Samedi 29 mai 2021

Alors, après que j’ai regardé la fin de ce Happy Together trop gueulard pour me plaire réellement malgré le montage et malgré ce personnage, là, ce collègue, dont on volera l’image dans une fin splendide derrière les vapeurs d’un vendeur de bouffe dans les rues de Taipei – alors bien sûr je pense à Niu -, oui, après, il est minuit passé, j’entame un autre film, Deux automnes, trois hivers, qui s’avèrera léger, rafraîchissant, un Betbeder, je l’aime bien Betbeder, du peu que j’en connais. C’est à 0h50 que je réalise alors que j’ai franchis le cap des 47 ans de cette manière légère, avec pour seul complice du cinéma amoureux. Et c’était bien.

Vendredi 28 mai 2021

Il y a, sur la table de salle-à-manger, le papier bleu qui emballait le cadeau. Il y a, sur le papier bleu, les si jolis mots que JLM a écrit, toujours de cette même plume, comme si les phrases n’osaient pas trop sortir, timides. Les mots disent l’émotion, toujours présente et attendue.

Il y a, dans le livre qui était emballé, des images que j’aurais aimé faire, celle des pages 34 et 49 notamment, des images que j’aurais pu faire, celles du chapitre 13 notamment, celles pour lesquelles j’aimerais encore m’envoler, celles du chapitre 18 notamment. Il y a des mots qui expriment ce que les rues nous disent, et que je n’ai probablement jamais su exprimer.

Il y a ici, ce 28 mai, quelque chose qui dit combien nous sommes présents, l’un pour l’autre, sans le dire.

Jeudi 27 mai 2021

Elle ne dit pas Bonjour : elle se précipite. Sur l’application verte, en omettant le point d’interrogation, elle me demande si j’ai vu le poste. Cela fait plusieurs qu’elle se dit qu’elle doit me joindre, mais…
La suite est un conflit intérieur, un terrible dilemme, qui s’apaisera au bout de quelques jours. Que faire des années qui viennent ? Et que conclure des années passées à bouger depuis Toulouse et ma chambre 141 sur le campus de l’INSA, des 8 changements de boulot, des 18 changements d’adresse, des changements d’amours… 29 ans à aller ici, là : c’est quand qu’on arrive ?

Mercredi 26 mai 2021

Aller. Tram. Bientôt 14h, car au matin j’étais ailleurs, ça rime avec Pfizer. Le vieil homme monte, c’est quand il hausse un peu la voix pour qu’on lui cède la place que je me retourne. Je crois reconnaître A, à la place que l’homme requiert pour respecter les distances de sécurité. Cela ne m’étonnerait pas que ce soit elle. Ce qui suit est une bataille de mots, il crie aux jeunes femmes qu’il a 80 ans, il dit que pour lui derrière cette maladie il y a la mort.

Retour. Tram. Bientôt 18h. L’homme est en fauteuil roulant, à ses mains de gros gants de bricolage métallisés. Il y a du monde. Il a peur. Il explique que si on le touche, il peut faire un malaise vagal, une crise cardiaque, mourir. Maladie neurologique. Il dit au gens qu’ils doivent s’éloigner, se tenir, et au moment de descendre encore des cris, les siens, la jeune femme avec sa grosse valise ne comprend pas. Lui aussi il dit qu’il y a la mort.

Et puis il y a la vie : L pose, le soleil s’infiltre.

Mardi 25 mai 2021

« La météo est clémente », écris-tu à 18h18. Alors nous voilà, et c’est avec toi que je retrouve les terrasses. Il y a ce sentiment étrange, on flotte. On a presque l’impression qu’on n’a pas le droit d’être là ; la semaine dernière les rues en étaient folles.
Alors on esquisse un regard, le serveur est joyeux, et nous donc d’avoir une table, là, petite rue tranquille loin du tumulte. On commande, et bien sûr tu blagues, un peu, en disant qu’on ne sait plus comment faire.

Dimanche 23 mai 2021

Il y aurait peut-être quelque chose à sauver au bout de quelques branches, là où maman a mis quelques filets. Alors on irait. La veille encore trois cerises tendant vers le rouge se battaient en duel, aujourd’hui combien. On irait pour discuter un peu de nous, à l’écart ; il ferait beau encore.

Samedi 22 mai 2021

Il me faudrait parler de la maison de la voisine. Ça ferait un roman, tout ça, cet enchevêtrement, du Georges Perec ou du François Bon, du Claude Simon peut-être. Ce qui ferait livre, aussi, c’est que ça disparait, qu’ils ont fait du ménage, du grand ménage. Ce qui ferait livre, qu’il reste encore les traces de sa vie ici, cette vie soudain diminuée ; une fois par semaine, peut-être, elle reviendra.

Quand on en parle, on n’a pas d’émotions ; je crois que c’est recouvert par le factuel, par le débarras débarrassé, les nains de jardins encore là, les chats qui errent, la clématite sauvée. Pourtant c’est quelque part, ça doit attendre pour s’exprimer. Il reste quelques poules. Je devrais lui écrire.

Vendredi 21 mai 2021

« Comme il galope », dit à part soi la tenancière de l’auberge, tout en tournant lentement la tête. Elle regardait par la fenêtre. Aucun des hommes qui se tenaient dans la salle à boire n’avait réagi à ces mots, aucun d’eux n’y avait prêté la plus petite atten-tion, chacun restait sur son quant-à-soi, ruminait inlassablement les deux, trois mêmes pensées personnelles. Mais l’aubergiste ne s’était pas aperçue qu’on ne l’écoutait pas, car aussi bien elle ne s’adressait à personne – elle ne dialoguait qu’avec elle-même. Le garçon disparut alors derrière le mur et reparut un instant plus tard dans l’encadrement de l’autre fenêtre : une tache fugitive et sombre. Il approcha, passa en trombe devant les lilas d’un violet virulent qui bordaient sur un côté le chemin conduisant à l’auberge. Ils n’étaient en fleurs que depuis quelques jours. L’air lui-même en paraissait coloré, de même que le visage du gamin – ainsi l’aubergiste l’ap-pelait-elle encore, bien qu’il eût atteint la vingtaine –, ses mains blanches, ses vêtements sombres et désormais bien trop courts.
::: Reinhard Kaiser-Mülecker ; Lilas rouge

Je relis le premier chapitre du roman de 696 pages. J’attendais le moment propice pour l’entamer réellement avoir en avoir goûté quelques pages, dès l’achat. Voilà le moment propice : je suis dans le train, je vais chez mes parents, je vais sur ma terre, j’imagine qu’il y aura le souffle du vent et que celui me laissera me promener ici ou là en poussant suffisamment les nuages. J’emporte quelques carnets qui resteront vains, je ne le sais pas encore.

Les pages sont denses, longues, il faut les apprivoiser, parfois les relire. C’est le troisième livre conséquent que je lis cette année. Ce n’est pas anodin. C’est un autre temps, tout ça, que ça vous met entre les doigts et dans la tête. C’est un autre rythme, imposé par la mort des gens ou le risque qu’ils meurent. Quand on y pense… Alors on ne sort plus, on lit, par exemple, et l’on n’a pas peur de cela, on y trouve même son compte. Le prochain, ce sera Don Quichotte, peut-être ; il était là, l’été 2019, sur une des étagères qui bordaient le lit, au Liégat. Ç’avait été furtif, entre lui et moi.

Avant le train, ce matin, j’ai retrouvé le CAPC et Arc-en-rêve, c’était un bonheur sans nom, de respirer tout ça, penser, regarder, être inspiré. C’est donc un 21 mai synonyme d’envol, tout reprend, et par les fenêtres là-bas il y aura les écureuils et une mésange audacieuse tapotant au carreau.

Jeudi 20 mai 2021

Tu me racontes qu’un jour, tu as exposé des photographies prises lors d’un séjour aux États-Unis. Ta seule exposition je crois. Tu me dis que la vente de ces images avaient été difficiles, il avait fallu définir un prix, il te semblait exorbitant. Et puis il avait fallu te détacher d’elles. Elles n’étaient alors plus à toi. L’une était floue, ratée dis-tu, mais jolie disait-on.

Comment garder à soi ce qui prend le statut d’œuvre vendable ? Comment garder pour moi les images d’A, si un jour elles sortent de cet espace dans lequel elles se trouvent ? Comment voir partir son corps, ce moment à nous au bord du lac, cet instant où il est sur mon lit et qu’il me tourne le dos ? Je crois que cela me semble impossible. Perdues au milieu des mots, si le livre voit le jour, les images sont un tout, marquées de mon nom, elles restent miennes, elles restent ce que nous avons été. Mais s’il advient qu’on en accroche quelques-unes à un mur et qu’on me dit « Vous la vendez ?« , que répondrais-je ? Cela ne m’était jamais apparu en regardant par exemple les images d’Hervé Guibert ou de Claude Nori. Je n’y voyais que leur dialogue avec moi, spectateur. Pas le fait que l’intime, leur intime, pouvait s’acquérir. Alors, que répondrais-je ? Je répondrais non.

Mercredi 19 mai 2021

Boîte aux lettres. Je reconnais bien sûr ton écriture et cette manière de coller les timbres. Il y en a 8, Max 20g chacun. C’est une surprise née peut-être de ces 35 minutes durant lesquelles nous avons discuté samedi ; j’avais aimé cela, toi aussi n’est-ce-pas ? Je déchire le paquet à la hâte, tout comme je me dépêche de remonter chez moi prendre mon parapluie car le temps est menaçant. Parfois il pleut, une courte averse. Dans l’enveloppe, une carte postale, c’est une photographie de Nicolas Bouvier, magnifique, je la connais mais l’avais oubliée : Le train de nuit Tokyo-Sendai de 1964. On y voir un alignement d’hommes dormant dans un train, les uns assis sur les banquettes, les autres par terre. L’un d’eux porte un masque.

L’enveloppe contient aussi un paquet, papier-cadeau vert pomme, étiquette d’une librairie. Je déchire cela. Jean Genet s’y cache. Me voilà touché. Je t’envoie immédiatement un mot, tu y réponds tout aussi vite.

Mardi 18 mai 2021

Je m’apprête à effacer les images de la carte mémoire quand soudain, au milieu de toutes celles déjà vues et revues, surgit ton émotion. Elle est là, accompagnée de deux autres photos qui curieusement, n’avaient pas été chargées non plus. Par quel hasard ma main est-elle allée ici pour retrouver cela qui aurait dû se perdre, cette jolie douceur et cet éclat de toi ?

Après-demain c’est ton anniversaire. Je n’ai pas oublié. Je l’ai aussi noté dans mon Moleskine noir, griffonné cette semaine, presque maltraité de ratures, de listes infinies, d’impatients rendez-vous. Je note. J’ai peur d’oublier, je note. Je sais de plus en plus que je ne peux pas faire confiance à ma mémoire, alors dorénavant il y a même des petits post-it, ici ou là, surtout ces tout petits formats bien utiles dans les livres : il se glissent dans les marges et j’y pose une étoile ou une exclamation. Là, devant moi, ce soir, posé sur l’ordinateur, il y en a deux. L’un à droite du track pad : »Karen !  / Cesar 24 May« . L’autre à gauche : « Journal mardi : Soudain, au milieu des images, ton émotion. »

Lundi 17 mai 2021

Je suis là, assis, là où le soleil perce entre les rangées d’arbres, au bout des Quinconces. Je t’attends. Tu es un peu en retard, ça n’a pas d’importance : je regarde passer les gens. Alors te voilà, sur ton petit vélo vert, le casque un peu de travers. Tu souris, bien sûr.

Alors je marche et tu pédales à mon rythme jusqu’au cours Alsace-Lorraine, où passent encore quelques trams et quelques cyclistes que j’admire de rouler ainsi sur cette ligne étroite qui sépare les pavés. Tu parles de ton travail : comme pour tous ceux qui rouvrent, c’est l’effervescence, l’excitation, la joie. Tu parles de ton week-end ; rencontrerai-je un jour celui qui t’accompagnait et que – je présume – tu vas rejoindre ? Je sens que tu n’es pas un piège. Je sens que tu es une présence amicale qui va s’installer.

Plus tard, c’est pour moi cette fois l’excitation, la joie : quelques clics sur le  web et me voici paré, pour Koltès tout d’abord. Je te préviens que c’est ouvert, qu’on pourra bientôt s’émouvoir même si les fauteuils grincent. Nous échangeons quelques mots à ce sujet et tu conseilles Duncan. Dans mon panier alors…

Dimanche 16 mai 2021

Ainsi tu as dorénavant les cheveux coupés. Tu as aussi perdu cette grande moustache : c’est une barbe courte dorénavant qui couvre ton visage. « Ça te va bien, les cheveux comme ça« , je te dis. Je n’ai pas encore  réalisé cette histoire de moustaches, puisque d’habitude nous nous croisons dans la rue, ou bien je passe devant ta boutique ; évidemment, alors, un masque couvre ton visage.

Tu as beau être juste là, presque de l’autre côté du mur, nous ne nous étions pas revus – sans masque – depuis le premier confinement, courant avril, lorsque je m’étais glissé chez toi, au numéro 6. C’est ainsi que je t’avais surnommé, alors : numéro 6.

Nous n’attendrons pas un an an pour nous revoir ainsi, chez toi. Nous imaginons un film, la prochaine fois. Mardi, nous nous croiserons dans la rue, tu proposeras un James Bond : numéro 7.

Vendredi 14 mai 2021

Tu étais réapparu hier, pendant le film. D’abord, tu sais, je t’en avais voulu. Tu avais pris l’initiative de reprendre contact, de manière douce certes, par une question qui me laissait te dire non. Mais que dire, puisque tu rompais le silence ? Je t’avais dit de me laisser quelques jours, j’avais été optimiste ou fou : c’était il y a quelques jours. Tu m’avais dit de prendre le temps qu’il fallait. Mais… le temps qu’il fallait à qui ?
Le film, c’était Lost in Translation. Jamais vu. Ch m’avait dit que c’était raciste, ou un truc du genre. Moi j’y voyais ce que j’avais vécu, cette grande solitude dans cette langue japonaise aussi opaque que les profondeurs du Pacifique. Il y avait bien quelques clichés, qui donneraient peut-être raison à Ch. Mais il y avait deux êtres perdus ailleurs, perdus d’être éperdus. Mon Japon, un peu, quoi…
Après le film, je t’avais répondu. Déjà, tu dormais. Tout se bousculait et je ne t’avais écrit que deux phrases. Presque contre mon gré. Parce que peut-être les jours avait suffi. Mais ensuite ? Je comprends que je ne veux plus, dans ce journal, faire apparaître ça. Or tu recouvres tout : comment taire ton absence ou ta présence ? J’ai en tout cas peur qu’encore tu recouvres tout et que, comme ici, je ne puisse taire cette folie dans laquelle les mots aiment s’engouffrer.

Ce matin, ma réponse était lue. Et les heures ont passé, sans heurts. Avant que tu reviennes en moi. Avant que la soirée approche et que je me retienne de t’écrire. Avant qu’ici j’écrive cela, recouvrant le reste.

Jeudi 13 mai 2021

Rue Sainte-Catherine. J’ai fait quelques détours, hésitant sur mon parcours, et puis me voilà, vous suivant. Je te reconnais tout de suite, de dos, bien sûr. Je le reconnais aussi, sans pouvoir affirmer l’avoir déjà vu de dos. Je souris. J’avais tout de suite pensé à lui, dès l’indice de l’initiale, quand tu l’avais discrètement évoqué, dans un hommage peut-être à ma façon de nommer ceux qui passent. Est-ce que mon esprit avait, auparavant, à cause du vélo ou d’un détail infime, perçu qui il était ? Quand tu m’avais confirmé son prénom, l’autre jour, j’avais failli te demander sa profession, mais quelque chose m’avait retenu. J’avais surtout voulu respecter ton silence.
Alors je te touche l’épaule, te dépasse. Il tourne la tête, nos regards se croisent, il a toujours ces yeux. Les mois ont passé, je n’avais pas insisté.

Mercredi 12 mai 2021

Elle fait partie des chercheurs avec qui je n’ai eu quasiment aucun contact depuis trois ans, mais au détour d’un mail récent pour proposer un sujet, j’avais aussi proposé son portrait : elle n’en avait pas.
Alors, après qu’il aura fallu contourner ce labyrinthe qu’est la zone nord du campus, nous nous retrouvons. Nous allons dehors, je cherche l’ombre et un arrière-plan qui saura s’effacer : il sera gris, et flou. Évidemment elle me dit qu’elle n’aime pas trop ça les photos, alors je lui dis que presque tout le monde dit ça. A certaines personnes parfois, quand je les connais mieux, je précise mon expérience de l’auto-portrait, à d’autre j’explique l’effet freezing. Comme à tous, je dis que souvent j’essaye de faire des blagues. Mais je ne vois pas vu quelques longs cheveux flotter et barrer son image.

Mardi 11 mai 2021

Il y a, sur les images, la trace de celui que, dans 24 heures, tu ne seras plus. Tu m’avais dit que ta poitrine n’était pas le signe de qui tu étais ; elle ne signifiait pas, pour toi, le fait d’être homme ou femme. Mais à partir de demain, le regard qu’on porte sur le tien, ce sera le regard qu’on porte sur un autre, à cet endroit-là du corps et tu n’auras donc plus à supporter ce bandeau qui te serre et dont je cherche encore le nom, à consonance anglaise je crois. Avant de repartir, tu me dis qu’il y a eu récemment une rencontre. Vous vous aimez bien. C’est une fille ? Oui, c’est une fille. Tu la décris. Tu souris. Tu t’amuses de comment les gens vous voient. Tu t’amuses de tout, je crois, même des semaines de convalescence : « Comme un T-Tex« , avais-tu ri en recroquevillant les bras.
Alors, sur le pas de la porte, je te dis le peu que je sais sur la douleur et comment la déjouer. Dehors il fait encore beau. Demain je t’écrirai.

Dimanche 9 mai 2021

Ainsi, après qu’on aura craint la pluie et avant qu’elle ne s’abatte furieusement au point de s’infiltrer, là, il y aura eu le ciel, beau et menaçant et ces heures cherchant à t’oublier en espérant ne pas tomber dans un nouveau piège. C’était aussi avant que tu écrives ces mots qui me laissait le temps.

Samedi 8 mai 2021

Je lui demande si c’est elle, la photographe. Oui. Je lui dis que c’est très beau, je le pense, je cherche les mots, je ne sais pas, c’est évident. Plus tard, nous discutons un peu, je conviens que je suis comme elle, dans ce rapport à la technique, à l’impatience. J’espère ainsi la rejoindre et comme elle, faire trace, sur ces mêmes murs peut-être, un jour.

Jeudi 6 mai 2021

Ainsi les heures passent légères et amusées, faisant, en pointillés, ressurgir agréablement ce passé qui n’est plus, fait de films qu’on fabrique.

Mercredi 5 mai 2021

Soudain, tu me proposes la mer. Et c’est insupportable. Parce que je t’imagine me parler de lui, de vous, de votre présent et de votre avenir. C’est donc l’idée de quelques vagues qui nous éloignent peut-être, à jamais peut-être.

Plus tard, je poursuis la lecture. Page 133 et surtout pages 136 -137, les mots sont là, je pourrais les reporter ici, les faire miens.  Mais il n’y a d’enfants, pas de chiens, de maison, de projets. Il n’y a que le présent et les jours qui défilent. Et il y a l’attente. 

Lundi 3 mai 2021

A la fenêtre, nous fumons une cigarette ; nous parlons de lui. Il était venu déjeuner et, sous le soleil, il était radieux. Je te dis que je devrais arrêter de le voir, c’est ce que tu penses, mais tu sais que je ne le ferai pas. Tu me dis que je suis amoureux, moi je n’ose pas prononcer ces mots, sûrement jamais écrits ici-même, et c’est comme s’ils tombaient sur le trottoir, ces mots, tellement là ils sont lourds de sens, lourds de cet impossible qui m’écrase, lourds de cette folie qui n’est qu’étincelles. Il pourrait y avoir mes larmes, aussi, elles tomberaient sur le bitume, mais je les ai séchées bien plus tôt. Elles ne sortent jamais bien longtemps.

Dimanche 2 mai 2021

Nous arrivons sous le pont, tu me montres la vue, tu me dis quelque chose pour m’inciter à faire une image, mais je te dis que ça montre trop, c’est trop évident. Tu ne comprends pas. Je ne sais pas comment expliquer pourquoi certaines images montrent trop : elles montrent ce que l’on a photographié, il n’y a rien derrière, rien à côté, rien à creuser. Des feuillages m’empêchent une frontalité qui oublierait la construction pour donner des lignes sombres. La vue sur la Garonne, si l’on tourne le regard vers la droite, n’est pas plus intéressante : c’est une vue sur la Garonne. Je la fais, je te montre. Tu vois ?

Vendredi 30 avril 2021

Ainsi j’aurai voyagé en une semaine, de la Sibérie contemporaine au Buenos Aires des années 80, du Tokyo des années 30 au Mexique d’aujourd’hui, et puis Taïwan, le Portugal, l’Inde, l’Uruguay, l’Italie ah oui Rome et la voix de Nanni Moretti. 15 longs métrages dont deux que je n’aurais pas terminés incluant ce qui est parait-il un chef d’œuvre, mais un chef d’œuvre de quatre heures auquel un jour, oui un jour, je redonnerai sa chance. Et un court-métrage avec des paires de fesses dans un vestiaire. Il aura beaucoup, beaucoup, été question de la mort. Du désir aussi. Souvent les deux réunis.

Jeudi 29 avril 2021

Annie Ernaux décortique alors des sentiments et des situations qui font écho à ce qu’on a pu lire ici, ou qu’on n’a pas pu lire parce que je n’ai pas pu les écrire. Ce n’est que quelques jours plus tard que je commencerai à tracer des lignes le long de quelques paragraphes, au stylo bille, chose que je n’aurais jamais fait autrefois par respect pour l’objet livre, mais, tout comme il faut réussir à ce détacher des passions, il faut se détacher des objets – d’autant que c’est beaucoup plus simple -, notamment un livre de poche, notamment parce que c’est assez pratique, là, ce petit trait dans la marge.

Et puis il y a la nouvelle photo sur le mur, arrivée jusqu’ici protégée de quelques gouttes de pluie par un film plastique, là, sous mon bras. L’image, c’est une voiture rouge, poussiéreuse, garée dans une rue d’Arica, au Chili. Une Mitsubishi. Elle aurait pu accompagner ce que je n’ai pas écrit là-bas le jour où je l’ai prise, le 4 octobre 2017. Elle pourrait encore. 

Mercredi 28 avril 2021

Je n’ai jamais rien su de ses activités qui, officiellement, étaient d’ordre culturel. Je m’étonne aujourd’hui de ne pas lui avoir posé plus de questions. Je ne saurai jamais non plus ce que j’ai été pour lui. Son désir de moi est la seule chose dont je sois assurée. C’était, dans tous les sens du terme, l’amant de l’ombre.
::: Annie Ernaux ; Se perdre

Mardi 27 avril 2021

Je suis sur le canapé. Je clique. Encore. Le visage et le nom d’Emmanuelle Huynh apparaissent sur le site web de France Culture. Je clique. Elle m’embarque. Elle m’embarque dans la joliesse (Ah Debussy !), sa personnalité et ses souvenirs, et un peu dans les miens : le Japon, Le Dépays de Chris Marker, la Villa Kujoyama, et ce que Ch m’en avait dit, d’Emmanuelle Huynh, souvenir flou d’une douceur dans ses mots et d’un respect immense. Tout cela — tout ce qui gravitait autour de Ch et donc de moi plus ou moins directement — a presque entièrement disparu. Je ne mentirai pas : cela me manque (parfois ? souvent ?) tout ça, tout ce monde, ce gratin de gens différents, passionnés, artistes. Oh j’étais parfois un peu potiche, on invita quelques nombrils surdimensionnés à notre table, je vécus quelques moments d’un ennui mortel, mais il y avait une stimulation, quasi permanente. Ça questionnait. Avec le recul, aujourd’hui, je me dis que même l’ennui questionne quelque chose. S’emmerder n’est jamais inutile. Enfin j’espère. Parce que certains soirs, seul devant mes films « différents », je m’emmerde sévèrement.

Et puis, plus tard, une autre femme, une autre voix, une autre histoire.

Lundi 26 avril 2021

Et soudain, Moretti, Nanni Moretti. Ce surprenant et magnifique visage d’autrefois – 1983 ! -, cette voix… et l’Italie. Je dis parfois que j’aimerais vivre à Rome, on me prend pour un fou, mais j’en aime son tumulte et tout ce qu’elle exhibe. Je dis toujours que j’attends la Sicile, mais je sais que j’aimerais l’embrasser longuement, trois ou quatre semaines : où donc loger cela ?

Samedi 24 avril 2021

Je porte ce pantalon acheté l’état 2004 en Italie. Léger, ample mais bien coupé, d’un motif écossais aux belles teintes douces dont la dominante est un gris que je ne saurais exactement nommer. Je l’ai tant aimé qu’il est encore là. Il porte les stigmates de toutes ces années d’usage : le bas déchiqueté que je n’ai jamais fait recoudre, et une légère décoloration sur les cuisses. Je l’enfile ce matin, après un rapide coup de fer à repasser, pour aller au cabinet médical ; il me semble adapté aux températures extérieures et pourtant j’hésite. Je sens que cela ne va pas : il est le passé. Pourtant je n’ai pas cette sensation avec d’autres vêtements qui ont résisté au temps et que je porte encore, telles ces bottines – achetées elles aussi à Lecce, l’été 2005 – qui ont pourtant souffert et dont le cuir a craquelé d’être abandonné quelque temps, tels ces débardeurs ou ce tee-shirt noir qui appartenaient à F. Je ne sais pas exactement ce que cela signifie, j’essaye de comprendre. Ce pantalon est peut-être le signe d’un temps définitivement révolu, celui d’une certaine audace due à l’âge, là où ce tee-shirt uni n’a rien d’audacieux, si ce n’est sa coupe et sa taille. Alors, au retour, après que j’aurai fait rire l’infirmière, pour éliminer cet étrange malaise que j’ai à le porter, je le remise, choisis ce bermuda bleu foncé qui se retrouvera poussiéreux au retour de l’après-midi, et glisse deux maillots dans mon sac : la piscine d’A m’attend. 

Vendredi 23 avril 2021

Soudain, sur Mubi, me voici alerté que de nombreux films vont disparaître de la plateforme le 30 avril… Ayant vaguement délaissé le cinéma depuis quelques temps, la liste des courts et longs métrages qui m’attendent est interminable. Oh je ne fais pas mon Annie Girardot, pleurant qu’il m’a manqué derrière un pupitre de plexiglas sur lequel est posé un César brillant sous les projecteurs sniff sniff, d’ailleurs ça ne sert à rien de pleurer dira une grand-mère dans un film vu quelques jours plus tard, et d’ailleurs plus tôt j’avais fait rire mon médecin. Il faut dire que cela avait commencé tandis que j’attendais : « Bonjour M. Arnaud », m’avait-il dit, s’excusant immédiatement de son lapsus. Je n’avais pas manqué de l’appeler par son prénom lorsque ce fut mon tour et il s’était senti obligé de se justifier – un ami d’enfance retrouvé je ne sais quand, ou un truc comme ça, nom de famille Arnaud. Mais c’est en lui narrant sans gêne mes péripéties qu’il éclata de rire. Souvent nous plaisantons. Peut-être a-t-il rougi.

Jeudi 22 avril 2021

Je m’arrête près d’un banc couvert de neige. Je regarde ma montre. Je vois l’heure. Mais l’heure n’est pas la raison pour laquelle je regarde ma montre. Je regarde ma montre et quelqu’un court autour. Le jour et la nuit. Je peux m’arrêter le jour, me réveiller la nuit, je regarde ma montre et un homme court. Je ne vois pas le temps passer, je vois courir l’homme inépuisable. Jamais il ne s’arrête. Pas la moindre pause.
::: Denis Lachaud ; L’homme inépuisable

Mercredi 21 avril 2021

Je suis dans son cabinet depuis un certain temps. Une batterie de tests et de questions lui ont permis d’éliminer toute pathologie sérieuse. Je ne suis pas avare en réponses, interrogations, tentatives d’exprimer ce que je ressens ; ce n’est pas toujours simple.
Le téléphone sonne. Je sens que c’est un appel personnel, et tout ce que je sais, c’est qu’il porte ce qui semble être une alliance, mais à la main droite. Il raccroche :
– « C’est mon anniversaire »
– « Ah bon ? Vous aussi ?« 

Mardi 20 avril 2021

J’ai creusé une fosse pour ce récit. Je vais tout raconter face à elle, puis je la recouvrirai de terre pour y enfouir mes paroles, telle est mon intention. 
::: Keiichirô Hirano ; Ambre couleur de feu (dans Tempura)

Lundi 19 avril 2021

Le soir venu, emporté par le doux flux des projets qui prennent forme, voici que je sélectionne 22 haïkus (6 de printemps, 6 d’été, 5 d’automne, 5 d’hiver) c’est-à-dire que j’élimine, du premier choix fait il y a de longues semaines, ceux qui ne conviennent pas, verbe trop vaste mais qui suffira pour ce soir. Voici également que je regarde rapidement la maquette du livre #home et que j’écris à B à ce sujet, admettant avec les années de recul que cela manque peut-être un peu d’architecture. Et voici enfin que je pose sur le coin du bureau les carnets du Chili dont la matière attend et attend encore d’être manipulée. Revigoré par les jours passés, et ô joie, nullement encombré par la reprise du travail en ce lundi, je me sens traversé par quelque chose qui répond peut-être à ce que j’écrivais hier. Je sais surtout que la venue de J durant dix jours a été d’une importance capitale. Il a été un regard, une oreille, des mots, comme souvent. Mais nous avons été dans une temporalité et une géographie inédites, qui, chez moi et donc au milieu de ce qui fait ma vie, auront joliment poussé mes murs. Jusqu’à les redécorer ? 

Dimanche 18 avril 2021

Tu es là mais nous ne sommes pas là. Nous sommes dans cet espace, chez moi, dans lequel, si c’était un rêve, tu flotterais peut-être. La conversation ne parvient pas à s’installer. Il y a quelque chose qui la retient, c’est souvent le cas lorsque je suis chez toi, mais ce quelque chose, là, maintenant, c’est ce qui fait que tu m’as écrit ce matin ; je crois que nous ne rions pas. Tu fais la remarque de l’absence d’un écran de télévision, tu ne poses pas de questions lorsque je te dis que je suis content de la semaine de vacances qui vient de passer, parce que notamment j’ai fini la maquette d’un des livres et que j’ai repris l’écriture d’un autre. Je suis alors gêné d’en parler, parce que tu n’auras pas cette place, tu n’auras pas ton livre ; peut-être verras-tu plus tard, sur mon bureau, alors que tu seras installé pour travailler un peu, une sortie papier sur laquelle s’affiche ce titre qui parle d’amour et que j’ai laissé sans y prendre garde. Tu t’étonnes aussi des livres qui ornent le mur du salon, tant de livres, tu dis que toi, une fois que tu les as lus, tu ne les conserves pas. Tu t’étonnes que parfois je les relise. C’est rare, mais ça arrive. J’ai surtout besoin de les avoir près de moi, qu’ils soient là, ainsi quand mon regard les croisent, j’ai le souvenir de l’émotion qu’ils m’ont procurée. Souvent, vois-tu, je ne me rappelle que cela : les personnages n’ont plus de noms, plus d’histoires, plus de contours. Il m’en reste, quelque part, une petite musique. Comme vous. Mais oserais-je dire que parfois, vous non plus, vous n’avez plus de noms ?

Samedi 17 avril 2021

Cette nuit-là, Remedios est rentrée plus tard que d’habitude. Le gardien était en congé, la station-service baignait dans les premières lueurs de l’aube. Une voiture a déposé ma femme devant la piste. J’ai observé la scène de la cuisine, à travers les fentes des persiennes. Remedios est sortie du véhicule, cheveux dénoués, en appui sur la portière ouverte. Elle s’est attardée à bavarder avec le conducteur, dont je ne parvenais à distinguer le visage, mais je n’avais aucun doute sur son identité. Et puis, j’ai attendu derrière les volets. Le moteur s’est arrêté. Ma femme, le col de sa robe couvert de paillettes, a fait le tour de la voiture. D’un pas tranquille, légèrement déhanchée, longeant le bord de la carrosserie, elle s’est appuyée contre l’aile avant, côté conducteur.
::: Yves Ravey ; Adultère

Tu portes comme souvent ce vêtement bleu, protégeant de la pluie et du vent. Je t’avais dit, la première fois que je t’ai vu le porter, que j’avais eu le même, mais que les manches étaient trop courtes pour moi. Là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique et de l’Amérique, je l’avais alors offert à P. Je lui avais laissé un peu, ainsi, quelque chose venant du pays où nous nous étions rencontrés, de l’autre côté de son océan.

Vendredi 16 avril 2021

Un pléonasme est une figure de style désignant une redondance répétitive, voire une répétition redondante réitérée à plusieurs reprises.
::: Thierry Maugenest ; Bâchez la queue du wagon-taxi avec les pyjamas du fakir

J’ai mis un point final à la maquette de ce qui est notre histoire et que j’ai appelé « Présence de l’amour à l’intérieur« , tu le sais déjà. L’objet ira prochainement, avec audace, affronter le regard de quelques éditeurs. Pourtant, je sais qu’il manque des moments essentiels, il manque tant de nos rires, il manque comment tu m’appelais Monsieur Camomille, il manque comment tu marchais dans les ruelles d’Ivry avant cette dernière nuit ensemble. Il manque ton visage, m’a dit M.

Jeudi 15 avril 2021

Oui, je sais, j’ai vu, dis-je quand il est question des messages d’anniversaire laissé sur ta page Facebook. Mais moi j’appelle. Ainsi j’entends ta voix apaisée, voire joyeuse. Je ne te dis pas que j’ai repris l’écriture du livre et que j’essaye tant bien que mal d’inventer une histoire et de nous rendre absents.

Mercredi 14 avril 2021

Je te demande si tu as perdu du poids. Tu me dis que non, tu ne crois pas, mais tu me demandes si j’ai un pèse-personne. Je n’en ai pas. Ton visage a changé, c’est peut-être simplement parce que tes cheveux sont très courts aujourd’hui. Chaque fois que tu viens, je le pense, et aujourd’hui tu as presque perdu ce visage de l’enfance que tu portais quand nous nous sommes rencontrés. En te photographiant, je te dis que tu es beau, je le dis plusieurs fois, je dis plus précisément que c’est facile de te photographier tellement tu es beau. J’aime quand tu ne souris pas. Alors je te dis de faire la gueule. Et nous rions.

Et les tu se succèdent et vos visages aussi.

Le tien est en vidéo et depuis deux jours il s’est encore plus assombri. C’est ton père, cette fois, qui t’exclut. Et dans tes paroles, c’est toi qui définitivement balaye ta mère d’un revers de main ; elle est devenue le diable. Pourtant, dans un mouvement de légèreté, tandis que ton malheur t’entraîne vers des projets loin d’eux, dans une autre maison, dans d’autres habitudes, je te dis qu’aller là-bas, pour moi, devient possible, peut-être. C’est étrange, je ne l’avais jamais imaginé : il ne m’avait jamais traversé l’esprit que je pourrais voir un autre désert. Tu souris, et tout de suite tu dis que la ville n’a pas grand intérêt. Alors je m’enthousiasme et j’imagine déjà mon regard à l’affût et des alignements d’immeubles bordant le rien. Tu acquiesces.

Mardi 13 avril 2021

La journée commence par la nouvelle chanson de Clara Luciani, clip acidulé sur l’écran du téléphone tandis qu’en arrière-plan il y a la radio qui sort du pied du lit et que je n’écoute pas réellement. Les paroles de la chanson sont à l’image du projet du jour : relire ce livre qui parle de toi, et qui montre ton corps, nos mains, ta nuque, nos frôlements. Elles parlent d’un amour perdu, du souvenir ému d’un corps nu. C’est pourtant un air sur lequel on dansera bientôt.

Nous ne sommes plus hier. Il n’y a plus de douleur. Il y a enfin, dans la journée, cet état dans lequel j’entre pour travailler. Peut-être qu’il me fallait souffrir de ce qu’il y a à-côté, c’est-à-dire des jours sans rien, sans ça, sans créer. Peut-être que je souffrais d’attendre. Mais d’attendre quoi ? De nous retrouver, là ? Encore parfois traversé par mon amour pour toi, je ne sais pas pourquoi je m’obstine à nous regarder vivre.

Mais je relis le texte, corrige encore, rectifie. Tout a a beau être extrait de mon journal, il faut quelques reprises, je dois gommer quelques flous, me battre contre quelques fantômes. Ainsi j’efface ce passage qui évoque un prénom qui n’était pas le vrai : il y a, dans nos histoires de garçons, des prénoms changés, des peurs, des discrétions. Il y a, dans son prénom que je croyais être celui par lequel on l’appelait, le souvenir net de mon émotion lorsque, déjà reparti loin d’ici il m’avoua la place que j’avais eu : il y a, dans nos histoires de garçons, un premier. J’avais été le sien.

Lundi 12 avril 2021

C’est un jour qui démarre à 7h49 quand le vacarme de l’installation d’un échafaudage résonne dans la cour deux jours plus tôt que prévu. C’est un jour douloureux, ça se passe dans la tête, et rien n’y fait car résonne dans le crane tout ce que j’ai à faire durant cette semaine de vacances qui débute, avec en petite cerise aigre sur le gâteau trop sucré ce que j’aurais dû faire avant de partir en congés. Ce que j’ai à faire ? Lire, écrire, compter, faire, défaire, prévoir, mettre en page, corriger, calibrer… et rentrer les plantes et les fleurs deux jours plus tôt que prévu, installant un joli jardin d’hiver devant la fenêtre.

Alors je fuis les écrans ; ils n’aident pas la douleur à s’évaporer. Je fuis aussi la rive gauche pour marcher démasqué. J’essaye de me libérer l’esprit, mais ça grésille là-haut. Je sais qu’il suffit de penser au plaisir que j’aurai, sur les deux projets d’écriture. Je sais qu’il suffit que je pense à autre chose aussi, ça tombe bien, te voilà. Tu me parles de lui, de vos projets, de ce que la vie peut-être pourrait vous offrir. Ma tête part alors sur d’autres chemins le temps que tu es là. Et la lumière assombrit encore plus tes yeux.

Samedi 10 avril 2021

Tu parles de S en riant, mais le trait d’humour ne m’amuse pas, il n’y a, pour moi, dans la seconde où tu prononces cela, que la réminiscence de l’insupportable de cette période traversée alors. Je réplique sans réfléchir une seule seconde, c’est cinglant comme un coup de fouet, blessant sans aucun doute, mais les circonvolutions de la discussion se poursuivent sans que je retire immédiatement ce que je viens de dire, ou que je l’explique a minima, à supposer que ce soit justifiable d’évoquer les manières que nous avons, l’un et l’autre, de régler nos blessures, à supposer que ce soit justifiable de comparer ce que tu traverses et ce que j’ai vécu. Plus tard, trop tard de toute façon, je t’envoie un mot court pour colmater la brèche. Tu répondras, plus tard, mais pas trop tard. Nulle brèche. Je te précise qu’il y a dans ces déjeuners-discussions quelque chose qui m’épuise. Un autre jour, à une autre occasion, dans d’autres circonstances, tu riras à nouveau de S, tu riras à nouveau de moi, tu diras à nouveau, en tirant le trait, que c’était l’homme de ma vie, et je rirai comme tant de fois.

Et puisque il est question de brèche refermée, revoilà Z.

 

 
 

Vendredi 9 avril 2021

Il est tard, presque minuit. Je me mets au lit en sachant que je pourrais écrire des lignes et des lignes sur le passage chez les coiffeur, mon retard de cinq minutes en référence à la fois dernière, trois mois plus tôt jour pour jour, trois mois plus tôt pour entendre ainsi dire B, mon coiffeur, en me passant une main dans les cheveux, que j’ai une belle épaisseur. Du plus loin que me reviennent mes souvenirs chez le coiffeur, l’épaisseur de ma tignasse a toujours été remarquée, posant problème ou réjouissant le professionnel selon ma demande. Bref, je suis donc au lit, et je pense à ce moment chez toi, là encore on pourrait en écrire des lignes puisque tu n’avais rien pour accompagner la bouteille de vin blanc et que je suis reparti trois heures après être arrivé malgré l’horaire cendrillonesque. Bref je suis donc au lit, fatigué, depuis mon retour je n’ai rien fait qui mérite des lignes et des lignes, et je reprends le Camille Laurens, imaginant en lire quelques pages. Puis voici quelques autre pages. Et encore d’autres, des lignes et des lignes… Je suis bien, il y a cette volupté d’être plongé dans la littérature, chose rare pour moi dont l’esprit vagabonde si facilement, mais cette fois j’y suis, c’est presque comme de la méditation : ce que l’auteure raconte – et comment elle le raconte – m’emporte. 85 pages plus tard, le livre est terminé.

Jeudi 8 avril 2021

Ta présence, que l’on n’attendait pas ; le malheur, triste malheur des uns, fait le bonheur de t’avoir avec moi pour un soir de plus. Notre amitié n’a jamais traversé une telle temporalité je crois. Encore nous parlons. Encore ta présence me pousse à revoir ce qui m’entoure et ce qui est en moi. Encore il y a les autres ; il te font parfois tant sourire. 

Mercredi 7 avril 2021

Tu veux du soleil, nous l’attrapons au coin d’une rue, sur un bord de trottoir, en partageant une foccacia ; il est tôt, tu as faim, tu sais que je m’adapte pour ce type de choses. Tu veux une bière, mais à ce jour il n’est plus permis de les boire de la même façon, sur un bord de trottoir, au coin d’une rue, d’ailleurs la police est place Lafargue, alors nous allons chez moi, de toute façon il y aura du soleil, te dis-je. Pourtant il n’est plus sur la coursive, mais il s’engouffre dans le salon, et te voilà posant, dans un triangle de lumière. Finalement ébloui, tu te déplaces après que j’ai photographié le tricolore de tes vêtements.

Mardi 6 avril 2021

C’est la première fois que tu viens ici ; il aurait pu y avoir d’autres occasions. Tu poses alors ton regard sur mes images. Tu en dis de belles choses, tu dis qu’on a envie de voir ce qu’il y a derrière.

Lundi 5 avril 2021

Alors je me retrouve à saisir ton visage, à fixer ton regard, à te dire de sourire, un peu plus, de tourner la tête, oui, comme ça. On cherche la lumière, ou plutôt on la fuit ; elle est si forte aujourd’hui.

Dimanche 4 avril 2021

Ta présence. Elle accompagne ce chemin qui devient une habitude, mais tu es aussi le témoin de ce que je découvre, ainsi ces pyramides, maudites, tant détestées, peut-être principalement parce qu’elles osent défier le ciel de Bordeaux, et dominer l’horizon par leur dôme vitré dont on ignorerait moins l’usage si l’on cherchait un peu. OK Google ? Aujourd’hui pour la première fois, au milieu de ces nouvelles constructions, je circule. J’en interroge brièvement les ruelles qui n’en ont pas le nom, les jeux de pentes et d’angles, les complexités, l’éparpillement abscons de certaines fenêtres, je caresse les murs éblouissants sous le soleil d’avril, et je vois comme ailleurs combien les rez-de-chaussées peuvent être un pied-de-nez aux bâtisseurs ou une liberté pour les habitants, liberté de se montrer ou se cacher, de laisser le balcon faire salon, de briser déjà le gris et le blanc des façades par des pans de bois devant lesquels on soupire. Évidemment ce lieu évoque les miens, la maison de Kyoto que tant ont visitée, l’appartement l’Ivry offert à vos regards.

Samedi 3 avril 2021

Alors au milieu des rayonnages de la librairie, Hélène me demande si j’ai lu ce livre, moi, puisque j’aurai un forcément un regard, parce que je suis ce que je suis, et puis s’approche JL et J. Non je ne l’ai pas lu. J’attrape quelques passages du journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui, d’Arthur D, crudité sans détour, Grindr, etc. C’est un peu comme le cinéma d’Antoine d’Agata, où faut-il se placer pour dire ce qu’on en pense, d’un tel truc ? Est-ce prétentieux ou fascinant ? Est-ce littéraire ou sociologique ? A côté il y a l’anthologie de Dustan, mais Dustan ç’a été tant, dans ce que l’intime ose à offrir, ç’a été une époque pour moi. Qu’importe. Je suis heureux, là, de parler de littérature avec Hélène, même si c’est de cela, quelques phrases entrevues dans 2200 pages. Ou surtout si c’est de cela ?

Vendredi 2 avril 2021

Nous ne nous connaissons pas. C’est-à-dire que nous ne savons de nous que les si nombreux messages échangés et les heures en visio. Tu es dans cette ville qui n’est pas la tienne, dans ce pays-île qui n’est pas le tien, toujours à cette même distance évoquée parfois ici depuis un an, toujours ce même sourire, toujours ces yeux noirs, toujours cette douceur apparente, toujours hors de cet espace Schengen qui offrirait un peu d’air. Souvent ta vie n’est que promenades, photographies colorées, pâtisseries et séries télévisées. Depuis peu tu peins, mais il n’y a pas, dans ces morceaux vifs aux motifs tellement enfantins qu’ils m’étonnent, ce qui fait parfois la précision graphique de certaines de tes images.

C’est au réveil que je lis ton message. Tu me dis que tu vas bien : Being away from mom really helped me to cheer up and keep sane.

Il y avait d’abord eu les mots durs de ta mère, puis les menaces, puis plus récemment les silences ou plutôt l’interminable silence de plusieurs semaines entre vous, et puis enfin ce mot que tu m’as écrit dans la nuit de dimanche à lundi : « She locked me out. » Tu n’étais plus le bienvenu dans cette cette maison qui n’est pas la tienne.

Je me rends compte qu’ici, aujourd’hui, il m’est important de relayer cela. Je reprends tes mots, je donne à lire, je fais témoignage de ce qui t’arrive : tu es mis à la porte de chez toi parce que tu es homosexuel et que ta mère ne le supporte pas.

Tu viens d’un pays où tu risques un an de prison, me dit Wikipédia.

Et je ne peux rien faire pour toi.

Mercredi 31 mars 2021

I est venu poser. Pas très longtemps, le temps de faire connaissance, le temps d’un sandwich au soleil, d’un café et de quelques clichés qui rallongent la pause déjeuner et raccourcissent un peu le soir. C’est un travail en cours : des visages, des corps, des courbes, des mains, des ombres, des formes distinctes ou indistinctes. Je cherche. C’est aussi un travail sur moi que de savoir regarder l’autre. 

Et nous voilà le soir, je découvre que c’est la journée internationale de visibilité trans. Coïncidence : I est un garçon trans.

Alors pour lui, pour les garçons et filles trans que j’ai croisés sur mon chemin et qui pour certain(e)s sont encore présent(e)s, notamment R, je me dis que c’est le jour de mettre quelque chose sur ce réseau social bleu où l’on me lit, et où je peux les rendre moins invisibles parce que présents aussi dans ma vie.

Alors je lui demande si je peux diffuser une photo, pour l’occasion. « Je suis ok, peut-être pas ma tête si jamais les gens réagissent mal ou quoi« , me dit-il.

Alors, sur le réseau social bleu, il y a cette image d’un homme, visible et invisible.