Mardi 4 août 2020

Il y a la douceur d’être là, de parler, ainsi, au soleil ou à table, douceur familiale toujours tue ici, comme si les mots ne suffisaient pas, comme si les mots ne savaient pas dire, comme si les mots n’avaient pas besoin d’être. Parler des plantes, d’une recette, d’un arbre étêté, des amis, d’un nid, de cette petite erreur du 16 juillet puisque c’était une perche, de ces candidats télévisés qui ignorent ce qu’est l’eau de Seltz et un cyclope, ou de son absence quelques heures. Faire silence aussi, de son absence quelques heures. Un entre deux, par petites touches, pianissimo.  
J’ai déjà évoqué ici ce moment où le fils de Marguerite Duras lui demande pourquoi elle n’a jamais parlé de l’amour maternel. Elle s’insurge délicatement, c’est faux, tellement faux, mais lui il doit dire vrai, au fond de lui il doit se dire ça, je ne suis pas là. A tort ? Il est là, quelque part, entre les lignes, dans les silences, dans le taire, dans ce qu’on ne montre pas, c’est tellement évident pourquoi le dire ?
De la même façon vous êtes là.

Toi aussi tu es là. Mais avec toi, l’amour-amitié se dit. Il n’y a rien d’évident au départ, il n’y a pas le sang, ça se construit, ça se reçoit autrement, ça se donne, ça se stimule et c’est ainsi que ça s’évidence. Le point commun c’est qu’il faut être là, aimer c’est faire acte de présence et faire place ; alors parfois c’est juste un signe, un déjeuner dominical impromptu, un retour après des semaines, une pensée dont l’autre ignore pourtant tout. Tu me le dis à la fin d’une phrase puisque souvent cela revient : « comme toi aussi je t’aime. » Le soleil est encore là, fort, bientôt caché, enfin l’ombre, une autre douceur, bientôt encore pour quelques tomates, un filet d’huile d’olive, un fromage qui a perdu de son moelleux, une fraîcheur au matcha. Et encore nous parlons des autres, comment on aurait peut-être dû mieux les aimer par exemple, comment on saurait leur faire une place par exemple, comment on a ri par exemple, et encore nous parlons de ce livre dont la construction s’achève et où, dans quelques passages où tu es tu, plus tard la nuit venue, redeviendras E.

Dimanche 2 août 2020

L’image était restée là, sur le bureau de l’ordinateur : un noir et blanc, un homme. Un Sicilien. Une gueule. Cette copie d’écran avait été faite le 18 juillet à 17h18min. Elle est réapparue hier soir. Creusant dans mes souvenirs et dans l’historique des films abandonnés, j’en ai retrouvé bien vite la source. Le film est alors revenu à ce qu’il était quelques minutes avant le raccourci clavier permettant ces pixels de mémoire : une curiosité, un titillement, suscités notamment par le résumé fait par Mubi. J’ai, des films de Huillet et Straub, des souvenirs rieurs, crispés ou interrogés. Ils sont liés à toi. Ils sont liés à ce que je dis parfois de ton cinéma.

Alors j’y suis revenu, hier soir. Un peu réticent peut-être. La première scène m’a subjugué. La suivante m’a fait hésiter. Devant la troisième j’ai été emporté, mais la nuit a été plus forte ; déjà la mer m’avait toute la journée bercé.

C’est ainsi qu’au matin, je les retrouve, ce fils, cette mère et leur diction appliquée. Je suis ébloui ; dehors il y a des nuages.

Samedi 1er août 2020

Dans ce « nous sommes intimes », on voit émerger un « nous » exprimant une communauté ne séparant plus le « Je » du « Toi ». Fini ce grand thème banal du « je t’aime, mais tu ne m’aimes pas » sur lequel sont bâties tant d’intrigues romanesques. En revanche, l’intime est partagé entre nous au point qu’on ne sait même plus auquel des deux cela est dû. Telle est la profondeur du partage…
::: François Jullien ; Pourquoi il ne faut plus dire « je t’aime »

Vendredi 31 juillet 2020

Le passage dans la boîte de nuit intervient : c’est E qui en parle soudain. Nous sommes attablés et elle jaillit. E n’a pas trop aimé le film. Il s’est ennuyé. On l’a su, par les coups d’œil jetés sur l’écran du téléphone, comme un éclair qui pouvait illuminer son visage. Mais il y a cette scène. Elle est belle, belle comme, je crois, toutes les scènes de films dans les boîtes de nuit. Comme dans Domaine, surtout, ça y est on y revient à ce film, Dalle, il n’y a que Dalle (rires) et mon souvenir est fugace : il me reste une sensation. Comme tant de mes souvenirs. Que me rappelé-je, toujours ? Comme pour les films d’Ozon, que me rappelé-je précisément pour vous dire alors qu’il y a toujours ce truc, un peu inquiétant, ce basculement attendu ou probable, oui c’est peut-être ça, ce sentiment que ça va basculer, que ça peut, mais cette fois, c’est dit. Dès le début, alors on attend. On attend comme dans ce Chabrol dont je cherche le nom, je ne le dis pas. Souvent j’aurais tant à dire, mais ça reste là, ça ne sort pas. Ça vient après, ici, ça s’écrit.

Donc, voilà, je ne vais pas plus loin lorsque je vous dis qu’il y a toujours ce truc chez Ozon, parce que soudain ma mémoire bloque. Quels films ? Je ne sais plus. Comme souvent, je n’ai que le souvenir vague d’une émotion, ici d’un cumul qui sort je ne sais d’où. Tout le reste a disparu. C’est peut-être ce qui fait de moi quelqu’un d’émotif : il n’y a que cela qui reste. En vérifiant plus tard, je saurai que, dans tous les films que j’ai vus de lui, il y a ce truc, ce truc qui va un peu ailleurs, dans une présence, dans un rat géant, dans un inattendu.

Mais donc il y a la boîte de nuit. La scène superpose une foule joyeuse et un slow de mes onze ans, where he says he is sailing sur des eaux orageuses pour être près de toi, pour être libre. Les chansons anglophones de ma jeunesse sont sans paroles, c’est-à-dire sans le sens de leurs paroles ; la musique l’emportait. Cette chanson est comme les autres, plus que les autres sous l’indifférence. Il y avait peut-être chez moi, déjà, un peu de snobisme à ne pas vouloir aimer les chanteurs à brosse. Il y avait peut-être rien d’autre qu’un air qui ne m’accrochait pas. Pourtant samedi je la susurrerai, la fenêtre ouverte.

Mais donc il y a la boîte de nuit. Peut-être parce que nous ne dansons plus.

Mercredi 29 juillet 2020

Il y aurait la porte ainsi restée ouverte, que je franchirais, incertain et souriant, puis surprenant semble-t-il. Il y aurait un retour, vers le rock, à qui je n’ai jamais fermé la porte non plus, parfois il revient. Ce soir, c’est celui à la Hedwig, qui met du mascara et des perruques, celui qui crie tout ce qu’il a à crier sur l’amour et tout le reste. Ce soir, en plein air, ainsi nous partageons ce moment sur écran. Le grand écran, qui chante, m’enchante, me happe. Le petit, entre tes mains, te happe. T’enchante-t-il autant ?

Mardi 28 juillet 2020

Le film revient par bribes, car depuis quelques jours, je le tranche. Je lui fais l’affront de le regarder ainsi, 30 minutes un matin, 10 minutes un soir, 5 minutes seulement le temps de trois bouchées. Avec lui, la langue revient aussi. Le narrateur articule plutôt. Ses mots sont simples. Parfois je stoppe, rewind, réécoute, répète, par bribes. Les sous-titres me portent mais je voudrais regarder les images. Voudrais-tu regarder les images avec moi ?

Lundi 27 juillet 2020

Tu avais tant à me dire, m’avais-tu dit. Te revoici alors. Mais que me dis-tu ? Que me dis-tu ce soir de nous à part tes yeux face auxquels je ne peux me taire ? Ah oui, cette phrase que j’avais écrite, qui mettait un terme à d’éventuelles habitudes. Tu avais aimé, dévoiles-tu, qu’ainsi je m’impose. Ah oui, ces autres, mots devenues paroles, puisque alors tu les chantes.

Samedi 25 juillet 2020

Ainsi dis-tu l’émotion d’avoir lu. Mais il n’en est plus rien : nous voici rieurs, bien sûr, inévitablement portés par les souvenirs d’O grisée, perdue, c’était il y a presque un an, presque là, à quelques mètres, non ? Je pourrais dire que nous sommes ici parce que nous t’aimons, mais taisons-nous. N’était-il pas mieux de passer ainsi, joyeux, tout à l’heure, dans ce nous pour une fois fleuri et impromptu ?

Vendredi 24 juillet 2020

Ainsi sur tes fesses il y aurait des canards. On en rirait un peu, comme tu t’y attendais. L’un de nous commenterait aussi la forme du maillot, la taille, le flottement, sur toi, sur moi ; les porteurs de shorts seraient épargnés. Mais plus sérieusement on dirait ensuite, là-bas, rieurs et audacieux, ce qu’on a à dire sur les corps, leurs formes, leur présence, et comment on vit avec, les nôtres, puisque il faut vivre avec soi-même, et ceux des autres, puisque aussi c’est évident, les autres et leur corps qu’on attend, qu’on refuse, qu’on oublie, qu’on désire ou dont on a aimé se satisfaire tant on a aimé. Le vent alors pousserait le flamant rose, sur lequel tu avais flotté, colorés.

Jeudi 23 juillet 2020

Tu n’es pas encore très sûr. Tu as pourtant signé. A ma fenêtre je m’exclame : ma joie semble plus grande que la tienne. Il y a sûrement dans ta retenue ce que l’on ressent avant une nouvelle aventure, ce truc avant de sauter qui vous étreint un peu, quand on se demande si on va y arriver. Il y a peut-être dans ta retenue un reste de ta voix cassée, peut-être quelque chose qui aurait le goût du sable de Biarritz et qui s’étiolerait, comme abandonné sur cette plage ou dans le couloir de l’hôtel. Te retournes-tu incertain sur ces souvenirs d’océan ?
Tu me dis que la prochaine étape c’est donc la nationalité. Mon pays est donc déjà le tien : il est celui où tu te projettes.

Mercredi 22 juillet 2020

Nous avions alors organisé, sans toi, un dîner pour ton anniversaire. Un nouveau visage était là, bien vite on le reverrait. Mais tu n’étais finalement pas si loin, retour précipité, raison inconnue, à cette terrasse nous t’avons retrouvé. Vous étiez ce duo jovial auquel on s’attendait, nous-mêmes étions encore rieurs de ce moment un peu moqué là-haut. Enfin nous pouvions t’embrasser.

Mardi 21 juillet 2020

C’est ainsi que l’on pourrait conclure hâtivement que la bourgeoisie masculine blanche hétérosexuelle portant patronyme aux consonances bien francophones aurait une légère tendance à balayer d’un revers de la main les requêtes qui ne la concerne pas.

Lundi 20 juillet 2020

Traine encore, là, la lettre reçue il y a quelques jours, voire plus longtemps : elle date du 24 juin, et le cachet de la poste précise le 29, le temps file. Sur l’enveloppe, l’écriture hésitante me rappelle celle de ma grand-mère Lucette. J’y aime la forme du M de ce Monsieur écrit en toutes lettres, ainsi moi-même souvent je le trace.

L’expéditrice, Annick D, habite au 28 rue Neuve. C’est tout près. Le courrier n’a investi que le recto d’un papier de format A5 plié en deux, mais pas en deux moitiés égales : la pliure est à environ deux tiers de la feuille, écornant le départ du B de Bordeaux. Au milieu de ce qu’Annick a pris le temps d’écrire, une phrase est curieusement écrite en rouge. Elle répond partiellement à la question – « Vous êtes-vous demandés si les morts savent ce que font les vivants ? » – qui débute le deuxième paragraphe.
Rouge, la réponse se détache : « Les vivants savent qu’ils mourront, mais les morts ne savent rien. » Annick avait probablement anticipé une certaine lecture diagonale de la missive ; curieusement gigantesques aussi sont les alinéas. Curieusement la phrase en rouge ne m’apprend rien.

Vient ensuite une invitation à consulter le site web – deux lettres anglophones point org – de ce groupe prosélyte international, deux lettres accolées l’une à l’autre comme leurs sbires attendant ici ou là pour prêcher, même si je ne peux m’empêcher de penser au petit groupe de femmes venues un jour sonner à Nishinoyama House, vêtues de robes et de chapeaux évoquant plus La Petite Maison dans la prairie qu’autre chose. Annick a même laissé son 06. Mme Ingalls n’aurait pas eu ce toupet.

Dimanche 19 juillet 2020

Cela commencerait par un A et finirait par un Z. Ce serait un prénom aux cheveux sombres, et mon regard se porterait ailleurs. Plus tard il lirait, me faisant regretter de ne jamais avoir ouvert ce roman ; nous aurions pu en parler et ainsi j’aurais pu ne pas celui qui était d’abord resté un peu lointain.

Il avait fait beau. Le « Il » pourrait alors être comme une figure de style, une audace. Il – le garçon – aurait fait beau, comme si on faisait la pluie et le beau temps. Et pourquoi pas ? Mais dans ce cas, n’étaient-ce pas plutôt les deux J qui avaient fait beau ?

Il avait vraiment fait beau, cette fois je veux dire le soleil et le vent léger, et puis l’océan avait été parfait, l’eau accueillante. Oh bien sûr on n’en avait pas tant dit que l’autre fois face à l’horizon, et puis on était tant resté là, des heures, d’ailleurs j’avais un peu lu.

Peut-être qu’il y avait eu la peau.

Samedi 18 juillet 2020

Il y a toujours là, sur le meuble de l’entrée, ce Barthes et ses discours amoureux. Il est sur une pile qui parle d’amour, mais aussi de Venise, ce qui peut être pareil puisque encore et encore il y a ces fichues chansons.
B (que je surnomme A), m’avait dit à propos du livre de Barthes, en laçant, ce genre de remarque qui vient brusquement tandis qu’on enfile ses chaussures et qu’on lève le regard. Un truc comme : « Tu lis Barthes, toi ? » J’ai évidemment oublié ce que je lui ai répondu et la couleur de ses chaussures, mais en ce samedi doux, après que j’étais allé au marché pour me faire plaisir de fruits, de légumes et de boudin – et pourtant je me suis juré de ne pas faire évoquer la moindre nourriture carnivore ici, zut – je me suis mis en quête d’écouter ce que d’autres en avaient à dire. De Barthes, pas du boudin.
Parce que le problème avec lui, c’est que je cherche quoi en faire. Il est dans ma tête, j’entends sa voix, je sais ce qui me fascine et ce qui m’en éloigne, je sais tout ce que je n’ai pas lu ou pas compris, je sais que je ne sais pas grand chose et au bout du compte, c’est un peu comme une histoire d’amour qu’on aimerait passionnelle mais qui ne prend pas : je cherche l’étincelle, ou le soupir, et ça va peut-être finir en jus. De boudin. Bref, voilà donc, sur France C, puis France I, on cause de lui, mais parfois je passe l’aspirateur, alors slurp les mots et mes pensées.

Alors je vais au soleil, et Viel m’étincelle.

(Ah zut, je devais parler des Parisiennes)

Jeudi 16 juillet 2020

Il y a dans nos souvenirs d’enfance une chanson où elle met dans sa valise tout un tas de choses, dont une jolie jupe grise, pour la rime. Il ne me vient pas à l’esprit de te la chantonner, tandis que tu mets un seau dans la tienne. Peut-être serions-nous alors partis vers le passé et les chansons qui n’ont plus lieu d’être, et de fil en aiguille vers ce prénom, Dorothée, qui avait été celui d’une truite que j’avais pêchée et qui avait vécu quelque temps, là, dans le couloir de la rue Charles Gide avant de vouloir s’enfuir. Splotch. De là, alors, j’aurais chanté celle de Françoise H, où dans une bêtise qui rime aussi avec valise, elle a mis un crabe dans le bocal où ses deux poissons s’ennuyaient (et puis elle fait m m m avec la bouche, vous voyez ?).

Mardi 14 juillet 2020

Nous traversons la Nive pour aller déjeuner. Je ne sais pas encore que je me régalerai d’un plat local et d’une portion de frites généreuse ; le vent sera trop frais. Soudain, je lève la tête – où donc était mon regard ? – et le voici planté devant moi, les poings sur les hanches, cette moue amusée qu’on lui sait : Thomas. Il est la seule personne, dans mes connaissances, qui, je crois, vit ici au Pays Basque. Nous parlons brièvement, de lui, de moi, de là où nous vivons ; nous le savons. N’aurait-il pas grisonné depuis ?

Lundi 13 juillet 2020

Biarritz est un souvenir pluriel : quelques promenades d’avril durant l’enfance, quelques vacances chez N autour de 2000-2002, l’été 2007 probablement mais j’ai oublié, et puis ? J’ai choisi l’hôtel en plein cœur. Que dis-je ! il est juste là, voyez-vous ? En tendant l’oreille on entendrait les vagues.

Nous nous y baignons, c’est savoureux, nous sommes joyeux, la promenade avait bien évidemment été agréable, malgré le cuir rompu de ces sandalettes qui faisait ma fierté depuis leur achat à Lecce l’été 2004 et notamment nous avions ri de cette dame en bikini vert amande qui t’avait demandé de la photographier, là, allongée sur un parapet recouvert de sa serviette. Et puis vient l’heure de célébrer ce moment ensemble, la bouteille n’est plus fraiche mais je suis surpris de découvrir que le Blayais est capable de produire des blancs assez puissants pour me plaire ainsi, c’est la chance de n’y rien connaître et de ne rien attendre, on ne peut pas souvent être déçu. Les verres se remplissent et se vident, accompagnés de chips et de cacahuètes dont le sel n’a pas le goût de la mer mais celui des tarifs d’une minuscule épicerie sur le front de mer, dont le sel n’a pas non plus le goût des peaux après l’océan. Nous parlons de nous : le Blayais produit juste ce qu’il faut comme effet pour dire l’évidence. A quelques mètres, à notre droite, elle semble nous entendre. Ne tendrait-elle pas un peu l’oreille ?

 

Dimanche 12 juillet 2020

Nous nous retrouvons alors au milieu de cette tablée joyeuse ; quelques heures plus tôt, l’aurions-nous imaginé ? Tu me diras plus tard que tu aimerais cela, être ainsi en famille. Je sourirai alors d’un enfant qu’il nous faudrait avoir. Je te dirai surtout que les amis aussi font famille. Je sais que cela ne peut te consoler : la tienne est loin. Loin d’ici et loin de ton univers, loin de ce que tu ressens, vis, aimes. Loin de savoir ce que veulent dire tes silences, ou bien eux-mêmes silencieux de ne vouloir leur donner un sens.

Je réalise que la vie au numéro 16 de la rue T n’a jamais vraiment fait l’objet d’envolées paragraphiques, malgré toute l’importance – et c’est le mot « douceur » qui me vient à l’esprit en premier, suivi de « simplicité » – des huit mois vécus là-bas, chez I / avec I, mais ce « là-bas » semble signifier une distance qui n’est pas. C’est encore un peu ici.

Pour toi aussi, c’est encore un peu un ici, puisque le numéro 16 a aussi été le tien, et qu’on peut se rappeler qu’il a été le nôtre ; facilement on ne peut oublier, cette image nous le rappelle, là, de tes yeux rieurs qui cherchent à te cacher sous les draps.

Samedi 11 juillet 2020

Sur la plage il y a le vent. Il apporte les vagues qui s’y échouent et emporte les mots que nous disons. Nous sommes tous les deux allongés, ou face à la mer. Alors, même si nos regards se croisent, ainsi surtout nous parlons, comme si c’était plutôt au ciel ou à l’horizon qu’à l’autre, libres d’être entendus, libres de dire, aussi bien des banalités de plages atlantiques que des réponses qui interrogent. Nous avions apporté des livres, des jeux, mais ce sont nos paroles qui sont phrases et dominos. Dans cette relation qui est la nôtre, cette connivence changeante qui se prête à des danses et des contours amusés ailleurs que sur cette plage et qui petit à petit chatouille une complicité souriante et improvisée plus tôt lors d’un café au soleil, tu parles alors de ce dimanche de mai au sujet duquel E évoque, depuis, dans une joie pétillante, la robe de ta mère.
Cette plage où nous sommes, c’était un peu plus loin, là-bas, me ramène à lui. L’eau était froide, c’était février de l’année dernière, le 23, mais je ne grelottais pas autant. J’avais fait des images ; son bras cachait le haut de son visage.

Vendredi 10 juillet 2020

Ce ne sont que quelques mots de E qui donnent le signe de son absence à venir, et quelques mots de moi qui donnent le signe de ma présence possible.

Ce ne sont que quelques rires entre V et moi, quand on se rappelle les chansons et ce something else dont je n’ai rien dit hier.

Ce n’est que la voix de T, dont je dis que je pourrais faire une pièce. Je cherche alors les mots qu’il pourrait dire, pour les faire devenir autre chose ; ça viendrait du ventre.

Ce n’est que ça, et c’est tant.

Jeudi 9 juillet 2020

Alors je ne dis pas à mes collègues ce que m’évoque le cake au citron que C a apporté pour son anniversaire : l’enfance. D’abord parce que je ne cherche pas à les interrompre, là, dans leur échanges culinaires, leurs comparaisons gustatives, leurs plaisirs acides. Ensuite parce je n’oserais pas dire que celui que ma mère, qu’elle confectionnait seule ou avec nous, était bien plus raffiné, à la fois doux et parfumé, dans un équilibre parfait pour nos papilles d’enfants. Enfin pour une troisième raison qui m’a traversé l’esprit au moment d’entamer ce chapitre et que j’ai oubliée. Peut-être ne voulais-je pas dans ce bureau aborder l’autrefois, en une phrase qui ici aurait glissé comme on sait, caressante comme la paume sur la douceur d’un agrume. Il y a dans mon souvenir le zeste qu’on râpait, je crois.

Néanmoins j’en ai repris, du cake. Néanmoins j’en reprendrai demain. Néanmoins j’emporterai le reste.

Mercredi 8 juillet 2020

Je reviens ces jours-ci à ces moments où je peux être avec moi-même, c’est-à-dire bien avec moi-même, apaisé de ce qu’il y a autour, ces gens que je ne connais pas, ce qui semble être du vide mais est rempli de vos présences potentielles, quelque chose qu’on pourrait nommer douceurs fantomatiques si on ne donnait aux fantômes que la définition d’une présence qu’on ne peut toucher au moment où ils sont là. J’avais répondu à B, lorsqu’il m’avait écrit pour me demander si je faisais la tête, que je regardais passer les nuages. Je l’avais alors laissé seul avec cette métaphore qui n’en est pas une, cette phrase à laquelle il manque quelques mots pour être parfaitement compréhensible. Demain je lui dirai.

Mardi 7 juillet 2020

Il me dit qu’il me fait perdre mon temps. Je lui dis que non, que j’aime écrire, et que ce que l’on se dit me nourrit. Il pourrait être un chapitre ou deux ; il ne sait pas encore que la vie est un roman.

Elle parle. Elle est seule à sa table, mais elle parle. Des expressions (tristesse, déception…) traverse parfois son visage. Depuis dimanche, j’ai pris mes habitudes. Trois jours suffiraient-ils ? C’est l’heure à laquelle frappe encore ce côté de la rue, le café coûte 1,60. J’ote de temps en temps mes lunettes pour lire ou écrire ce texte sur mon téléphone. Ainsi son visage n’est plus qu’une forme floue. À 1m d’elle, un barbu brun déjeune ; il a reposé son livre de philosophie.

Lundi 6 juillet 2020

« J’avais pas la grosse tête mais j’avais beaucoup d’ego. Je pensais que vraiment, j’étais sur terre pour quelque chose. Je le pense toujours, mais je pense que c’est pour une toute petit chose, une petite chose qui dure… une petite musique. »
::: Jean-Luc Verna

Il est tard. J’écoute cette émission dont tu m’as parlé entre 14h et 15h30, puisque j’ose ici exprimer le fait que oui, de 14h à 15h30, je m’étais octroyé ce moment avec toi, dans une liberté horaire qui s’impose aussi des moments plus propices pour se concentrer sur le travail, tard le soir ou hier, voyez-vous ça.
J’avais un peu insisté, je crois, pour que nous nous voyions aujourd’hui. Je voulais te voir, te parler, être seul avec toi, toi que voilà donc dans ce mouvement dont tu parleras, celui d’être « demandé par les autres ».

Je t’avais demandé et tu m’as parlé de Verna et de Chiha, c’est-à-dire de ce qu’ils avaient eu à dire sur les mensonges et les mathématiques. Tu m’as dit ce que tu avais à en dire, des mensonges et des mathématiques, dans des phrases un peu à l’emporte-pièce, dans une vision toujours à toi, qui souvent inverse, déplace, propose, sans pour autant s’envoler dans l’irréalité. C’est pour cela, sans aucun doute, qu’on te demande : pour t’écouter.
Je t’ai dit les souvenirs de leur présence et de l’émotion qu’il m’évoquent, dans une espèce de name-droping de surface. Hyper-émotif, avais-je dit en riant. Les émotions sont-elles trop fortes, effaçant ce qu’il pourrait rester d’autre, ou bloquant ce qui pourrait remonter des profondeurs, ou bien encore, avant qu’elles cèdent leur place, freinent-elles ce qui pourrait s’y installer ?

Dimanche 5 juillet 2020

Les vrais livres ont quelque chose de marin, ils sont conçus pour tenir la mer, la contredire même jusqu’à un certain point, à force de fendre les flots, traverser la vague et puis si possible, avec souplesse retomber dans son creux, armés qu’ils sont de varangues invisibles qui tiennent la coque et l’empêche de plier.
::: Tanguy Viel ; Icebergs

C’est un petit parc que je ne connais pas. Il y a des enfants qui jouent, des parents, des personnes âgées, une jeune femme qui lit et moi aussi. Je suis surpris : l’auteur pense, plus qu’il ne nous parle de ses pensées. Viel est alors celui que j’avais une fois entendu parler, le 21 octobre 2013, plutôt que celui que j’avais plusieurs fois lu. Et il évoque – en partie -, ce qui – en partie – me traverse en ce moment. Ou plutôt / aussi la solution à ce qui me traverse : nous sommes page 16.
Lorsque je prends conscience de ce que je lis, et du miroir qu’est le livre ouvert à l’ombre, je me demande si je comprends. L’écriture est un peu âpre, elle me demande un effort, puisque toujours mon esprit divague. A plusieurs reprises, je reviens, remonte, relis. Malgré la difficulté, je suis porté. Traversé mais porté. Non seulement la solution est dans le livre, mais elle est le livre. Elle est l’acte d’être face au livre, même si je n’atteins pas la « sérénité à effet immédiat » dont il est question page 17, mais je sais que je touche le point sensible, un point sur lequel j’avais déjà mis le doigt hier, en réservant des places pour 6 ou 7 spectacles de danse. Je me voyais déjà, heureux, être face à « ça ».  
C’est alors que la dame me demande si elle peut s’asseoir, là, sur le même banc, au bout. Oui bien sûr, je me décale, je regroupe mes affaires étalées à ma gauche et à ma droite, j’en plaisante ; elle ouvre un livre.

Entre les pages 20 et 21 je glisse ce que j’ai trouvé pour servir de marque-page, à savoir, honteux et marmonnant, une ordonnance taché de fraise sans que je vous en fournisse l’explication (hier, la pharmacie, le marché). J’ai peu lu, mais me voilà repu. J’ai même pu, le temps de ces pages, envoyer au « groupe » quelques lignes de Gracq piochées là ; son nom soudain revenait, sans plage.

Samedi 4 juillet 2020

Alors tandis que je repasse des vêtements à manches longues en me demandant lequel je choisirai ce soir, et que j’écoute cette émission de radio nouvelle pour moi mais dont E m’avait parlé en me disant « Quoi tu n’écoutes pas ça toi ?« , il y a soudain cette version de Des ronds dans l’eau de Françoise Hardy chantée avec une pointe d’accent peut-être portugaise et en tout cas quelque chose qui roule. Françoise Hardy est encore là, ainsi elle revient de temps en temps, parfois de manière incongrue, mais n’ai-je pas déjà récemment dit ça ?
Cette chanson, un jour de printemps 2008, avait été la réponse de N à un post que j’avais diffusé, peut-être dans ce journal, peut-être sur le blog nommé Hot Dogme où je sévissais également. N répondait à la chanson La Question de cette même Françoise, chanson qui revient facilement quand on ne sait pas dire les mots et qu’on n’entend pas les réponses ou le sens de leur absence. « Et ton silence trouble mon silence. » dit-elle. Et surtout, dit-elle : « Je ne sais pas qui tu peux être, je ne sais pas qui tu espères. » puisque c’est ainsi que cela commence. Mais sait-on soi-même qui l’on peut être ? Sait-on soi-même qui l’on espère ? Ici, moi, aujourd’hui, non. J’aurais beau dire oui – en le croyant – non, n’y croyez pas.
Je ne sais pas non plus si j’ai l’impression que c’était hier ou il y a un siècle cette anecdote avec N du printemps 2008 : les romances qui n’existent pas, et puis celles après lesquelles on court, qui se heurtent au réel, ou qui se terminent sans savoir dire la fin, oui ces histoires sont encore d’actualités, ainsi c’était hier. Depuis, tant d’autres, de l’eau sous les ponts, huit ans partagés avec C, un ailleurs embrassés et des prénoms qui passent, ainsi un siècle.

Ensuite, tandis que je n’ai pas fini d’écouter cette émission, j’ai envie d’être dehors, pour prendre quelques couleurs peut-être un peu ; on prend ce que l’on peut. Je m’installe, ouvre le livre que je n’ai pas fini non plus, et les phrases sont d’une beauté telle que ça m’enveloppe comme le soleil et comme le silence enfin revenu ; les ouvriers du deuxième sont partis, ils ont tant braillés depuis ce matin dans leurs 65 mètres carrés vides. Je me dis alors, dans une formule un peu idiote, que c’est tellement calme que j’ai l’impression que le soleil est à moi. On prend ce que l’on peut.

Mercredi 1er juillet 2020

Il y avait encore un peu de lumière et j’ai fait quelques portraits de ces boutiquier. Il s’amusait bien de me voir là avec mes appareils et mes souliers crottés, venue de si loin, si assidu. Ils m’ont expliqué que les véritables modèles, ceux qui ont des barbes, prenne l’uniforme et pose contre un petit sou c’était déjà retiré et qu’il faudrait pour le moins un autobus avec guide pour les faire apparaître.
::: Nicolas Bouvier ; Du coin de l’œil

Dimanche 28 juin 2020

Depuis le 29 juin 2018, tu as été des paragraphes entiers de ce journal ou de ce qui ne s’y dit pas, des rires étouffés, des musiques dansées, des yeux dévorés et dévorants, des couloirs passionnés, des ruines photographiées, des définitions pour savoir ce qu’est « être ensemble », des moments pour savoir si l’on peut dire  »Je t’aime », une étincelle qui m’a éteint, des larmes et des baisers encore, des danses, des confidences et des alcools, des mois pétris de silences tristes ou de fatalisme, un retour d’automne. Tu es encore là. Tu es une initiale qui te commence et qui me termine, mais je ne sais pas exactement à quelle place de mon nom tu pourrais te loger. Tu es toutes ces fois où tu me téléphones, parfois d’une petite voix, parfois d’un éclat brillant ; souvent je loupe l’appel, nous en avons tant ri. Tu es encore là. Nous avons, en ce dimanche, rien qu’à nous, quelques heures ; hier tu aurais dû danser. Nous marchons le long de la Garonne. Nous parlons. Tu me racontes ce que je sais déjà, ou peut-être, ce que j’ai pu oublier, ce que tu n’as pas dit, ces gens par exemple. Nous rions parfois bien sûr. Tu portes des bottines, un pantalon crème, une chemise à motifs, tu es beau, beau aussi de ta joie d’être là dans cette ville qui te manque et là-bas nous nous asseyons, il est est encore tôt mais tu choisis un Saint-Emilion, moi une bière, j’ai soif. Je crois que notre histoire est belle dans son possible et pourtant elle ne cesse de crier son impossible. Je crois que nous n’osons pas être sérieux quand nous rions de demain. Je crois que je ne devrais pas parler que de tes yeux puisque nous sommes amis. Pourtant je mets mon bras. Alors tu prends ma main.

Samedi 27 juin 2020

Et c’est ainsi qu’un pluriel, que j’avais entendu 8 huit jours plus tôt mais qui semble-t-il n’avait jamais été prononcé, et que Z avait bel et bien dit mardi au téléphone et que l’on en avait ri, oui voici donc qu’un pluriel provoque un trouble, la gêne de M, son agacement, puis plus tard son déplacement vers le canapé, canapé dont la position n’est plus remise en cause contrairement à celle de la table et des chaises qui imposent leurs dimensions et leur instinct grégaire contrairement à nous, ce soir, en l’absence de J – shooté à l’analgésique de niveau 2 – et Z – shooté au train loupé – qui auraient sans nul doute mis l’ambiance comme ils savent le faire via leur voltage et leur joie, mais non, le bus est à minuit, tu veux rentrer ?

(…Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.)

Vendredi 26 juin 2020

Je cultivais ma préférence pour le vague. Seuls m’importaient les paysages à demi réels des contes. Mais la langue qui les décrivait devait être précise : alors l’image mentale pouvait s’épanouir avec une netteté que n’avait pas pour moi la réalité dite « concrète ». Ainsi, en dépit de ma visions floue, j’avais sans le savoir opté aussi pour l’acuité du regard, à travers l’amour des mots justes.
Peut-être est-ce pour cela que j’ai choisi par la suite le métier de traductrice, voué à la recherche des correspondances les plus exactes possible entre une langue et une autre. Et pour cela encore qu’intuitivement, sans rien en connaître, je me suis intéressée très jeunes à un pays où la brume, les phénomènes évanescents, l’ombre et les rêves sont rois, et où pourtant les trains partent et arrivent à l’heure.
::: Corinne Atlan ; Petit éloge des brumes

Mercredi 24 juin 2020

Il m’avait demandé si cela me gênait qu’un ami à lui nous rejoigne. Je ne voyais pas en quoi cela m’aurait gêné ; évidemment j’ai dit non, il peut venir. Une fois chez eux, j’ai goûté quelques pâtes, alléché par l’odeur et la composition ; c’est encore M qui avait cuisiné c’est encore lui qui était aux fourneaux quand je suis arrivé, similitude de la scène en arrivant et du repas, nous avons souri de cela, c’est tout cependant, pas de quoi se poiler des heures. De toute façon, je crois que je n’étais pas d’humeur à rire. Je ne me reconnaissais pas, d’ailleurs, dans cet état un peu éteint, un peu froid, un peu agacé, que j’avais ce soir. La chaleur, sans doute : mes yeux semblaient avoir traversé le désert.
L’ami en question est alors arrivé. Nous nous connaissions. J’avais oublié son prénom. Probablement, il avait oublié le mien.

Lundi 22 juin 2020

Je répète ce que je te dirai. Et je répète ce que je ne te dirai pas, c’est-à-dire ce que ce soir, je pense dire, mais qui ne sera pas dit (par oubli, crainte, maladresse, indifférence, bouche pleine). Je ne répète pas comme un acteur, je répète comme quelqu’un qui pense à ce qu’il dira peut-être, là, dans sa cuisine, en mangeant du fromage.

Ici donc soudain tu interviens. C’est inattendu. Disons ce que c’est un mélange d’attendu et d’inattendu, ça dépend comment on les entend, ces adjectifs, ça dépend de quoi on parle, tu vois. Tu vois ? Et dans une envolée Cixoussienne, on rirait de l’a-tendu. 

Dimanche 21 juin 2020

Ainsi nous voilà, tandis qu’on entre dans l’été. Quelques heures plus tôt nous ne le savions pas, ça, nous ici. Mais nous savions, – depuis quand ? -, nous savions que ça arriverait. Tu sais, il y avait eu ce soir de février : tu n’étais pas venu.

Samedi 20 juin 2020

Il est 11h18. Il commence par l’habituel « Salut ça va ? » mais propose tout de suite de nous voir : « une session photo cet aprèm ? »
Il est encore dans son lit, un peu déprimé ces jours-ci. Je réponds « Ah zut ». Je réponds souvent Zut. C’est peut-être un peu trop léger parfois, ça ne donne pas l’impression que je compatis, mais ça sonne, et puis c’est avec un z.

Il est 15h00. Nous nous retrouvons au coin du cours du Médoc, marchons jusqu’à la voiture, roulons, suivons les indications erronées de Google pour cause d’homonymie, et nous voilà. Le Parc Majolan d’abord et sa folie des années 1870 d’abord. La réserve naturelle des marais de Bruges ensuite. Du premier on se satisferait d’une photogénie ensoleillée. De la deuxième, on respirerait le presque rien, le peu de vent. Et l’on chercherait les oiseaux.

Vendredi 19 juin 2020

Il a froid mais il dit que ça va. Je ne sais pas si je dois insister, monter chez moi lui prendre un pull (à sa taille ?) puisque nous sommes juste à côté. Je pense que je devrais le faire mais je ne le fais pas. Je pense à ce qu’il pourrait penser si je suis trop bienveillant, pourtant j’ai envie d’être bienveillant, et d’ailleurs est-ce bienveillant d’empêcher quelqu’un, avec qui vous dînez, d’avoir froid ? D’ailleurs que pourrait-il penser puisque il ne pense probablement qu’à une chose : avoir moins froid et que par conséquent il doit me trouver impoli de le laisser là ainsi. Je pense à ce qu’il se demande, par exemple pourquoi nous sommes là, par exemple qui tu peux être pour moi, toi que je retrouve après, par exemple à quoi je pense en le voyant en face de moi. Je pense trop. Et je crois que ça le refroidit.

Mercredi 17 juin 2020

Elle s’appelle Gordana. Elle est blonde. Blonde âcre, les cheveux rêches. Entre les racines noires des cheveux teints, la peau est blanche, pâle, elle luit, et le regard se détourne du crâne de Gordana, comme s’il avait surpris et arraché d’elle, à son insu, une part très intime. Sa bouche est fermée sur ses dents. Elle s’obstine, le buste court et têtu, très légèrement incliné, sa tête menue dans l’axe. On devine les dents puissantes, massives, embusquées derrière les lèvres minces et roses. Le sourire de Gordana éclaterait comme un pétard de 14 juillet. On ne la voit pas sourire. On imagine.
::: Marie-Hélène Lafon ; Nos vies

Le livre était posé sur la table depuis l’achat ; la nappe est bleu canard, il y traine des livres, des carnets, des miettes, des masques, un bloc de post-it, un stylo, la housse du MacBook, un dessous de plat aux teintes assorties, provenant de mes aïeux de Saintonge. Maud en avait dit, du livre, l’autre jour, quelque chose de bien et mon esprit qui divague n’en avait retenu que l’idée d’une lecture indispensable. Depuis le livre m’attendait encore. Avec ce titre, forcément, il m’attendait : Nos vies.

J’étais revenu, j’étais de nouveau là pour lire et regarder. J’avais même failli faire une image pour Instagram, voire une vidéo, soyons fous. Hier déjà, j’étais enfin sorti de cet état où l’on ne sait pas trop quoi faire de soi-même et qui depuis deux semaines ne voulait pas partir.

J’avais même relu le Japon pour en faire quelque chose : j’étais là, avec le présent et la possibilité de regarder le passé. Mais aujourd’hui, je pensais à cette phrase que Gazel – osons ici glisser l’un de ses surnoms en hommage à ses yeux – m’avait écrite hier soir : « Pourquoi tu le vois s’il te rend triste ?« 

Le livre avait d’abord donné deux pages le temps d’un peu de soleil, la bouche encore pleine du goût du repas. Et puis, la nuit venue, j’avais eu envie. C’était beau. Parfois je m’arrêtais, c’était beau. Ça giflait, les mots. Et j’avais une putain d’envie d’écrire comme elle tout en tenant la raquette électrifiée, à l’affut des moustique et des mites, scène incongrue dont je riais.

Mardi 16 juin 2020

Je ne t’attendais pas là. Je pensais avoir un peu d’avance, une quinzaine de minutes et donc ranger l’appartement, dont l’état était assez désastreux et tu aurais sonné, à 18 heures environ, comme convenu. Mais tu étais assis, place Lafargue, tu étais beau, bronzé, les cheveux courts, et ton pantalon vert irradiait. Toi aussi, bien sûr. Je t’ai pris dans mes bras, bien sûr. Ce n’était pas possible autrement. Je ne sais plus exactement quel était ce vert, pourtant il était magnifique et nous en avons parlé. Pistache peut-être, ou bien que diriez-vous de tilleul ? Il tendait vers le jaune je crois et j’en suis sûr s’accordait joliment avec tes chaussettes prune et la neutralité de ton tee-shirt gris. J’avais touché la toile, d’un doigt, là sur ta cuisse, pour en connaître la texture. C’est donc étrange, quelques heures plus tard seulement d’avoir oublié la teinte. Mais peut-être que simplement, ne sachant la nommer, je ne sais plus la voir. Ou peut-être que j’essaye encore de t’oublier.


Dimanche 14 juin 2020

Si je dois te voir deux fois par semaine je vais t’aimer.
Et j’ai peur de ça.
Je ne veux pas tomber amoureux
.
Wow
– Wow bien ou pas bien ?
– Ben je suis surpris.
– Je sais.
Mais positivement ou négativement hahaha ?

Je ne sais pas, je suis surpris.
– Essaie de savoir otherwise we will never know
.

Samedi 13 juin 2020

Matin. Ce qui semble être une amitié prenant forme se retrouve sous la pluie. Tu m’avais fait cette proposition de nous retrouver là, pour découvrir les plantes sauvages comestibles lors d’une balade guidée par un amoureux-connaisseur des plantes, et forcément on pouvait l’imaginer la barbe plutôt hirsute, le cheveu plutôt en bataille ; j’avais accepté avec joie. Il pleuvra donc en mangeant des fleurs de mauves, en frottant l’odeur de poire des fleurs de carotte sauvage, en imaginant le goût d’un pesto de plantain. Et tu m’auras parlé de ce Brésilien qui repart.

Soir. Alors je vois que tu ne veux pas laisser croire que nous pourrions être… être quoi ? Je vois aussi que tu t’ennuies, un peu. Je vois aussi qu’ainsi, l’un et l’autre, dans cette forme précipitée, nous sommes. Ce n’est pas rien, d’être, même si c’est trois fois rien. Je sais déjà tout ce qui nous sépare l’un de l’autre et ce qui nous sépare d’un possible ; je nous vois donc avec sérénité, liberté. Je sais que nos rires nous rapprochent. Je sais que je voulais que tu sois là pour que quelqu’un soit là. Je crois voir que tu caches beaucoup sous ton rire, j’en sais peu.

Vendredi 12 juin 2020

Nous.

J’hésite à n’écrire que cela : nous. Tu sourirais en lisant cela. Cela qui n’a pas besoin d’autre chose. Nous. Nous sommes là, toi et moi, et nous parlons, de toi, de lui, de moi. Il intervient dans la conversation sans embarras, je crois, si ce n’est un petit quelque chose qui freine peut-être les échanges, évidemment, puisque mes nuages et ton éclaircie. Dorénavant, et pour toujours, nous partageons cette histoire, dont on ignore les contours à venir, dont on ne sait pas ce qu’elle fera de nous, là, au moment où je suis chez toi et que tu as sorti ces bouteilles de bière de 25cL et qu’ensuite je te dirai, comme souvent, « Paye-moi une clope » et que nous irons à cette fenêtre où la dernière fois je ne pouvais plus rien regarder.
Elle a un autre goût, cette histoire dont on parle, que celle que nous avions mordue ensemble, mutuellement, assez fortement ; il y a dans notre amitié les traces que nous avons laissées l’un sur l’autre – il y a 18 mois jour pour jour lorsque j’écris ces lignes.
En nous disant qui il est, disons-nous ce que nous avons été, ou ce que nous n’avons pas été ?

Mercredi 10 juin 2020

La nuit tombe. L’espace où il habite, habillé de la lumière du néon de la cuisine, sous les placards, devient froid. Nous pouvons peut-être, alors, trouver quelques images à faire. Je ne suis pas habitué à l’exercice, lui non plus, je voudrais que tout glisse comme un soir entre amis, qu’on oublie l’objectif, les idées farfelues, les poses, et que ses cheveux, si présents – c’est pour eux que je suis là – le soient autrement.

(Mais j’aurais pu parler des yeux, noirs, qui dans le tram…)

Mardi 9 juin 2020

Elle marche devant moi. J’ai beau deviner que c’est elle, il semble que le masque transforme aussi l’arrière de sa tête : je ne suis pas sûr. Elle s’assied sur le banc, je passe devant et ses yeux me disent qu’en effet, c’est elle. Une fraction de seconde, j’hésite à faire comme si je ne l’avais pas reconnue : son accent est fort et la comprendre est parfois un défi. Indienne, Pakistanaise ou Sri-lankaise, ses R disparaissent sous la langue et dans un anglais parfait qu’elle déroule à chaque fois sans que toute la machine à traduction simultanée constituée de mon système auditif et de mes bidules neuronaux parviennent à suivre ou décrypter. Avec le masque et le bruit du tram, je crains alors le pire.
La première fois, c’était à la fête chez V. Ah non pardon, la première fois, c’était à la soirée de gala, et ils s’y étaient mis à plusieurs : j’avais souri. Mais revenons chez V. L’ambiance était survoltée, les décibels au-delà du raisonnable, les voisins ne disaient pourtant rien : certains étaient invités. On s’amusait comme des fous, j’étais probablement le plus âgé du lot au milieu de tous ces étudiants et doctorants en majorité en neurosciences qui me connaissaient de nom ou de visage et qui devaient se dire que finalement j’étais amusant. Nous voici donc au bord de la fenêtre, j’avais probablement piqué une clope à quelqu’un (à cette fille, là, je crois) et l’un de nous, c’est-à-dire elle (la fille du banc, cette fois) ou moi entama la conversation. Je gérais la situation jusqu’à la question fatale, qu’elle dut poser trois fois. Aujourd’hui encore, je me demande s’il fallait répondre « Oh yes. »

Lundi 8 juin 2020

Je t’ai dit, vendredi, que j’aurais dû t’écrire. La conclusion, c’était qu’il n’était pas trop tard.

Mais tu m’as eu, avec tes mots, ce soir, tu m’as devancé. J’aurais pu ne jamais les voir car je me lasse d’aller là, pour regarder tout ce presque rien.
Mais tu m’as eu ce soir ; reviendrai-je, alors ?

Dimanche 7 juin 2020

Soudain, à force d’y penser encore et d’en avoir parlé, cela sort, mais sous une autre forme, surprenante voire absurde après la phase d’acceptation qui n’en était donc pas une : une colère, oh pas à casser des assiettes, mais à dire merde, quoi, merde et tout le reste, bien fort à faire fuir les souris.
Mais je ne veux pas que ce week-end, qui est passé par l’indifférence, l’oubli, l’obsession, le désir ou encore l’agacement, n’ait eu pour seul éclat de rire qu’une moquerie, peut-être blessante pour J. 
Alors M.
M surmonté de petits ronds.
Et nous rirons.

Vendredi 5 juin 2020

J’attends 11h43 pour envoyer à S la lettre terminée vers 3h du matin, exutoire qui me fait dire que, si c’est avec Z que j’ai cette relation, peut-être la plus saine aujourd’hui, peut-être la plus légère, peut-être la plus honnête, c’est parce que je lui avais écrit, pour exprimer ce qu’il y avait à exprimer, en un bilan et un espoir ; un tableau excel accompagnait le fichier word en un trait d’humour nécessaire et séducteur. Écrire, c’est hurler sans bruit, dit Duras. C’est aussi comme vomir et pleurer : il faut que ça sorte, et il ne faut pas avoir honte que ça sorte.
A 11h25, tu m’avais envoyé une image, riant. Tu cherchais sûrement à faire signe sans savoir comment, et curieusement ma réponse ne rit pas (c’était pourtant drôle) mais entame un échange au milieu duquel je t’envoie cette phrase d’Audiberti qui me poursuit et qui en un PS clôt la lettre : « Les lettres d’amour, c’est à soi qu’on les écrit, pour les lire en les écrivant. Quand les lettres d’amour parviennent, l’oiseau est mort, quatorze couteaux à fromage de banalités dans le poitrail. »
Tu réponds « Wow » et sous tes conseils, je file à la librairie acheter Le Choc amoureux, dont je lis les premières pages sur la coursive avant d’aller voir S, dernière étape éteignant l’éruption volcanique. Je sais que bientôt nous rirons de tout cela.