie, mais ils sont, je crois, d’Europe de l’Est, et souvent il y a quelque chose de rose. Je dis cela comme si je venais régulièrement. Mais tu n’es pas encore une habitude. 

Mercredi 24 mars 2021

Je cherche une métaphore qui te donnerait une place et qui dirait à peine ce que tu viens faire là.

Mardi 23 mars 2021

Il y a ce paysage de l’Adour, une brume, des feuillages roussis. L’image me plait, le projet décrit dans le cartel aussi. Tu me rejoins, te voilà, je te résume le propos de l’exposition, les images, le projet, les idées, parfois pas, là je t’explique qui est Agnès Varda. Je te dis que si j’étais un peu plus moteur de mes projets photographiques en jachère, j’aurais peut-être ma place ici, mais c’est un peut-être dont je sais clairement tout ce qu’il implique, je ne suis ni fou ni naïf. Devant le paysage de l’Adour, tu dis que n’importe qui aurait pu faire cette photo. Je te regarde. Je ne suis pas sûr d’avoir compris, parfois ton anglais est un roc, souvent mon oreille est un puits de doutes. Oui, tu as bien dit cela. Je te dis que toi qui fais de la photographie, tu ne peux pas dire cela. Je n’ai pas beaucoup d’autres arguments, je parle du regard, du moment, mais je n’arrive pas à traduire l’impalpable dans cette langue. Dans ce type d’interstices où l’idiome est un frein, les mondes différents dans lesquels nous vivons sont encore plus espacés.

Lundi 22 mars 2021

La voix est alors plus claire, soulagée ; je te le dis. Ici je tais ce que tu affrontes. Je pourrais l’aborder de mon point de vue, spectateur distancié, comment tu dis, ne dis pas, ce que j’entends, ce que je comprends pas, et comment on recouvre les maux par des silences-respirations ou des silences-nuages, c’est selon. Je pourrais dire combien tu dis tant.

Dimanche 21 mars 2021

Ton père a fait le déplacement, pourtant. Impatient, il assiste à ta naissance. Cela ne se pratique guère encore, dix ans avant Mai 68; les pères sont tenus à distance du sexe dilaté des femmes, de la douleur qui se réveille en elles dans un parfum de merde et de sang, de leurs gémissements de bête qui crève en se vidant. Ils ne s’en remettraient pas, dit-on, voir les rendrait impuissants. On protège les hommes de la faillite et les couples du dégoût d’eux-mêmes. 
Camille Laurens ; Fille

C’est au soleil que l’on se retrouve, vous m’attendez. Il n’est pas midi. La matinée, pour un dimanche, avait déjà été jolie, depuis tôt pour un dimanche ; elle avait eu les couleurs de la Californie et le noir et blanc d’un tatouage raconté. Ainsi nous nous rencontrons enfin ; beaucoup nous rirons, je crois.

Samedi 20 mars 2021

Je ne sais pas pourquoi j’ai choisi, pour aller déjeuner chez S, les gâteaux les moins attirants. Enfin, si je sais pourquoi. J’avais envie d’être surpris par le détournement d’un cheese-cake, gâteau que j’adore pour sa simplicité et son efficacité, alors revisité par le pâtissier S, dont on notera la similitude alphabétique avec celui qui m’attendait. Le cheese-cake était en mode “soufflé” disait l’étiquette ; nous ne le fûmes pas. Pschitt a fait le soufflé. Ou bof.
Il s’agira donc, au prochain rendez-vous, de rattraper l’échec gustatif qui a clos le repas. Mais encore au prochain rendez-vous parlerons-nous délicieusement de livres et de films, encore y aura-t-il ces lieux que S habite ou avec lesquels il a rendez-vous, encore dirai-je que tout ce qui m’attend m’attend encore : ces livres non osés, ces images non montrées, ces yeux non regardés. Peut-être aurai-je eu d’autres audaces que les courbes et les ombres qui défilèrent en petites vignettes carrées après le café et qui attendent leur double, leur contrepoint, leur part manquante : des mots. Les mots raconteraient les silences. Cette idée est en moi. Elle est apparue dans la conversation après qu’on a parlé du livre de Patrick Autréaux, qui, à l’endroit où il se place, me plait, mais qui, à l’endroit où il reste, me déçoit : dans ce qui ressemble à l’amour mais qui n’est qu’une succession de brûlures qui n’ont que le goût de l’incomplet, de l’inaccompli et de l’attente, l’auteur se retient de dire là où ça explose. Veut-il ainsi garder pour lui ce qui ne se partage pas ? Ou veut-il encore croire qu’il a eu droit à quelque chose, rien qu’à lui, là, au creux de lui ?

Vendredi 19 mars 2021

Il est 8h23 lorsque je te réponds que la chanson que tu m’as envoyée à 0h07, tandis que déjà je dormais, est magnifique. Je te remercie. Toi non plus, un peu plus tôt, la veille peut-être, tu ne la connaissais pas. Tu avais été happé par le moment où elle chante “I love you, hate you, love you, hate you.” L’avais-tu d’abord écoutée à plusieurs reprises, comme moi au réveil, subjugué par la voix, la mélodie, les mots ? Imaginais-tu qu’on pouvait ainsi aimer et le clamer dans une chanson ? Avais-tu tout de suite pensé à moi en l’entendant ? Jamais nous ne nous sommes aimés ni haï, peut-être qu’en d’autres circonstances géographiques, sans océan entre nous nous nous serions aimés ; j’aurais plongé dans tes yeux bleus, ta fragilité, ces chansons que nous partageons, ton sens de l’humour et ton esprit brillant. Je suis toujours surpris que tu m’écrives encore, je suis encore charmé de ces heures avec toi au milieu du mois d’octobre 2018 : tu es un souvenir de vin médiocre, de verre d’eau renversé et d’œuf bénédicte. Tu es le souvenir d’une liberté prise sur un emploi du temps matinal ; il faisait si beau.
Récemment tu m’as envoyé des photos de toi, tu laisses tes cheveux pousser, et ce garçon qui t’aime, il les aime ainsi, je crois. Tu es de ceux dont la présence, je sais, me serait heureuse ici, une amitié douce et chantante, j’en suis sûr. Pourtant mon anglais imparfait souvent me retient de t’appeler. Alors sans doute te raconterais-je ces tourments dont on fait des chansons.

Mardi 16 mars 2021

Qui est le premier de nous deux à dire à l’autre “Why are you smiling ?

Dimanche 14 mars 2021

J’ai mis 6 verres, j’ai préparé 6 serviettes, mais nous ne sommes que 5. J’ai donc à ma droite une chaise vide après que nous nous sommes tous installés, puisque je me suis assis au bout de la table. Qui est donc cet absent ? Qui ai-je inclus ? Me suis-je cru être deux ? Oh non, je ne t’ai pas imaginé t’entraîner avec moi, bien que tu sois apparu en une allusion appuyée, quelques phrases décrivant une situation dont le matin j’avais compris m’être totalement défait. Pour de bon ? Libéré de toi, presque aussi rapidement et facilement que les nuages avaient balayés l’averse de grêle qui m’avait inquiété plus tôt, je suis d’une légèreté qui a eu peu d’égal ces derniers temps, légèreté née de cette improvisation, née de leur présence, née d’une pizza que tout le monde aime, née de ce dont je suis témoin avec cette nouvelle vie pour ma nièce qui, pétillante et optimiste, me transmet sa joie d’être là. Dans nos vies réduites, elle m’apporte un air frais, des éclats de rire et sa jeunesse. Elle m’apporte l’impatience de ce qui l’attend demain. Elle m’apporte la joliesse des regards échangés avec son amoureux. Elle m’apporte aussi ce qui fait famille, et ce rôle que j’ai, là, d’être oncle. J’aime cela. J’aime l’idée, dans ce rôle imposé né du hasard de nos naissances, qu’elle soit là et je sois là.
Alors je leur offre une image. Ils puisent dans ces cadres qui attendent preneurs, ils choisissent la plus légère, cette jeune femme dans sa jupes à fleurs marchant dans les rues de Kyoto un jour de l’été 2011. Ils emportent alors avec eux un morceau rose et lumineux de ma joie de l’époque dans une ville qui un jour deviendrait la mienne. Ici, voici la leur. 

 

Samedi 13 mars 2021

Faire (ou refaire) l’expérience d’un autre cinéma est nécessaire. Elle est pour moi une confrontation avec un espace éloigné, qui ne l’a pas toujours été. C’est comme mettre les pieds dans une histoire d’amour impossible qui, aujourd’hui, n’arrive pas à caresser mon besoin d’être fier de l’autre, de ce qu’il dit, de ce qu’il fait, de comment il bouge. Je suis exigeant et j’attends que le cinéma le soit un minimum. Mais pour balayer les remarques, je ne dis pas que je suis exigeant : je dis que je suis snob.

Un mes premiers souvenirs de snobismes cinématographiques date de 1993. Il y avait Richard Gere et un scénario qui interrogeait la limite de la fidélité amoureuse à travers le spectre du fric : oserait-on coucher avec un autre pour un million de dollars ? … ou un truc du genre. Mais peu importe l’histoire. Je commençais alors probablement à creuser le cinéma, peut-être déjà y avait-il déjà eu Mankiewitz et Casavetes. Mais peu importe. J’avais trouvé le film extrêmement mauvais.  J’avais accompagné 3 ou 4 copines. Je nous revois sortir du cinéma et je n’ai probablement pas osé dire que c’était une insupportable daube sans arguments.

Ce samedi, je n’ai pas eu beaucoup plus d’arguments après les deux films. Ils étaient vraiment mauvais. Le premier surtout. Le deuxième ? Aussi, mais il n’avait pas la prétention de vouloir en faire des tonnes avec de la science-fiction alambiquée – en plus il y avait des cerveaux dans un immense truc en verre, ça m’a rappelé le boulot. Je ne sais pas pourquoi c’était nul. C’est comme ça. Je ne sais pas l’exprimer.

J’ai alors pensé à ce que tu disais des silences. Je ne savais pas quoi faire des nôtres.

Vendredi 12 mars 2021

Chaque fois, c’était la première chose qu’il demandait, ce thé au jasmin qu’il avait découvert chez moi. Je faisais rouler deux trois perles et versais l’eau bouillante. Assis sur le canapé, les mains enveloppant la tasse devant lui, il regardait l’eau se colorer et tourner lentement, la vapeur serpenter et se dissiper, les perles se dénouer en grandes araignées, s’enlacer et sombrer. À petites gorgées, il se détendait. Si j’avais quelque chose à manger ? Des biscuits par exemple ? Il en croquaient quelques-uns puis il posait la tasse et, me hameçonnant des yeux, suspendait un Alors ? entre nous. Cette fois il était bien là. Pour deux ou trois heures, ou pour la nuit. Il était bien là.
Patrick Autréaux ; Pussyboy

Jeudi 11 mars 2021

Je ne me souviens pas de notre première rencontre. De temps en temps nous nous sommes croisés, allant voir ici ou là ce que l’un et l’autre accrochait, proposait… Je pourrais dire qu’entre nous il y a O, cet ami en commun, mais en écrivant cela je glisse une distance qui n’a plus lieu d’être. Entre nous il y a du respect, que je crois fort. Entre nous, aujourd’hui, il y a cette table qui ne respecte pas tout à fait les règles de distanciation physique parait-il nécessaires.

Aujourd’hui, il m’apporte l’Italie. Il l’a arpenté, c’est devenu un livre, un livre qu’il m’offre après qu’on a déjeuné, après qu’on a parlé de nos vies et de nos projets, après qu’il a appris combien de fois le sud de ce pays m’avait accueilli, après que je lui ai demandé s’il avait des références d’artistes qui maniaient la photographie et l’écriture en osant ajouter rieur qu’il y a “Hervé Guibert, Sophie Calle et moi.” “Ah, à propos de Sophie Calle“, dit-il alors, et voilà il me le tend, il me l’offre. Il est dédicacé. Il y a des images. Celle de la page 17 me subjugue dans son équilibre de la lumière et sa construction. Puis du texte. Je trouve alors ma question précédente un peu bête : il y a lui. Il y a lui dans cette fluidité qu’il a de raconter les voyages, moi je ne sais pas. Comment ai-je su raconter mes voyages ? Qu’ai-je bien pu faire des paysages ? Qu’ai-je gâché de l’Italie. Ô que c’était autrefois.

Alors le soir je lis, il m’accompagne encore, le déjeuner se prolonge, ainsi et je l’en remercie.

Mercredi 10 mars 2021

Fallait-il que je te hurle pour t’expulser de moi ? Faut-il que les verbes, ici, soient excessifs pour formuler ce qui l’est aussi ?

Dire, c’est se libérer. Il y a dans cet espace une verbalisation libératoire, qui laisse une trace floue, l’idée d’un quelque chose, chez moi et chez le lecteur. Il y a évidemment une fragmentation de l’intime, un étalage de ce qui est en moi.

S’attacher à l’autre, est-ce avoir peur d’oublier ce qu’il a offert, parfois sans qu’il le sache ? Tu ne sais pas ce que tu m’offres, puisque je ne t’exprime pas tout. Tu sais que tu es quelque part, mais tu ne sais pas que tu es au-delà de tout dans ton regard, tes formes et tes couleurs. Je le dis aux autres mais pas à toi. Assis, là, après avoir déjeuné, tu me parles encore de vous, alors moi aussi je te parle de vous, et de moi qui vous regarde sans jamais l’avoir vu, et de ce que ça fait. Mais tu ne comprends pas : plus tard tu me fais une proposition qui me l’indique. Je dis d’abord non. Puis peut-être. Entre les deux il y a d’autres mots. Il y a la fatalité.

Et puis il y a M, J et N. Beaucoup M, il a sorti du porto, il était encore tôt, mais il le fallait. Et N. Nous ne nous sommes pas parlé depuis des semaines. Il me parle de C. Il me parle de moi, il me dit ce qu’il m’a déjà dit sur moi, c’est beau et simple comme il sait l’être, comme il l’est. Il me connait sûrement uniquement dans ce que je donne de meilleur. Ou dans la fatalité.

Mardi 9 mars 2021

Tu me rappelles celui que j’ai été. En tant que tu choisis, à ton âge, ce que sera demain. En tant que tu m’évoques ce que j’ai choisi, moi. J’arrive à trouver les mots, à les écrire, pour amener à la conclusion que tu devrais penser à tes choix. Bien sûr ensuite je blague, ajoute un smiley clown, un autre qui rit aux larmes, oh pourtant que les larmes ne sont pas toutes de joie.

Je ne cesse de penser ce que tu m’as dit un jour – tu déjeunais alors ici -, sur les silences. Nous n’en avons jamais reparlé parce que, depuis, nous ne nous sommes pas revus. Je suis donc à la fois celui qui pense que tu dois t’en méfier, de ces silences, celui qui pense qu’il y en aura toujours, et celui qui voudrait savoir si j’aurais pu les combler alors que pertinemment je sais que non. Non, parce que je n’ai pas ma place, non parce que profondément tu n’as pas ce qu’il me faut pour nous aimer dans nos silences et donc les combler quand c’est joli. 

Tu me rappelles celui que je n’ai pas été. Tu me rappelles ce que je n’ai pas eu parce que tu es inatteignable.

Plus tôt j’avais parlé à O. C’était un peu flottant. Il y avait comme une liberté qui n’osait pas se frayer un chemin dans cette conversation téléphonique non pas totalement inédite – nous avions discuté il y a trois ans, pour le travail, et dès lors je m’étais dit que j’aurais aimé combler ses silences, à supposer qu’il eut été possible de trouver l’audace de faire concurrence à sa voix magnifique. Pas totalement inédite mais nouvelle, car depuis nous n’avions échangé que par messageries diverses et variées. J’avais notamment eu la fierté de collaborer à son projet “Faire l’amour“, anonymement mais joliment : il m’avait suffi d’écrire.

J’avais dit à O ce que je t’ai dit à propos des projets japonais. Mais avec toi, tout s’est éclairé. J’ai compris que ce que je m’imposais, c’était de brasser, encore et encore, le passé. De faire du nouveau avec de l’ancien, et quel ancien ! Cet ancien né de choix que j’avais faits et dans lesquels on parlerait d’amour, ou peut-être pas assez.

Et puis, croyant avoir fini, arrive cette phrase : La mémoire reste infernale de ce qui n’arrive pas.” Elle arrive par la mort d’un homme, tabassé. Il pourrait être toi, moi, lui, nous. La phrase belle et terrible, dans laquelle au premier regard je ne lis pas la mort mais l’in-amour, ce pourrait être la nôtre, même si tu n’as pas ce qu’il faut, même si tu rejoins le garçon aux yeux noirs, mais ce soir c’est celle pour un homme mort. Et moi je suis vivant. Vivant de vibrer. Vivant de lutter. Joliment vivant.

Lundi 8 mars 2021

Laisse-moi rire de nous, laisse-moi rire de moi, de comment je te vois, de qui tu pourrais être. Ainsi, laisse-moi te dire qu’heureusement tu n’es pas parfait, c’est ainsi que j’en ris, de ce déséquilibre, de cet impossible. C’est ainsi que, dans cette réalité – tu n’es pas parfait – je me rassure : tu aurais pu me rendre fou.

Dimanche 7 mars 2021

Ce n’est pas aujourd’hui non plus que nous nous retrouvons, sous une autre formule que celle qui avait fait joie. Il en va ainsi des samedis et des dimanches. Des prochains aussi, probablement. Ce qui fut éphémère nous laisse libres, et nous savons qu’il y aura, tôt ou tard, ce moment où ton corps reviendra, où ta peau surgira, notamment cet espace étoilé sur l’omoplate gauche, photogénie que mon œil attend pour la capturer.

Samedi 6 mars 2021

Poursuivant l’élan né hier, peut-être porté aussi par le soleil installé, j’écris, peut-être porté par cet impossible défi que je m’étais donné, j’écris.

Vendredi 5 mars 2021

Ils avaient tant joué à mourir dans les bras l’un de l’autre, qu’en la trouvant ensanglantée au milieu du salon, il a éclaté de rire, convaincu d’être devant une mise en scène, quelque chose de grandiose, pour le surprendre cette fois-ci, le terrasser, l’estomaquer, lui faire perdre la tête, l’avoir.
Lâchant le sac plastique jaune, le matin même elle lui avait dit de sa voix enjouée Tu achèteras du thon car le-thon-c’est-bon, il comprenait qu’elle était morte puisqu’elle avait les yeux ouverts, le regard fixe et tenait, entre ses mains, sa blessure, le couteau planté là dans son sexe.
::: Wajdi Mouwad ; Anima

Soudain, sans que je m’y attende vraiment, j’ai eu envie, enfin, le soir venu, de remettre la main à la pâte et le nez dans les projets dits “japonais” qui, depuis plusieurs semaines, n’avancent pas. Il y a plusieurs raisons à leur stagnation, d’une part une faisabilité incertaine, et d’autre part quelque chose de plus insidieux : une certaine lassitude née d’une solitude certaine, entraînant l’esprit vers une sorte de vide abyssal duquel s’extirpent pour moi, heureusement, les images et textes produits plus ou moins quotidiennement, peut-être par la grâce d’une sorte d’obligation de les produire, sans doute par le plaisir né, sans cesse, de creuser de ce côté, sans risque ni épée de Damoclès, sans doute aussi parce qu’il me semble difficile de ne plus faire trace. Ce vide est peut-être ce que d’autres nomment ennui, un mot que je dis toujours ne pas connaître, peut-être par aveuglement. Mais qu’importe le mot. Il n’y a pas, là, à côté, un Autre qui me regarde faire, ni un Autre qui lui-même, fait. C’est peut-être là où je te regarde autrement, c’est peut-être là, à cet endroit de toi, que tu es un piège : lorsque je te dis que c’est beau, que dis-je d’autre ?

Mercredi 3 mars 2021

Alors ils caressent le plateau de la table qui, au milieu du fatras de détritus – carton, polystyrène, plastique – est enfin sur ses pieds après qu’on a retourné les 43 kg de bois et de métal. Sensualité, dira A. Plusieurs fois je l’avais caressé moi aussi, dans le grand magasin, avant de me décider, un jeudi je crois. Et puis elle est arrivée ce matin, me surprenant, me voici joyeux, puisque une erreur de saisie informatique me la promettait plus tard.

L’arrivée de cette table signe la fin d’une sorte de bricolo-camping-industrialo-chic qui servait de table de salle-à-manger – à savoir un couvercle géant (plateau bois, marqué d’un imposant Leica rouge, trop class, bordé de métal, trop yeah) posé sur deux petits tables de jardin – et me permet ainsi de remettre l’une des petites tables de jardin non pas dans un jardin qui n’existe pas, mais au soleil, là, sur le pas de la porte, où la coursive se baigne de soleil aux meilleures heures de la journée et se baigne également du tintamarre heavy-metal du voisin de palier, gloubiboulga musical plus proche d’un grognement né d’une circulation routière auquel je suis habitué et qui par conséquent me dérange à peine que d’une potentielle musique me déconcentrant.

Mardi 2 mars 2021

Nous raccrochons. Il est noté la durée de notre conversation téléphonique : 74min37s. Il est noté, confus dans mon esprit, ce que tu m’as dit, d’où tu reviens, où nous n’allons pas, toi encore moins que moi, puisque quelque part j’attends encore quelque chose de l’impossible. J’attends peut-être, au moins, de ne plus l’attendre. Est-ce possible ?
Parce qu’évidemment nous avons parlé de lui. Parce qu’il y avait eu le message reçu de lui, lui dont j’étouffe même l’initiale comme j’étouffe les mots que je ne dis pas. Le message, donc, de 11h32, auquel j’avais répondu à 11h45, 13 minutes à grignoter les possibilités d’une réponse qui ne dira rien de ce que je ressens et qui crève de se taire.
Dans ce que nous disons, durant 74min37, il y a notamment ce qui précède : écrire. Ces impossibles, ces inachevés, sont peut-être là, montés en folie alors qu’ils ne valent rien, pour aimer les écrire. Dire la douleur quand il n’y a peut-être qu’une mélancolie douce, est-ce faire drame pour faire mots ?