Alors, deux bouchons d’oreille dans la poche gauche d’un pantalon qui me fait penser qu’il faudrait peut-être que j’aille faire les soldes sans être fondamentalement certain que ce soit utile, je rentre (du TNBA).
Lundi 19 janvier 2026
Je crois que certains êtres ne nous quittent pas, même quand ils meurent. Ils disparaissent, or ils sont là. Ils n’existent plus, or ils rôdent, parlant à travers nous, riant, rêvant nos rêves. De même, quand on pense les avoir oubliés, certains lieux ne nous quittent pas. Ils nous habitent, nous hantent, au point que je ne suis pas loin de croire que ce sont eux qui écrivent nos vies. La Haute-Folie est un de ces lieux. Toute notre histoire tient dans son nom.
::: Antoine Wauters ; Haute-Folie
Alors tu interviens, sans crier gare, sans bonjour ni trompette, trois phrases, un émoji, des majuscules, des exclamations, des chiens qui se reniflent. Je ris.
Les heures passent, je connais tes lundis.
Fin de journée. On répète. Samedi, nous serons plusieurs à lire à haute voix. C’est moi qui lirai les mots de Wauters recopiés au-dessus, entamant ce moment choral qui commence en brasier une fois la préface passée. Ainsi :
Minuit cet été-là quand la foudre frappe le vieux tilleul, l’atteint au cœur, le cuivre et le roussit, puis, changée en torche, quand elle s’invite dans les hautes terres, entre les haies à chauves-souris, et remonte jusqu’à la ferme pour entièrement la balayer, la dévaster.
Il y aura d’autres textes, j’ai choisi le grain de folie de Georges Perec dans un texte sur la campagne et la solennité de Mickael Ferrier lorsque Tokyo, après le 11 mars 2011, est plongée dans l’ombre.
C’est un plaisir d’être là, retrouver ces moments après mon absence de l’an dernier, quand le souffle était court et l’esprit rongé.
C’est un plaisir gâché par la confusion, par quelque chose qui ne va pas. Une instabilité, à l’image du petit escabeau sur lequel finalement personne ne montera.
C’est un plaisir tout de même. Plus que tout. Et je rirai peut-être lorsque ce cher Perec évoque la chaudière.
Dimanche 18 janvier 2026
Samedi 17 janvier 2026
Vendredi 16 janvier 2026
Jeudi 15 janvier 2026
Je descends du tram place de la Bourse. Cécile arrive vers moi, elle m’interpelle, joyeuse, ravie de me voir, elle le dit dans une exclamation. On se souhaite la bonne année, évidemment. On se demande comment ça va, on parle de sa prochaine exposition, elle ne sait pas encore pour les papiers, les tirages, il y a celui qui ne répond pas, l’autre qui… On parle du vernissage de ce soir je lui dis que j’irai peut-être mais je sais que je n’irai probablement pas, notamment parce que je vais sûrement ne pas avoir le temps et oublier. Mais on ne sait jamais. Elle me dit qu’elle aime mon style — ce pantalon qui fait tout, ce coupe vent vert amande —, elle me dit même qu’elle a vu d’abord la personne stylée au loin et qu’ensuite elle a dit : Oh c’est Arnaud ! Elle me demande : alors les vacances ?
Et puis je rentre, je dois travailler encore. La journée n’est pas finie, j’avais juste rendez-vous chez l’endodentiste, nom de métier imprononçable que même le correcteur orthographique ne connait pas et qui m’a coûté 27 € tout à l’heure et un assommant reste à charge de 450 € le 17 octobre. C’était près du Parc bordelais, ça change, le bâtiment est blanc immaculé, il faut mettre des sur-chaussures mais je ne suis pas entré dans le parc où il valait mieux mettre des bottes. Je n’avais pas le temps de me promener. J’aurais aimé. D’ailleurs lorsque j’appelle ma mère vers 20h30, je lui dis : je finis de travailler. Et puis ensuite je mange à peine, juste une soupe. Quelque part je n’ai pas envie d’avoir faim.
Mercredi 14 janvier 2026
Ton visage, peut-être plus beau que jamais. Pourquoi ? On raconte les petits riens qui passent dans les jours, les nuits hachées par les turbulences et les fuseaux. Puis viennent mes mots, l’incertitude, et malgré eux, ton sourire immense, encore. That smile ! Mais que cache-t-il vraiment ? It’s OK, tu dis, alors que c’est pas OK du tout.
Et puis vient ce moment où l’un des deux appuie sur le petit bouton rouge. C’est un silence écrasé et détruit qui suit. Et, vite, je veux revoir nos jours ensemble, guérir, me raccrocher, étouffer l’amertume, n’offrir à la désolation que des larmes, pas l’oubli. Que disent alors les images de là-bas qu’ensuite je choisis et j’aligne ici, luttant contre l’épuisement et l’accablement ? Je sais tout ce qu’elles taisent aussi, ces images, mais elles sont notre histoire : le désert, le soleil, tes mains.
Mardi 13 janvier 2026
Bien. Je ne suis pas une victime. Cette histoire est sans doute tragique, mais je ne suis pas plus à plaindre que n’importe qui. J’ai eu à subir la violence du monde, certes, celle qui se dresse contre les pédés, contre les pauvres, contre les ploucs ; on m’a dominé, on m’a menacé, on m’a battu. C’est vrai. Cependant, pour être honnête, pour peu que j’en sois capable, je dois commencer par vous dire qu’il m’est aussi arrivé de fauter, souvent et plus encore que je ne le crois, de trahir, de tromper ou de blesser. J’ai mes torts et mes vertus ; je le sais. Rien de bien original, après tout. Voilà ma vie : une vie.
::: Théo Casciani ; Insula.
Alors le revoilà. La dernière fois c’était au Japon. Il y a 9 ans.
Lundi 12 janvier 2026
Samedi 10 janvier 2026
Partir.
D’abord dans un abrazo presque muet, avec quelques mots maladroits parce que la situation, imprévue, empêche de dire tout, vraiment.
Ensuite dans la moiteur d’un autre lointain, dans la foule impatiente qui repart vers Los Angeles, Atlanta, Boston, etc. Je suis empêtré dans des heures de correspondance ; j’attends avec elles. Il n’y a même pas l’odeur de la mer. Il y a juste l’idée de la mer. Il n’y a plus la surprise de ta présence une nuit de Noël. Il y a le vide et il n’a pas goût que j’attendais.
Vendredi 9 janvier 2026
Jeudi 8 janvier 2026
Mercredi 7 janvier 2026
Mardi 6 janvier 2026
Lundi 5 janvier 2026
Une journée de peu, presque jusqu’au rien, et dehors les herbes hautes qui bougent sous le vent. Le ciel change sans cesse, mais la pluie n’ose pas. Comme mon esprit, comme mes mots. Au labyrinthe, je cherche la réponse à mon chemin. Dans ton panier je laisse un tee-shirt.
Au bout du jour, après le dîner, nous partons. A travers les vitres teintées du taxi, la nuit est floue. Il est 23h50 lorsque l’avion vers Oaxaca décolle.
Dimanche 4 janvier 2026
Samedi 3 janvier 2026
Vendredi 2 janvier 2026
En cette saison de l’année le calme des bois et des champs est remarquable. On, n’entend même pas un grillon striduler. parmi les myriades de feuilles sèches des chênes des ours, aucune de bruit. Notre propre souffle suffit à les faire bruire, mais le souffle des cieux ne le peut.
::: Henry D. Thoreau ; Journal
Jeudi 1er janvier 2026
Mercredi 31 décembre 2025
Comme chaque année, regarder derrière. Écrire à l’infinitif pour se détacher du réel, soi sans soi ou quelque chose comme soi. Vouloir à la fois oublier et garder en mémoire comment l’année a commencé, dans le losange de petites bouées médicamenteuses, et comment l’année s’est poursuivie entre des mots et des silences, des absences et des présences, des fantômes et des certitudes, des combats, des audaces, des «Pourquoi pas », des choix, des tutoiements qui ne savaient pas se taire, qui n’osaient pas s’exalter, qui ne savaient pas dire au monde ni l’écrasement des remords ni la lassitude des draps dans lesquels on ne s’endort pas. Encore se débattre avec la définition du verbe aimer et ce qui nous traverse. Tout ça, toujours ça. L’année se termine sur un chemin qui ne sait pas, c’est un chemin avec quelques cailloux, mais il y a nos sourires immenses, sur des petites photographies prises dans une musique trop forte. « Ca a existé », elles disent, les petites photographies.
Et 2025 ce sont des images, aussi, certaines sur des murs, d’autres suspendues – au sens propre et figuré -, des partages, des projections – au sens propre et figuré. Merci à Saé, Sylvain, Fred, Laurent, Pauline, Alban. Et la folie d’un jeu télévisé, l’audace d’une performance scénique.
Et 2025 ce sont des livres, beaucoup abandonnés, est-ce un signe d’exigence ou de renoncement ? Et des films, moins qu’avant, un par semaine. Moins de salles sombres aussi, qu’est-ce que ça veut dire ?
Et ce sont des paysages, des fleuves, des nuages. Jusqu’à aller loin, soleil.
Mardi 30 décembre 2025
Lundi 29 décembre 2025
Signaler aux gardiens que nous sortons. Attendre le bus, le héler, payer, il y a deux places, une ambiance de bus, de la musique locale, des visages locaux. Quelques minutes plus tard, peut-être plus, là non plus je ne regarde pas le temps, et des semaines plus tard, quand j’écris cela, je ne sais pas comment dire sur la temporalité. Nous voici à Tecate.
La ville commence par un café où nous allons sans tarder, bien sûr marcher dans la ville me fais un bien fou : je suis là. Bien sûr tu aimes ce café pour son ambiance et ses viennoiseries ; tu en choisis une. En face de nous il y a un couple d’amoureux, là-bas une jeune femme qui travaille sur son ordinateur.
Le mur qui sépare le pays de son voisin est d’abord au bout d’une avenue. On s’en approche. Au pied, c’est une immensité inattendue, ça écrase. J’ai peur en prenant des photos, pourtant je risque quoi ? De tomber sur des types zélés qui me demanderaient ce que je fais ? Ciel bleu, immensité, derrière le mur il y a les États-Unis mais je ne regarde pas l’horizon, comme si mon regard était empêché. Et je n’arrive pas à photographier ce que je vois, même parfois ce n’est pas droit, la lumière est assez forte, trop, mais elle offre au mur le meilleur de sa teinte rouille. Et quel vent !
Je ne sais du mur que le peu que j’en ai entendu, vision résumée de quelques chapeaux dans la presse.
Aujourd’hui j’en sais son immensité, sa couleur, le côté « Installation de Richard Serra ». Je sais l’effet que cela me fait, d’en être au pied.
Je pense à ce que je pourrais faire, il y a cette forme qui m’obsède, je pense que je pourrais la reproduire, comme une obsession.
Nous nous en éloignons, j’évite de photographier des maisons, j’attrape quelques vues. Déjeuner à Tacos El Amigo, ça pue le graillon, la musique est hyper forte. Mais bon, c’est le Mexique ! Et puis une glace.
Nous rentrons. Il y a ensuite ce moment où tu me dis qu’à un moment, en certaines circonstances, tu t’appelais Cuervo. Corbeau. Le deuxième nom de famille de mon grand-père, ce nom qui m’a aidé à le trouver sur des archives en ligne, et la suite attend encore.
Soir. Dîner silencieux. Ça pourrait faire un livre, un spectacle ou un film de Buñuel. J’y reviendrai.
Dimanche 28 décembre 2025
Comme hier, nous regardons le jour arriver. Puis nous partons randonner. Le parcours du jour porte le nom de l’arbre. C’est le nom du fils des fondateurs du lieu, il est mort en 2002.
Il faudra que je précise où je suis. Toi qui lis ces mots, sans doute tu ne sais pas.
Au loin le mur encore, au-dessus les vautours, majestueux, portés par le vent, le 40mm n’est pas idéal pour capter leur silhouette quand le soleil s’y heurte. Arrivés au pied de l’arbre, je cherche quoi faire de son nom, de ses écorces, d’un contre-jour qui le ferait ombre, de la lumière qui le frappe au matin. Selon où l’on se trouve, dans le Ranch, dans la vallée, il domaine l’horizon. C’est une présence.
En prenant la pierre en photo dans la terre ocre, encore plus ocre dans le soleil levant, je n’ose pas te dire que j’ai pour projet photo, ici, quelque chose qui s’appellerait “Le désert jusqu’au rien”. Je ne sais pas si verbe « oser » convient. J’ai quelque part peur de ne pas savoir quoi dire de plus, surtout dans une autre langue que la mienne. Je n’aime pas ces silences qui viennent de moi. Je ne sais pas exactement d’où ils viennent. J’ai peur de ce que cache ce rien alors qu’il n’est qu’une une référence durassienne, une sonorité qui me poursuit, la recherche d’une radicalité stylistique.
Retour. Petit-déjeuner. Chaque jour je rencontre de nouveaux visages. Chaque jour tu leur offres une casquette, c’est Noël, encore, encore. Aujourd’hui, Milagros. Elle me dit que le Ranch, ce n’est pas le Mexique. Je sais, mais il est important de l’entendre ; je pourrais tomber dans le piège, réduire le pays et ses milliers de km en cet espace fermé. Il y a aussi Kelly. Elle est censée garder Rita à partir d’aujourd’hui. Mais tu as compris que j’aimerais qu’elle reste avec nous. J’aime ses pitreries. Tu te ravises.
Samedi 27 décembre 2025
Quelle heure est-il lorsqu’on se lève pour aller s’asseoir dans les fauteuils ? Tu tires les rideaux, dehors il fait encore nuit. Café. Petit gâteau ; c’est comme cela que tu m’appelles parfois. J’ouvre le livre The one hundred years of Lenni and Margot. La mort n’est pas loin, la narratrice en sourit. C’est en anglais, mais ça glisse. Le temps ne se presse pas, je jour se lève, et nous allons au spa, il est peut-être 7h, je ne prête pas toujours attention à l’heure, juste un coup d’œil et puis j’oublie, tout ça n’a aucune importance, sauf pour respecter certains horaires.
Il a plu cette nuit, dehors c’est mouillé, des flaques même.
Petit-déjeuner, délicieux, je meurs de faim, je le prends en photo, c’est bien, tout est bien, un peu trop de cannelle parfois, éventuellement je grimace, éventuellement je fais semblant de grimacer pour t’amuser et toi derrière tu souris.
Puis nous partons marcher. Là encore, le temps ne compte pas. Soudain un animal là où on se recueille pour les enfants morts ; un cervidé, il ne s’enfuit pas, il nous regarde, je chercherai plus tard, c’est semble-t-il un cerf mulet avec ses grandes oreilles. Il y a aussi des oiseaux bleus comme jamais je n’ai vu d’oiseau bleu, et puis plus tard un héron sur la petite mare.
Tu racontes les peuples qui vivent à la frontière, les Pai Pai et les autres dont je ne retiens pas le nom, chacun d’un côté de la frontière, et qui peuvent (pouvaient) circuler librement d’un pays à l’autre. Et puis l’arbre là-haut.
– J’aime cet arbre, là-haut, tout seul.
– Il a un nom : Alex.
Je ne dis rien. Tu sais.
Les photos servent de pense-bête. La plupart creusent vers le rien, comme une contradiction. Une pierre, ce qu’il reste des incendies – ils ont autrefois détruit 8 maisons du ranch – l’essentiel.
Et puis le jour passe. Notons ici un massage par Omar.
Et puis le soir arrive, la ville, à peine, la nuit, restaurant, spécialités locales. Je découvre le goût fumé du Mezcal. Je n’aime pas le goût fumé du Mezcal. Nous rions du dessert volcanique et gourmand. Le lieu me rappelle le séjour à Chicago. Ça pourrait faire un livre, le séjour à Chicago, la Ford Mustang sur les autoroutes dans la nuit, les jours qui s’étirent dans une banlieue, le Mexique aussi, l’ennui, la mégalopole qui n’existe presque pas parce qu’on me l’interdit.
Le taxi qui nous ramène a les vitres teintées : la ville n’existe presque pas.
Vendredi 26 décembre 2025
Le mur est là, à l’horizon, un trait doré : le soleil se lève, s’y reflète. Je suis aussi venu pour ça, le mur qui sépare le Mexique des États-Unis pouvait être un personnage de livre, encore une histoire de limites, mais ne sommes nous pas toujours à la limite de quelque chose ? A limite du jour qui vient de passer, simplement. C’est un peu idiot, mais il y a quelque chose de ça, il faut peut-être regarder cela ainsi, ce qu’est hier. Cela me rappelle les trois pages de dialogue dans le livre de Bernard Duché. Je m’étais dit que je les enverrai à ma tante. Et puis je ne l’ai pas fait.
Au bout de la randonnée il y a un petit-déjeuner qu’il me semble impossible de décrire. J’aimerais tant savoir faire cela, préciser les visages, les sourires, le mots, les couleurs, la dimension du buffet, le bois de l’immense table, l’âge des convives… et puis l’on visite le jardin – potager, verger… – où l’on joue à deviner ce que c’est, les saveurs, les odeurs, parfois le mot est au bout de la langue : fèves, pois de senteur, daikon, racine de melon, citron très amer. L’homme qui nous fait la visite est heureux, sans pesticide, sans rien. Les taupes ? Tant pis.
Je suis ailleurs.
Je suis ailleurs. Et je ne sais pas quoi faire de ça.
Faut-il à tout prix en faire quelque chose ?
On repart en voiture, chemin défoncé, je vois la ville, Tecate. J’ouvre grand les yeux. Je voudrais ne rien oublier. Je pourrai revenir. J’ai dix jours ici. Je pourrai / pourrais revenir, n’est-ce-pas ?
Et puis plus loin, c’est quoi plus loin, il y a quoi à voir ? à faire ? Il y a quoi à vivre ?
Et puis le jour passe. Il y a ce moment où je nage : je ris, je ris d’être là, un rire de joie.
Jeudi 25 décembre 2025
C’est déjà la nuit, c’est ailleurs, un autre continent. Cancún. M’y voilà. C’avait été le bleu prévu de la mer, c’était devenu une escale, qu’importe. Je cherche mon chemin, un peu fébrile et hésitant ; où faut-il regarder ? Une fois sorti dans la chaleur humide, une horde d’hommes me hèlent pour un taxi, mais non, pas pour moi, alors l’un d’eux me dit que la navette c’est par là-bas. C’est une autre langue, ce que j’en sais est suffisant, incertain, bancal. Soudain, une main sur mon épaule. J’hésite une fraction de seconde, cela me rappelle le pickpocket du 25 septembre 2017, mais je me retourne. C’est toi. Inattendu.
Il faut deux autres vols pour traverser le pays. 1286 km + 2310 km. L’immensité. Et toute une nuit.
Et c’est encore la nuit, à peine, un autre fuseau, trois heures offertes, et le même pays. Tijuana. A la sortie de l’aéroport, le mur, inattendu. Au travers il y a l’autre pays, mais c’est comme si on ne le voyait pas. Et puis un chauffeur arrive. Tijuana est immense, par la fenêtre c’est parfois le chaos, les bidonvilles que j’imagine être en lisière de la ville sans le savoir vraiment. Le jaune vif des façades n’illumine pas tout. Les rues sont désertes en cette aube de Noël, désertes. Je ne sais pas où regarder. C’est comme ailleurs, comme autrefois, comme les premiers regards à Osaka, Santiago ou Nairobi. L’auto-radio chante en mexicain.
Une heure de route sans doute. Les derniers kilomètres font rayonner le soleil levant sur le paysage, splendide. Nous voilà arrivés, ton monde s’ouvre à moi. Les cactus me disent que je suis loin. Sur ton bureau mon visage.
Mercredi 24 décembre 2025
Mardi 23 décembre 2025
Dimanche 21 décembre 2025
Deux fois, dans la journée, apparait le verbe essarter. Inconnu jusqu’alors.
Il est notamment chez Bernard Duché, encore lui, encore lui, pas encore fini son livre, comme si j’avais peur de quitter sa présence, son regard, son humanisme, son humilité, sa fragilité.
Dans son livre, il y a des moments qui méritent qu’on s’y arrête, qu’on les relise une fois, puis deux. Par exemple le dialogue des pages 131 à 133, qui rejoint la discussion avec ma tante, dans l’après-midi. Par exemple ceci, qu’il écrit à la date du 26 août 2010 :
9h47. Le père d’un ami est mort moins de douze heures après son transfert en soins palliatifs alors que de toute évidence le matin même il était en train d’agoniser. Incompréhensible attitude du médecin responsable. Cet homme que j’ai peu connu, qui n’a jamais regardé la télévision, m’avait dit il y a quinze jours qu’il aimait penser et j’ajoute que cela, probablement, lui suffisait. Cette mort rappelle la mort de mon père et cette phrase : “Il faut bien que ça finisse un jour”. Je suis très ému. J’ai envie de rester immobile et de regarder la mer.
… J’ai envie de rester immobile et de regarder la mer.
Vendredi 19 décembre 2025
Le voici, fatigué, qui s’assied sur la chaise pliante rouge. Nous avons parfois eu des échanges personnels, ça intervenait comme ça, le mot confiance, empathie, simplicité, je ne sais pas. C’est assez rare au travail, c’est précieux quand cela arrive, car j’ai parfois l’impression d’être dans un océan, emporté, houle, pas de rivage, sauf la solidarité sans faille avec mes collègues de bureau et nos rires et souvent je parle trop. Il est là, sur la chaise, moi sur mon fauteuil de bureau et donc bien sûr je gigote, on parle de quoi ? de livres, il s’étonne que j’arrive à écrire. Oui, écrire c’est pour moi un espace où plus rien n’existe autour. Je lui dis avec d’autre mots, hyper focus, comme une formule magique.
C’est le dernier jour mais ce n’est pas le dernier jour, il reste quelques miettes à balayer pour partir tranquille, ce sera demain ou lundi, c’est aussi bien ainsi. Il y a les messages de dernière minute, ceux qui attendaient dans la houle, mais qu’attendaient-ils ? Un répit, un sentiment d’urgence, cette petite honte d’avoir tardé ou simplement le temps nécessaire pour réfléchir, préciser, organiser, demander, savoir, proposer ?
C’est le dernier jour et surtout il faut voir l’horizon dans tout ce qu’il a d’immense, sans trop perdre de vue ce qu’il y a devant. Alors j’élargis mon regard, juste un peu, sans doute comme il faut — 40mm, f/2. Plus légers le sac, l’esprit.
Mercredi 17 décembre 2025
Soudain je réalise que nous avions parlé, devant ce mur où il y avait ses photos ; j’avais oublié son visage, son nom, les deux ont changé peut-être. Dans ses paroles d’alors, de la colère retenue. Ce soir sans retenue, quelque chose de puissant, sans doute épuisant.
Mardi 16 décembre 2025
Dimanche 14 décembre 2025
Samedi 13 décembre 2025
Vendredi 12 décembre 2025
Ta langue est la mienne quelque part. Elle est la mienne là où les aïeux qui m’ont précédé sont un peu moi. Alors je tente de la retrouver, une fois de plus, je l’invoque. Il y a des automatismes, des évidences, des conjugaisons hésitantes contre lesquelles je dis dans ma tête les verbes irréguliers — hize, hiciste, hizo… J’ai installé une application, la voici vite agaçante, alors je préfère ouvrir ce Borges qui attend. Soudain à voix haute les adverbes prennent des intonations italiennes, je n’arrive pas à faire autrement, et je ris, seul, et surtout je jubile de ces sons comme lorsque je criais « L’America » en lisant Novecento, une autre langue, d’autres histoires. J’ose parfois t’écrire ainsi, ou bien te parler, en pointillés, algunas palabras, unos besitos.
Jeudi 11 décembre 2025
Je pourrais commencer par raconter le soir parce que c’est là que revient l’envie d’écrire, dissipée depuis quelques jours, tandis que je lis le livre de Bernard Duché, encore, quelques pages. J’ai pourtant besoin de dormir, il est tard. Je lis peu en ce moment, aussi peu que j’écris ; comme si M m’emmenait ailleurs, gommait mes habitudes en gommant les dispersions de mon esprit. Soudain, l’auteur évoque Barthes, Guibert, il questionne l’écriture, il cite les dernières phrases du journal d’un homme, Mathieu Galey, mort de la sclérose latérale amyotrophique, c’est d’une émotion fracassante, puis Duché revient à ce que c’est écrire. Je ne m’y attendais pas, à tout ça, que je viens de résumer. J’aime énormément ce moment où soudain un écrivain me donne l’impression qu’il me pousse dans une ruelle, le livre arrive ailleurs, puis un peu plus loin encore.
Mon esprit bifurque alors vers le début d’un livre, celui que peut-être j’écrirai bientôt, les mots glissent dans mon esprit, les phrases sont belles mais bien vite ça s’étiole, ça disparait, je les oublie. J’attends d’être là-bas et de répondre à cette furieuse envie d’écrire, écrire dans l’état d’écriture et rien d’autre autour, écrire en regardant devant moi, écrire en ta présence et ton amour du silence, ça commencerait sans doute comme des hommages, et puis ça partirait dans le désert. C’est comme si j’étais fatigué de me retourner. Oui, sans doute suis-je fatigué de me retourner. J’ai l’impression que tu ressembles à demain.
Je me demande si je saurai / saurais parler de nous sans parler de nous. Je me demande ce que le désert saura raconter. Là-bas c’est aussi le retour au grand-père.
Et puis avant il y a eu les visages – quels visages ! – de Nicolas Camoisson sur les murs de la galerie MAP et aussi ce paysage, frontal comme je les aime, inattendu. Aussi la femme qui n’a pas su se taire parce qu’il y a les mots d’un combat sur un sac. Tout un chapitre ça pourrait faire : mon habit fait-il le moine ?
Et puis avant encore nous voilà au matin : Dr L., bilan, ma vie avec M.
Dimanche 7 décembre 2025
Samedi 6 décembre 2025
Vendredi 5 décembre 2025
Alors sans m’y attendre, je prends un des papiers qui encombrent mon bureau depuis deux ou trois ans, je le regarde, j’ouvre ma boîte mail, je retranscris le contenu du bout de papier, j’envoie, je le jette. Puis un deuxième, cette fois c’est sur un document en ligne que je le reporte. Puis un troisième. Je suis calme, serein. Comme si le bordel n’était pas une accumulation insupportable, mais la trace subsistante qu’un jour il n’existera plus, ce bordel. Il y a aussi les deux pages écrites le 6 juillet dans le lit du AirBnB, deux pages déchirées d’un carnet qui avait pris l’eau, fichu. Elles sont devenues dorénavant un extrait privé de mon journal. Sur les deux pages un peu gondolées, il y avait aussi un extrait du livre de Neige Sinno : « Il m’a appris qu’on pouvait m’aimer infiniment sans rien me demander en retour. » Si un jour tu es un livre, ce pourrait en être l’épigraphe.
D’ailleurs tu apparais : ton sourire, le soleil, ton esprit, tu m’élèves, m’aides, me rassures. On parle de Noël, du sapin qui a été décoré dans l’atrium, au travail, ce sapin tout le monde l’aime. Alors tu parles du petit garçon qui es en toi. Alors je me souviens, moi aussi.
Mardi 3 décembre 2025
Les mots, les premiers, ont disparu. C’est ainsi. Il n’y a plus les heures exactes, les mots précis. Leur disparition signifie peut-être qu’il faut vivre plutôt le moment présent et ne pas regarder derrière. Il faut se dire qu’on est ici. Cela va sans doute de pair avec tout le reste – M, etc. Cela va sans doute de pair avec la certitude que, si un jour tu es un livre, tu ne seras pas des jours qui se succèdent et qui attendent.
Mardi 2 décembre 2025
Délice de lire Bernard Duché en rentrant du travail, Duché est drôle, pointu, sincère, clairvoyant, il allège ma tête farcie, il gomme mon agenda devenu illisible. M ne fait pas des miracles, pas encore. M m’épaule sans doute, il y a de nouveaux rythmes, des moments octroyés.
Dimanche 30 novembre 2025
Samedi 29 novembre 2025
J’associe, à tort ou à raison, mon mariage avec la mort de mon père, dans le temps. Qu’il existe d’autres liens, sur d’autres plans, entre ces deux affaires, c’est possible. Il m’est déjà difficile de dire ce que crois savoir.
::: Samuel Beckett ; Premier amour
Matin. On sort un pantalon d’une housse en plastique ; c’est la saison où l’odeur de naphtaline dérange un peu avant de se dissiper. De l’autre côté de la fenêtre, une forte lumière frappe la fascia trop blanche au-dessus de la coursive, il faut un peu fermer les yeux ou détourner le regard, il faudrait tirer les rideaux mais le ciel est si bleu. Il y a soudain une chanson qui passe, qui dit beaucoup de choses, ça bouscule. Et puis on clique ailleurs, Arica est à la une, la peur, l’exil, le désert pour des Vénézuéliens loin de chez eux, et c’est un peu ce pourquoi je suis allé là-bas, pour voir et imaginer l’exil, repartant après avoir m’être heurté à ce qui n’a pas eu lieu, imbousculé.
Soir, changement, ton sourire est déçu, l’impossible se dresse entre la mer bleue et toi. Il n’y aura pas les gens dans leur folie à eux d’être là, il n’y aura pas les draps blancs d’une chambre d’hôtel et la mer plus bleue que bleue puisque c’est comme cela que je l’imagine, la mer là-bas. Il n’y aura pas ton ami qui porte un prénom de cousin et de chanson. Il y aura, en revanche, nous plus tôt, et moi plus vite dans cet endroit tout aussi fou, le désert plutôt que la mer, le bleu dans tes yeux plutôt que dans l’horizon, les cactus et que sais-je encore.
Vendredi 28 novembre 2025
Tu souris. Toujours il y a un moment de travers, toi ton téléphone, moi sur ma webcam, mon corps dans le mauvais sens, alors tu tournes, dans un sens, dans un autre, et voilà, nous y sommes. Tu tricotais en m’attendant, bien sûr je n’avais pas vu ta notification, bien sûr en dix minutes depuis mon dernier message j’avais eu le temps d’oublier : M ne fait pas des miracles.
Tu souris parce que nous sommes sûrs de la troisième et dernière partie de mon voyage là-bas, la plus colorée si j’en crois ce que j’ai aperçu, la plus triste peut-être, chaque janvier a son lot de…
Tu souris parce que là-bas, là où se sont imposés trois premiers jours sans toi, il y a cet autre, ami. Il a le prénom d’un cousin, d’une chanson, d’un homme qui voulait me revoir, il sera là, il connait bien la région, il a un métier qui dit que nous pourrons parler, il a ces différences qui fait que nous saurons nous entendre sans doute. J’aime combien tu me connais déjà tant. J’aime alors rire quand tu prononces les mots qui disent ce que nous pouvons être. C’est aussi pour cela que nous existons.
Et puis je raconte par quoi peuvent être traversées les journées sans s’y attendre, comment l’Autre, avec une majuscule qui n’est pas le signe de sa grandeur, peut se recouvrir de médiocre certitude. Alors soit je m’emporte dans une fraction de temps, soit je fais silence et je m’éloigne de l’impossible. Ce matin les deux.
Mercredi 26 novembre 206
Je m’approche du buffet. Ce n’est pas le premier de la semaine, ça se succède, c’est souvent l’occasion d’être présenté à un nouveau venu, d’obtenir une réponse à un e-mail enfoui ou pas encore envoyé, de rappeler à Margaux qu’on attend son titre. Il est là, il me sourit. Nous avons le même nom de famille, il entame la conversation sur ça, et l’Espagne et le Chili s’installent. Parce que lui, ou plutôt ses parents, c’est le Chili, le pays.
Mardi 25 novembre 2025
L’horizon bleu sera d’abord sans toi. Mais je ne l’abandonne pas. J’hésite d’abord quand tu m’en parles, légèrement inquiet, déçu et surtout détestant ce moment frémissant où tout n’est pas comme prévu. La petite Rita ronronne sur ton épaule, c’est une nouvelle présence.
Pourtant l’autre soir j’en riais, de ça, de m’imaginer trois jours seul, je blaguais de cet enfer qui était tout sauf l’enfer, le goût de paradis, comme un slogan.
C’est une aventure, et j’aime ça, dans toute la contradiction que cela évoque puisque partir, non, je n’en rêvais plus, je n’en voulais plus. C’est inattendu, c’est aussi fou qu’est le mot “loin” quand il est autant ailleurs — une autre langue, un autre soleil.
Sans toi, c’est une aventure encore plus grande, et je regarderai ces gens qui seront là aussi, dans leur folie à eux d’être là, dans leur habitude peut-être. Je serai sans doute un peu triste d’être seul, mais la tristesse j’en fais des phrases et les touristes aussi peut-être je les écrirai, je les décrirai, leurs petits maillots et leurs petits cocktails au bord de l’eau, comme dans une chanson de Michel Jonasz. Peut-être, j’écrirai l’attente et les mots tatoués sur tes doigts. Peut-être l’absence, la lumière, les ombres, l’incertitude, la sérénité, la folie, la patience, le manque ou tout ce qui ne veut pas disparaître. Sera-ce le dernier chapitre du livre qui attend ? Et bien sûr il y aura des photos, celles qui retiennent les draps blancs d’une chambre d’hôtel et un nuage rare.
La tristesse, celle d’avant-hier, elle a disparu. C’était un effet secondaire, non parce que c’était dimanche et qu’il pleuvait et pleuvait encore, mais parce que c’était le troisième jour avec M. Le traitement sera une initiale, je l’appelle M, comme un nouveau compagnon, comme un ami peut-être.
Lundi 24 novembre 2025
Les Etats-Unis ont produit de grands diplomates, de grands secrétaires d’Etat, des présidents visionnaires. Ils sont aujourd’hui remplacés par des golfeurs.
::: Plan de paix en Ukraine : la triple trahison, par Serge July
Dimanche 23 novembre 2025
Samedi 22 novembre 2025
Vendredi 21 novembre 2025
Il m’avait demandé si je petit-déjeunais le matin. J’avais dit oui, mais ça dépendait ce qu’il entendait par “petit-déjeuner”. Est-ce qu’un demi-verre de jus de clémentine — m’aidant à avaler les 200mg d’allopurinol et parfois la gélule de B12 — et un (plutôt petit) bol de muesli suffisait ? Alors ce matin, c’est une quantité de nourriture plus proche du repas et plus adapté au nouveau cachet matinal que j’ingurgite. C’est parti.
Jeudi 20 novembre 2025
Je me lève, attrape maladroitement mon sac, mon manteau, mon écharpe, ma casquette, le salue, il me sourit, me dit un « C’est parti » dont j’aime la connivence, aussi je le remercie, pas seulement parce que je remercie souvent les médecins qui me reçoivent ou m’écoutent, mais aussi parce que vraiment, merci. « C’est parti » : prescription. Il reste des incertitudes sur l’efficacité et les effets secondaires, mais je n’y pense même pas ou plutôt je pense surtout à tous les pas que j’ai faits depuis bientôt deux ans et c’est déjà tellement immense d’être là : « C’est parti« . Je l’aime bien, le Dr L, malgré son articulation parfois hasardeuse qui m’oblige à lui demander de répéter en le regardant fixement et en fronçant les sourcils. Il peut parfois m’embarrasser quand il surestime ma compréhension de ce qu’il explique — sans doute dû au QI élevé noté sur le compte-rendu de la neuropsychologue et à la pokerface que j’arbore souvent pour économiser mes forces quand mon cerveau mouline ou tente de rester concentré en pensant « concentre-toi concentre-toi Arnaud concentre-toi« . Je l’aime bien, même quand il me dit de me taire.
Mercredi 19 novembre 2025

Mardi 18 novembre 2025
Beaucoup de gens m’envoient des messages en orthographiant le mot « flanc » avec un « c ». Je ne me permets pas de les corriger, puisque « flan » s’écrit aussi avec un « c » – mais personne ne m’ayant, à ce jour, offert un morceau de colline ou de montagne, je pense que dans la phrases « Je t’apporterai un flanc samedi soir », ils parlent du flan, et pas du flanc.
::: Alexis Le Rossignol ; Petite philosophie du flan
Salle d’attente du coiffeur, programme du cinéma. Le nom de Thomas apparait, nouveau film, star, tout ça. L’urgence alors, écrire à Priscille. Elle répond tandis que mes cheveux tombent, alors plus tard on s’appelle, je suis rentré. Priscille est de ces personnes qui auraient pu devenir une amie, nous nous sommes connus au Celsa, en 2013, et puis il y a eu la vie, la sienne et la mienne ; c’est toujours la même voix. Elle est de ces femmes radieuses, brillantes et humbles qu’on aime évidemment. Elle a une voix de radio, un timbre envoûtant, rare. Son mari fait des films et elle en rit de cet homme qui n’était pas artiste quand elle l’a épousé. Nous nous verrons à Arles en juillet – le hasard ne nous a jamais fait nous rencontrer dans les rues -, avant peut-être à Paris.
Lundi 17 novembre 2025

Dimanche 16 novembre 2025
– Papa… Tu… tu es gay ?
– Pardon ?
– Est-ce que tu es homosexuel ?
– Drôle de question. Non, je n’suis pas homosexuel.
– Je… Je vais l’dire autrement. Est-ce qu’il t’est arrivé de… de coucher avec des hommes ?
– Oui. Ça fait de moi un homosexuel ?
::: Pascal Bonitzer ; Cherchez Hortense, 2012
Être là. Pour toi. Et pour toi s’il le faut, évidemment, évidemment. Parler de moi pourtant, d’abord. Trop sans doute.
Puis sur les vidéos il y a des arcs-en-ciel dans le désert. Dans mon esprit il y a des taches de couleur, immenses, je m’y accroche.
Samedi 15 novembre 2025
“J’espère qu’on vous fournit l’aspirine”, lui dis-je alors, tandis qu’une douzaine de personnes est là, commentant les couleurs des montures, grimaçant la présence des sourcils, gesticulant les formes, disant “Essaye cette paire chéri” d’un ton un peu sec dans un grand manteau et pourtant il fait chaud. La boutique était vide lorsque j’étais entré, j’avais même eu droit à un café, elle l’avait dit : “Profitez-en pendant qu’il n’y a personne.” Ça n’avait pas duré longtemps.
Vendredi 14 novembre 2025

Et je lis :“Souvent, l’universitaire qui signe un papier, la chroniqueuse qui critique un disque ou l’amoureux éconduit qui met des mots sur ses émotions n’écrivent pas simplement ce qu’ils pensent : ils écrivent pour savoir ce qu’ils pensent.”
C’est ça. Parfois j’écris pour savoir ce que je pense. Ou qui je suis. Ou bien ce que je vis. Pour savoir si j’aime, ou comment. Parfois donc je n’ai pas assez écrit. Parfois je ne me suis pas relu alors c’est comme si j’avais oublié.
Mais pas sur les films. Sur les films je n’écris pas. D’ailleurs celui-ci, je ne sais pas quoi en penser.
Jeudi 13 novembre 2025
Il est 22h50. Je viens de rentrer d’une conférence un peu foutraque, à l’image du sujet sans doute. J’y allais pour moi et le boulot, comme ça arrive parfois.
Alors j’allume l’ordinateur, jette un œil au Monde, à Libé, il y a les hommages aux victimes des attentats, l’horreur est là, insoupçonnable sur les visages souriants. Pas de mots.
Alors je clique ailleurs. Je fuis la mort, les jeunes visages morts, les sourires morts, la joie morte.
Mercredi 12 novembre 2025
C’est alors que je regarde la journée, qui est derrière et qui s’éloigne tandis que le tram me ramène chez moi. Paisible, avait-elle été. Comme rarement ou jamais. Et je ne comprends pas, ou plutôt je suis dans l’incertitude d’une explication, du plausible. Le sommeil ou l’indifférence ? Les ailleurs, possibles ou impossibles ?
Mardi 11 novembre 2025
Il restait quelques pages du Lesbre, m’y voilà la nuit tombée. L’esprit s’arrête à la fin d’un passage, comme alerté, alors qu’il est un peu ailleurs, l’esprit, presque je ne comprends pas ce que je lis.
J’y reviens. C’est beau. Je veux garder ça et le partager. J’enregistre. Plusieurs fois, car je me trompe, bute, ou ne suis pas satisfait d’une respiration. Au bout de plusieurs prises, je dis que c’est la bonne, même s’il reste un petit quelque chose qui ne me va pas ; il est 23h17.
Ce livre c’est un peu celui que j’espère écrire là-bas. Sans le vent. Sans la mer. Mais ailleurs. Avec toi et sans toi.
Plus tôt, aussi, Jérôme sonnant chez mon voisin, même immeuble, tandis que je sors. « Oh ben ça ! » Sous le bras le visage d’une grand-mère, continent Amérique.



































