Auteur/autrice : A R
Dimanche 12 avril 2026
Samedi 11 avril 2026
Vendredi 10 avril 2026
Ce n’est pas comme hier. La surprise me plait. Il y a une proposition généreuse, des photographies, des objets, une projection de phrases sur de la terre brune. L’artiste cherche, elle donne quelque chose d’elle-même dans cette exposition. Il y a aussi une femme qui lit, puis le public trinque et je m’en vais.
Jeudi 9 avril 2026
C’est vernissage. J’arrive. Je ne suis jamais venu ici. Je lui souris. Elle ne me retourne pas mon sourire. On s’est parlé, un jour, ailleurs, je ne sais plus où ni quand. Le lieu est étonnant, on m’en avait beaucoup parlé.
Une autre femme. On se salue. Je lui dis « On se connait mais je ne sais plus où. » Elle se posait la même question et puis ça y est, très vite, ça s’éclaire. Elle travaillait avec le docteur C. Il y a pourtant quelque chose de flou dans mes souvenirs. Peut-être quelque chose qui a changé sur son visage, mais j’ai plutôt l’impression qu’il s’est un peu effacé de ma mémoire. Je suis content et surpris de la voir ici. Alors machinalement, amicalement, je touche son bras brièvement. « Alors la retraite ?« , je lui demande. Elle est heureuse.
Mais l’expo est décevante. Il n’y a que des bons photographes pourtant. Mais on – et je ne sais pas encore qui est est « on » – n’en montre rien, rien que deux photos 18×24 contrecollées, perdues sur les murs immenses. Minimalisme dit l’un. La première femme à qui j’ai souri prend alors le micro. « On », c’est celle. Et elle n’a rien à en dire. Et je ne sais toujours pas son nom.
Mercredi 8 avril 2026
Il faudrait un article par visage pour deviner les vies qui se cachaient sous ce que ces bombes viennent d’arracher, conclut l’article de Libé.
Mardi 7 avril 2026
D’abord, on ne sait rien. Il n’y a ni lieu ni date, mais juste une lumière et on ne voit pas très bien par où commencer. Il n’y a pas de sujet et rien n’accroche le regard.
::: Jean-Paul Engélibert ; La lumière de Tchernobyl année 40 (éditions L’Ire des marges).
Lundi 6 avril 2026
L’homme, jeune, est assis sur un strapontin, chanceux. Il lit Crime et Châtiment. Il porte une casquette Ralph Lauren noire, un pantalon de survêtement blanc, et surtout un débardeur gris moulant qui dévoile sa peau, marquée du soleil du jour, et des deltoïdes et des pectoraux très développés. A côté de lui, debout parmi d’autres dont moi, parce que le TER est plein, une femme dont le visage est penché vers le bas. Il se pourrait qu’elle le regarde et qu’elle puise dans ce corps animal un peu de réconfort. Voire de désir. Qu’elle masquerait en relevant la tête, lentement, en croisant mon regard.
Dimanche 5 avril 2026
Samedi 4 avril 2026
Deux expos, mais beaucoup d’images. Et ?
Il y a, le matin, une « photo » de Jean-Christophe Béchet qui balaye tout le reste.
Et puis, à la fin de la journée, il y a la toute dernière. Une image mais un texte aussi, apposé. Ceci :

Rien que ça, ça m’aurait suffi. C’est beau.
C’est encore une photographie de cheval. Comme sur la seule photographie que j’ai achetée dans ma vie. Comme sur mon fond d’écran, qui montre une image que justement, je dois acheter. Comme l’une des photographies de Raul Moreno. Comme le cheval blanc de San Miguel San Miguel de Azapa. Un paysage et l’animal au milieu. Il y a quelque chose que je ne comprends pas, dans cette petite obsession photographique.
Et puis… c’était quoi, aussi, cette phrase avec un cheval blanc ? C’était où ? C’était dans le film de Viviane et Isabelle, non ?
Enfin, justement, un film. Un autre de ces films qui manquent au quotidien. Un film qui décortique et détricote le temps, qui ose, qui sait poser les moments, qui sait donner la parole aux hommes qui d’habitude ne disent rien, qui sait dire le désir subtilement. Pépite.
Dans la salle, des visages connus, parfois à peine, un à qui l’on sourit et dont on s’éloigne. Bêtement, peut-être.

Vendredi 3 avril 2026
Jeudi 2 avril 2026
Je rentre.
Il y a eu Michel Jullien qui parlait des livres, puis il y a eu les images magnifiques de Raul Moreno à la galerie MAP, il y a eu des gens formidables, j’ai parlé italien, et puis Sylvain m’a entraîné à l’atelier Cambium où il y avait un autre vernissage et le hasard de retrouver l’employé du labo photo vu lundi et donc de découvrir son nom et son travail tellement… quoi ? Indispensable ? C’était une soirée tellement jolie que je pourrais tout raconter dans un élan, les noirs et blancs et les rouge sang, les vidéos, c’était tellement bien et j’étais tellement bien. Tellement bien. Ça gommait les mots grisâtres écrits à David un peu avant 14h dans le tram.
Et puis donc je rentre.
Il y a un homme qui marche dans la rue Armand Miqueu, il tient un ballon rose, il traine des pieds. Ce pourrait faire une belle photo, mais il fait sombre, et j’ai peur qu’il entende le « clic ». Je passe à côté de lui, il me demande « Vous allez bien Monsieur ? « , je lui réponds oui merci, je lui demande si lui ça va mais lui, il est tout l’opposé de son ballon rose, il est triste, son costume est sale, je ne sais pas s’il est saoul ou fatigué. Il pourrait s’appeler Peine. Deux autres phrases et puis « La vie est belle », dit-il.
Je rentre. Tard, il y a une chanson que je ne connaissais pas.
Il y a si peu de temps,
Entre vivre et mourir,
Qu’il faudrait bien pourtant,
S’arrêter de courir,Toi que j’ai souvent cherché,
A travers d’autres regards,
Et si l’on s’était trouvés,
Et qu’il ne soit pas trop tard,
Pour le temps qui me reste à vivre,
Stopperais-tu ta vie ivre,
Pour pouvoir vivre avec moi,
Sur ton île aux mimosas,
Et comme deux chevaux,
Courant dans la prairie,
Et comme deux oiseaux,
Volant vers l’infini,
Et comme deux ruisseaux,
Cherchant le même lit,
Nous irions dans le temps,
Droits comme des roseaux,
Quand sous le poids des ans,
Nous courberions le dos,
Ce serait pour mieux boire,
Ensemble à la même eau,Et si tu m’avais cherchée,
De soir en soir, de bar en bar,
Imagine que tu m’aies trouvée,
Et qu’il ne soit pas trop tard,
Pour le temps qu’il me reste à vivre,
J’amarrerais mon piano ivre,
Pour pouvoir vivre avec toi,
Sur ton île aux mimosas,
Nous aurions la fierté,
Des tours de cathédrales,
Et nous serions plus près,
Du ciel et des étoiles,
Nous saurions le secret,
Des aurores boréales,
Il y a si peu de temps,
Entre vivre et mourir,
Qu’il faudrait bien pourtant,
S’arrêter de courir,
Et prendre un peu de temps,
De voir les fleurs s’ouvrir,
De voir les fleurs s’ouvrir,Toi que j’ai souvent cherché,
A travers d’autres regards,
Et si l’on s’était trouvés,
Et qu’il ne soit pas trop tard…::: Barbare, L’île aux mimosas
Mercredi 1er avril 2026
Mardi 31 mars 2026
Lundi 30 mars 2026
Nuit. J’ai dit à S, quelques minutes plus tôt, que j’allais lire, dans mon lit. Je suis donc dans mon lit, oh cela n’a pas été si rapide que ça, dans ma tête il y a eu moult aller-retours et combats tergiversations hésitations action 1 action 2 action 3, prendre un truc, le reposer, arroser les plantes, chercher mon téléphone, le retrouver sous un livre, ramasser une fringue par terre, regarder la cuisine, soupirer.
Donc je lis le livre de Patrice Salsa. Je le lis et je ne le lis pas. Je pense à tous les autres livres que j’ai envie de lire – de relire ou de commencer. Depuis hier il y en a douze nouveaux. Douze. C’est fou. Dans ma tête aussi. Je me dis aussi en même temps que j’ai envie d’écrire, finir le livre sur Antonio, écrire les textes que je n’ai jamais écrits, celui sur l’année 2024, celui sur l’année 2025, celui sur le Mexique, celui sur moi, celui sur rien, celui sur vous, celui sur les cachets du matin, et puis les livres de photos, maquette 1 maquette 2 maquette 3 maquette X, une nouvelle idée par minute ou par jour, ça dépend, même ça je n’arrive pas à savoir. J’ai envie d’écrire sur ma solitude, mes joies, l’absence, les visages, l’interdit, le plaisir, la folie, sur ce qui m’empêche de me coucher tôt, il faudrait que je dorme et je ne dors pas, ça pourrait s’appeler Fonctions exécutives, jusqu’au fond de mon lit dans ma tête c’est Star Wars.
Il y a aussi la maquette pour l’expo, la vidéo « Dire le Japon », les montages vidéo peut-être pour l’expo, les sauvegardes de photo, j’ai peur de compléter cette liste-là c’est une avalanche. Une avalanche indispensable.
Je ne suis pas allé vider les poubelles je n’ai pas fait la vaisselle je n’ai pas repassé je n’ai pas lavé mon foulard que je portais aujourd’hui qui ne sentait pas très bon je n’ai pas fait la poussière je n’ai pas rangé la table du salon je n’ai pas vidé le lave-vaisselle je n’ai pas fait une machine de linge sale je n’ai pas écrit à mon éditeur je n’ai pas faire le programme de la semaine je n’ai pas rangé mon bureau je n’ai pas écrit au psychiatre pour décaler mon rendez-vous, je n’ai pas réfléchi au titre de la photo achetée ou de la série, je n’ai pas regardé les annonces pour un appartement.
Dimanche 29 mars 2026
La dernière fois que nous avons vécu ensemble, c’était dans ta phrase : nous n’avons plus le choix.
::: Stéphane Bouquet et Amaury da Cunha ; Les oiseaux favorables (éd. Les Inaperçus)
Au soleil, j’ouvre ce livre. J’y lis les phrases, coïncidence : ça dit la solitude, elle a 46 ans.
Samedi 28 mars 2026
Je t’écris, il est tard. Je suis allé voir La Maison de Bernarda Alba, nous en avions parlé parce qu’il y a une des filles qui s’appelle Martyre. Une autre Angoisse.
Alors il est question, sans faille, de se demander comment on va, malgré nous. To worry, plus précisément. Mais « s’inquiéter » me semble sombre, pessimiste. Alors je te montre la photo de la table de chevet. Il y a l’objet que tu m’avais offert un samedi matin, sans me dire sur le moment ce qu’il signifiait de l’amour que tu me portais.
Tu es heureux que je l’aie gardé.
Je n’ai jamais imaginé le jeter.
Il est là.
Vendredi 27 mars 2026
Vous voyagez.
Vous ne craignez pas la mélancolie des gares et des aéroports, ni les froids réveils ; vous n’éprouvez ni l’étourdissement des paysages ni l’amertume des sympathiques interrompues ou des amitiés de passages.
Vous revenez. C’est tout.
::: Patrice Salsa ; La vie à moitié (éd. Labyrinthes)
Jeudi 26 mars 2026
Dans le cas où vous souhaiteriez déposer vos bagages à l'hôtel avant de garer votre véhicule, faites la même chose et sonner à l'interphone au plots sur la place. Un agent vous demandera un mot de passe pour accéder au centre-ville semi-piéton et à la place du Capitole. Le mot de passe est "Daurade"
Mercredi 25 mars 2026
Mardi 24 mars 2026
Lundi 23 mars 2026

Dimanche 22 mars 2026
Téloche. Il y a les sourires victorieux et les amertumes. Il y a les bras qu’on baisse, les épaules qu’on hausse et les poings qu’on lève. Il y a les électeurs des quartiers chics qui décident du sort des autres. Il y a les électeurs des quartiers pas chics qui regardent le prix de l’essence. Il y a les agglomérations dont personne ne parle malgré l’enjeu. Il y a les reporters qui devraient aller prendre des cours de diction. Il y a les brochettes de guignols qui ont plus raison que les autres sur les plateaux télés. Pas un mea culpa. Pas une once de recul. Pas une miette de sociologie. Pas le moindre fragment d’humilité. Pas une virgule de citoyenneté. Et tout ça nombrilopolitise le cul assis sur les strapontins de France Télévision. Un peu de lucidité peut-être, soudain, chez un éditorialiste un peu plus éclairé, mais je n’en sais rien j’ai déjà éteint tout ça en soupirant, les yeux au ciel.
Samedi 21 mars 2026
Librairie. L’homme s’approche de Michel. Il lui dit Oh vous incarnez ce que vous lisez ou quelque chose comme ça, l’homme aime ça. Je grimace intérieurement : je ne suis pas content de moi, je tremblais pendant je lisais le Ernaux, sans raison. D’ailleurs on ne dit pas l’Ernaux ? Et puis je lisais trop vite pendant le Garcin, j’ai heurté deux ou trois mots, ça n’allait pas.
On ne lit pas du tout de la même manière avec Michel, on ne porte pas les textes de la même manière, moi j’aime quand c’est presque âpre, j’aime quand mon ton dit le moins possible. Je lis comme j’écris ? Comme je photographie ? Chez Ernaux c’est sec. J’aime. Il ne faut rien y mettre. Presque rien. Pour insister là où il faut insister, en ralentissant encore plus, en articulant encore plus quand elle écrit en majuscule. J’aime aussi imposer des silences. Et puis j’allonge certains sons. Ça peut être chichiteux, avait dit Sophie. J’ai compris que c’est aussi comme cela que je parle, parfois.
A la deuxième lecture, c’était mieux. Je ne tremblais plus. J’ai lu plus doucement le Garcin. J’ai aimé être là. Il y a dans la lecture à voix haute autant un plaisir égoïste qu’une envie de partage.
Sans doute lutte-t-il moins, aussi, Michel, pour être dedans, sans l’esprit qui part. Moi il faut que je m’accroche, c’est un combat d’y rester, dans les mots, de voir les images et de dire en même temps. Vous ne l’imaginez pas, vous qui écoutez.
A l’opposé de chez Ernaux, j’aime aussi les phrases qui s’étendent, les textes sans ponctuation ; leur audace me porte, leur défi me porte. Je rêve aussi de lire Proust, de m’attaquer aux virgules. Revenez l’année prochaine.
Et puis tu me dis que peut-être tu reviendras. Nous redevenons en quelque sorte ce que nous étions avant de nous connaître et il y a, dans les 45 minutes de notre discussion, ce que nous sommes, le rythme de nos vies, nos multitudes, mes dispersions, nos recoins et, puisque tu me demandes si l’amour est là, je te parle de ce qui n’en est pas. Tu souris, tu me parles de ce qui n’en est pas non plus. La coïncidence est frappante. Mais elle ne me surprend pas.
Jeudi 19 mars 2026
Mercredi 18 mars 2026
Mardi 17 mars 2026
Lundi 16 mars 2026
Dimanche 15 mars 2026
Samedi 14 mars 2026
Vendredi 13 mars 2026
Jeudi 12 mars 2026
Mercredi 11 mars 2026
Mardi 10 mars 2026
Lundi 9 mars 2026
Il y a vous et moi. Il y a ce que j’ai dit de vous dans ce journal, et ce que je vois de moi / chez moi. Deux projets naissent, en parallèle, et je pioche dans les jours pour nous retrouver. Je veux rendre hommage, je ne veux pas oublier, même si c’est souvent triste. C’est la tristesse de l’inachevé, du jamais, du sentiment flétri, de l’échec, de la peur, des remords, de l’impossible, de la présence d’un autre, de l’étouffement, de l’ennui inattendu, de la fatalité. Je veux rendre beau tout ça. Je veux rendre ça encore beau si ça l’a été alors. Ça a été joli, c’est pour cela que je vous choisis. Mais vous n’êtes plus là.
Les deux projets, à cet endroit de nous, sont le même espace, ils sont dans ma solitude, ils sont dans ce qu’il est advenu et non advenu, dans ce qui a eu lieu. Ce n’est plus là. Vous n’êtes plus là.
Pour toi, il y a une photographie. Ça commencera par toi. C’était l’été. Ton corps portait par endroit les marques d’un accident. Indélébile, l’odeur de ta peau.
Pour toi, il y a une allusion. Mais il n’y a jamais eu d’amour.
Pour toi, pas d’allusion. Je sens qu’il faut que je t’efface.
Pour toi, je ne sais pas quels mots choisir. En cela, tu rejoins le garçon du livre. En tant que possibilité de livre ? Jamais ça n’existera, pourtant, peut-être. Quelque part, au fond de moi, j’aime peut-être cette incertitude.
Et puis il y a les fleurs. Et puis il y a tout ce qui s’entasse, dans l’évier, sur la table. Je ne sais pas ce que ça dit, tout ça, de moi, de ce que je fais de nous. Ça pourrait être là, aussi.
Dimanche 8 mars 2026
Samedi 7 mars 2026
Vendredi 6 mars 2026
Jeudi 5 mars 2026
Mercredi 4 mars 2026
Soleil, printemps sans printemps, on sort les pantalons, l’achat de 2018, unfast fashion, souvenir précis, Nigel qui l’essaie, ça ne lui va pas, moi qui le veut, moi qui l’achète ; nostalgie des moments évidents.
Mardi 3 mars 2026
Lundi 2 mars 2026
Puisque dans 6 mois je serai ailleurs, il me faut mieux regarder. Je n’aime pas reproduire ce que j’ai déjà fait, déjà questionné, déjà montré, mais je peux aussi me dire que je vais faire mieux, mieux que les images carrées de la maison japonaise. Faire mieux sans la lumière. Sans les ombres, les toits, les gens qui passent, le béton craquelé. Mieux sans les fleurs, toutes les fleurs de la maison là-bas. Ou bien, puisque ce soir elles sont mortes, peut-être se dire que ça dit quelque chose, des fleurs comme ça, finies, sèches, quelque chose d’autre que le simple fait que je ne veux pas les jeter. D’ailleurs à partir de quand les fleurs sont-elles vraiment mortes ? A partir de quand une nature morte l’est vraiment ?
Dimanche 1er mars 2026
Hola señor, a donde te llevo.
Où je t’emmène ?
A Otay ?
Garita de Otay ?
Donne-moi quinze dollars et je te dépose à Otay.
Cómo no.
Tu sais où c’est Otay ?
Donne-moi douze dollars et je t’amène à Otay.
Vamos.
Por qué te vas a Otay señor.
Y’a rien à faire à Otay y’a que des camions.
Ah c’est les camions qui t’intéressent.
Tu veux monter dans un camion.
D’accord.
::: Sylvain Prudhomme ; Coyote
Nous racontons nos vies, des bouts de nos vies, surtout moi, je parle beaucoup, je peux parfois parler beaucoup et c’est souvent confus. Nous étions cet après-midi au même endroit, sans le savoir, après avoir été au même endroit en le sachant, l’autre jour, puisque c’est ainsi qu’on se rencontre, toujours, n’est-ce-pas, il y a un lieu et ça a lieu. Cet après-midi, tu étais accompagné, je ne le savais pas car je ne savais pas qu’il existait, tu ne l’avais pas mentionné, ou peut-être n’y avais-je pas prêté attention. Sans doute j’aurais souri.
Moi aussi j’étais accompagné. Tu aurais peut-être cru que… Tu aurais évidemment souri.
Et puis bien sûr tu me demandes ce que je lis, en ce moment. C’est important, ça. D’ailleurs, est-ce que tu te laisserais emporter, toi, au pays des livres qu’on aime, par moi ?
Samedi 28 février 2026
Foire aux plaisirs, folie revenue, comme le ciel bleu malgré les gouttes, il y a des cris qui tournent, échevelés, des néons partout, des enfants heureux de leurs jouets et de la barbe à papa. C’est dans ce type de foule, celle en famille ou entre amis, que la solitude me dit parfois « Je suis là », mais aujourd’hui elle ne fait que me traverser l’esprit une fraction de seconde et puis repart. Je souris des hurlements, des grimaces ou des visages stoïques.
J’ai longtemps hésité à sortir de chez moi, tout en ayant envie de sortir de chez moi, non pas envie mais besoin, pour respirer, parce que quelque part j’étouffe. Sans le vouloir réellement, sans fuir cela non plus, sans m’en rendre compte, les heures passées chez moi sont un écrasement, léger, mais réel. Le bleu du ciel au-dessus du toit ne suffit plus, mais sortir ne suffit pas. J’aime être chez moi, j’aime être seul, oui aujourd’hui j’aime être seul, les soirs-silence sont mon cocon malgré l’absence des peaux et les regards qui repartent, mais je sens que c’est trop, que l’hiver est fini même s’il n’est pas fini, et qu’il faut que je sorte, il le faut. Bientôt — quelques mois, 8 ans après mon emménagement — il faudra que je vive ailleurs. C’est peut-être une chance. Il y aura un horizon, des passants, des toits, un peu plus de nuages, je saurai s’il pleuvra bientôt, que sais-je.
Alors je contredis Duras.
C’est dans une maison qu’on est seul. Et pas au-dehors d’elle mais au-dedans d’elle. Dans le parc il y a des oiseaux, des chats. Mais aussi une fois, un écureuil, un furet. On n’est pas seul dans un parc. Mais dans la maison, on est si seul qu’on en est égaré quelquefois. C’est maintenant que je sais y être restée dix ans. Seule. Et pour écrire des livres qui m’ont fait savoir, à moi et aux autres, que j’étais l’écrivain que je suis. Comment est-ce que ça s’est passé ? Et comment peut-on le dire ? Ce que je peux dire c’est que la sorte de solitude de Neauphle a été faite par moi. Pour moi. Et que c’est seulement dans cette maison que je suis seule. Pour écrire. Pour écrire pas comme je l’avais fait jusque-là. Mais écrire des livres encore inconnus de moi et jamais encore décidés par moi et jamais décidés par personne. Là j’ai écrit Le Ravissement de Lol V. Stein et Le Vice-consul. Puis d’autres après ceux-là. J’ai compris que j’étais une personne seule avec mon écriture, seule très loin de tout. Ça a dure dix ans peut-être, je ne sais plus, j’ai rarement compté le temps passé à écrire ni le temps tout court.
::: Marguerite Duras ; Ecrire.
Les mots de Duras, entendu avant-hier, ils sont sans doute ceux dont j’avais besoin pour le projet d’octobre. Ce projet qui creuse dans les maisons, là où je suis seul avec mon écriture. Et ma photographie.
Vendredi 27 février 2026
Et ces trois mille hommes qui disparaissent derrière une porte ignorent tout ce que j’ai dû construire pour exorciser leur présence, pour ne garder d’eux que leur argent, ils ne savent rien de ma haine parce qu’ils ne la soupçonnent pas, parce qu’ils ont des appétits et que c’est tout ce qui importe, parce qu’il n’y a que ça à comprendre car la vie est si simple au fond, si désespérément facile, d’ailleurs ils doivent filer, retourner à leurs fonctions de présider leurs réunions, à leurs allures de père (…)
::: Nelly Arcan ; Putain
Tu apparais au détour du hasard. Te voilà de nouveau dans ma vie sans l’être vraiment. Tu es à 5517 km de moi. Tu as un nouveau numéro de téléphone, un numéro de là-bas, tu es de l’autre côté de l’Atlantique. Toi aussi. Hier, justement, je disais à Xavier qu’il fallait que j’aille là-bas, que j’avais des amis là-bas. Mais j’avais oublié que c’est là que tu étais. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas comment c’est possible d’avoir oublié ça. Alors que souvent je pense à toi. Alors que l’autre jour je parlais encore de toi.
Nous parlons, c’est-à-dire que nous nous écrivons des phrases. Tu me demandes si j’écris encore, si je lis encore à voix haute. Évidemment, en réponse, je t’envoie un extrait de livre, Emmanuel Venet, puis un deuxième, Marcel Proust.
Et puis arrive ce moment où l’on parle de nous. J’ai du mal à vraiment croire ce que tu m’écris, parce que tu es une histoire que j’aurais voulu vivre. Parce que ta voix et l’évidence. Parce qu’il y avait les livres, comme avec A. Les mots des autres entre nous, comme des passerelles au-dessus des années qui nous séparaient. Et vos yeux, aussi.
Plus tôt c’était d’autres retrouvailles, Ferrante expose à la galerie MAP, le voici m’embrassant chaleureusement, un peu plus de dix ans après notre exposition commune. Il y a tous ces gens qui l’idolâtrent, du vin rouge qui tombe, et dans un coin de lumière, un homme qui marche. Claire, aussi, et le bonheur triste de se revoir.
Mercredi 25 février 2026
Lundi 23 février 2026
– Alors ce déménagement ?
– Oh à notre âge c’est plutôt un méménagement.
Dimanche 22 février 2026
Dans la chambre qui attend l’enfant il y a le jouet pris en photo lundi. Le même. Dans le bon sens. Pas abandonné à la sortie du campus.
Samedi 21 février 2026
Vendredi 20 février 2026
Jeudi 19 février 2026
Il savait ce qu’il faisait. Je veux dire, son « choix » de quitter le monde était le seul possible, même s’il a beaucoup coûté à Juliette et à tous ceux qui le fréquentaient. Mais il me plaît de penser qu’une nuit, quelques heures ou quelques instants, il a douté. Tout son amour tient dans ce doute.
::: Antoine Wauters ; Haute-Folie
Mardi 17 février 2026
Je me lève, prends l’objet qui était sur la cheminée du salon, et vient le poser sur la table de nuit.
Ainsi tu es là.
C’est ainsi que je comprends, le lendemain, en écrivant ces mots, que d’autres ne sont pas là, pas de cette manière, sauf des photographies dans mon ordinateur.
Lundi 16 février 2026
Samedi 14 février 2026
Il est tard. Plus tôt tu m’as envoyé des fleurs. Puis, la nuit tombée, des mots tombés aussi.
C’est un de ces moments où l’écriture veut être là, parce qu’elle est une manière d’hurler.
L’écriture s’impose, oui. Elle me pousse ou elle pousse au fond de moi. J’ouvre l’un des fichiers qui parlent de là-bas. Avant de partir au Mexique, c’est une autre histoire que je voulais écrire, il y aurait eu un arbre mais je ne le savais pas encore et je savais encore moins qu’il avait un prénom, ça aurait parlé du désert et de notre poussière soufflée par le vent, ça aurait raconter une histoire qui n’a pas existé, je dis « nous » mais ça n’aurait pas été nous, je voulais trouver le souffle qui emmène ailleurs, le réel sans le réel. Là-bas, je n’ai pas su. Je n’ai même pas écrit une page. Il y avait le titre, évidemment, en haut, en gras. C’est donc ce fichier que j’ouvre. Mais je me fige, ou bien ce sont les mots qui se figent. Je ne sais pas comment écrire là, maintenant, déjà.
Alors j’ouvre le livre qui attend. Je commence, c’est-à-dire que je recommence, je reprends. Et je vais l’arrêter.
Il faut que (l’envie de finir) le livre qui attend étouffe (l’envie de commencer) le livre qui ne commence pas.
Il faut que cette histoire que j’écris depuis 2013 s’arrête. Et que je sache pourquoi.
Vendredi 13 février 2026
Nuit déjà, je pars du travail enfin, 19h25. Les musiques proposées par l’application au logo rouge ne sont ni mauvaises ni… mauvaises, les musiques passent, je tiens quelques secondes et je passe à la suivante. Jusqu’à Bjork : jusqu’aux premières notes de Bachelorette. La musique pop ça pouvait être ça autrefois, et si ça l’est encore aujourd’hui, je l’ignore. Ou bien peut-être que je m’en fiche, moins curieux, las.
A l’époque c’était différent. On ne zappait pas d’un titre à l’autre, on chérissait nos découvertes, ça demandait du temps de trouver des pépites, il fallait aller chez les disquaires, flairer le truc, écouter Bernard Lenoir et on faisait des cassettes avec des musiques dont parfois on ignorait qui chantait. Par exemple, sur l’une des miennes, il y avait un morceau qui faisait « tiouli tioula ».
Bjork revient alors dans ma mémoire, ainsi, dans un soir qui enfin ne pleut pas. Je me rappelle les amis de la fac qui se moquaient de mon poster gigantesque de Debut, le premier album de Bjork, c’était trop pop, trop dansant, quelque chose du genre, cette musique, alors que pour moi c’était immense et j’avais 19 ans. Quelque part, sans doute qu’elle me ressemblait, cette musique, elle m’allait bien. Je ne sais pas vraiment. Deux ans plus tard, album suivant, il y aura le morceau Hyper-ballad, qui restera indépassable. J’ai ensuite, petit à petit, arrêté de m’intéresser à ses musiques. Mais il restait ça, tout le temps, dans un coin de ma tête, les paroles d’Hyper-ballad, et leur petit folie ordinaire.
On vit sur sur une montagne
Tout en haut
Il y a une vue superbe
Du haut de la montagne
Tous les matins je marche au bord du précipice
Et je jette de petites choses
Comme des pièces d’automobiles, des bouteilles et des couteaux
Ou tout ce que je trouve autour
C’est devenu une habitude
Une façon de commencer la journée
Mercredi 11 février 2026
Mardi 10 février 2026
Lundi 9 février 2026
Je reviens vers autrefois : un film de Valérie Donzelli que je n’avais jamais vu. Parce que Donzelli, ça a ce petit goût d’autrefois. Et puis il y a cette chanson de Dominique A et Françoise Breut dont je n’ai quasiment pas oublié et que je chante alors. 1995.
Surtout j’ai atteint le point où le désordre de mon bureau est devenu insupportable. Je fais place nette, autant que faire se peut. Sur le plateau de bois l’encre noire d’un feutre japonais s’est vidée discrètement. Et puis il y a ces petits machins qu’on ne sait pas où ranger.
Dimanche 8 février 2026
Alors au matin un algorithme de l’appli Radio France me propose d’écouter une émission. Il y a le mot Mexique, ça doit être pour ça. Ou bien c’est le hasard. Il y a JMG Le Clézio dont je n’ai jamais rien lu et un autre auteur dont je n’ai jamais vu le nom. Et pourtant, le gars a écrit 11 livres — ignare que je suis, tout de même !
Et pourtant, je l’ai vu son nom, écrit sur la couverture d’un livre à la Machine à Lire, vu parce que son livre est chez Minuit, et que les livres chez Minuit, mon œil s’y arrête, au moins un court instant, et parce qu’il y avait une petite note écrite à la main, accrochée comme tout coup de cœur de la librairie, je m’en souviens maintenant. J’avais déjà deux livres dans la main, j’avais dit « Bon, j’arrête d’acheter », je n’avais même pas retourné ou entrouvert le livre sinon ça m’aurait fait dire « Oh ! Faut que je lise ça ! ». C’est en tout cas ce que crois. Mais c’est sans doute un faux souvenir.
Alors je lance l’écoute. Et je me dis rapidement qu’il existe des hommes — ou des femmes, mais en l’occurrence c’est un homme, et je pense à François -Henri Désérable aussi — qui sont faits pour écrire les livres que je ne saurai jamais écrire. Les livres qui parlent des autres, du désert et des frontières.
D’ailleurs justement il reste quelques noix de Macadamia enrobées de chocolat, achetées à l’aéroport, hors de prix, hors d’esprit. Il reste aussi les sauterelles grillées, qui osera ?
Et c’est aussi le jour où je retrouve Sébastien, hasard total, oh tiens comment vas-tu, ça fait longtemps, c’était l’été 2022, c’était chez lui, il avait invité des amis, ensuite j’avais revu l’un d’eux, depuis il n’habite plus là. Il est avec Solène, elle ne sait plus d’où elle me connait. Je suis avec Eric, on allait se promener. Ils allaient boire un verre. On s’y joint.
Samedi 7 février 2026
C’est un samedi embourbé dans le travail, jusqu’au message de Christian à 18h27. Il me ramène ailleurs, même si déjà, un peu plus tôt, je suis sorti. A 18h36 il demande « Et l’écriture ? »
Alors le soir, cette question en tête, elle revient, l’écriture. Je ne comprends même pas pourquoi, certains jours, je l’abandonne tant elle est une source de satisfaction. Ce n’est pas elle qui m’abandonne, ce n’est pas elle, jamais.

















































