Mardi 29 mai 2018

C’est juste là, juste là-bas, en autobus, quoi, 20 minutes ? C’est une maison, ordinaire, vous savez, oh ce genre, la banlieue quoi, les garde-corps rocaille peints dans un vert presque acide. Il a dû nous voir arriver, il devait nous attendre tu avais dit midi, il est treize heures, ce n’était pas très clair, les heures d’ouverture, tout ça, le site web, rien de ça. C’est alors un ailleurs, guidé par cet homme que tu salues les mains jointes. Ailleurs. Mais juste là, vous voyez, en autobus, quoi, 20 minutes ?

Lundi 28 mai 2018

Au seul banc libre il manquait un tasseau et une propreté suffisante : quelque oiseau ou quelque maladroit était passé par là, abandonnant quelques taches. Sur le revêtement en béton du parc, nous mangeons ainsi une salade en faisant face aux verdures : celle dans le bol, celle qui nous entoure. Habillée entièrement de jeans, elle est très bronzée, mais je ne lui fais pas remarquer, cela ne me ramènerait probablement qu’à ma plus triste mine.
De nos conversations, si rares mais que j’aime tant — elle est, parmi les gens que je vois trop peu, une des personnes avec qui je me sens le plus en phase — je retiens toujours la douceur et la quête d’un idéal, parfois simplement verbalisé dans quelques indices : un mot, une sensation, un sourire. C’est encore le cas, puisque elle se rêve ailleurs.

Dimanche 27 mai 2018

Tes questions, ta curiosité, ton envie de connaître la ville et ses siècles, me donnent des réponses que je recherche. Ainsi, je regarde Paris autrement, comme une vieille dame à qui on oserait demander son âge.
Et comme on le sait, la vieille dame a des ressources. Nous voilà donc au musée Picasso, plongeant dans l’Histoire, celle qu’on grandit d’une majuscule avec l’exposition consacrée à Guernica, ou la mienne, puisque dès qu’il est question de la guerre d’Espagne il est question d’un morceau de moi-même, du chemin familial d’où je viens. Et puis soudain, l’émotion s’impose. Ce peintre que je ne croyais connaître, j’en ignore presque tout. Et donc les femmes pleurent sous des couleurs criardes et des larmes fleurs, et moi quasiment.

Samedi 26 mai 2018

Quatre chaises, nous sommes cinq. Ainsi, collant à une certaine idée de l’ambiance parisienne et des petits espaces, nous voici autour de la table basse. Les conversations relèvent le niveau, ta cuisine aussi. Les relations révèlent le niveau. Elles révèle ce que nous sommes, puisqu’ils sont là. Puisqu’ils sont, pour deux d’entre eux, ce qui a été tu.

Lundi 21 mai 2018

Lumière d’orage sur un paysage vert, des façades blanches, des bottes de pailles soudain dorées. Et puis un arc-en-ciel qui rompt l’anthracite ombrageant l’horizon, mais si l’on se retourne un peu, c’est un azur clair qui rassurerait ceux qui craignent le tonnerre. En face de moi, elles chuchotent ; nous avons quitté la gare il y a quelques minutes. Plus tard, plus au sud, les nuages m’évoqueront des peintures du 19ème siècle, le gris se bleutera de cobalt, un fruitier coupera la ligne nette séparant un champ du ciel, et ainsi se déroulera ce paysage aperçu. Et plus tard, toujours, sans cesse, elles chuchoteront. Celle de droite est hystérique, disons exaltée, d’abord parce que son amie lui a offert un livre dont je n’aperçois pas la couverture tellement elle le secoue et dont elle ne lit qu’un passage, mais ensuite parce que le moindre sujet de conversation l’électrise. Sa robe couverte de ronds multicolores convient au personnage, tandis que l’autre, pull marine sage, complète le tableau. Je tente vaguement de ne pas écouter, ainsi que je ferai tout le long du parcours, mais je suis fasciné par cet insupportable zébulon à la voix de crécelle qu’elle tente d’étouffer, s’étonnant que l’on dit d’elle qu’elle ne fait pas son âge, s’amusant d’avoir oublié la Chapelle Sixtine, se rassurant que sa sœur a calculé qu’elle pouvait écrire deux pages pour chaque chapitre, proposant mille-et-une idées de déjeuner pour le lendemain, ou encore s’inquiétant de ne pas soûler (sic) sa camarade, son monde s’arrêtant semble-t-il à 50 cm de distance. Alors L m’envoyant Zeus.

Dimanche 20 mai 2018

Il s’agit alors de chercher ce qui ressemblerait au rien, à l’envie du rien, un rien brisé par la vue, revue et re-revue leçon 76 du Assimil japonais, un rien brisé par l’obsession soudaine de collecter des vues carrées sur un réseau social.

Samedi 19 mai 2018

Les bonds d’un écureuil. Le gazouillis d’un oiseau. La course d’un lézard sur le béton. Le galop d’un cheval. La sensation de l’herbe sous la plante des pieds. Le goût de la tige d’une marguerite.

 

Jeudi 17 mai 2018

L’odeur de la mer existe, mais c’est d’abord sa force qu’on ressent, la pleine et entière confiance dans sa puissance, les rouleaux qui vous ramènent au bord, cet océan exempt de courants, pas traître, pas dangereux, pas comme ailleurs, plus loin sur la côte, à Biarritz ou dans les Landes. Ici, au bout de la France, les rouleaux sont direct, droits, ils sont puissants parfois mais ne font pas mal.

Julien Thèves ; Le Pays d’où l’on ne revient jamais.

Où, sans doute, j’aurais du parler de ce spectacle. Mais bon. Non. Les oiseaux ont déjà trop souffert dans la charmille.

Lundi 14 mai 2018

Les années quatre-vingt étaient entre deux mondes, et moi aussi. On y restait à gauche, du moins parmi mes amis, mais l’on portait en même temps en même temps ces ridicules vestes autrichiennes sans col qui semblaient venir d’un débarras de Berchtesgaden et donnaient aux militants en vacances un ai heideggérien.

François Sureau, Le Chemin des morts

Samedi 12 mai 2018

Quelques mots à sa mère, dans une langue étrangère, où l’on devine un point d’interrogation. La réponse nous offre, sur son visage adolescent, un sourire : il s’ennuie. Je l’avais, un peu plus tôt, observé de dos, et je m’étais demandé si j’aurais osé une image, mais je trouvais son visage trop anguleux, quelque chose du mien à son âge comme sur cette photo d’identité que je détestais. Son impatience aussi se dévoilait peut-être, froissant une potentielle photogénie.
Il se lève alors brusquement du banc en skaï gris, attrape son blouson sur lequel sa sœur est légèrement assise, et part, ignorant de plus belle l’immense toile inachevée de Rosa Bonheur, La Foulaison du blé, dont tu me diras : « Que c’est beau. »

Vendredi 11 mai 2018

Terrasse ombragée, fin de journée, enfin. À la table d’à-côté, un roux aux cheveux ras, un châtain clair coupé assez court, un châtain foncé à la chevelure virevoltante, un très brun crépu : mixité capillo-colorée d’une jeunesse masculine commandant des bières, bientôt rejointe par l’une des serveuses. C’est sa pause. Alors bien vite, chacun pique dans ses frites. Et puis un petit chien passe. Il amène notre conversation côté canin, puis un cobra s’immisce. Me voici ailleurs, la terrasse ombragée est frappée du soleil d’Afrique, c’est à peine si je ne lève pas les pieds par crainte d’un sifflement (non, pas sur nos têtes).

Jeudi 10 mai 2018

Quelle place, ici, donner à celui qui revient de temps en temps ? Comment le nommer ? Une initiale ? Un surnom ? Une référence ? Un pronom personnel ? Quel contour donne-t-il aujourd’hui à ce que je suis ? Que sommes-nous ? Ailleurs, cela se glisse ce jeudi dans un tutoiement anglais qui l’englobe parmi tous les lecteurs dans un you imprécis. Mais ici ? Ici, j’ai l’impression d’avoir figé le tu dans l’évidence d’un usage. Tu peut-il être un autre ? Peux-tu être pluriel ?
En cette compagnie, donc, les rues de Bordeaux s’élancent, me surprenant encore, me perdant encore, en leur dédale d’obliques et leurs façades mimétiques. Me voici guide d’une ville dont j’ai du mal à apprivoiser la géographie et dont je ne sais rien de l’histoire.
Dès le départ mon quartier fait effet, avec son charme babélien qui surprend et touche l’homme pour qui les continents sont des territoires brûlants d’histoires, des odeurs, des épices, des réalités sensorielles. Il/tu voit/s ce que je ne regarde déjà plus, mais ce que je respire simplement avec bonheur chaque matin quand les échoppes maghrébines s’installent et les premières paroles s’échappent, incompréhensibles.
Mais la voici qui marche, puis s’arrête, danseuse immobile sur un ciel de nuages. Elle est peut-être, dans sa douceur, sa pose cherchant stabilité et son hésitation, une métaphore de ce qui se produit, quelque chose de nous.

Mardi 1er mai 2018

Il a des fesses magnifiques, mais je le suis sur Instagram parce qu’il est basque. C’est juste pour l’aspect linguistique.

Samedi 28 avril 2018

Il n’a aucune de ces marques distinctives du corps qu’on note au premier coup d’œil, la structure imposante, la démarche veloutée, la belle gueule consciente de son effet, le soupçon de déhanchement qu’on met dans un coin de sa tête pour y repenser plus tard…

Mathieu Riboulet ; Lisières du corps

Bus 3. Ils sont déjà là, impatients. ­­Ils sont, pour certains, déguisés et c’est pour cela que je devine que nous allons au même endroit. Il y a ici ou là une fragilité dans la manière de se transformer, dans la présence d’un seul détail qui offre une incongruité. On remarque pour certains un manque d’investissement, on ne peut pas les en blâmer, ils ont un âge où l’argent de poche c’est un léger surplus pour quelques chocolatines, trois clopes, et un ticket de cinéma. Bientôt, ils rejoindront la foule des milliers de visiteurs fans de culture japonaise, c’est à dire forcément d’un pan, d’une vision, d’une découpage, d’un étiquetage de ce qu’on appelle culture japonaise. Alors au cours de la journée, la question est en boucle : Qu’est-ce qui fait Japon ? 

Vendredi 27 avril 2018

Je regarde son visage. Quelque chose a changé. Un peu de botox en plus peut-être. Alors je prends un dessert, aussi.

Jeudi 26 avril 2018

Alors, au petit matin, tandis que la lumière explose déjà littéralement sur Tokyo, trainer les valises qui semblent racler sur le bitume japonais malgré leurs roulettes, subissant quelques soubresauts et la multiplicité des sols. Elles contiennent l’indispensable, deux paires de chaussures et peut-être, après bilan, trop de vêtements. Elles contiennent des achats personnels ou quelques cadeaux : céramiques dont la fragilité se frotte à mon inquiétude, bambou léger, tissus colorés, gâteaux qui surprendront quelques palais pas habitués… Elles contiennent aussi, bien évidemment, les métaphores qui prennent aisément place ici : des souvenirs, un soulagement, une pointe de tristesse, une boîte de fatalisme, l’amertume de ne pas rester jusqu’à samedi pour honorer cette histoire.

Mercredi 25 avril 2018

J’avais encore envie d’écrire sur l’amitié, puisque attablée encore, rieuse. J’avais encore envie d’écrire sur ce que l’on construit, puisque un train, un partage. Mais j’avais écrit quelques mots, fasciné par l’indéfinissable que je ne pouvais pas nommer beauté.

Mardi 24 avril 2018

Alors bien sûr les gardiens, se succédant dans la salle, viennent vers moi, pour me dire qu’il est interdit de faire des photos. Et ma réponse transforme leur corps : les voilà qu’ils se courbent en une révérence désolée.

(…Mais il y aurait tant à dire, sur tout cela, ici, nous, nous ici dans ce geste, dans ces briques de nous, exposées au murs et qui essayent de construire autre chose avec nous, comme une autre maison à partager, et puis tant à dire sur nous, là, Occidentaux perdus dans une marée japonaise dominant la ville comme pour dominer le monde, mais allons plutôt manger des sobas)

 

Lundi 23 avril 2018

Et c’est le goût de la sauce des soba, qui fut une émotion, imprévisible. Puis les rues en zig-zag, mais je m’y attendais.

Dimanche 22 avril 2018

La minuscule supérette aurait permis d’acheter de quoi manger pour le petit-déjeuner si elle avait été ouverte. Je ne sais pas qu’il suffit d’aller vers l’est, qu’il y a un konbini, juste là, d’ailleurs ça les fera rire, c’est si près.

C’est donc vers la rivière que je me dirige. Et c’est jusqu’à elle que je vais, il y a bien sûr ce Fresco, là, souvenir précis du soir du 16 août 2011, soir de fête. Ainsi va la journée, avançant, un peu au hasard, pour profiter de la ville, sans but sauf l’envie d’être là, chez soi, les boutiques, Teramachi, la quête d’une chemise, le rolling sushi bar, les gens, les souvenirs du premier séjour avec un café chez Inoda, les gens, les enfants qui chassent les papillons. J’avais bien hésité hier, à partir, puisque en un rien de temps on peut être ailleurs. Mais la ville ne m’avait pas encore tout rendu : il fallait un peu plus de temps pour nos retrouvailles et pour que la dame du magasin d’objets en bambous me reconnaisse. Il fallait encore chuchoter les souvenirs avant un éclat de rire.

Samedi 21 avril 2018

Elle me voit arriver. Elle ne s’y attendait pas. Trente minutes plus tôt, moi non plus, je ne savais pas, ainsi suis-je en bermuda, bientôt joliment attablé. Elle pleure un peu, dit que c’est le voyage qui l’a fatiguée. Elle est cependant très en forme, on ne cessera de le répéter. C’est également ainsi que passent les jours et les rencontres, à se dire qu’on a changé, pas changé. Ou pas. Souvent on ne dit rien. On fait comme si de rien n’était. Alors l’on s’accompagne aux expositions photos. Mais finalement tu t’éloignes.

Vendredi 20 avril 2018

Quai de gare, je respire les annonces sonores, je pense à ce qui fait pays ou exil, puisque les moindres détails d’un pays sont tellement en nous qu’on ne peut plus douter qu’on en fait encore partie.

Le vendeur de tickets était désolé qu’il n’y eût plus de place côté fenêtre. Il ne savait pas que cela m’était égal, que la tête de mon voisin se ferait discrète entre un Mont Fuji fantomatique et moi, que de toute façon je me lèverai pour une image souvenir depuis la plateforme.
Il ne savait pas que son articulation et la lenteur bienveillante de ses propos, nous permettant de communiquer sans heurt, m’offraient plus de joie que la vision embrumée d’un symbole enneigé, malgré l’épreuve qu’est cette langue dans sa compréhension et son usage.
Il ne savait pas que tout ce qui m’importait, c’était de prendre le bus 100 jusqu’à Okazaki michi, regarder avec attention les indications pour trouver la maison, découvrir le lieu avant de partir à Shinyodo et Kurodani, regarder les enfants, voir les amis arriver, prendre le vélo, goûter à la ville plongée dans la nuit.

Jeudi 19 avril 2018

Il feuillette mon passeport. Je le vois hésitant devant tous ces tampons japonais. Il y fait des allers retours, presque en serait-il fébrile. Il finit par me demander si j’habite ici. Je lui réponds que non. Autrefois oui. La conjugaison au passé lui fournit l’explication. Alors dans son costume un peu rigide d’employé de l’immigration, il sourit. Mais une heure plus tard, à travers la vitre du train, c’est le présent qui s’impose et la réalité qui m’explose au visage. C’est bien sûr encore mon pays. J’attrape au vol tout ce que le paysage a à me donner, tout ce qui me manquait, les couleurs, les mots, les formes, les horizons inconnus de l’est de Tokyo.

Dans l’avion, écoutant Dominique A, j’avais noté ce bout de phrase : « Pas un jour l’amour ne t’a pas relancé. » J’y voyais des mots à reprendre, j’y cherchais un autre sens à donner que celui porté en évidence, l’amour d’être ailleurs et une idée se cachant dans cette peur de revenir ici, peur redevenue, au fil des mois, un manque. Par un raccourci, je me retrouve donc à rappeler que mes géographies sont des histoires d’amour, les destinations sont des carnets où l’autre, un autre, n’est jamais absent. Seule Modène a échappé, je crois, à cette généralité. Au risque de troubler mes propos et mes pensées, me voilà me demandant si mes amours ne sont pas des voyages en elles-mêmes. Quoi qu’il en soit, ma géographie japonaise est aujourd’hui une absence et elle est ainsi ma présence, seul, à appréhender, pour la première fois.

Ainsi me voilà seul, j’insiste, je répète, seul, à Tokyo, durant vingt-quatre heures à peine avant que les prénoms des amis ne s’inscrivent dans des retrouvailles et des moments. Le soir, je ne sais quoi faire de cette mégapole, quoi faire de moi-même. J’ai l’esprit libéré de ce pour quoi je suis là, à savoir l’accrochage de 15 photographies sur un mur blanc, blanc comme un rêve, un rêve que tu m’as offert, mais ce n’est pas de Tokyo dont j’ai envie : j’attends ma ville. J’ai besoin de la rivière de Kyoto et des oiseaux. J’ai besoin de repères, je n’ai pas envie de m’égarer, alors c’est sur Omotesando que je les trouve, comme si l’avenue lumineuse, dans sa facile photogénie, dans ses trottoirs déjà empruntés, avait quelque chose de rassurant pour le petit papillon venu virevolter contre ses vitres. Mais tout de même un sourire m’égare.

Dimanche 15 avril 2018

Premier plan flou, talus. Deuxième plan jaune, champ de colza. Arrière plan vert, culture indéfinie. Ciel bleu bien sûr. A la lisière des aplats jaunes et verts, le mur gris d’un cimetière. Quelques caveaux en cassent la ligne.

Samedi 14 avril 2018

Célébrer. Puisque, parfois, et peut-être même toujours, on regarde les dates. Hier, j’avais écrit un courriel, bref, forcément trop bref, car comment exprimer en un envoi immatériel ce qu’on devrait dire à ses parents le jour de leur cinquante ans de mariage ? Il y aurait tout à dire donc il n’y a rien. Ce journal même, engoncé dans sa manie de la concision, dans une certaine sécheresse évitant les débordements et les explosions, creuse soudain la question : Comment exprimer ?
Ce soir, nous sommes là, quelques-uns, ceux qui ont pu, dont un nouveau visage, et c’est finalement un peu pareil, peut-être qu’il n’y a rien à dire, puisque l’on n’a jamais exprimé, puisque on est là, en guise de preuve.

Vendredi 13 avril 2018

La phrase est surlignée de jaune. Elle annonce la suite. Elle m’ancre là, dans cette sphère, dans cette ville. Elle définit mon rôle, sans le dire, puisque on en avait un peu plus tôt rappelé les contours, puisque on avait un peu plus tôt listé les justifications.
Cette nouvelle interrogerait alors le rapport au lieu, au temps qu’il me faut, aux mots à écrire, aux to-do-lists à biffer, aux autres, à lui, s’il n’y avait pas l’évidence, le plaisir, le soulagement, le devoir et l’obligation.

Jeudi 12 avril 2018

Matin. Il cherche à dormir encore un peu. On a tous cherché à dormir encore un peu, dans les transports en commun, à cet âge insouciant, parce que les soirées étudiantes… Il s’appuie là, s’installe comme il peut dans ce bus bringuebalant sur les rues bordelaises constellées de pavés ou de nids de poules. Il se courbe donc, sa chevelure blonde bouclée enfouie dans ses bras, et dévoile la marque de ses sous-vêtements et quelques centimètres de peau, à cet âge insouciant, jusqu’à ce qu’un passager, s’asseyant entre nous, cache alors ce dos que je ne saurais voir.

Nuit. Je cherche à dormir. On cherche tous à dormir enfin après la (stu)peur,  quand il est bientôt deux heures. Je me suis mis là, me suis installé là comme je pouvais dans cette chambre qui sent moins la fumée que la mienne. La petit maison mitoyenne, séparée heureusement de la nôtre par des murs épais bâtis bien autrefois, est un rez-de-chaussée et un reste de quelque chose qu’on appelle premier étage d’une habitation. Je me courbe, j’enfouis mon visage sous la couette pour oublier l’odeur et les images – les flammes, les badauds.

Mercredi 11 avril 2018

Et c’est ainsi, par un soubresaut linguistique, que le tigre fut joliment paré de rayons.

Mardi 10 avril 2018

6h20. Il porte un sweat rouge, au dos est écrit Paris. Nous sommes montés dans le même métro, sur le même quai, à la même heure, matinale. Il est très grand et c’est peut-être pour cela qu’il marche très vite sur le tapis roulant de la garde Montparnasse. Ainsi, Paris s’éloigne.

Lundi 9 avril 2018

Il est assis. Il esquisse un mouvement pour se lever en s’appuyant sur cette canne qui ne l’accompagnait pas les fois précédentes, en particulier lors de cet entretien en novembre où il m’a raconté qu’autrefois il était libraire. Il venait de découvrir Barjavel ; il lit toujours plusieurs livres en même temps.
Je lui dis de rester assis. On vient de m’apprendre qu’il a trouvé un logement, alors lorsqu’il me dit qu’il va mieux et je sais de quoi il parle : pas de sa santé. Je le regarde, je trouve qu’il a maigri et il me raconte son bonheur et la surface immense qu’il partage enfin. Il dit espoir. Il dit qu’il faut toujours y croire. Il dit qu’il va faire un potager sur la terrasse.

Dimanche 8 avril 2018

Paris ville-monde ?, m’interrogeais-je il y a déjà longtemps, plein d’espoir qu’on me donnât ma chance.
Paris est monde, basiquement, dans toutes les nourritures terrestres et spirituelles qu’elle nous offre, hier japonaises, et ce soir autour d’une autre table qui nous emmène en Amérique centrale, avec justement deux Mexicaines, une Italienne, un Anglais, un Sud-Africain et moi, avec mon Z, le même que celui du patron.

Samedi 7 avril 2018

Avec sa presbytie, il ne pouvait lire les noms sur les badges, si bien qu’il n’arrivait pas à reconnaître les enfants, seules les taches sur les blouses lui permettaient de les différencier. Sauce, lait, gras, morve, bave, vomi, larmes, sang. Les blouses étaient diversement maculées. Les taches faisaient ressortir une marque personnelle encore plus forte qu’un nom sur un badge. Leurs pieds miniatures dissimulés par les chaussons de gymnastique étaient plus fragiles que les ongles des pattes des perruches d’Australie, leurs mollets à nu plus vulnérables que le ventre des moineaux de Java, tandis que leurs lèvres sans défense n’étaient même pas comparables à la dureté de leur bec.

Yoko Ogawa ; Petits oiseaux

Et donc, chaque week-end, écrire un nouveau chapitre.

Vendredi 6 avril 2018

– What you’re looking at ?, me demande Madonna qui entame sa chanson.
-Deux hérons qui volent au-dessus d’un marais.

Jeudi 5 avril 2018

Ciel bleu. Je sors de la librairie. La place du Parlement est petit à petit grignotée par l’ombre mais le bleu est là, au-dessus. Sur un banc encore lumineux et chaud, à l’autre bout du fil, N me raconte la folie des hommes, presque anthropophages à force d’être agressifs. Je vois les places libres à la terrasse d’Edouard, j’y vais ensuite. A ma gauche deux Allemandes à qui j’ai envie de demander une cigarette en attendant la serveuse (lente et nulle en calcul mental), JLM (qui finalement sera retenu au labo) et Lenny S (qui m’accompagnera jusqu’au – presque – bout de la nuit et jusqu’au cours Victor Hugo après un passage buvette et dînette).
Mais la folie des hommes, c’est aussi parfois, donc ici et maintenant, après que la serveuse est enfin passée et s’est empêtrée dans le rendu de ma monnaie, c’est le geste désespéré d’ouvrir un parasol géant qui masquera le ciel, mon ciel, celui pour lequel je me suis assis là en lisant quelques pages de Julien Thèves, l’amitié entre les mains et le regard dessus, alors me direz-vous à peine le regardais-je, cet azur, qu’on avait masqué pour réchauffer l’atmosphère.

Mercredi 4 avril 2018

On s’inquiète. On s’enquiert. On me dit osthéo, massage, kiné. Je dis que ça va passer, rendez-vous, sport, bientôt, il faut, laxisme, pas malin.

On me dit pas sûr, budget, demande, quand. Je dis bah… Je pense argent. Mais je pense aussi projets, Depaul, lapin, Nontron, petits boulots, Fanny, Mathieu, exposition, écrire, Espagne, printemps.

On me dit Normandie, je dis Japon. Parce qu’enfin j’ai écrit mon nom, avec fébrilité, pour qu’il soit au milieu des autres.

Mardi 3 avril 2018

Alors, puisque le corps a décidé de s’exprimer, hier soir, refusant de quitter cette chaise, il y a forcément cette histoire japonaise que je raconte : Onomichi, la maison accessible par le petit chemin escarpé, le dos bloqué, la douleur, la pire des douleurs, le miracle des cachets, le corps qui avait peut-être ce jour-là demandé du répit ou montré ses limites, cherchant un signe là où il n’y avait peut-être rien d’autre qu’un problème de dos, toujours là, la preuve, dans un recoin, prêt à bondir après 6 heures dans un fauteuil trop mou et une ambiance trop dure.

Lundi 2 avril 2018

Les vies vécues sous conditions d’extrême dénuement, d’immense destruction, d’immense précarité, ont sous ces conditions d’extrême dénuement, d’immense destruction et d’immense précarité à se vivre ; chacune est traversée en première personne, et toutes doivent trouver les ressources et les possibilités de reformer un quotidien : de préserver, essayer, soulever, améliorer, tenter, pleurer, rêver jusqu’à un quotidien : cette vie, ce vivant qui se risque dans la situation politique qui lui est faite.

Marielle Macé, Sidérér, considérer

Troisième paragraphe, indifférents de la boue.

Dimanche 1er avril 2018

L’amitié est parfois quelque chose de flou. Il y a les amis, les potes, les copains… Et puis parfois au bout de dix ans, puisqu’on fait bien sûr le déplacement pour lui faire une surprise ce dimanche pour ses prochains 50 ans, on fait le bilan. Alors je pense à cette première rencontre pour mon premier vernissage, aux confidences, à cette grande maison tout là-bas en Bretagne, à un déjeuner dans son jardin, aux virées lectouriennes, à une connivence, quelque chose de simple, une temporalité baignée de silences géographiques mais une présence fidèle.

Et puis nous avons repris le même chemin, comme pour écrire un deuxième paragraphe cherchant à définir l’amitié. Le même chemin donc, celui de la veille jusqu’à la plage, éclairée cette fois par le jour. Et nous l’avons poursuivi, vers là-bas. C’était alors, prolongement au-dessus des rochers, marée basse, oui c’était aussi celui d’un soir du printemps dernier après un dîner au 21. Nous avions aimé comment cette côte se découpait au soleil couchant. Je regardais l’horizon.

 

Samedi 31 mars 2018

Un trajet. Une personne noire androgyne qui potasse des fiches. Une jeune femme qui lit des magazines. Un musclor bogosse tatoué qui roupille. Sa copine qui parle soudain un peu fort. Trois mamies qui se passe un téléphone à clapet sur lequel s’affiche le message : « Poils à la touffe ». Ma voisine qui mange des chouquettes. Une babacool qui préfère la salade de lentilles. Des lycéens en terminale S qui révisent.

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Et puis on a voulu voir la mer. Dans le port de Pornic, elle avait déjà offert un petit aperçu, un entrefilet bordé de bateau et dérangé par la question : où dîner ? C’est après qu’on l’a vue, loin, à peine, derrière la plage à découvert. Les rochers étaient glissants, la nuit était tombée et la lune jouait à être encore pleine. Les baskets blanches de J évitaient les flaques d’ombre. Nous partagions l’obscurité.

Mardi 27 mars 2018

Elle défait sa longue chevelure blond vénitien qui se déroule, ondulant, le long de son dos. Vêtue de gris, elle est sur le quai du tram, belle, et le mouvement de la tête et des cheveux offre un moment de grâce qu’une pub pour shampoing ne renierait pas.
A côté d’elle, une autre femme, moins belle pourrait-on oser dire, un peu avachie, faisant un peu la moue, quelque chose de plus rustre absolument pas commercial. Elle tourne la tête, regarde l’autre et, hasard ou mimétisme, secoue la tête pour brasser sa tignasse blonde.
Je ris.

Lundi 26 mars 2018

Mon problème essentiel est que je ne suis pas encore mort.

Mathieu Riboulet ; Le Regard de la source