Pas de guide au rendez-vous de 10h30. Tant pis. Ce sera pour demain peut-être. Un double expresso sur la plaza Sotomayor. Et puis un regard appuyé sur le port. Le texte sur la stèle de Christophe Collomb est une sorte de jeu pour cruciverbistes, un quart des lettres s’étant détachées – on se demande qui est le malin à l’esprit vengeur qui l’a fabriquée. Les guides lancent des « laaanchaaa » et autres paroles mâchouillées par la diction chilienne pour nous inviter à un tour en bateau. Les chiens errent, comme partout dans la ville. Les touristes glissent 100 pesos pour un œil dans une jumelle, mais cette femme à la chevelure blonde et bouclée ne regarde pas du bon côté. Deux témoins de Jéhovah papotent derrière leur panneau. Cet homme en maillot de foot bleu clair finit par enfiler son blouson ; il fait frais. Un mendiant me demande quelques pesos. Et la petite fille en rouge qui court après les pigeons s’échappe invariablement de mon cadre, se cachant dans un dernier élan derrière ce numéro 5 caché par un blouson.
Alors je pars, longeant cette avenue sans âme entre l’océan et la ville. Je note des petites choses, une ambiance. Et je note que je suis encore sur une limite géographique, là, le long de ces barrières surplombées de barbelés qui, ici ou là, dans leurs circonvolutions, donnent des allures florales à ce front tranchant. Je finis par prendre le métro, depuis la stations « Francia », jusqu’à « Portales ». La plage. « Playa no apta par el baño « , comme à Seignosse lors des vacances de Pâques, souvenir évident. La surprise vient des oiseaux. Des pélicans que je n’attendais pas. Ils sont nombreux, par là-bas, en contrebas de la halle aux poissons, alors je m’approche, mais non, pas plus, des gens dorment, je comprends que ce peut être un territoire à part, alors je fais demi-tour, m’assied là, derrière ces trois filles, rejointes par deux garçons, l’un est un vrai ragazzo, une gueule d’ange en débardeur qui vous emballe tout ça en une fraction de rien, le temps d’un clignement d’œil. Celui-ci dessine. Et puis le vent, le sable et tout le monde rit.
Le métro à nouveau. Un garçon en sweat-shirt rose lit de la poésie. Me voici à Viña-del-Mar, la voisine de buildings. Rien ne m’y attirait, je crois que j’ai tout fait pour ne pas y passer trop de temps, mais il fallait un peu de contenu pour l’écriture, comme ce punk en pull fuchsia allongé dans ce canal, enlaçant (qui ?). Je grimpe pour un recoin charmant de cité, quelques rues valparaisiennes, la vue sur l’océan, cette étendue sans dimension qui me sépare du Japon, en bouche le goût d’un café.
Le métro à nouveau. Demi-tour. Hôtel California en version guitare et flûte à bec. Vous souriez ? Je riais. Je ris moins en revenant dans le quartier où je loge, grande pauvreté, la place est un univers, une cour des miracles. Je sens que cette ville, maquillée sous des couleurs joyeuses qui vous emportent dès le premier regard, est triste.