Vendredi 25 février 2022

Nous sommes le dernier vendredi du mois et je regarde les trois mois passés depuis la mort de mon père. Il y a toujours cette impression en moi, que je ne sais ni nommer, ni décrire, qui apparait lorsque que je pense à « ça ». Et puis je regarde le carnet noir dans lequel je n’écris plus. Je regarde ce journal dans lequel il n’y a plus d’image. Je regarde les photographies prises lors du dernier cours, il y a trois semaines, mais j’en suis las.

Comme tout vendredi, je regarde la semaine passée, je vois combien je me donne dans le travail, peut-être plus que jamais en raison de la présence d’A, en stage pour six mois et que je dois être là pour lui, c’est-à-dire en alerte, attentif, attentionné, alors qu’évidemment parfois mon esprit s’emballe, s’embrouille, hésite. Nous nous ressemblons, je crois, sans nous ressembler.

Jeudi 24 février 2022

Je suis mal assis, et c’est notre dernier soir, oui probablement notre dernier soir. Le 4 mars tu partiras, et d’ici là nous serons l’un et l’autre pressés par ce qui nous entoure. Bien sûr nous nous reverrons, subrepticement peut-être, si ce n’est pas avant ton départ ce sera un jeudi d’avril ou un dimanche d’été. Et puis quelques gouttes du ramen éclaboussent sur mon pull-over et mon nouveau pantalon au bleu printanier ; je m’en fiche.

Mercredi 23 février 2022

Quant aux estampes – époque Tokugawa, quelques bons maîtres -, plutôt que d’érotisme au sens où nous l’entendons, c’est d’un mélange de grotesque et d’histoire naturelle qu’il s’agit. Sans esthétisme aucun, ni retenue. Le jeu d’organes énormes très crûment figurés, l’air stupide, affairé, béat des partenaires. Aucune frivolité, aucun parfum de fruit défendu : la rencontre d’une betterave et d’un chou frisé, et voilà ! Tout ça n’est pas pour moi.
::: Nicolas Bouvier ; Le vide et le plein

Alors je ris, et ris encore. Le relis, et ris encore.

Mardi 22 février 2022

Il y a les silences de l’un et les silences de l’autre. Tous deux sont très ou trop occupés, disent-il, mais leur mots se déploient différemment quand je fais signe, m’inquiète ou réclame. L’un écrit « désolé », s’émeut presque, appose un adjectif attentionné. L’autre a trop de choses à faire, c’est tout et je ne sais pas quoi penser de la distance qu’il impose ainsi. Et puis il y a toi, sans silences, dans ta présence nouvelle et bienvenue dans ce tumulte de ma vie actuel : un travail duquel je ne sais pas comment m’extirper si ce n’est à forte dose d’optimisme, de patience, de respiration, et ce projet d’exposition dans ma tête quand il n’est pas devant mes yeux. Ainsi, près de ton chat silencieux, face à une télévision évidemment inédite, je trouve un repos nécessaire et même plus.

Et sinon la phrase du jour entendue dans le bus et prononcée par une petit dame réservée : « J’vais aller dans l’autre trou si ça n’vous dérange pas.« 

Lundi 21 février 2022

Tu m’écris. Où es-tu ? À quelques dizaines de mètres de moi sans doute. Tu me dis que tu partiras, c’est fixé, le 4 mars. Nous nous étions déjà, en quelque sorte, d’une autre manière, dit au-revoir, sans le dire. Nous ne nous étions pas vraiment lassés, nous étions juste allés au bout de ce que nous pouvions nous offrir, sur ces quelques passerelles un peu fragiles, ou redondantes, qui nous reliaient. Mais nous aimions, je crois, ce petit goût de secret.

Dimanche 20 février 2022

Alors nous n’irons pas au cinéma ; nous parlerons de toi, de moi. Je crois que notre amitié prend une forme réciproquement indispensable puisque nous sommes là, à cet endroit de nos vies, la tienne plus cabossée et douloureuse que la mienne, dans cette ville. C’est peut-être un peu présomptueux d’écrire cela ici, je ne sais pas, un peu naïf. Mais tu es ce qui me raccroche à cet autrefois qui manque. Ou plutôt, sans nostalgie, tu es ce qui remplit ce qui me manque.

Jeudi 17 février 2022

C’est comme si les jours s’étaient enfuis. Je n’ai pas la force de les rattraper. Ils restent vides ce soir, reviendront peut-être ; j’aurai repris mon souffle.

Jeudi 3 février 2022

Le film – La Place d’une autre – se termine et il s’agit alors de se demander, puisque c’est le sujet de la discussion proposée ce soir à l’Utopia, comment le cinéma influence la littérature, ce qui n’a rien à voir avec le sujet du film. Durant la discussion, alors que j’ai pris la parole pour citer le nom de Tanguy Viel comme « descendant » potentiel d’Echenoz, me revient alors en mémoire cette conférence, en 2013 dans le cadre d’un séminaire du Bal, conférence dans laquelle, je crois, Tanguy Viel parlait de ces séances de films où les personnages conduisent et où le paysage défile derrière, mais la prochaine je relirai mes fiches avant de prendre la parole. Et ensuite ? Ensuite j’ai parlé de Duras, de cette tension que subit la littérature d’être à la fois un loisir et une matière enseignée à l’école et heu… et c’est tout je crois.

Mercredi 2 février 2022

Je suis un imposteur.
Adolescent, j’étais un garçon éthéré qui ne savait que faire de sa propre vie. Adulte accompli, je ne le sais toujours pas. Je suis un dandy falot. Je m’en suis contenté longtemps. Jusqu’à ce mois de novembre qui vient de s’achever.
Chacun de nous porte au plus profond de soi une part cachée de vie, un petit secret misérable, une lâcheté, une traîtrise qu’il dépense une énergie et une imagination folles à étouffer, une pépite noire qui empoisonne son existence et risque de ruiner une carrière, une honora­bilité et une position sociale durement acquises au moyen de toutes sortes d’artifices.
Jusqu’à présent, je l’ignorais.
::: Richard Collasse ; La Trace

Le film à peine fini, comme à plusieurs reprises je l’avais déjà exprimé, parfois en appuyant sur trois touches du clavier pour garder trace de l’image – alors malheureusement fixe – et en glisser une ci-dessous, me voilà qui dis « Que c’est beau. » C’était Cris et Chuchotements, de Bergman, réalisateur à côté duquel je suis passé depuis 47 ans, par manque d’opportunité plus que par manque de curiosité : on ne peut pas crier au génie maintes fois à mon oreille sans que cela m’interpelle, n’est-ce-pas ?

Cris et chuchotements, Ingmar Bergman
Cris et chuchotements, Ingmar Bergman

Lundi 31 janvier 2022

Alors pour retrouver le cinéma abandonné depuis le 16 janvier, je choisis Juste la fin du monde. Et assez vite ça crie, puis ça gueule, et ça crie, et ça gueule. Au milieu, il fait silence, c’est beau, oui, assez beau. Mais enfin, autour ça gueule beaucoup, beaucoup trop. Et encore. Et encore.

Juste la fin du monde, Xavier Dolan
Juste la fin du monde, Xavier Dolan

Dimanche 30 janvier 2022

– Tu veux une autre crêpe ?
– Bôôôh…

Je dis un bôôôh qui veut dire je ne dis pas non, exactement comme mon père : même onomatopée, même ton de voix. Hier, j’avais évité de dire « T’es là ? » pour interpeler maman, comme il le faisait aussi, depuis sa pièce. Ce « T’es là ?« , je l’avais une fois crié doucement sans réfléchir, c’était en décembre je crois. J’avais alors été saisi par ce mimétisme fantômatique. Cette fois, après ce bôôôh, nous parlons brièvement de lui : tout comme hier, nous disons qu’il est encore là. Parfois, c’est la nuit qu’il est là : ce fut le cas au petit matin, tandis qu’il passait lentement, malade, en trainant des pieds, silhouette grise comme une ombre ; je me battais alors contre une montée des eaux dans la maison avant de me réveiller brusquement.

Plus tôt, nous étions allés « aux carrières » ; il y avait le danger que tout cela s’écroule au-dessus de nos têtes. Il y avait la mâchoire inférieure d’une biche au milieu de la végétation, nous avions ramassé un peu de bois. Et partagé autre chose.

Samedi 29 janvier 2022

– Je me représentais le Japon aseptisé, dit-elle, pas qu’on y sentait la friture.
– On n’est pas chez les Protestants, dit-il, et je sais de quoi je parle. Le Japon est majoritairement un joyeux bordel.
– Pas chez lui, dit-elle, incapable de dire chez mon père.
– Majoritairement, répéta-t-il.
::: Muriel Barbery ; Une rose seule.

Mercredi 26 janvier 2022

A 18h34, tu m’annonces donc que tu redeviens une absence, que nous ne sommes une fois de plus qu’une incertitude sur nos calendriers. Je n’en suis même pas las, je me suis habitué à ce que nous sommes, ce presque rien duquel, sait-on jamais, surgira peut-être quelque chose, mais je n’y crois que peu.

Plus tard, T me fait lire ce texte qui parle d’amour. C’est beau. C’est juste : il parle d’eau là où d’autres y voient du feu. Je lis le texte deux fois, pour retarder un peu ce que je dois en dire. C’est une épreuve pour moi de dire ce que j’en pense, je ne sais pas faire ça, je ne sais pas, mais je trouve quelques mots et puis l’on parle encore. Je lui dis par exemple combien mon regard sur les haïkus a évolué. Ainsi, mardi soir, en lisais-je certains plusieurs fois d’affilée, renversé par leur beauté, quoi qu’il fût périlleux d’être renversé sur un fauteuil de bureau.

Lundi 24 janvier 2022

Le Japon, donc, était entré chez moi bien avant que je m’y rende. Le thé l’après-midi par exemple, je le bois depuis toujours dans un service que mon arrière-grand-père rapporta de Kobe. Peintes à la main, les tasses et sous-tasses, toutes uniques, représentent le même motif : un lac, des pins, les fleurs roses d’un pêcher, des jeunes femmes assises sur un carré de mousse vert pâle. Au loin des montagnes frémissent dans la brume. La minutie d’un monde en miniature, comme les objets japonais, les jardins japonais, et le Japon lui-même.
::: Christian Garcin ; Carnet japonais

Samedi 22 janvier 2022

On danse, le plus souvent, pour être ensemble. On se met à plusieurs. Les corps s’approchent les uns des autres, vont et viennent sans ordre préétabli mais avec la même obstination dans le tour et le retour. Ils se frôlent,se frottent, se désirent, s’amusent, se déchaînent. C’est une fête. C’est une variante de parade sexuelle. Ou bien les corps s’approchent les uns des autres, mais pour se mettre en ordre sous la baguette d’un maître de cérémonie, pour aller du même pas dans la même direction. C’est une variante de parade militaire, autre genre de fête. Cela va des défilés de Nuremberg jusqu’aux grandes mises en scènes olympiques, en passant par les souriantes chorégraphies hollywoodiennes (mixtes de parade sexuelle, de parade sportive et de parade militaire). Innombrables fêtes rituelles, réjouissances convenues,  processions funèbres, grandes prières dansées où toute une société fait masse et se commémore. Innombrables rites de passage fondés sur un pas commun. Une anthropologie – le projet d’envisager la condition humaine en tant que telle, pour ce qu’on appelle sans doute bien prétentieusement, une « science de l’homme » – ne peut même pas commencer sans se poser la question, cruciale, de la danse. On découvre un peuple, souvent, en commençant par s’étonner de sa façon de danser.
::: Georges Didi-Huberman ; Le Danseurs des solitudes

Nous nous étions mis à discuter ; d’abord M et moi nous étions salués, puis B s’était retourné. Nous faisions alors la queue pour boire un verre au bar de la Manufacture après le spectacle. Le spectacle était émouvant et fort, l’auteur et acteur y raconte l’homophobie et le racisme qu’il a subis, mais mon voisin de gauche, à la fin n’avait pas salué. J’avais trouvé ça gênant, qu’il n’applaudisse pas du tout, au moins par respect pour « ça », mais son corps aussi m’avait gêné durant les 45 minutes du spectacle – et mon envie de pisser, aussi.
M et B lorsque je les ai côtoyés, n’étaient déjà plus un couple d’amoureux, mais vivaient encore ensemble. Nous nous connaissons peu. Nous avions partagé quelques moments ensemble et puis j’avais décidé un jour de plus les voir pour les mêmes raisons qu’on arrête une relation amoureuse : « ça ne le faisait pas ». Je l’avais écris à B, le 9 juillet 2020, par un froid mais réaliste « Je prends un peu de distance avec un certain nombre de relations amicales« .
Nous voilà, donc, près de la table où l’on vend des livres, nous discutons du spectacle, et je dis que non, je dis que je résisterai, que je n’achèterai pas de livre. Et puis il y a ce Didi-Huberman, je ne sais pas de quoi il parle, j’aime le titre, je l’achète. Je dis que c’est héréditaire. Mais chez moi, c’est à plus petite dose. Et puis mon père n’achetait pas des livres pour la même raisons que moi. Je crois que la différence, elle est comme dans le studium et le punctum de Barthes, dont nous avons parlé avec T mardi soir au milieu d’autres sujets de conversations. Mon père aimait les livres « studium », qui apprennent quelque chose, qui décrivent. Je suis dans le « punctum », il faut que quelque chose me « pointe ». Bref, je divague.

Vendredi 21 janvier 2022

Je pars dîner chez C. Il y aura J, bien sûr, mais nous trois seulement. Je ne prends pas mon appareil photo. Je ne prends plus mon appareil photo. C’est un mélange de lassitude et d’envie, l’envie de « faire autrement / passer à autre chose / regarder à un autre rythme. » C’est aussi dû à une espèce de nausée devant toutes ces images faites et stockées pour « pas grand chose » sur un ordinateur qui étouffe. Un ras-le-bol doublé du besoin de me concentrer au maximum sur les images qui constitueront le projet multi-expositions qui débutent le 7 mars.  C’est aussi une forme d’expérience – déjà vécue. C’est un besoin de légèreté. Aussi je regarde les jours vides, du 10 au 14 janvier : c’est une respiration.

Jeudi 20 janvier 2022

À cet âge où se développent toutes les grâces de la femme, je n’avais ni cette allure pleine d’abandon, ni cette rondeur de membres qui révèlent la jeunesse dans toute sa fleur. Mon teint, d’une pâleur maladive, dénotait un état de souffrance habituelle. Mes traits avaient une certaine dureté qu’on ne pouvait s’empêcher de remarquer. Un léger duvet qui s’accroissait tous les jours couvrait ma lèvre supérieure et une partie de mes joues. On le comprend, cette particularité m’attirait souvent des plaisanteries que je voulus éviter en faisant un fréquent usage de ciseaux en guise de rasoirs. Je ne réussis, comme cela devait être, qu’à l’épaissir davantage et à le rendre plus visible encore.
::: Herculine Barbin ; Mes souvenirs

Mercredi 19 janvier 2022

Ton visage me semble porter des taches de rousseur que tu n’as pas habituellement, mais je te dis « Joli tricot », pour signaler que j’ai bien vu ce que tu portes, et que tu n’avais pas hier non plus. Insolence, encore. Et puis l’on repart, chacun dans sa direction.

Mardi 18 janvier 2022

Je ne te dis pas tout de suite que non, ces livres ne sont pas à moi. Je réponds que oui, j’aime lire. Depuis quelques temps, de surcroît, la petite table devant la fenêtre et la grand table au milieu du salon sont recouvertes de livres – romans, essais – ayant pour point commun le Japon : me voilà encore et encore construisant cette « promenade littéraire » que j’aurai l’audace de proposer le 23 mars, promenade assise et l’assistance m’écoutant.
Les livres donc, et cette question un peu plus tard que tu me poses : quel est mon auteur favori. Je bredouille quelques noms, il s’agit de savoir de quoi l’on parle : celui dont j’ai lu tous les livres – personne en l’occurence, j’ai échoué devant les premiers Echenoz – ? celle qui parle ma langue ? celui qui fait référence ? celle qui me fouette de ses fulgurances ?
Toi, c’est Sartre dont tu as lu tout les livres. Ta jeunesse – à laquelle, encore une fois, j’accole l’adjectif « insolente » – est riche d’une curiosité, d’une étendue et d’une aisance que j’ai rarement côtoyée. Et puis tu souris encore.

Lundi 17 janvier 2022

Nous revoilà  ensemble dans une quête de vêtements entamée la veille de mes premiers symptômes. Cette fois-ci, les losanges multicolores offrent quelques ristournes intéressantes à qui veut en profiter, et non pas aux clients déjà encartés dans quelque fichier stocké on ne sait où. Ton corps s’impose ainsi, notamment sa partie haute dans tout ce qu’elle a de plus colossale voire bestiale lorsque tu essayes un blouson ou, bien plus encore, ces tee-shirts pour lesquels tu choisiras un M indécent et ce jaune que j’aime tant et qui, sur ta peau, offre une autre adéquation que sur la mienne. Nous voyant ainsi ensemble, se souvenant peut-être de nous, quelques vendeurs – la clientèle se fait rare – doivent me trouver chanceux. L’un, agenouillé, épinglera le bas d’un jean dont les 1 ou 2% d’élasthanne m’agaceront et me feront économiser une somme déjà dépensée dans un superbe polo Fred Perry – nommer une marque me fait tout de suite penser à Brett Easton Ellis –  qui probablement, comme ses congénères dans mes tiroirs, durera douze ou quinze ans, peut-être plus, allez savoir, polo qui me fera apercevoir mon buste dans le miroir de la cabine d’essayage et une grimace sur mon visage : je ne suis point colossal.

Samedi 8 janvier 2022

Ce n’est pas une surprise à 8h14 quand, fébrile, je parviens à lire les 38,1°C qui s’affichent sur le petit écran du thermomètre dont la petite sonnerie surexcitée vient de signaler que quelque chose cloche. Ce n’est pas plus une surprise quand l’auto-test laisse apparaître à 12h04 deux petites barres rouges au lieu d’une seule et donc fatalement, je suis déjà blasé quand le SMS de la pharmacie, où le pharmacien aura tout de même réussi à me faire rire malgré mon mal de tête et la déception d’avoir loupé le cours de photo, m’annonce à 15h18 que mon résultat est positif et me confirme que je vais retourner dans mon lit…

Vendredi 7 janvier 2022

Tu reviens toi aussi, des mois plus tard. Nous parlons de ce qu’est être fils, dans ces moments que nous avons récemment traversés, toi et moi, différemment. Avant de partir, tu me dis des choses très gentilles sur moi, bien sûr tu parles aussi d’E, qui en disait dis-tu, tu dis ce qu’il disait ou quelque chose comme ça. Je bafouille quelque chose en retour, c’est trop tard, c’est toi qui a pris de l’avance, pourtant je le pense mais je ne sais pas très bien faire, dire des choses gentilles, ça sonne faux pour peu que j’hésite un peu en cherchant les mots justes. Encore faut-il qu’ils viennent, les mots. C’est comme ici, parfois ça ne veut pas.

Mercredi 5 janvier 2022

Il y a ces images du 5 juin 2021. La lumière y était belle. Je les regarde, cela faisait longtemps, j’aimerais que tu reviennes mais ce ne serait peut-être pas aussi bien, pas aussi léger. Comme avec d’autres, nous nous attendons, nous nous échappons : « Une prochaine fois », nous écrivons-nous souvent.  J’aime la pose que tu prends sur la 5369, sur la 5381. J’aime l’ombre de la 5226.

Je sais que je veux aller vers ça, sans que ça ait du sens.

Pourtant je les regarde en pensant au thème imposé du cours de photo : « Habiter ». Il fait nuit, l’appartement n’est pas rangé, il est presque impossible de refaire les mêmes images, avec moi, là, à ta place. Et puis, il en faut, du sens. Alors je creuse, un peu ailleurs. C’est difficile. Je sais vers quoi je creuse, vers ce qu’habiter veut dire pour moi, mais je ne sais pas le dire, pas tout à fait. Je m’étonne presque de ne pas trouver les mots. J’ai l’impression que je ne sais plus vraiment les trouver.

Vendredi 31 décembre 2021

Je suis là, 18 chemin V. Je ne pouvais pas être ailleurs. J’avais dit, il y a quelques jours, que je pouvais être seul ce soir de réveillon, seul avec un film ou peut-être deux, le genre de film qui détermine la raison d’être du cinéma, qui vous enveloppe et vous habite. Seul et bien, à peu près bien, bien comme on peut l’être dans ces cas-là, à regarder l’année passée, à creuser un peu perdu dans les souvenirs pour y revoir quelques sourires, pour se rappeler qu’on a pleuré de trop aimer. Mais non, je suis là, je ne pouvais pas être ailleurs.

Dans l’après-midi, nous avons longuement marché, c’était bien, simple, un peu long dira-t-elle, et dans cette promenade on a puisé la joliesse de ce qu’est être ensemble. Il faisait bien trop chaud, et j’ai arpenté des chemins étonnamment nouveaux, le petit Poucet y avait semé des souvenirs, ceux de maman, un peu des miens comme chez Ferret, parce que c’est là que Nicole habitait. Je n’y étais jamais venu.

A 23h56, dans mon lit d’1m20, au bout d’une page de pas grand chose dans le carnet noir – deuxième tome -, j’écris sur le 26 novembre, et ces moments dans la chambre d’hôpital, que je pourrais appeler des apnées sensorielles – mais l’expression ne convient pas vraiment -, durant lesquels je n’ai pas su quoi dire ni faire, et que j’ai oubliés.

Et puis l’année s’arrête.

Jeudi 30 décembre 2021

Je regarde, encore et encore, les images. Je comprends que j’ai tout de même produit, lors de mes séjours là-bas, quelques jolies images que j’avais pour certaines oubliées comme un jeune homme lisant au fond d’un bar en août 2011, les yeux d’un petit garçon dans un rolling sushi bar en juillet 2012, les brumes sur le Chuzenjikô en octobre 2014, des mains qui prient en avril 2015, une petite fille sage sur les bords de la Kamo en avril 2018. Ces exemples sont doux, je les mets de côté. A jamais ?

Mercredi 29 décembre 2021

Je regarde, encore et encore, les images, pour finaliser le projet d’exposition qui approche : ce sera en mars prochain. Je comprends que j’ai produit, lorsque j’ai vécu là-bas, énormément de photos extrêmement mauvaises. Mais alors vraiment, vraiment beaucoup. Que j’ai gardées et que je regarde, aujourd’hui, plutôt horrifié. Je suis alors face à la fragilité de ma photographie, qui, me dis-je, doit plus au coup de bol qu’à un vrai talent, mais si j’dis ça, je casse mon image, ce s’rait dommage, ce s’rait dommage, alors je réfléchis un peu et je me rappelle que le piège du Japon en y arrivant en 2014, c’était ce sentiment que je ne savais pas quoi en faire : c’était devenu un espace quotidien dont l’anodin était censé être derrière l’objectif, mais c’était encore une grande inconnue, j’étais perdu et je crois que mon regard s’y heurtait. Soudain, je n’étais plus face à la surprise de l’été 2011 qui donna quelques images fortes, et pas encore dans cette espèce de quête ascétique du printemps 2017 qui donna à nouveau quelque chose, quelque chose que j’aime énormément et qui atteindra une force de sécheresse visuelle sur quelques images, m’offrant pour mars un lien évident avec les haïkus : rien de pesant, rien de solennel, rien de convenu, comme il est écrit dans la préface de l’anthologie du poème court japonais.

Je ne t’en dis rien, de tout cela, tandis que nous déjeunons. Je n’y pense pas. Peut-être que cela m’épuiserait, dans ta langue. Et puis soudain, tu te rappelles ce que tu as oublié de me raconter : tu as enfin dit à ta mère qui tu étais et pourquoi tu l’appelais peu pour ne pas devoir mentir. Enfin tu es devenu toi, au bout du téléphone. Devant moi, en le racontant, peut-être l’es-tu aussi, encore plus, toi. Tu me souris comme peut-être tu n’as jamais souri. Pourtant il y a d’autres histoires, un peu moins souriantes, ou d’un sourire grinçant : il y a vous, lui et toi, et toutes ces griffures. Je te regarde. Tu es beau. Tu portes un pull coloré, quelque chose entre le vert et le bleu, éclatant, se mariant subtilement avec ta peau. Je ne pense pas à te photographier. Comment est-ce possible ? Je te parle pourtant du portrait de Julia. Je te parle pourtant de mon aisance grandissante devant les visages. Le tien se dérobe-t-il ? Non, c’est ainsi si souvent.

Mardi 28 décembre 2021

Les tremblements de terre hebdomadaires du Kansai, qui faisaient pleurer d’angoisse ses deux aînés, n’avaient aucune emprise sur lui. L’échelle de Richter, c’était bon pour les autres. Un soir, un séisme de 5,6 ébranla la montagne où trônait la maison ; des plaques de plafond s’effondrèrent sur le berceau du tube. Quand on le dégagea, il était l’indifférence même : ses yeux fixaient sans les voir ces manants venus le déranger sous les décombres où il était bien au chaud.
::: Amélie Nothomb ; Métaphysique des tubes

Mais comment puis-je nous taire ?

« Tu parleras du tapis« , me dit E, quand je lui dis qu’il sera difficile de ne pas parler de toi. Alors, dois-je y glisser notre poussière ? Puisque quoi qu’il advienne, c’est ainsi que retournerons.

Dimanche 26 décembre 2021

Fubuki, elle, n’était ni Diable ni Dieu : c’était une Japonaise.
::: Amélie Nothomb ; Stupeur et Tremblements

Alors, dans cette situation à laquelle je ne suis pas habitué, dans cette franchise presque enfantine que tu as au téléphone, mais c’est peut-être moi l’enfant, je ris, je ris.

Samedi 25 décembre 2021

Quelques années plus tôt, un soir chez moi, une voix intérieure m’avait traversé et dit : Tu mourras jeune, tu dois écrire.

J’avais accueilli cette voix avec tranquillité, elle était inaudible et sans mot mais distincte, et j’avais pensé : C’est sans doute cela un ange.

Pourquoi ne pas admettre que les anges existent ? Non des créatures surnaturelles mais es émanations tranchantes d’une réalité en train d’advenir et qui nous échappe encore. Voix de ce qui ne vient peut-être pas à la conscience que comme une urgence, cri fendant le mur de l’inconnu. Pas besoin d’ailes ni de plumes, de trompettes ni de tremblement du sol, seulement des mots muets, légers d’un sens écrasant. Je n’avais pas posé de question. N’y a-t-il pas de l’impudeur à interroger l’évidence ? J’avais parlé seulement dans le vide, rien n’avait répondu ; le silence résonnait au battant d’une certitude : ce qui aurait pu m’effrayer me soulageait comme seule peut soulager vraiment la vérité – même si on ne la désire pas. C’était un avertissement et un ordre, et aussi, du moins l’avais-je entendu ainsi, une promesse : être écrivain, c’était bien plus qu’écrire mais sauver ce qui vous appartient de plus intime et donc on découvre qu’il n’est pas à soi.

::: Patrick Autréaux ; Se survivre

Il y a des jours où le récit pourrait s’allonger facilement, comme cet extrait ci-avant, puisque il y a tant à dire.

Puisque c’est Noël mais qu’il n’y a rien à fêter, rien à fêter depuis quatre semaines et un jour. Alors nous célébrerions, puisque ce verbe est là pour cela, le fait d’être ensemble, d’être famille, avec notamment un nouveau visage, le nouveau petit ami de ma nièce, gouailleur comme on aime toujours en avoir à table, malgré cette audace qu’il a de me me vouvoyer – je doute que cela durera. Mon père est dans les mots, l’absence, le vin du nom de Guitres, la bûche qu’il aimait tant, il est dans ce qu’on ne dit pas, cette lutte qu’on a ensemble contre l’adversité de la mort, cette lutte qui nous pousse à nous réunir malgré tout, malgré le fait de ne pas vouloir ça, nous épuisant à pousser la mort du coude pour lui dire qu’on fait encore famille, nous épuisant à nous dire qu’il est encore là, autrement, mais là, nous épuisant à inventer d’autre formes de présences pour continuer d’avancer. Le deuil de mon père n’est pas à proprement parler douloureux, il est, je le répète, sournois, ou peut-être comme une présence juste à côté de vous, qui passerait son temps à vous pousser pour dire, eh, je suis là, mais autrement.

Puisque après que nous nous étions retrouvés seuls tous les deux, maman – j’oscillerai sans cesse entre « maman » et « ma mère » – et moi, des objets sont arrivés dans la conversation. Et puis nous sommes montés. On les a regardés. J’en ai découverts. On a parfois eu du mal à ouvrir ces vieilles boîtes de tabac à pipe dans lesquelles gigotaient de vieux francs oubliés.

Puisque après plusieurs clics j’ai supprimé le compte Facebook de mon père. J’ai supprimé cette fenêtre, petite, certes, qu’il avait sur un autre monde, qu’on dit virtuel mais qui est bien réel, qui donne du liant. Et j’ai supprimé mon père, oui c’est cela, c’est l’impression que j’ai eue, de l’effacer, lui, à nouveau, les yeux humides, la gorge serrée, laissant échapper quelque onomatopée aux sens multiples (quelque part entre le dégoût et l’expression de l’improbable) et à l’orthographe incertaine – pffoouuhhff, peut-être -, là, devant l’ordinateur blanc et ma mère derrière moi, au milieu des milliers de livres et de disques, au milieu de son monde, réel, bien réel celui-là.

Jeudi 23 décembre 2021

Et chez Pariès ça me reprend devant les gâteaux basques individuels, ce sentiment qu’il m’est impossible d’en acheter : j’ai envie d’en manger un mais en même temps pas envie. Je bloque en pensant à mon père qui aimait ça. Il y a là, c’est évident, une forme de culpabilité d’être « bon vivant », formule intéressante et décorticable à souhaits.

Mais – heureusement ! – ça ne le fait pas avec les chocolats – dont pourtant il raffolait – ni, je crois, du moins pas aussi fortement, avec quoi que ce soit d’autre – Combien de fois maman a dit « Il est gourmand comme une vieille chatte. » -, ce qui me permet de continuer à manger et à boire, voire même, comme vous pouvez le constater, de plaisanter légèrement.

Lui rends-je ainsi hommage ? C’est bien mon intention, car je repense à Desproges, qui riait de tout et même de sa propre mort, et dont mon père raffolait, même si mon père préférait – nous n’en avons jamais parlé mais j’en suis persuadé – l’absurde Desprogien et surtout l’incontournable Minute Nécessaire de Monsieur Cyclopède à l’humour noir, car à ma connaissance mon père n’a jamais ri de la mort de qui que ce soit et encore moins de la sienne. J’ai appris récemment qu’il détestait les scènes violentes dans les films, mais le rapport entre mon père et le cinéma étant très très très distendu – sa dernière référence cinématographique étant Blow Up, que ma mère a donc dû subir à l’époque et qu’il faudrait que je revoiej’ignorais ce détail qui n’en est probablement pas un.

En tout cas, je pense vraiment que je ne serais pas tout à fait la même personne si je n’avais pas regardé, à l’âge de 8 ans, La Minute Nécessaire de Monsieur Cyclopède avec mon père. Étonnant, non ?

Mercredi 22 décembre 2021

Il y a des moments où ça me traverse. En sortant du travail, par exemple, je rejette l’idée d’acheter des gâteaux basques : ça ne me semble plus possible.

Je sais qu’il faut que je relise La Place*, d’Annie Ernaux, mais ce n’est peut-être pas une raison pour écrire des phrases comme celle qui précède, que je trouve très « à la Ernaux ».

* Et non pas Le Drap, d’Yves Ravey, lapsus dû au fait que les deux livres parlent de « ça ».

Lundi 20 décembre 2021

Je te raccompagne à la gare, plus tôt que ce qu’il était prévu : les trains ont quelques aléas qui font que parfois nos emplois du temps déraillent un peu. Il fait froid. Tu me prends par le bras. Je ne cherche pas de sens à ce geste, du moins je me méfie du sens qu’on pourrait lui donner un peu précipitamment et qui complète simplement ce qu’il y a derrière nous, c’est-à-dire tout l’inédit de cette journée, de cet ensemble que nous avons été. Il y a eu les mots, les attentions, les conditionnels et puis voilà, domani est un autre jour, et 2022 une autre année.

Samedi 18 décembre 2021

Rendez-vous photo. La prof demande d’écrire, sur un bout de papier, notre état actuel. Plusieurs adjectif me viennent. J’écris : « en attente ». C’est le début du cours, je suis en attente, optimiste, heureux d’être ici et de voir ce que cela va donner.
Cette fois, mon binôme sera Julia… et non pas J puisque je me demande de plus en plus pourquoi je ne mets dans ce journal que les initiales.

C’est en discutant avec elle que je réalise que je suis aussi en attente de demain, d’ailleurs juste avant 10h, tu m’as écrit « -1 ». Écrire « tu » te donne une place et m’évite d’écrire ton prénom. Je souris.

C’est elle, d’abord, qui me prend en photo. Sur son papier est écrit « Inquiétude. Énergie. » Elle m’explique. Je me prête au jeu, j’aime notre dialogue, me voici assis dans un caddy éventré, et entre deux éclats de rires j’essaye d’avoir l’air inquiet. J’aurai plutôt l’air inquiétant sur la photo qu’elle choisira, le regard un peu perdu, un peu fou, nous en rirons. Puis c’est elle qui pose, dans son pull en mohair rose. Je lui dis de sourire un peu, de regarder vers la gauche. J’ai déjà l’habitude des portraits, je suis à l’aise, je sais ce que je veux, et le plus difficile c’est… que ce soit net.

Et le cours suit son cours, je suis vraiment content d’être là, de partager, même si parfois je trouve que je devrais me taire, d’écouter ce que les autres disent de mes images. J’aime cette confrontation, cette prise de risque, mes incertitudes. J’aime dire que j’aime beaucoup telle ou telle image. J’aime aussi quand Rosalie dit « c’est beau » en voyant ce que j’ose montrer. J’aime être là. J’aime ces gens avec moi. J’aime t’attendre, je crois.

Vendredi 17 décembre 2021

Je rentre épuisé, grignote à peine, et, comme une autre forme de méditation après le Miserere d’hier, choisis de regarder La Dernière Piste, film vu sur grand écran à sa sortie et dont j’ai le souvenir d’un « Wow ».
Et ?
Wow.
Et puis Meuh aussi.

Mercredi 15 décembre 2021

Soudain sur l’écran, les photos du 28 juillet dernier. Je les avais oubliées ; je cherchais autre chose. Photos de famille en petit comité avec ma sœur ainée et O : j’en fait 7, en commandant mon appareil photo depuis mon téléphone. Sur la première et la deuxième, mon père, insouriant. Ce mot n’existe pas mais c’est ce qu’il me vient à l’esprit en voyant son visage. Sur les suivantes c’est différent, le sourire est là, léger, discret. Mais c’est sans importance. Je regarde ces photographies avec une émotion inconnue, sur laquelle je n’arrive pas à mettre le mot de tristesse, c’est un peu comme si, quelque part en moi, j’étais légèrement aspiré par le vide créé par l’absence : il est sur ces images, et ce sont, les dernières que j’ai de lui. Il est sur ces images, je le regarde fixement, comme si je prenais conscience de la place qu’il avait, comme si en même temps il ne pouvait plus y être, sur les photos. Sur la dernière je crois qu’il se force à sourire, ça fait comme une grimace, lui qui posait si facilement, lui si photogénique, disait toujours ma mère.

Lors de mon séjour de mi-septembre, en effet, je n’ai pas fait de photo de lui. Il y a cependant 4 images de maman, que j’ai surprise à travers la fenêtre. Elle sourit dans un mouvement, dans un signe de la main. Et c’est joli et doux.

Lundi 13 décembre 2021

Sur France Culture, il y a alors ce documentaire sur le Sida. C’est une pièce de plus à ce puzzle : j’ai grandi en sachant que la mort existe. Je me souviens que le Sida avait été le sujet que j’avais eu à présenter devant la classe, probablement en quatrième. Je me souviens de quelques bribes : ça ne s’attrape pas par les moustiques ou en s’asseyant sur les toilettes, disaient les livres et avais-je répété. Le reste n’est plus dans ma mémoire ; les morts n’y sont pas. J’ai grandi avec la mort des enfants en Afrique, avec les images des camps de concentration du musée de Brive-la-Gaillarde – j’ai 12 ou 13 ans -, et surtout avec l’idée qu’on peut mourir comme ça, sans prévenir, comme mon grand-père, à 56 ans. Toute notre vie est un sursis permanent ; il me semble mon père a exprimé cela, un jour, après avoir dépassé l’âge de 56 ans, l’idée d’un sursis. Je l’ai peut-être inventé, mais… ça lui ressemble.

Il y a alors ce moment où je me déplace et où je nous regarde face à l’inéluctable, oui nous.

Dimanche 12 décembre 2021

La chanson passe. La chanson, à chaque fois que je l’entends – et donc souvent – me fait penser à A. Or cette fois je suis ici, dans cet appartement. C’est ici que, pour la première fois, nous nous étions réveillés l’un avec l’autre, le 13 avril 2019. Ces souvenirs sont encore vifs : il reste des images de nos sourires et de ses cheveux noirs sur les oreillers blancs. Je suis impuissant devant cette légère tristesse qui s’accroche, et qui revient comme ça, au gré des signes. Je me demande si elle restera encore longtemps. Je me demande si l’absence d’A peut laisser à d’autres émotions toute la place dont elles ont besoin. Je pense à Sophie Calle, aussi.

Et puis je pars. Je vais au Bal, c’est tout là-bas. Je sais qu’il y est question de corps, en souffrance ou quelque part absents et qui dansent malgré cela. Sur place c’est beau, tristement beau, dur, fort, c’est presque trop bien filmé. Il y a une femme qui pleure après qu’on l’a soulevée, elle dansait dans les airs et dans les bras qui la portaient.

Le reste de la journée, les images sont en moi. C’est pourtant un dimanche à Paris, c’est Noël, et c’est la foule encore et l’amitié m’accompagne, du moins un petit cercle qu’on pourrait dire « de privilégiés » mais c’est moi qui le suis. Dans la sagesse de N, place de l’opéra, dans ses mots, je puise cette idée que j’ai eu un rôle pour les générations qui m’ont précédées, les rapprochant par ce que j’ai écrit. Dans le brouhaha et les klaxons, ce qu’il dit est fragile, tout comme mon attention.

Samedi 11 décembre 2021

Quais de Seine, vers le Trocadéro. Je marche depuis le Castel Béranger, sans trop savoir jusqu’où si ce n’est que j’ai rendez-vous à 17h au Père Tranquille.
Je pense soudain que j’aurais pu aller sur le pont du Garigliano, rendre hommage à mon grand-père puisque c’est là qu’il est mort, le 21 octobre 1965. Rendre hommage à, comme écrit l’autre jour, ce lieu où l’on se retrouvait, mon père et moi, et cette date. J’aime l’idée que nous soyons des lieux où d’autres se retrouvent, je ne sais pas si cela a du sens, si ce n’est pas de ma part un fichu effet de style dans lequel je m’empêtre.

Dans ma tête, au milieu de la foule, les mots de mon journal s’écrivent alors. Au milieu de la foule, j’hésite à les dicter dans mon téléphone ; tant pis, ils s’évaporeront.

Vendredi 10 décembre 2021

Je suis sur ton canapé, dans cet appartement où nous n’avons pas vécu ensemble et où tu vis dorénavant et jusqu’à toujours. Je te parle de moi, de mon père, de ma mère, des mes sœurs, ainsi nous dialoguons, tu as vécu cela, tu me rapportes les dernières paroles de ton père, moi je ne les sais pas, je les ai oublié les derniers mots qu’il m’a adressé, ou au moins la dernière fois que j’ai entendu sa voix, derrière celle de maman, je ne sais pas quand c’était. Il y a peut-être un indice dans le carnet noir, mais cela m’étonnerait. « J’ai oublié » : comment de fois je les prononce, ces mots, chaque jour. Tout s’étiole. Et nous parlons encore.

Et puis je te laisse, je marche à travers le dix-neuvième arrondissement pour arriver chez B ; trente et quelques minutes. J’aime être chez B, souvent il n’est pas là, il me prête cet endroit où il vit, c’est chaleureux et calme, il y a comme une forme de pureté chez lui ; et tout est bien rangé. Depuis la dernière fois, les plantes ont quitté la table, toute une étagère les accueille, près d’une fenêtre. Le temps glisse ; en écrivant ces mots je pense à son lit confortable : le matelas ferme, la couette lourde. Et il y a ce silence.

Jeudi 9 décembre 2021

« Au bout du téléphone, il y a votre voix…« , aurait pu dire Françoise Hardy, entre 14h05 et 14h11. J’étais dehors, il faisait assez froid, ma réunion s’était terminée, alors comme convenu je t’avais appelé mais… ma réunion avait commencé une heure plus tôt.
Alors au bout du téléphone, il y a ta voix qui me dit que vous n’avez pas encore déjeuné, que le steak n’est pas cuit, mais qu’on peut parler. Et puis elle intervient, de sa voix d’enfant, derrière toi, elle te demande avec qui tu parles, c’est joyeux, tu lui dis que je parle italien alors qu’elle peut me saluer… mais non, elle rebrousse chemin et puis le steak est cuit.

Mercredi 8 décembre 2021

Je connais bien cet endroit, c’est-à-dire son emplacement et l’ambiance qui s’en dégage : j’ai habité tout près. Jamais je n’y suis rentré, c’est toi qui l’a choisi, tu m’as écrit qu’il était tenu par deux lesbiennes et qu’elles avaient de la Guinness. Gayness, j’ai répondu. Lorsque j’arrive tu es déjà là, attablé, tu tournes le dos à l’entrée, position qui m’étonnes un instant, comme si tu ne m’attendais pas.

Mardi 7 décembre 2021

Une fois couché, j’ouvre le carnet noir, j’y écris des questions qui n’auront jamais de réponses. Et puis après les mots, ce sont les larmes qui sont sortent. La lumière est éteinte, je voulais dormir. Cela fait, je crois, une semaine qu’elles n’ont pas coulé. Elles sortent, s’expulsent, comme le 26 au matin, bruyantes, violentes.

Je crois que j’ai besoin de ne pas oublier ce moment dans la nuit alors il est ici, lui aussi, comme les autres émotions reportées depuis 4 jours. Je crois que c’est ici, et pas caché dans l’intimité d’un carnet, pour dire au monde que « ça a eu lieu » – que disait Barthes sur les photographies et le « ça a eu lieu » ? – et parvenir à refaire cohabiter le quotidien et « ça », parvenir à parler de l’incongruité de mon attente, de l’insistance de la pluie, d’une chanson qui passe ou bien des corps absents.