Dimanche 5 avril 2020

Alors je retrouve Perec et ce W qui avait besoin d’un temps, d’un rythme, de ça, sans rien après, être là, soi, c’est-à-dire moi, moi seul et lui, eux, là, cette histoire, ces histoires ; il fait beau. Je le reprends au début, j’embarque. Et puis soudain je lis cela :

Je ne sais pas si je n’ai rien à dire, je sais que je ne dis rien ; je ne sais pas si ce que j’aurais à dire n’est pas dit parce qu’il est l’indicible (l’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a bien avant déclenché) ; je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d’un anéantissement une fois pour toutes.

Ici j’ose une ellipse, mais voilà, l’émotion, profonde, qui nait de la lecture, va jusque là :

J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie.

Sur les réseaux sociaux, je lis tout le passage dans une vidéo d’une minute vingt-trois, c’est un plan fixe qui regarde par la fenêtre, l’horizon est mort pour laisser le spectateur écouter. Je veux le déclamer, m’en nourrir, l’entendre encore, il faut quelques prises et puis tant pis si parfois la voix part un peu. Je ne sais pas encore que quelqu’un d’autre, plus écrivain que moi, m’en parlera de ce passage, grâce à une coïncidence – il préfère cela au hasard, dit-il – de partage. Sa voix est douce, son visage aussi, et ses mots m’entrainent rue Vilin.

Vendredi 3 avril 2020

Je ne sais pas si c’est ainsi que l’on s’attendra mieux, en se disant tout cela. Je ne sais pas si c’est ainsi que l’on pourra au fil des jours supporter un peu mieux le rien que produit cette solitude, mais ce soir c’est le cas. Nous parlons de nous, des autres, de l’appétit qu’il faut avoir à deux, des connivences sur lesquelles il ne faut pas s’emballer, et puis des mots s’immiscent, des mots qu’il aime.

Jeudi 2 avril 2020

Ainsi je suis derrière la fenêtre, encore, encore, encore. Pour travailler, je préfère le salon, en particulier parce que j’en préfère l’espace donné à voir depuis la table où je travaille. Devant moi, et à droite, la pièce. A gauche, donc, la fenêtre. De là, parfois, bien évidemment c’est très rare, je vois le voisin qui sort de chez lui. A travers la vitre je hoche alors la tête, c’est un bonjour qui ne dit pas vraiment bonjour, c’est une distanciation sociale très distante. Et puis lundi, sur la fenêtre de la chambre, j’ai mis du muesli et des miettes de pain. Sur le rebord de la coursive, dehors, aussi. Il neigeait, un petit oiseau s’y était posé. Depuis ils viennent, délicatement. Alors je les regarde derrière la fenêtre, encore, encore, encore.

Mercredi 1er avril 2020

Tu m’appelles car tu ne sais pas trop ce que veut dire le mot cadavre, encore moins son usage. Cette mission-missive que l’on t’a octroyée me semble déplacée, ainsi te voilà fragile devant ma langue que tu n’a pas encore totalement apprivoisée malgré la liberté, la jovialité et la finesse de tes propos. Je tente alors de faire le tri, dans les mots, les dépouilles, les corps, les défunts, ce qu’il peut être écrit. Mais la tache est rude, ainsi au téléphone, sans souffle ni dictionnaire, sans plume et sans l’état de circonstance durant lequel on fermerait les yeux.

Mardi 31 mars 2020

Tes lendemains sont ailleurs. Tu m’appelles pour savoir ce que j’en pense, pour savoir où je te verrais, toi, seul, enfoui dans le calme des villes ou soupirant dans la solitude des campagnes, devant la mer ou dans un jardin. Ainsi, donc, tu penses que je connais assez bien pour t’aider. Sans doute penses-tu que, puisque je t’ai aimé sans être aveugle, malgré ta transparence parfois cruelle, alors oui, je te connais.
Tu y peindrais, par exemple, me dis-tu et ta voix est toujours la même, parfois elle s’enroule comme des vagues, tes r sont des caresses sur des galets et dans une envolée lyrique alors je m’aimerais plage même si cette phrase est d’une mièvrerie digne d’un roman de gare. Évidemment la solitude ne pourrait pas être entièrement satisfaisante, il faudrait des présences potentielles pour des désirs d’après-midi, mais dans un rire je te réponds que cela c’est ton problème, tant pis pour toi. Je ne sais pas si tu saisis ce que je sous-entends, je suppose que oui, mais nous rions ainsi, puisque le rire nous sauvera autant qu’il le pourra.
Alors je parle des jardins, je parle de l’été dernier quand c’était encore nous, je parle de la géographie, de ce pays qui est encore un ailleurs pour toi, et qu’alors peut-être c’est cela qui importe.
Surtout je parle de toi.

Lundi 30 mars 2020

Le peu que l’on sait de l’autre est constitué d’une soirée chez T, soirée au demeurant un peu folle, et de quelques aperçus sur un réseau social. Sur un autre, il m’aborde. A l’une de mes questions, il répond qu’il n’est plus avec D : ils n’étaient pas compatibles. A l’une de ses questions, je réponds que je ne suis plus avec L : nous n’étions pas compatibles. Je donne l’exemple de la télévision. Il me répond M6.

Dimanche 29 mars 2020

Il propose, lui aussi, quelque chose qui aura lieu après et que l’on attend, tant. Il imagine une terrasse, peut-être une autre, non une troisième ; je souris. Les mots qu’il m’écrit sont une divagation. J’aime. Je tente d’être aussi fin dans mes réponses, de suivre le petit grain de folie qu’il pose là. Il poétise, ainsi courtise, un peu, m’attise, peut-être, let’s tease, pourquoi pas, pour la rime ; pour le reste on verra. 
Tous nous proposons, nous imaginons, certains s’inquiètent, d’autres s’agacent. Je me surprends de ma patience mais je ne sais pas si elle ne se fissurera pas. Je la connais, cette patience, il y a un an elle regardait par la fenêtre des soins intensifs neurovasculaires de l’hôpital. Que voyait-elle ? Rien : le ciel bétonné d’un parking.

Alors ce soir j’attends qu’il neige demain pour être un peu surpris, pour autrement regarder cet horizon que je n’ai pas, et pourtant qu’aujourd’hui j’ai filmé, cet horizon crépi à quelques mètres de moi sur lequel le soleil a dessiné une ombre avant de repartir, juste au bon moment, oui juste au bon moment, le spectateur croira que j’ai triché. Alors j’avais été heureux. Heureux de cette lumière née du hasard, heureux de revenir dans cette famille du cinéma-réalité qui avait été la mienne puisque la tienne. Au générique, moi parmi eux.

Samedi 28 mars 2020

Je me souviens parfaitement bien de son regard, de comment je cherchais à ne pas le croiser. Il y a parfois, dans les yeux, comme un danger sauvage. Non pas que je craignisse qu’il me mangeât. Juste qu’il me mordît, avec toute la métaphore du vampire qui vous agrippe.
C’était à une lecture, organisée à la Fondation V, par Olivier S. En discutant aujourd’hui, il m’a rappelé le lieu de cette rencontre qui n’en a donc jamais été réellement une. Il m’a rappelé le lieu, je lui ai rappelé ton nom. Tu étais assis à côté de moi. Tu étais, au-delà de cette chaise, à mes côtés. N’ai-je pourtant pas rêvé, qu’un peu, il me mordît ? Au moins de sa folie.

Vendredi 27 mars 2020

Je vais là où il se passe encore un petit quelque chose, puisque depuis 12 jours je n’avais vu de la ville que son minimum, que les rues et les portes entrouvertes. Je prends la mesure, ainsi, à la caisse plastifiée de la supérette, qu’il ne s’y passe pas un petit quelque chose, oh non, mais quelque chose de bien plus grand que nous. Je ne sais pas si la fin du monde ressemble à une ville déserte, mais une ville déserte ressemble à la fin du monde. Si ce n’était pas dramatique, si ce n’était pas si fou, on en ferait de la science-fiction, j’en ferais de l’auto-fiction. Certains en font des histoires, leur histoire. Moi je crois que ce n’est pas la mienne, je veux dire par là que je ne vois pas comment je peux dire tout ça. J’ai beau aimé le vide et y creuser, je n’ai pas envie de plonger dans celui-là. J’ai beau regarder le nombre de morts avec une effroyable fatalité, je n’ai pas envie de plonger mon récit dans ces bras-là. J’ai beau être dans la colère née d’hésitations et de mensonges, je n’ai pas une écriture de combat. J’ai beau penser à ceux qui s’épuisent, je n’ai pas le talent pour plonger avec eux.  
Alors que dire ? Peut-être encore, un peu, parler d’amour. Juste écrire le mot, là, pour y penser encore.

Jeudi 26 mars 2020

Nous pourrions ainsi pleurer d’être seuls. Chanter, et au deuxième couplet, ne plus pouvoir. Pleurer d’aimer ou de ne pas aimer, pleurer d’avoir aimé, jusqu’au bout mettre ces verbes à tous les temps. Nous pourrions rire d’avoir été, puisque rire de se rappeler les souvenirs d’enfance, le couloir de l’appartement était un fleuve et nous jouions ainsi, emportés sans flots, avec ici ou là des carreaux bruns, îles sans vagues. Peut-être avais-je six ans, admettons que oui, et nous revoilà, ce soir il y a une chanson parmi d’autres, celle que je veux évoquer était réapparue récemment au détour d’une radio, c’est Nazaré Perreira qui chantait, c’était presque hier, nous virevoltions de la terre jusqu’au ciel.
Je chercherais alors, une chanson en entraînant une autre, celle que j’avais apprise pour toi, Niu, et que j’avais fini par savoir chanter dans ta langue. Il y était question, m’avais-tu dit, d’une petite robe, je crois. Je remonte nos échanges, et sur le chemin vers ma voix, je retrouve la tienne. Alors tu me parles, parfois. Tu me dis ce qu’on ce dit à l’autre quand on l’attend, quand il a oublié quelque chose, quand on marche. Peut-être que parfois il se faisait tard, comme là déjà il fait bien nuit. Et ce soir je me rappelle, ou peut-être je comprends vraiment, ce que nous avons été.

Mercredi 25 mars 2020

Et pourtant je m’assoupis. Ainsi, au soleil, sur cette chaise qui n’a rien de très confortable, le sommeil m’embarque. Et pourtant la musique du voisin. Qu’est-ce que le corps veut me dire ainsi ?

Mardi 24 mars 2020

Jorge Semprun : Je pense à cet homme-là ou à cette femme, s’il arrive à savoir, parce qu’il ne saura pas. Imagine une équipe de télévision qui arrive et lui dit : « Monsieur, Madame, vous êtes le dernier survivant. » Qu’est-ce qu’il fait ? Il se suicide. 
Elie Weisel : Non. J’aimerais imaginer qu’on lui posera des questions, qu’on lui posera toutes les questions du monde. Mais toutes. Et lui, il écoutera toutes les questions. Et après, il aura un haussement d’épaules. Et on lui dira : « Et alors ? » Et il dira…
J.S. : Si ce n’est pas le suicide, c’est le silence. Ça revient au même.
E.W. : C’est le silence fécond. Le dernier. Je n’aimerais pas être le dernier survivant.
J.S. : Moi non plus.
::: Jorge Semprun / Elie Wiesel ; Se taire est impossible

Je prends le livre sans penser au confinement dont ils vont parler. On n’ira pas comparer, non on n’ira pas. Dehors il fait beau, chaud ; un peu je rougirai, vigilant. Je déjeune en lisant, l’échange entre les hommes est bref, le temps d’une assiette.

Lundi 23 mars 2020

Je n’ai donc pas refusé l’invitation qu’il m’a faite au téléphone, quelques jours après, d’aller ensemble à l’exposition Matta, au Centre Beaubourg. Comme cela m’est souvent arrivé lorsque je commence à avoir du désir pour un homme, j’avais envie de faire l’amour avec P. au plus vite, afin d’en finir avec une attente qui empêche de penser à autre chose et retrouver ainsi la tranquillité.
::: Annie Ernaux ; Hôtel Casanova

En finir avec une attente. Mais quand ?

Dimanche 22 mars 2020

Tu t’inquiètes de me savoir face à un simple mur, tu ne sais pas encore pour le soleil qui quelques heures chaque jour me réchauffe, tu ne sais pas encore que j’ai travaillé sur ce livre qui profitera peut-être de la situation, oh certes le mur mais non, tout va bien. Il y a eu, dans les pages lues, tous les entassés indésirables, dont notre grand-père, sur les plages hivernales et dans les camps de février 1939, puis mars, et puis des mois encore. Il y a eu à la radio les deux cas de virus dans la bande de Gaza et la femme tunisienne. Il y a eu les femmes – routière, infirmière -, qui pleurent sur Facebook parce qu’elles n’en peuvent plus. Il y a eu les colères et encore et encore. Les peurs. Les épuisements. Les morts.
Il y a toi. Parce qu’encore tu travailles, pas de masque, pas de répit. Parce que tout cela est insensé. Parce que les gens, cette masse indistincte qu’on appelle ainsi, les gens, qui ne comprennent pas, qui n’agissent pas, qui oublient, qui continuent. Et même ta maison est un piège.

Vendredi 20 mars 2020

Tu prends de mes nouvelles ; brièvement donnes des tiennes. Tu ne sais pas où je suis, tu me demandes si je suis reclus, si je suis seul. Je devine que c’est une manière douce de demander si j’en aime un autre, si un autre m’aime, si nous partageons ce moment, soudés, chez l’un ou l’autre. Je réalise plus tard que je ne te pose pas la question en retour, pourtant souvent je m’interroge.
Je t’écris que j’ai de la chance, que j’ai du soleil de 13h à 16h sur mon pas de porte, que je peux travailler dehors et que je vais prendre quelques jours de congés pour travailler sur mes projets personnels. Bien sûr je te dis aussi que grâce au Japan Market juste en face de chez moi j’ai pu acheter du saké, de la glace au macha, etc.

Tu me demandes si je fais des photos, avant d’écrire ceci : « Je ne sais pas ce que nous ferons des images de ces moments désolés… » J’aime la présence de cette adjectif, désolé. J’y vois au-delà de la période que nous traversons tous. Qu’est-ce que nous avons fait, de tous nos moments désolés ?

Jeudi 19 mars 2020

Il est revenu hier : le confinement nous rapproche des ailleurs, nous ramène à des autrefois.
Nous parlons un peu encore aujourd’hui.
Je relis alors mon journal du jour où enfin nous nous sommes rencontrés ; il n’y a pas eu d’autres fois. C’était un jour d’août. Il était resté dormir. Le lendemain matin j’avais photographié son bras et son visage.
Le journal d’alors dit la temporalité de notre histoire, il n’en dit pas combien j’aurais aimé qu’elle fût autre, cette histoire. Combien il m’avait obsédé. Combien encore. Ce n’aurait peut-être été qu’un presque rien. Je me serais peut-être brûlé. Mais ç’aurait été.

Mercredi 18 mars 2020

Voilà dix-sept nuits que je ne dors plus.
Attention, je ne parle pas d’insomnie. L’insomnie, j’ai une idée de ce que c’est. J’en ai fait une sorte à l’époque où j’étais à l’université. Je dis «une sorte» parce que je n’ai pas la certitude que les symptômes correspondaient exactement à ce qu’on appelle communément «insomnie». Si j’étais allée consulter dans un hôpital, j’aurais sans doute au moins appris si c’était de l’insomnie ou pas. Mais il me semblait inutile d’aller à l’hôpital. Je n’avais aucune raison fondée de croire ça, une intuition, c’est tout. Je ne suis même pas allée voir un médecin. Et je n’en ai même pas parlé à ma famille ou à mes amis. De toute façon, ils m’auraient dit d’aller à l’hôpital.
::: Haruki Murakami ; Sommeil

Mardi 17 mars 2020

Alors, quelques minutes, je descends. Je ne croise personne, il n’y a personne à croiser. Je ne croise personne car je ne marche pas, c’est-à-dire à peine, les 100 pas, devant la porte. Ça me suffit. Ma rue, l’une des plus animées de Bordeaux, est vide, cela suffit pour être ailleurs. Il est 18h. Je prends une photographie panoramique. Je la diffuse avec ce besoin de montrer quelque chose, besoin que moi-même je ne comprends pas toujours. Parfois après j’efface.
Il y a parfois quelqu’un pour vous faire une remarque sur le réseau social bleu foncé, hier déjà, c’est une phrase ou un lien. Parce que j’ai évité une explication, un verbe, parce que j’ellipse, bam, on vous dit que, on vous renvoie vers. Parfois alors j’efface.

Les 100 pas, donc, quelques minutes, mais je vais devoir apprivoiser le mur qui me fait face depuis l’appartement. C’est un sentiment étrange. Même si je sais que je vais pouvoir m’en échapper, pour faire le tour du pâté de maison, pour faire des courses quand le frigo sera vide, il y aura toujours le mur. Et au-dessus, le ciel. Demain il sera bleu, dit-on. Demain il fera chaud.

Evidemment je me dis que c’est le moment d’écrire, quelque chose de profond, sur soi, moi, là, seul face à moi et au mur. Peut-être est-ce le moment d’oublier les autres, mais qui suis-je sans eux, maintenant qu’ici ils ont trouvé leur place ? Maintenant qu’il y a leurs yeux, leurs mots, le souvenir de leur peau, leur absence, et tous ces Atlantiques.

Dimanche 15 mars 2020

Faudrait-il, alors, encore, sans que ce soit encore, parler des yeux ? Puisque ainsi, si près, les voilà rieurs.

Et puisque l’on parle de distance, faudrait-il parler de distance, de celle qu’il faut garder, ou de celle qui s’impose ? Dans les rues presque vides de Bordeaux, je marche, puis aux Quinconces, où l’on démonte la fête, puis sur les quais où l’on s’évite, heureux du soleil, jusqu’à ce que petit à petit, on oublie, on s’habitue d’être là, moi je tousse un peu, j’essaye de ne pas oublier, mais il y a tous ces gens alignés, et j’oublie qu’ils sont en train d’oublier, avec moi.

Samedi 14 mars 2020

Alors, tandis que nous craignons d’être seuls, et que peut-être nous pourrions en rire, il craint d’être avec l’autre – ils vivent encore ensemble -, avec qui il n’est plus – ils ne sont plus ensemble, puisque c’est à ceci que joue parfois le verbe être. Alors il n’y a pas de rire. Parfois il me regarde, assez fixement, de son regard sombre, et si c’est souvent quelque chose dont je ne sais pas quoi faire, nous y voilà encore, alors nos yeux insistent, sans que je sache quelle forme de présence il me donne ni quelle forme je veux lui donner, mais je lui souris. Je ne sais pas encore que c’est de la tristesse.

Mardi 10 mars 2020

C’est une maison bleue sur Fiske Avenue. Sur les photographies, le ciel est de la même couleur. Je m’y rêve. Dans toute l’acception du verbe, qui ne sait pas s’il peut oser y croire, s’il peut juste espérer, si au petit matin il saura que non, rien, forget it. Je m’y rêve aussi en la transposant ailleurs, ici, dans la réalité de ma vie, ici, en France, et le jardin serait mon royaume.
Nous venions de parler de nous, comme toujours nous parlons de nous, au rythme qu’il faut, ce rythme qui prend son temps puisque les semaines vont s’étendre, et qu’on sait qu’elles risquent de nous épuiser, tout comme l’incertitude. Peut-être jamais nous ne nous reverrons. Tu as beau parler de l’automne, c’est une saison incertaine, tu sais bien que d’ici là le vent peut nous emporter toi et moi dans une autre direction, dans un ailleurs, ou bien te retenir dans ce qu’il a lui, de réel, à tes côtés, puisqu’alors la lumière vive que peut-être je suis, là, aujourd’hui, de mon côté de l’Atlantique, se sera éteinte. Peut-être ne garderons-nous bientôt qu’un souvenir effacé. En attendant je te propose de venir jardiner, de lui dire que j’aime aussi nettoyer les vitres, que je serai discret, là, au pied de la maison bleue, tout comme j’ai aimé être au pied de la maison lumière en plantant mes pensées. Et juste là, prendre l’air.

Lundi 9 mars 2020

Alors je te parle, te dis à voix haute ces pensées qui me traversent, parce qu’il faut bien parler, oser.
Cela, toi et moi on sait le faire, ouvrir notre cœur à ceux qui se taisent.
::: Hyam Zaytoun ; Vigile

Dimanche 8 mars 2020

Elle s’approche. Je dis qui je suis, peut-être m’a-t-elle reconnu. Je lui dis je dois toujours lui envoyer les photos des chevaux. Tant de photos. Comme hier. Aujourd’hui encore.
Peut-être me reconnaissent-ils. Toujours ils s’approchent, se laissent caresser, celui aux yeux clairs approche cette fois son museau de mon visage. Ils sont sales, si souvent sales, la crinière crottée, le flanc boueux, l’œil chiasseux. Elle le sait, elle le dit. Mais je lui réponds que l’important c’est la lumière ; je ne parle pas de leur regard.

Samedi 7 mars 2020

C’est de la joliesse de ses cheveux attachés qu’il faudrait parler. De cette fragilité, le cou cassé, le regard vers le sol comme le ciel n’était plus là. Des poules qui courent, s’engouffrent et que je cherche à faire sortir de là. De sa main agrippant le grillage. Des amas.

Vendredi 6 mars 2020

Alors, crier. Parce que l’idée même du fascisme ne peut que me faire hurler, ça part de là, à l’intérieur, au fond de moi, puisque c’est de là que je viens, c’est de là que je suis né, du hasard de l’histoire de ceux qui l’ont fui. Non pas qu’alors j’engueule celui qui voudrait bien parler, puisque quelque part c’est peut-être aussi un cri de peur.

Mardi 3 mars 2020

Le journal dit parfois quelque chose à ceux qui le lisent, entre les lignes ou sur les corps des lettres. Mais le journal est un piège, puisque je pioche, ici ou là je pioche, parfois parce que l’écriture sort comme ça, elle fuse, ça part d’une pensée, d’une suite sonnante de syllabes. Alors on pourrait croire que le non-dit est le non-important. J’y dis parfois le profond, parce que petit à petit j’ai appris à parler d’amour. J’y dis parfois le superficiel, parce que c’est là que les petits grains se logent, ceux de la peau, ceux de sable, les petits grains, les petits riens qui donnent des phrases.
Mais comment dire aujourd’hui ce qui soudain touche tellement en soi que c’est au-delà de l’essentiel ? Comment dire ce moment qui rompt le silence ? Comment dire ce moment où je suis dans ma cuisine ? Nous venons de parler. Je pense aux mots. A leur présence et à ce qu’ils disent, au-delà de ce qui a été prononcé. Comment écrire ? Je ne sais même pas s’il y a assez de place, ici, pour ça.

Lundi 2 mars 2020

Être arrivé ici, c’est n’en pas pouvoir sortir. Avoir atteint la ville, c’est être enfermé. Il n’y a rien de plus haut, rien de plus beau.
::: Julien Thèves ; Les Rues bleues

Dimanche 1er mars 2020

L’image alors montrerait le grain de ta peau, autour de laquelle je tournais, dans l’exercice périlleux du portrait. Le grain pourrait y froisser la toile et les rayures de ta parure de lit. Je t’aurais dit combien j’aimais la couleur de ton tee-shirt, de cette teinte bleu-vert, qu’autrefois je portais. Je t’aurais dit que la lumière était belle. J’aurais essayé de te faire rire. Un peu j’y serais parvenu.

Jeudi 27 février 2020

Sur l’écran bleu social on célèbre les 25 ans de l’album de PJ Harvey, To Bring You My Love. Combien de fois l’ai-je écouté ? C’était autrefois. Je n’étais pas celui que je suis aujourd’hui. Je ne sais pas si j’étais alors en quête d’une identité en écoutant ces musiques différentes mais j’essayais d’être sur un autre chemin, ne serait-ce que musicalement.
En face de moi, là, dans le tram, tandis que PJ me fait repenser à celui que je veux oublier et qui soudain revient, comme quand il me vient à l’idée d’écouter des albums parus avant septembre 1996, deux garçons parlent. Ils n’ont peut-être pas 18 ans. Ils sont peut-être d’origine pakistanaise, me dit leur langue, leur peau, leurs yeux noirs, si noirs. L’un porte un jean déchiré au genou gauche, générant une ouverture – telle que celles que je portais aussi avant septembre 1996 – d’environ 9 centimètres sur 5. Celui en face de moi, alors, touche la peau de l’autre, là, par petits mouvements, entre des caresses amoureuses et des grattouillis. Il n’y a peut-être rien d’amoureux dans ce geste, ils sont peut-être frères, c’est peut-être juste comme ça entre amis, juste comme ça.
Mais ce n’est plus autrefois : il y a soudain la peau.

Puis tes yeux. Un peu moins grand peut-être.

Mardi 25 février 2020

Mon livre est ouvert. J’ai entamé un paragraphe, elle vient s’asseoir en face de moi. Elle est peut-être américaine, quoi qu’il en soit elle a cette voix nasillarde qui recouvre le ronronnement du tram. Elle parle fort, le casque qui recouvre ses oreilles recouvre probablement aussi sa voix. Alors je la regarde. Avec insistance. Je la fixe. Vraiment. Je penche un peu la tête, vous voyez,comme ça, pour peut-être attraper son regard. Mais je n’existe pas. Ou bien j’existe trop. Elle croit peut-être que j’ai envie de lui parler, de la dragouiller, elle se dit peut-être « Oh no, another daddy trying to talk to me. »
Et puis un sourire de connivence se dessine sur le visage d’une dame. Je lui réponds, souris jaune. Un court moment j’essaye de plonger dans mon livre, mais non, c’est impossible, c’est cette voix, forte et comme ça, gnagnagna, qui dit alors you know he was really attractive, he was a model et là je comprends qu’en plus elle va nous faire vivre sa vie au lieu comme tout le monde de la tapoter sur Whatsapp au milieu de smileys.
Le sourire de la dame encore me croise, alors je lui parle, à la dame, fort, très fort, je couvre tout, le tram, l’Américaine, je dis que parfois j’ai envie de lire des passages à haute voix, très fort et les gens se retournent.
L’Américaine s’arrête, me fixe, les yeux ébahis. Sa main gauche relève légèrement le casque de l’oreille. « You’re yelling! » lui dis-je avant même qu’elle se lève en me disant qu’elle va plus loin.
Mais pas assez.
Derrière la lecture il y a encore sa voix, and the attractive guy.

Dimanche 23 février 2020

Je cherche un coin, de soleil et de banc, en attendant C., alors je prends le bout qui reste, à côté de cet homme. Je ne sais pas à quoi je pense, peut-être à rien. L’homme se lève, avance un peu. Il est déjà trop loin lorsque je veux le prendre en photos, dans des vêtements qui de toute façon ne trancheraient pas avec l’arrière plan, telle sa doudoune sans manches couleur taupe et il s’éloigne encore, il attend quelqu’un, leur rencontre est imminente. Et puis je l’oublie. A peine plus tard je me lève, avance un peu. C m’écrit qu’il est derrière moi.
Alors nous marchons, je propose d’aller plutôt au soleil. Son rythme est le mien, nous parlons sans prendre d’images. Car nous sommes là ensemble pour cela, prendre des images, tel que nous en avions convenu un matin place des Chartrons. Nous hésitons à traverser la Garonne, poussons vers Saint-Michel dont il aime les petites rues. Pour les premiers clichés nous regardons la même chose, ces fleurs, ce vélo. Marchons encore. Place Sainte Croix, à nouveau le soleil. Et à nouveau l’homme du banc, dans sa doudoune taupe. Celui qui l’accompagne a préféré un bleu électrique. Qui trancherait.

Samedi 22 février 2020

Tes yeux grands ouverts, presque insolents, croisent les miens. Je m’y arrête. Ici, déjà, j’ai parlé de l’insolence de la jeunesse. Plus mon âge avance, plus je l’affronte, m’y confronte, hier encore j’avais vingt ans, je ne suis pas sûr que je caressais le temps, alors sans doute je ne caressais rien. Cherchant peut-être l’insolence de mon âge, j’ai osé cet anneau, j’ai osé être de peu couvert et dehors il fait froid. Il y a moins de monde que la semaine dernière, nous pouvons plus facilement danser, bouger, rire… Mon groupe se mêle au tien, le tutoiement devient pluriel, allègrement, alegria.
Le matin j’avais revu J, les années passent et toujours nous sommes là, toujours ses yeux sont bleus. Presque innocents.

Vendredi 21 février 2020

Soudain, juste pour une remarque au sujet de Benjamin G, la sexualité s’invite à table, puis les corps, ceux des autres, inconnus ou regardés avec dégoût, moquerie, désir, complexité certes, il le lit « complexe », mais quoi qu’il en soit peu de bienveillance. Je dis qu’en 2020 il serait tant de cesser de se moquer des différences, je dis, j’affronte, avec presque l’élan d’un avocat (du diable ou de moi-même) car je suis effaré de ce que j’entends. Le corps des autres est, chez une collègue déterminée à prendre parole, comme un champ de mines, un horizon inconnu, un étalage à masquer dès qu’on atteint des limites qui sont les siennes en terme d’âge, de rondeurs, de plis de la peau, de jeunesse disparue, de montrable. Dans mon plaisir de défendre tous les corps, et dans mon expérience de souvent les avoir regardés en dehors de toute considération (et lieu) de désir – ceux des hommes japonais, surtout, au bain – je me retrouve à dire ce qui franchit la frontière du travail. Exercice périlleux avant d’entamer mon fromage blanc. Qui pourrait alors rougir.

Mardi 18 février 2020

Alors voici qu’elles hurlent, des hurlements de joie, des hurlements de quoi, dans l’espace exigu du bar. Après que finalement j’ai retrouvé allégresse et dynamisme, après que je vous ai rejoints et commandé un verre, après que tu m’as souri tant, après que tu as approché ta main, elles hurlent. Grimaçant nous partirons, cependant joyeux.

Lundi 17 février 2020

Tu as eu ce mouvement de tête quand tu m’as aperçu. Tes cheveux l’ont suivi, il y avait entre nous quelques tables. Et tu m’as souri.
Quelques heures plus tard, quand tu es reparti, après que ton visage avait été flou près de moi, puis sur une image où tu souriais tant, puis tes cheveux encore dans un autre mouvement, je me suis dit que je devais écrire. T’écrire, c’est-à-dire écrire toi. Ainsi te garder.
Mais j’ai appelé Z. Il restait moins d’une heure avant qu’il ne parte. Je me suis alors pressé, pour à peine lui parler de toi. Il pleuvrait.

Samedi 15 février 2020

Nous marchons. Je regarde les arbres. C’est ce qu’il manque dans mon quotidien minéral, même si cette pierre imposante fait la force du centre de Bordeaux. Je regarde les arbres puis les maisons. En rentrant chez moi, je me demande pourquoi je ne t’ai pas photographié, ne serait-ce comme je le fais parfois avec d’autres qui marchent à côté de moi, un détail, une main, une courbe dans les vêtements, ton corps imposant ou ce léger sourire qui éclaire joliment ta barbe.
Ainsi, le tram D m’amène dorénavant jusqu’à toi, et surtout jusqu’aux pourtours dont je ne sais que peu. Au-delà des Barrières, je déplace mon horizon. Pour mieux aimer la ville.

Vendredi 14 février 2020

Alors, après, lorsque la nuit s’est définitivement établie, je rouvre le livre. Il n’avait pas réussi à trouver sa place auprès de moi lorsque je l’avais entamé, il y a trois mois ; sans doute lui fallait-il du temps. Ce soir je leur ai donné du temps, au livre, au protagoniste, à sa mère restée dans le ghetto de Varsovie.
Sans doute mon esprit savait-il que cette histoire ne méritait pas d’être picorée par petits groupes de pages, qu’il fallait cela, puisque ceux dont on parle avait souffert du temps qui traîne, qu’on leur devait bien cela, de leur en consacrer, d’être là avec eux, peut-être une heure, je ne sais pas, la nuit était installée et moi aussi, calé ainsi, l’oreiller, la couette, la chaleur de la chambre, l’appréciable solitude revenue, malgré le regard porté sur la date et le sentiment qu’elle s’installe, la solitude.

Jeudi 13 février 2020

C’est tout de même curieux, une lettre. toi qui viens de recevoir celle-ci et qui me lis, tu sais déjà combien de pages elle contient, alors que moi qui la commence, je l’ignore. Sera-t-elle  longue ou court, passionnante ou ennuyeuse, pleine à ras bord de ce que j’ai l’intention d’y mettre ou vaseuse et circonlutoire — je sais, ce mot n’existe pas, je viens de l’inventer parce que j’en avais besoin — comme il m’arrive souvent de l’être moi-même devant les choses à dire et que je n’arrive pas à formuler.
::: Michel Tremblay ; Hotel Bristol New-York, N.Y.

Mercredi 12 février 2020

Nous voici sur mon canapé, après l’idée d’un thé, convenant que l’exigu restaurant manquait d’intimité. Si j’osais une opposition et une exagération je dirais qu’au contraire les saveurs avaient frisé l’immense. Comme tes yeux.
(Tout ça pour en venir à ça)

Mardi 11 février 2020

Je m’assieds. Déjà surpris par le volume de la maison, comme une respiration à la japonaise, je dis à J que les fauteuils sont beaux. Oui, ceux-là. Le nom de celle qui les a dessinés m’est bien connu ; elles sont amies. Ainsi, avant d’aller vers le Japon respirer mes souvenirs et ses projets de séjours, nous voici ici, dans le design français du 21ème siècle, dont les couleurs m’enchantent.