Lundi 28 septembre 2026

Personnellement, je n’ai rien contre les cimetières, je m’y promène assez volontiers, plus volontiers qu’ailleurs, je crois, quand je suis obligé de sortir.
::: Samuel Beckett ; Premier Amour

Le texte aurait donc disparu de ma tête, le texte et les souvenirs de te l’avoir lu, de te l’avoir envoyé.

Mais nulle trace.

Dimanche 27 septembre 2026

Le marron d’Inde rebondit sur les pavés, joie simple, presque rien, mais tant. Le temps d’un brunch inédit — je pourrais dire trop inédit tant je regrette de ne pas avoir eu plus de moments comme cela avec L&G —, le chocolat des viennoiseries avait un goût rare, le thé quelque chose de précieux dans sa façon d’être préparé mais j’avais demandé un café, hérésie des lendemains de fête.

Le soir, des chips devant un film allemand, ça sent l’audace sous le sel. Il y avait aussi eu le jardin public, et déjà hier le jardin botanique, les arbres et les plantes dont on aime commenter les feuillages, les odeurs, les teintes, les usages, leur façon de se dresser, magique, on rêve de ça chez nous, j’aime voir tes yeux qui brillent devant cette nature d’automne, d’ailleurs le citronnier repart, autre source de joie. Et puis les gens qu’on avait regardés, assis sur un escalier rude.

Enfin une chanson de John Grant qui me reste en tête parce que you must be from outer space.

Samedi 26 septembre 2026

Le voilà. Je ne l’attendais pas. Il sourit, bonhomme, sous sa barbe blanche taillée comme il faut. On racontera alors, évidemment, comment on a découvert qu’on était cousins lui et moi, par alliance, de celles qui jamais ne se rencontrent. On racontera d’autres choses, comme on peut, sous la musique, avec lui et d’autres. Il restera beaucoup de silences. Et puis on dansera, vaguement.

Lundi 21 septembre 2026

L’automne, le voilà. Dans les tiroirs – qu’il faut tirer / vider – je retrouve ma carte bancaire japonaise, le billet de train Tacna – Arica d’un jour d’octobre 2017, le carnet du journal du Kenya noirci en décembre 2018. Ce dernier pourrait être un livre, ou plutôt la source d’un livre. Le billet de train c’est déjà quelque part, dans des pages qui attendent. Surtout novembre attendent-elles, maintenant.

Vendredi 18 septembre 2026

Ce que j’aime, dans les expositions de collections de collectionneurs, c’est le regard. L’audace ou la curiosité. Autre chose qu’un pur amour de la photographie, celle avec un grand P. En sortant du deuxième étage du Jeu de Paume, on est d’accord qu’on a vu de magnifiques images. Des monuments de l’histoire de l’art. Mais.

Tout de même, ce visage flou, cet homme roux, Piggy.

Jeudi 17 septembre 2026

Nous regardons demain. Et les questions qui se posent, ce sont celles qu’on te posera. Quel est le rôle du président de la République ? Peut-on brûler publiquement un drapeau français ? Quel est le rôle du gouvernement ? En quelle année a commencé la Première Guerre mondiale ? Qu’est-ce que la liberté ? Que représente Marianne ? Combien de personnes parlent français dans le monde ? Durant le mandat de quel président la peine de mort a-t-elle été abolie ? Qui peut manger à la cantine scolaire ? Ou d’autres. On joue aux cartes ? Tu veux quoi au petit déjeuner ? Tu rentres à quelle heure ? T’as bien dormi ? 

Mardi 15 septembre 2026

Les années quatre-vingt étaient entre deux mondes, et moi aussi. On y restait à gauche, du moins parmi mes amis, mais l’on portait en même temps ces ridicules vestes autrichiennes sans col qui semblaient venir d’un débarras de Berchtesgaden et donnaient aux militants en vacances un air heideggérien.
::: François Sureau ; Le Chemin des morts

Lundi 14 septembre 2026

18h40. Quand bien même j’avais rendez-vous à 18h, cela fait quelques minutes que je suis assis en face du Dr. L. Je lui dis que je veux arrêter. J’attends la fin du Trop, disais-je ?  En quelque sorte je veux la devancer.

Minuit passé. Au bout de quelques pages vaines — vraiment ? — quoi qu’attachantes, je ferme le roman. Je n’ai plus le temps de laisser faire le temps : trop de livres attendent. Celui-ci retournera dans l’étagère où je l’avais pioché il y a déjà longtemps. C’est ma deuxième tentative, ainsi la page 19 est-elle marquée d’un petit bidule verte fluo. Marquée parce que Barthes est cité : « Une lumière lumineuse » avait-il osé.

Dimanche 13 septembre 2026

13h45. J’attends Julien. Il est en retard mais j’ai le temps. Il est en retard mais je veux attendre. Ne rien faire. Penser. Regarder les passants. Respirer encore un peu ce coin de ville que je quitterai bientôt. Deux ans, déjà, qu’on ne s’est pas vus. C’était l’été. Alors on en parle, des trois jours passés là-bas et des deux ans passés depuis. Bien sûr on parle beaucoup d’aujourd’hui et de demain.

18h30. Maison, les cartons alignés, les livres qu’il faut y mettre ou pas, les archives et les paperasses, déchirées ou mises de côté. Les hésitations sont rares. Je balance ou je garde. Je garde ici ou je garde là-bas. Les hésitations sont rares parce que parfois je n’hésite pas à dire « Je déciderai plus tard. » Il y a aussi des petits bouts de papier, des petits objets, des petits trucs, des petits souvenirs. Trop.

J’attends novembre pour oublier le mot Trop. J’attends novembre pour aller ailleurs, dans l’écriture et dans un autre pays. J’attends novembre pour être avec toi, entièrement, oui c’est ça, être entièrement deux et avec moi il y aura aussi les mots que j’écrirai et mes livres sur une étagère. Nous nous aimerons ; vouloir est notre verbe.

Vendredi 11 septembre 2026

Nous sommes le 11 septembre alors je lui écris. Voilà ainsi, entre 19h43 et 19h46, trois encarts verts sur l’application de discussion, trois sujets indépendants les uns des autres, abordés brièvement. Peut-être trop sèche cette salve inattendue ? Peut-être maladroite ? Sans doute bien à moi, cette manière d’écrire. Et derrière, son silence.

Jeudi 10 septembre 2026

« Vous êtes Arnaud Rodriguez ? » me demande la jeune femme qui discute avec le jeune homme à qui j’ai emprunté un briquet. Le hasard est ce soir dans cette question inattendue parce que j’avais envie d’une cigarette, le hasard c’était il y a quelques jours, dans les rayons de la bibliothèque, elle avait aimé la couverture de Présence, elle avait aimé le texte de la quatrième de couverture et après le mot fin elle avait découvert que nous étions collègues.

Ainsi je retourne vers D et S, et l’écriture s’impose dans la discussion. D aimerait écrire, les idées attendent, des gens dans un avion avant leur mort, des femmes dans la brume.

Mardi 8 septembre 2026

J’ai avoué très tard à mon confesseur que la personne qui lui mangeait ses tablettes aux cassis, c’était moi.
::: Hervé Guibert ; Zouc par Zouc

Métro Gambetta, une averse s’abat, un souffle, quelques terrasses se vident en vitesse mais déjà la pluie s’arrête ; ce n’était rien. Au bout de la rue, le Père Lachaise, à peine plus loin le Crématorium. Les visages d’autrefois sont là, Mathieu, Marina, Julien, Arnold, Judith, Christine, Fabianny et quelques autres. Nous sommes là pour Vincent Dieutre. J’ai tenu à être là, pour autrefois. Il y a aussi Isabelle et Vivianne, mais elles, c’était le mois dernier, ce sera sans doute bientôt et c’est donc un présent – le temps et le mot cadeau tant leur présence est douce. J’aimerais que tu les rencontres et qu’elles te rencontrent.

Et puis, sous la coupole, hommage, les mots et les musiques. Et mon esprit qui s’envole, sans cesse. Il faudra que je dise au Dr. L que, pour ça, les 80mg ça ne change pas grand chose. Quand arrive Jimmy Sommerville — l’auto-correct me propose « Sommeiller » — , quelques têtes dodelinent, il y a un sourire sur le visage du frère, je me demande comment raconter cela. Run away turn away run turn away… Ainsi on dit Adieu.

Une fois dehors, quelques mots encore avec les uns, les unes et les autres, parfois c’est un sourire radieux qui vient vers moi, parfois c’est une hésitation, on me dit « Bordeaux ? » je dis « bientôt Paris. » Christian m’offre son dernier livre, il m’attendait depuis mai, je suis surpris qu’ainsi le temps soit passé, sans doute je suis surpris que, ce temps, je l’aie passé avec toi, tellement c’est « Tellement. »

Et puis je pars, puisque toi. Je pense que tu m’attends, tu penses que je mettrai du temps alors lorsque j’arrive chez toi, tu n’es pas là ; c’est la première fois, ça ressemble à demain, c’est chez nous. Dans l’appartement je laisse mes petites traces. Je souris ; je devine que tu souriras.

Lundi 7 septembre 2026

Alors, après qu’on a raccroché et avant que je poursuive mon labeur actuel qui consiste au tri de tous mes livres pour savoir lesquels peuvent être vendus ou donnés, lesquels iront chez maman, lesquels iront à Paris, lesquels ne pourront peut-être pas aller à Paris, lesquels devraient tout de même aller à Paris mais non vraiment Arnaud tu es sûr ?, j’ouvre ma boîte mail. Trente-deux messages non lus. Au milieu des pubs, newsletters et autres alertes LinkedIn, une confirmation : les 19 et 20 octobre, je retrouverai le séminaire du Bal. Joie. Que je te partage.

Le thème du séminaire : Images en commun. Mais, dirais-je, peu importe le thème. Quelques jours avant la fin de mon contrat de travail, je retrouverai ainsi une ambiance — la dernière fois était en 2019 —, une autre place, la mienne parfois, rarement. Respiration / inspiration / aspiration. Tremplin ?

Professionnellement, je ne sais pas ce que sera novembre, je ne sais pas ce que ce que seront les mois d’après. J’espère que ce sera une parenthèse pour travailler autrement : finir le livre qui attend et voir sous mes yeux les ouvrages qui ne demandent qu’à naître, réfléchir, lire, apprendre, me projeter, répéter, préparer, clarifier, entamer avec sérénité et assurance la suite de ma carrière. Et faire en sorte que, dans l’immensité du mot « activités », demain soit bien. Ce séminaire, là, posé sur un calendrier au moment de quitter un poste que j’occupe depuis le 15 février 2018, il esquisse déjà le mot : bien.

Alors je relis le thème. Images en commun. Je souris. Elles pourraient être les nôtres.

Jeudi 3 septembre 2026

Puisque le temps est là, rongé par la lumière, la poussière. Des traces de pas elle en laisse. Sur la route zébrée de voitures elle continue de s’éloigner. Certains diraient qu’elle marche.
::: Virginie Gautier ; Les yeux fermés, les yeux ouverts (éd. du Chemin de fer) 

Je m’assieds, place 373 de la voiture 3 du TGV inoui 8414 qui partira à 17h08 pour une arrivée prévue à 19h26 à la gare Montparnasse. Je tourne la tête à droite et ce que je vois alors depuis ma fenêtre, à savoir le bleu du Ouigo qui nous jouxte et l’orange du pull d’une passagère, couleurs ensoleillées par la lumière si forte d’un soleil encore assez haut, auraient pu offrir une image, mais il faut un cadrage, il faut un angle, il faut une intention mais les couleurs peuvent suffire, il faut la certitude que le visage sera masqué, il ne faudrait pas ce sac de cuir vert sur les genoux… Et puis le train démarre, l’image s’envole. Un pull ? Pourtant il fait si chaud.

Je sais que tu m’attends. Cette phrase arrive dans ma tête une fois le Ouigo disparu. C’est Victor Hugo. C’est sa fille, morte, qui l’attend. Je ne peux donc pas l’écrire pour nous, ou alors il faudrait l’étendre, cette phrase, dire où, pourquoi, comment, dire que demain je t’achèterai des fleurs si le vase jaune est vide.

La première strophe du poème est en moi, tout comme la bruyère en fleur qui le termine, depuis plus de 40 ans peut-être. Je ne sais pas exactement pourquoi mais je suppose que ce texte a ancré en mon esprit la mort, la mort d’une jeune personne surtout, c’est-à-dire son existence, sa possibilité : cela peut arriver, cela va arriver. Hugo m’a aussi, peut-être, offert l’idée que la poésie pouvait survivre à la mort, ou pouvait avoir le dernier mot face à cet inéluctable.

… L’humour aussi peut-être ? Parce que Victor Ouigo.

Mardi 1er septembre 2026

Vous étiez à 40mg, non ?, demande-t-elle. Oui, je dis oui, mais on essaie d’augmenter pour voir si ça fera plus d’effet. Et je baille. Il est 18h, je baille, encore. Le journal ne dit pas le sommeil, mes nuits sont en apnée, une machine corrige cela. Mais c’est imparfait, alors les jours parfois somnolent.

Le sommeil est un intime, quand bien même on en parle avec tout le monde et on le partage avec des inconnus, dans un train vendredi, sur une plage les jours heureux, quand bien même on dévoile des rêves qui disent nos peurs. Alors, ce journal ne dit pas le sommeil ; il pourrait dire le tien ou celui que nous avons en commun, celui où je te regarde au réveil, ou bien ces moments où tu ronfles légèrement avant moi ; je suis alors content que tu dormes déjà.

Lundi 31 août 2026

Toujours, c’est pareil, il y a un long silence entre le moment où je franchis la porte et celui où il finit de parcourir les dernières notes de mon dossier, et puis il lève la tête, et le silence continue un peu. Certes, je ne vois pas trop comment il pourrait en être autrement. Cette fois il a 50 minutes de retard.

Alors ?, dit-il. La dernière fois, c’était deux jours avant un entretien. 

Mais surtout je lui parle de nous. Je lui parle de moi avec toi, de toi avec moi, de nous avec nous. Nous/noue, verbe nouer, c’était Marielle Macé qui avait écrit quelque chose du genre, non ?

Il commente à peine, l’air presque surpris, mais content pour moi. Ou plutôt il demande, reformule et ainsi confirme. Souvent il n’articule pas ou il parle trop vite. Souvent je pense trop à ce que je dois lui dire pour l’écouter vraiment.

Et le traitement ? Je ne sais pas.

Vendredi 28 août 2026

Train. Me réveille enfin ; une heure trente j’ai dormi, presque. Autant ? Le soleil donne une lumière douce sur la Beauce, on est près de Voves. Peut-être que l’horizon a un peu reverdi depuis les pluies récentes.

Car je reviens déjà. Nous ne sommes plus une habitude : nous sommes. Point.

Mardi 18 août 2026

Un jour, un homme sortit d’un hangar. C’était un hangar vide, dans la banlieue est. C’était un homme grand, large, fort, avec une grosse tête inexpressive. C’était la fin du jour.
::: Jean Echenoz ; Cherokee

Dernières heures, Maison Empereur. Un lot de cinq serviettes revient du passé. Des coupes à glace, aussi, il me semble. En inox, tu les aimes. Elles iront au numéro 7 d’une rue au chiffre 3, 4ème étage, porte de gauche, celle avec un cornichon, il y a eu une banane aussi, j’avais ri, ri, c’est ainsi que tu avais su m’accueillir, m’attrapant d’un éclat et de ton coup de crayon, habile. D’ailleurs nous y voilà, Marseille semble encore plus loin parce qu’ici il fait gris, ô joie. Nous y voilà et la guirlande s’en va ; ainsi tu sais m’accueillir.

Samedi 15 août 2026

Soudain des Boum!. « C’est quoi ce bruit? », me demandes-tu. Vers la fenêtre nous allons, là-bas au bout il y a les lumières d’un feu d’artifice, et rapidement des oiseaux qui les fuient en criant. Leur ombre grise traverse le ciel sombrement ardoise.

Vendredi 14 août 2026

Nous sommes revenus de Cassis par la route des cimes, c’était beau, Marseille prenait un autre visage, moins dur que celui qu’ici je n’évoque pas. Il nous dépose devant l’immeuble, presque devant, les salutations sont rapides, une voiture attend derrière, il t’offre un livre, emballé de papier cadeau vert, et à moi aussi, je suis surpris. « Je ne te connais pas mais…« , dit-il. Il ne me connaissait pas du tout avant aujourd’hui. Ce sont deux livres qu’il a aimés.

Une fois remontés à l’appartement, les corps réchauffés par le soleil et les 120 marches, on peut ouvrir les paquets. A toi Lol V Stein. A moi Cherokee. Je souris : c’est le seul Echenoz que je n’ai pas lu.

::: Ezz-Eddine Zoulficar ; The River of Love, 1960

Mercredi 12 août 2026

Elle hurle, laide de sa haine. Elle hurle « Tu ne me parles pas » et la plage la regarde. Elle hurle dans une folie qui sans doute la perdra un jour, quand elle tombera sur plus fort ou plus haineux ou plus fou. Elle hurle dans le silence de celle qui l’accompagne, leur médiocrité bientôt posée le cul sur le sable, et c’est ainsi qu’on peut lire le tatouage sur la cuisse »My mom thinks i’m special so fuck off » : sa suffisance est encrée en elle.

::: Dima El-Horr ; Et les poissons volent au-dessus de nos têtes

Mardi 11 août 2026

Je m’apprête à écrire à Christian ; nous arrivons à Aix. Je veux faire signe, dire je suis là où il s’est installé tandis que moi c’était Bordeaux, 2018, chacun son sud. Mais c’est lui qui m’envoie un message : il vient d’apprendre la mort de Vincent Dieutre. La tristesse de son message s’allonge et se tait dans des points de suspension.

Je suis ému. Ému pour lui, ému pour ses amis. Ému pour le cinéma, le visage dans un train, du Schubert, par exemple. Ému par le passé qui remonte, une photo faite de lui à la Charité-sur-Loire, par exemple. Vincent c’est aussi une affiche faite pour un de ses films, L’inséparé(e), et, récemment retrouvés, des croquis pour celle-ci ; traces. C’est loin. C’est autrefois.

Dimanche 2 août 2026

Nous reviendrons, nous irons plus loin que le petit ruisseau parce qu’il fera moins chaud, nous irons au travers des bois, tu verras la vieille carcasse grise et les céramiques ébréchées sur les tombes ; nous irons en bas, comme on dit, « en bas », on se faufilera jusqu’aux carrières si les ronces ne nous en empêchent pas. Peut-être qu’il y aura des fleurs pour faire un bouquet.

Et tu ne vois rien de la ville non plus, bêtement.

Samedi 1er août 2026

Bayonne. Remontent quelques souvenirs, comme le mot « Ailleurs » calligraphié pour quelques euros, comme la vitrine d’une librairie, la nuit. Beaucoup plus lointain, une promenade avec mes parents, les mots de mon père dans le Petit Bayonne, c’était peut-être avril, mes dernières vacances avec eux, j’allais avoir 18 ans et passer le bac quelques semaines plus tard.

Des souvenirs nous en créons d’autres, pour toi et moi, mais sans doute est-ce l’axoa qui restera. Bayonne, je dis que j’aime la ville parce qu’elle impose autre chose que les façades blanches, parce qu’elle correspond à ma définition d’une veille même si je ne sais pas exactement ce que je veux dire ainsi ; il n’y a pas non plus l’épuisant fourmillement de Saint-Jean-de-Luz — c’était hier.

::: Jean Eustache ; Les Photos d’Alix, 1980

Vendredi 31 juillet 2026

Cela ne veut rien dire, de vouloir
faire parler ces images, de les
forcer à dire ce qu’elles ne
sauraient dire.
::: Georges Perec ; Ellis Island

Une dernière plage, là-bas, au bout, certains corps libres de tout, d’autres simplement libres d’être là. Ce couple par exemple, leur chien joueur dans l’eau, elle nue et son corps presque déséquilibré, par les vagues aussi, lui short noir et tee-shirt blanc, pudique ou pas, joyeux tous les deux, tous les trois. Et puis les algues, brunes, trop sans doute, il faut en franchir la barrière pour profiter de l’eau, nager ou barboter, c’est selon, dans le va-et-vient de la mer.

Samedi 25 juillet 2026

C’est le jour que nous attendions. Allez viens, je t’emmène là où l’orage balaiera la plage. Et donc nous partons, Hendaye au bout des heures. Nous laissons derrière nous l’enfer ou quelque chose qui y ressemble, nous partons loin des fumées mais sommes-nous à l’abri ? Notre esprit peut-il être à l’abri de ce que sera demain, à l’abri de ce qu’il se passe ailleurs, ici mais surtout quelque part donc partout. Peut-on — c’est-à-dire doit-on, insensiblement — être à l’abri du monde ? L’inquiétude est dans les valises et elle ne nait pas que du feu, elle nait aussi des oublis et des incertitudes.