Alors il me dit qu’il va dîner avec ses cousins, et que ça l’inquiète : « Trop de questions. Trop d’énervement. » Trois heures plus tard il m’envoie une photo ; il est le deuxième à partir de la droite de l’image ; ils sourient tous les quatre. Celui à sa droite porte un tee-shirt sans manches, et ce détail vestimentaire me fait penser à un film de kung-fu, je n’ai pas peur des clichés même si je n’ai jamais vraiment regardé de film de kung-fu. Il leur a menti, il leur a dit qu’il avait une copine à Hong-Kong, qu’elle va partir aux USA. Les phrases (‘J’ai une copine Hong-Kong’) ont une grammaire approximative qui leur offre presque une touche poétique. Mais la poésie s’arrête vite : il écrit qu’il est triste. Puis « La Chine » suivi du petit drapeau rouge. Et « C’est le cauchemar« . J’imagine l’absence du sourire. J’imagine, de ce qu’il m’a raconté sur le risque de réveiller ses parents, que la maison familiale est toute petite, là-bas au bord de la mer. Pourtant il ne sait pas nager.
Lundi 4 septembre 2017
Trois années de vie japonaise m’avaient tenu éloigné du rendez-vous estival, photographique et amical qu’est le festival de Lectoure. Nous y voilà cette année en petit comité, c’est à dire en duo, Fred et moi, neuf ans après ma/notre première édition. J’ai toujours eu plaisir à m’y rendre, appréciant le regard pointu et donc le sentiment de venir pour autre chose que regarder des images. Quelques travaux exposés là-bas, dont celui de Frédéric Nauczyciel, ont radicalement changé ma façon de regarder la photographie.
Cette année, le festival se tourne un peu vers la rêverie, il regarde comment on peut la déplacer. Là où ma pratique s’ancre dans un inévitable réel, j’aime parfois me plonger dans ces images que je ne fais pas, ou si peu, ou plus, bref, flottements nuageux où l’humain s’égare, imaginaires où l’image n’est qu’une part sensible et légère d’un monde dans lequel l’artiste veut nous emporter. Le festival se tourne aussi vers d’autres formes. Ainsi, venu en spectateur d’un festival photographique, je dois affronter la surprise de me retrouver face à une installation, aussi belle soit elle. L’éclatement vers d’autres modes d’expressions confronte alors mon regard à deux surprises : le medium inattendu et l’objet en lui-même, en l’occurrence cette belle pièce intitulée « Le Refuge » de Stéphane Thidet. Belle… mais ai-je envie ou besoin d’être ainsi déboussolé ? Me tournant alors vers les images, je soupire un peu trop. Rien ne me surprend vraiment, rien ne me point – désolé, je suis en pleine relecture de Barthes. Certes il y a ce beau travail là-bas derrière, et ce nom que j’ai oublié plus tôt, les deux pieds dans le documentaire et le regard sur « nous », mais j’ai encore à l’esprit les deux cabinets de curiosité de deux autres lieux, poésie aisée en triste concurrence avec le joli, sincère et réel bric-à-brac emmaussien de Fred. Et puis je regarde la petite fille blonde, là-bas, au milieu de ses jouets. Je n’ai pas encore digéré la présence du Refuge, et je me demande ce qu’elle m’apporte, elle, ici, sur cette image, avec ce bruit de pluie qui envahit l’espace. Je me demande parce que je m’y regarde. Je cherche dans ce travail, en prise avec le quotidien du photographe, des réponses à mon propre travail. Peut-être que je ne pratique la photographie que pour ce qu’elle m’apprend sur moi-même, que parce qu’elle m’accompagne, qu’elle me grandit, qu’elle est une quête, une recherche, une prise de conscience, le support visuel d’un chemin intérieur.
Alors on prend une glace.
Dimanche 3 septembre 2017
Alors, ouvrant les volets, je partage la vue.
Samedi 2 septembre 2017
Vendredi 1er septembre 2017
Le bruit de la clé dans la porte. Je me lève, passe la tête dans le couloir, il pousse un cri, un bruit qui glisse entre la surprise, la peur et le soulagement. J’ai oublié de le prévenir que j’étais là, qu’il ne fallait pas qu’il soit surpris ou apeuré en glissant la clé ou en voyant une ombre ou une tête passer. Il s’approche, les mois passés depuis mai l’ont transformé : il rayonne. Les kilos qui le gênaient ont disparu, le bronzage est ensoleillé, le sourire italien, le verbe léger, l’enthousiasme au zénith, la maladie de plus en plus loin. En écrivant ce journal je comprends que je vois alors le garçon éclatant de 2004 que j’ai aimé. C’est lui, comme autrefois. Je suis là, comme autrefois. Je pense à la résilience dont nous parlions au téléphone la semaine dernière. C’est étrange et rassurant de voir les années nous donner une force, une relation particulière tellement franche et légère qu’il me dit un peu plus tard que je fais du bruit quand je mange, que j’ai peut-être pris l’habitude, sans le vouloir, sans m’en rendre compte, au Japon, et il me rappelle le prénom asiatique qui m’avait succédé dans les habitudes de cette table en formica jaune. Car c’est l’heure du goûter, alors il y a un café, de la confiture, comme autrefois. Plus tard je repasse, prendre mes valises. Fabienne est là, comme autrefois.
J’étais (re)venu un peu à reculons, ici ; je m’étais finalement un peu senti chez moi et c’était bien. Hier justement j’en parlais avec J : c’est quoi être chez soi ? se sentir chez soi ? d’où cela vient-il ? J’ai connu ça, je sais, au Japon. La maison, c’était chez moi. Car c’était chez nous.
Jeudi 31 août 2017
Mercredi 30 août 2017
« Beaucoup de photos sont, hélas, inertes sous mon regard. » écrit Barthes au début du chapitre 10 de La Chambre claire. La suite développe cette idée, la creuse, mais c’est le hélas qui m’interpelle car il est à l’opposé de cette sélection drastique que j’opère actuellement et qui nait, ce soir encore, sous l’aspect de deux petits livres. Pas d’hélas pour moi car cela simplifie la tache que beaucoup de photos soient inertes. Pas d’hélas car la force de quelques images suffit à me combler.
L’un des livres, constitué d’une série de façades assez rigide, cherche cependant à déplacer ce sentiment, cette quête de l’image forte, vers la quête d’un ensemble documentaire qui nécessite suffisamment de photos éblouissant le regard. Alors viennent les questions et les idées farfelues en jouant avec les mots. Comment déplacer les façades, inertes par définition, vers autre chose ? L’opposé de l’inerte, est-ce l’erte ?
Mardi 29 août 2017
Au 50 avenue d’Ivry, l’ascenseur est toujours aussi lent. Ce train de sénateur conjugué à mon optimisme sur le temps de trajet, j’arrive un peu en retard mais à cette même adresse on ne tient nulle rigueur chronométrique. Il y a alors dans les conversations les souvenirs d’autrefois, les couleurs de peaux dues à cet été instable c’est à dire ensoleillé pour lui et nuageux pour moi, le plaisir et la curiosité que l’on tire d’une nourriture différente – macrobiotique ce soir -, mais pas cette petite envie de chanter, oubliée.
Lundi 28 août 2017
D’autres images à choisir, ordonner, calibrer. Des toboggans, un zèbre, une poule, des balançoires, une grenouille, un sanglier, des cages d’écureuil, un pingouin, un lapin, des polyèdres au milieu des herbes folles, un cochon, des éléphants. Beaucoup d’éléphants au départ, bleus pour la plupart. Il en restera trois sur les 30 pages. Dont un rose, pas tout à fait rose, le temps et le manque d’entretien – tellement peu japonais ? – transformant le pachyderme en une triste bête écaillée au milieu d’un bestiaire tout aussi fatigué. Et puis une autre bestiole japonaise, beaucoup d’entretien : gros plan sur le biceps profitant du soleil.
Dimanche 27 août 2017
Il est de retour après Barcelone la tourmentée et Venise la belle. Depuis le Rosa Bonheur il me fait signe, m’écrivant à propos du bar, sans que je sache jamais pourquoi : « I’m coming back to Paris for this shit. »
Il cherche pourtant à me dire de venir, mais son clavier probablement en français écrit « Cone » puis « Côme » puis « Comme ». J’en ris. Puis il arrête. Et devient muet. Therefore i don’t come. Et Lana del Rey continue de chanter.
Samedi 26 août 2017
Des fleurs. Ici et là. Violacées pour la jardinière, tranchant avec cet horizon de feuillages et façade blanche. Jaune tournesol pour le vase, une touche dans le salon rappelant la teinte lumineuse du long couloir parisien. Et puis un noir et blanc. Les Ailes du désir, Wim Wenders, beauté spectaculaire provenant surtout du texte, ces sous-titres traduisant cette langue allemande que j’essaye de comprendre, en vain et en souvenir du printemps 1997. Et soudain, le visage de Bruno Ganz m’en évoque un autre. Je suis frappé mais pas certain. C’est peut-être la similitude du noir et blanc, le grain de l’image, le profil vers là-bas. Je le note, fais quelques copies d’écran, hésitant à vérifier ou à rester sur la poésie des souvenirs, terreau d’écriture.
Vendredi 25 août 2017
Alors mon regard se porte sur la date : 25 août 2016. Un an. Le séjour sur la côte de la mer du Japon se terminait et j’avais accumulé des photographies prises presque à chaque arrêt du train — et il y en a eu tellement ! —, photographies que j’avais enfin décidé de sélectionner ce vendredi soir puisque la fête chilienne avait été annulée.
Les images sont des quais de gare, des espaces vides, des feuillages, des toits, parfois un voyageur, des inconnus ; bien sûr nous n’y sommes pas, sauf dans un reflet. J’avais, nous avions beaucoup regardé les gens monter et descendre, aller et venir entre leur maison et leur entreprise, entre leur quartier et leur collège, entre deux habitudes, parfois ils voyageaient eux aussi, rarement ils venaient d’ailleurs. Via ce petit écran, il est possible que je ne cherchais qu’à regarder les lieux, c’est l’explication que j’ai aujourd’hui mais je ne sais plus vraiment pourquoi j’ai tant de vues sans toute cette population locale, sans tous ces gens qui, parfois, me voyaient à travers la vitre et qu’on retrouve ici fixant l’appareil et dorénavant le spectateur.
Cette coïncidence du calendrier me trouble. Je la regarde comme je regarde toutes ces photographies où je regardais le béton, les buissons, l’horizon. Les couleurs, que j’avais décidé de saturer pour éviter la froide fadeur par défaut du Huawei, offraient le souvenir suranné des cartes postales de mon enfance, dont les trains de bord de mer sont pourtant absents.
Jeudi 24 août 2017
Je ne sais rien d’Anatole France ; les poésies de l’école primaire se sont envolées. Mais y en-a-t’il eu ? Je sais en revanche que le hasard m’a entraîné d’une école d’Argenteuil pourtant son nom à une rue de Levallois portant son nom et qu’il était prévu que j’aille sur un boulevard portant son nom, ailleurs encore mais je ne sais plus où. Argenteuil, dira le lecteur surpris. Argenteuil, triste mine à l’heure du déjeuner, qu’en est-il lorsque la ville bruisse un peu plus ?
Mercredi 23 août 2017
Les images imprimées dans deux petits livres et récupérées ce mercredi donnent à voir autre chose. Oh bien sûr il en manque, la sélection a été dure, contrainte par l’objet standardisé, mais les voici qui essayent de donner un sens, qui cherchent un sens ; ou peut-être ne cherchent-elles qu’à être elles-mêmes, c’est-à-dire les souvenirs nets d’une aventure, d’un ailleurs, d’un regard sur ce qui m’entourait. Je ne cherche surtout pas à me détacher, surtout pas, et revoir les images sous cette forme donne — continuer de donner — corps et force à ce qui a été.
Je pense en permanence à cette phrase de Gilles Clément : Le paysage, c’est ce qui reste en mémoire quand on ferme les yeux. Il me faut donc poursuivre et bâtir encore, à partir de ces souvenirs photographiques, un paysage. Un paysage kokoro ai-je noté dans mes brouillons, en hommage à cette petite phrase de Y sur mes souvenirs kokoro. Ou plusieurs. Paysages kokoro.
Mardi 22 août 2017
C’est pour le boulot. Alors j’y vais. Bof. Pas motivé ; d’ailleurs les aménagements extérieurs auraient besoin d’un coup de jeune pour attirer l’indécis comme moi. Dans les premiers couloirs rien de surprenant : ça n’atteint pas le spectacle de cet observatoire sous-marin dans le Shikoku, sublimé par la valse des poissons.
Et puis soudain. Des méduses. Puis d’autres. L’animal tant craint est un astre virevoltant lentement dans le noir de l’aquarium. Images du monde flottant, votre irréelle beauté me fascine.
L’autre animal est un mouton. Sur le logo d’une boutique de chaussures. À moustaches. Le mouton, pas la chaussure. Alors il fait la grimace en goûtant le pastis. Non, pas le mouton…
Lundi 21 août 2017
Dimanche 20 août 2017
Samedi 19 août 2017
– And you are an artist too?
– No, i’m his dentist.
Et me voici à Taïwan-des-Arts-sur-Seine, l’occasion d’apprendre à dire Bonjour en chinois et de parler sapes avec un Sénégalais à la magnifique jupe longue dont les motifs sont une rêverie, la teinte pistache une douceur. Et puis la lumière du jour baisse, rendant celle des néons encore plus violente mais offrant de la photogénie à quelques couleurs vives. La fête se termine à l’heure prévue, le dentiste taïwanais et son mètre 85 passe la grille grinçante, pull orange vibrant sous la lumière des réverbères, un orange assorti aux tâches qui parsèment ma chemise ; splash avait fait le petit morceau en retombant dans l’assiette en carton.
Vendredi 18 août 2017
Être ici, dans ce quartier, me confronte au passé. Je revois les visages. Il y a aussi tout ce qui, ici, au 383, n’a pas changé. Cette poussière peut-être.
Et puis il y a se qui me connecte à l’avenir, comme cette soirée chilienne, ailleurs, la Butte aux Cailles, tablée joyeuse, bruyante, roulant les rr, les yeux qui brillent et la chemisette aux petits perroquets. On se donne rendez-vous là-bas, on s’étonne de me voir partir si longtemps au nord, on me dit qu’il ne faut pas manquer ce lac de sel au sud de la Bolivie, on me propose d’exposer, je m’envole, on m’embarque.
Jeudi 17 août 2017
Il y a ce moment à marcher. Le sable du Luxembourg. Ces paroles. J’écoute. Parfois, un peu, je ne dis rien. Tu m’as demandé, un peu plus tôt, Et la photo ? Ma réponse a été aussi évasive que ma pratique. Il n’y pas vraiment d’images. Voyez ci-dessous. Il y en a quelques autres, mais je les garde, elles sont à moi. L’intime photographique a rarement eu sa place ici. Les gens du Louvre ils sont là, bien sûr, lundi, ils sont là et ils marchent, ils passent, ils sont à tout le monde. Je me dis aussi que je les montre peut-être parce que, eux, je pourrais les oublier. Je me demande ce que j’ai raconté en montrant ces quatre photos, lundi. Et puis j’oublie de te dire que la confiture est bonne. Ici, encore, je dis tu.
Le langage est une question qui me taraude, je pense à ma façon de dire, ici, je pense à ce qu’on exprime par quelques mots, quelques images. Je pense au langage photographique, j’y pense, je sais qu’il faudrait que j’aie un minimum de propos construit et je lis à ce sujet, il y a Barthes par exemple qui est revenu dans la pile des livres, il y a aussi cette Leçon de photographie de Stephen Shore. Je pense à tout ce que je n’écris pas, depuis toutes ces années agglutinées dans la colonne de droite ou ces années disparues, cette part manquante que sont les images, les blancs, les points de suspension. Je pense à ce que je suis en train d’écrire, de livrer, je pense que je cherche à dé-taire, et que ce néologisme sonne comme « déterre ». Faut-il creuser pour gagner en profondeur ? J’y pense encore plus après ce que tu m’as donné, donné à regarder, pure émotion. Ton langage le plus beau, je crois, est fait d’images en mouvements et des mots des autres. Alors sur l’écran il y a mon visage. Et Duras. Je me suis toujours dit que c’était indépassable, Duras, c’est l’adjectif qui me vient souvent, indépassable, sans trop savoir expliquer pourquoi, à cause de la fulgurance au milieu du presque rien, sûrement. Aujourd’hui encore, là, dans cette douleur et cette impuissance qui se confrontent, elle frappe. Et ça se termine en hiver, sous les rires d’autrefois.
Et je n’ai pas les mots.
Mercredi 16 août 2017
C’est l’aube. Les portes de Pékin sont encore prises dans la brume, comme si la ville entière sortait du bain. Le secret des tombes était une forme de la politesse chinoise ; le brouillard en est peut-être une autre. Cette buée entre les gens qui les empêche de se toucher, de se dévisager, cette façon de se dissimuler la face pour la sauver, cette ville au fond de la mer, cette lumière poudreuse à mi-chemin entre l’eau et la soie, c’est encore la politesse, mais c’est déjà la peinture.
Chris Marker, Dimanche à Pékin.
Il lui dit Revenez bientôt. Elle soupire. Elle dit Je ne vous aime pas. Quatre fois. Je n’vous aime pas je n’vous aime pas. Je n’vous aime pas je n’vous aime pas. Le désir reste ouvert sur cette porte qui se referme. Il est plus d’heure du matin, et je reste là, devant ces quelques secondes. Je les filme. Je les rediffuse. Ils se mettent en boucle. Ils s’acharnent.
Mardi 15 août 2017
Il était de taille médiocre, effacé, mais il retenait l’attention par son silence fiévreux, son enjouement sombre, ses manières tour à tour arrogantes et obliques – torves, on l’a dit.
Pierre Michon, Les Onze
Elle s’arrête. Se retourne. Regarde mon pantalon. Sourit. J’y réponds. Elle avance, bafouille, gênée, m’interroge. Oui c’est symétrique, lui dis-je. On parle un peu, c’est bref mais léger. Je vois que ça ne vous a pas dérangé, me dit-elle. Alors le lecteur comprend qu’enfin j’ai osé.
Lundi 14 août 2017
Dimanche 13 août 2017
Elle et moi venons de renseigner une sexagénaire perdue face aux couleurs des lignes et à sa destination trop loin pour apparaître. Sa poitrine déborde de manière vertigineuse de son décolleté multicolore puisque malgré tout c’est l’été. « Vous prenez des trompe-l’œil en photos ? « , me demande-t-elle. Sa question tombe comme ça. Poum. Sans savoir d’où elle vient, sinon de sa propre fascination pour les décors à la craie dont recouvrent les esplanades des hommes en quête d’un peu de monnaie et de regards ébahis. Je réponds que non. Non. Elle ne comprend pas que le RER A soit coupé. Elle trouve qu’il y a encore beaucoup de Parisiens. Je lui parle donc de la clientèle de Décathlon, hier, des touristes étrangers, demandant Is this french ? et ravis d’acquérir à bas prix de l’équipement sportif de qualité et bouleversant totalement mon regard (effleuré) sur cette marque. Sentier ; elle descend.
Samedi 12 août 2017
Au détour d’un regard pourtant fixé sur le plan du métro, Th, qui va, filant. Je m’interpose et l’interpelle, ses yeux s’ouvrent en grand. Il me demande si, je lui précise que… Il questionne Japon ?, je le félicite Film !
Et le laisse filer.
Vendredi 11 août 2017
Prenez soin de vous. Le livre de Sophie Calle, rose, brille sur les rayonnages de la librairie. Son titre fait écho, avec ce soupçon de vouvoiement étincelant et délicat pour une histoire d’amour qui se termine, aux derniers mots que tu as prononcés sur le trottoir quelques minutes plus tôt. Aux autres mots, quelques phrases précédentes, je n’avais pas eu de réponse. Comme muet, je ne formule rien, rien ou à peine le réel qui m’englobe dans sa douceur ou sa violence, tout dépend qui regarde la scène.
Dans cette librairie je regarde autour de moi, avec l’impression soudaine que tous les ouvrages racontent quelque chose de nos vies, qu’il y a là un petit bout d’histoire, puisque évidemment la nôtre passe par les images. Il y avait eu au réveil les tiennes sur l’écran. Les miennes parmi. Conjuguées. Ton regard sur ça. La maison. La distance. La beauté des contrepoints. Les contours ont bougé mais les murs sont debout, les baies laissent passer la lumière, une autre lumière et quelques fantômes poussés par le vent viennent souffler sur les voilages.
Une autre librairie, une quête, et les poèmes d’amours de Pablo Neruda, qui m’accompagneront.
Alors il traverse la rue, après que je l’ai attendu encore.
Jeudi 10 août 2017
On l’attend ou on l’attend pas ?
Mercredi 9 août 2017
I don’t smile. It causes wrinkles.
La chanson est perdue dans la playlist ; on pourrait la ranger dans le rayon des ritournelles qu’on n’ose pas avouer écouter. Je n’avais jamais vraiment écouté que le refrain baigné par le tutoiement et l’amour. Mais soudain le reste des paroles s’impose, ses yeux se posent ici et ailleurs, elle part, et elle se sent vide pour courir vers l’autre, celui à qui elle chante tout cela.
Mais je retourne vers ces nouvelles musiques, reçues et donc découvertes, et me retrouve happé. Happé par LP. Helpé ?
Mardi 8 août 2017
Voici ici l’arbre, l’arbre
De la tourmente, l’arbre du peuple.
De la terre se dressent ses héros
Comme les feuilles sous la sève,Et le vent fracasse les feuillages
D’une foule bruissante,
Jusqu’à ce que la graine
Du pain à nouveau aille à terre.Pablo Neruda : El Canto general
Les contours prennent forme, les dates s’ancrent et la poésie s’immisce au milieu des conseils pratiques. On rêve alors de compter les étoiles dorées.
Lundi 7 août 2017
Le texte, qui est le journal de la quête photographique, ne se soumet pas aux images et les contredit à peine. Ce n’est qu’un morne jeu de réflexions qui confronte des photos à un texte banal, et pourtant l’alliage des deux fiascos est fascinant, haletant, que se passe-t-il donc ?
Hervé Guibert ; Suite vénitienne
in La Photographie inéluctablement.
Parc des Buttes-Chaumont, un banc. La journée décline. Je lis l’épais ouvrage de Guibert, toujours en quête de réponses, d’outils pour les projets, de citations, de nourriture. Quelques traits au crayon dans la marge, ici ou là. Le bonheur s’était peu de temps avant glissé au croisement des rues de Belleville et des Pyrénées, en apercevant la Tour Eiffel sous le ciel bleu, certes un peu grisé à l’horizon. Ici, paisiblement, la lecture est joliment froissée par des langues de tous les continents, des enfants au rire fou, la respiration des coureurs.
Le temps m’appartient. Je le laisse doucement filer mais je cherche à le dompter, à y emboîter les taches diverses à réaliser mais elles débordent de leur case et cette candidature n’est donc toujours pas envoyée. La distance qui me sépare des ailleurs inconnus semble aussi prendre un autre aspect avec l’organisation du voyage tout là-bas : je foule la terre de Lima, je regarde les montagnes qui bordent Santiago, je caresse les couleurs de Valparaiso, je plonge dans l’océan qui embrasse Arica, je m’épuise dans le désert d’Atacama…
Dimanche 6 août 2017
Je t’ai écrit. Tu me réponds. Le même objet de message : « Dimanche ». L’écriture est belle. Elle me surprend. Ce que tu racontes aussi et le mot menthol s’envole par la fenêtre.
Par ma fenêtre, le ciel bleu. Attirant ? Non. Je reste là. Coquille. Repos. Silence. Lit. Quelques images. Lentement, déplacer le regard.
Nuit. Lit. Lire. J’ouvre cet ouvrage de David Favrod acheté au Bal sans l’avoir feuilleté, parce qu’il se nomme Hikari. Je lis. Et je me demande si une force surnaturelle existe : le texte d’introduction parle de la mémoire, de la photographie en tant que medium théoriquement et potentiellement le plus à même de capturer les souvenirs, de ce photographe – David Favrod, donc – qui questionne son identité et ses origines car son grand-père était japonais, et de son travail de surimpressions, collages, etc. : « In this way a new visual structure is created, which transcends the limitations of photography and creates completely new pictorial spaces ans possibilities for narration. In this way, the artist not only succeeds in portraying what cannot be portrayed, something that is often iherent in memories and dreams, but also playfully questions the medium of photography in its function of recollecting. » Les souvenirs et les rêves, réunis dans cet impossible de la représentation… Que faire de ça ?
Samedi 5 août 2017
Vendredi 4 août 2017
« Je déteste les gens comme nous. »
Choisir. Prendre cette tasse que tu m’avais offerte, plus solide et parfaite pour le café du matin et cette autre, jaune soleil. Dans un élan vaguement optimiste imaginer un entretien et choisir quelques cravates, ce pantalon, la veste. Ne pas s’alourdir mais emporter les trois jizos : wishing, hoping, smiling. Prendre la poupée, légère, présence qui me suivra. Réfléchir aux projets et glisser des livres dans la sacoche. Oublier de jeter un œil à l’intérieur du petit meuble rouge. Se demander pourquoi l’infinitif, parfois, s’impose ici, mais aujourd’hui savoir pourquoi. Pour imposer une distance. Je me regarde : je me revois refaire les gestes, hésiter sur ce que je garde de toi, prendre de l’utile et du symbolique, et j’écris, oh pas grande chose, juste ça.
Alors je prends la poupée pose à ma droite ; sa tête bringuebale, comme alourdie par le sommeil. Touché par son visage fragile composé de quelques traits et points, je n’avais jamais prêté une attention particulière aux deux pèlerins dessinés sur son corps. Je viens justement d’écrire qu’elle me suivra. Mais je ne souris pas devant cette coïncidence, troublé qu’ainsi elle s’invite.
Jeudi 3 août 2017
Et puisque qu’après tout ce périple me voici place Pigalle, me voici vite au Bal. Expo Magnum, sobre comme il faut, images sélectionnées sans éclats, dans la recherche évidente de la limpidité et du respect du métier ; presque s’y prosternait-on. Je lis les citations parsemées, j’y vois parfois des réponses, puisque cette pratique est une interrogation perpétuelle. Ici une image forte devant laquelle je reste pour un visage. Là les enfants de Santiago en 1955. Je note dans un carnet quelques mots, ceux d’un photographié récalcitrant car il font écho à cette scène vécue un peu plus tôt, à Pierrefitte. Vous me demanderez alors ce que je faisais à Pierrefitte. Mais je vous parlerai de Garges, de son centre commercial et du bien nommé café l’Arc-en-ciel où, ben non vous comprenez, on ne sert plus à manger depuis longtemps.
Mercredi 2 août 2017
Tu ne finis pas. Je commande un café puis t’accompagne et poursuis, ligne 3 puis 5, là-bas à Pantin comme ailleurs on me dit que non, pas de photo, alors à travers les grilles je capture la triste bâtisse d’une marque s’y voulant plus discrète dans la cours d’un hôtel particulier du Marais où tu m’avais dit « Tu as vu ? «
Mardi 1er août
Suite au hasard géographique et amical de la veille, me voici accompagnant un Polonais (28 points au scrabble pour le prénom et autant de difficultés dans la prononciation, que j’évite) au musée de la Chasse et de la Nature. « Tu n’y étais jamais allé ? » me demanderas-tu le le lendemain interloqué. Non. En Pologne non plus mais c’est moins surprenant.
Et puis la musique, encore, encore, pour remplir les silences des soirées lorsque les mouettes se taisent enfin. Hier déjà, quelques chansonnettes bien sûr. Aujourd’hui Lana. Merci.
Lundi 31 juillet 2017
The end. Tout se termine. Le mois de juillet. La vie des étoiles. Alors la radio encore, les amours de Jeanne Moreau et ensuite celles des philosophes dans une émission que je ne retrouve pas ; tout disparait.
Alors sur ce journal il pourrait y avoir un extrait de film, elle perdue, errant dans les lumières de Paris, ce n’est pas rien, c’est l’une de mes premières émotions de cinéma ; je dirais volontiers la première, mais Brando fait jeu égal, mais Brando c’est une autre émotion que Jeanne se déhanchant comme un chat au milieu des voitures. Et prononçant le prénom dans un soupir.
Il pourra plutôt y avoir une image sans légende. Parce qu’on regarde les nuages. Encore.
Dimanche 30 juillet 2017
Le hasard, après quelques jours passés chez C, d’une émission sur la traduction et ses mystères, sa beauté, son effacement. Et soudain Claude François ; parce que My Way ce n’est pas Comme d’habitude. Rien n’est plus comme d’habitude. Alors plus tard, 3ème partie de l’émission, la voix de Frank Sinatra envahit la petite cuisine. Les premiers mots m’emmènent ailleurs, par-dessus les toits du 20e arrondissement, pensant au way : le chemin et la manière.
Samedi 29 juillet 2017
Vendredi 28 juillet 2017
On s’était promis de travailler encore après le dîner : les journées sont studieuses. Celle-ci s’était cependant terminée en une session de bricolage inattendue ; le portail ne coince plus, la douche ne s’effondre plus. Mais au moment du dessert, malgré un cake décevant, la conversation s’envole et se creuse. Oxymore ?
Jeudi 27 juillet 2017
Sur l’écran, les dates du séminaire du BAL. Elles imposent une présence, la mienne, à un moment donné, les 23 et 24 octobre et en un lieu, à Paris. Le thème : « L’image, sans l’homme. » Je lis le titre, j’y vois le sens qu’ils ne voulaient sûrement pas donner.
Alors, puisque un peu plus tôt j’ai longuement parlé du projet à C lors de notre marche dans les petites rues écrues de Thomery et sous le manteau vert de la forêt de Fontainebleau, puisque ainsi que je me suis convaincu – ne l’étais-donc je donc pas déjà ? – du besoin d’y aller et qu’elle m’a convaincu encore plus, me voici cherchant quelques dates, celle du départ là-bas et du retour sans destination. Et me voici m’envolant, car le désert me tend les bras, le Pacifique m’appelle, et mon hispanité m’embarque comme l’exil, autrefois, pour d’autres. Tu seras alors aux antipodes, où les regards sont en amande mais tout aussi noirs. Cela ressemble à une coïncidence géographique mais c’est bien plus, c’est au-delà et cela pourrait devenir un autre livre. Antípodas.
« Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. »
Marguerite Duras, Écrire
Mercredi 26 juillet 2017
Métro. Son appel m’étonne. Je décroche. Il me dit « Oui c’est XG ». Il me dit donc son nom. Le vrai. L’autre. Pas celui sur Facebook. Je n’ose alors pas réagir en entendant ce nom de famille, rare et donc retenu depuis les années ; nos derniers échanges à propos de RK datent de 2009. Il souhaite me parler de ces images japonaises regardées hier et que j’ai « aimées » aujourd’hui mais puisque dans le métro, j’écourte la conversation.
Nous la reprenons plus tard dans un moyen de transport pas encore parti en destination de Thomery, étonnés de cette coïncidence. Mais puisque l’on démarre à nouveau, j’écourte la conversation. Qu’il faudra reprendre.
Mardi 25 juillet 2017
Il y a des chansons. Des chansons qu’on écoute un jour plus attentivement. Autrement. Elles disent soudain quelque chose par-dessus les nappes. Je vis avec certaines d’entre elles, elles ont pointé un virage, une perte, ainsi ne puis-je plus les écouter comme avant ce jour de novembre, ce jour de mai.
Nous sommes en juillet et certains vont à la plage regarder l’océan. De quelle couleur est leur horizon ?
Jeudi 13 juillet 2017
Mardi 11 juillet 2017
Samedi 8 juillet 2017
Mercredi 5 juillet 2017
Mardi 4 juillet 2017
Lundi 3 juillet 2017
Que peut on raconter d’intéressant ou d’utile ? Ce qui nous est arrivé ou bien est arrivé à tout le monde, ou bien à nous seuls ; dans le premier cas ce n’est pas neuf et dans le second cela demeure incompréhensible. Si j’écris ce que je ressens, c’est parce qu’ainsi je diminue la fièvre de ressentir. Ce que je confesse n’a pas d’intérêt. Je fais des paysages de ce que j’éprouve.
Fernando Pessoa ; Le Livre de l’intranquillité
Je regardais accroupi les tranches, les titres, en bas à gauche, par là. Il y avait celui là, un peu plus gros. et il y avait ce nom qui évoquait les derniers jours au Japon, ce nom portugais. Il y a eu cette expression « journal intime » sur la quatrième de couverture et comme une conséquence le regret de tous ces espaces vides sur ce journal-ci, vides des mots de Pierre Michon par exemple, puisque les mots sont toujours là autour de moi, lus. Lus mais tus. Je rouvre alors ici la bouche et redéploie les jours après cette journée à marcher, marcher encore dans Paris, Paris multiple, riche, pauvre et snob, discrète et aguicheuse entre les arrière-cours où ça gazouille à peine et la place Vendôme où ça zoome à tout va. Sur la couverture du livre, Pessoa, donc ; il marche. Mais il semble que c’est l’hiver.
Jeudi 29 juin 2017
Sur l’écran 16/9 Samsung aux couleurs étrangement délavées, la carte de l’Île-de-France est parsemée de marqueurs : l’une de mes missions en cours va m’entraîner ici ou là, autour de Paris ou intra-muros. Je ne sais pas encore ce que je photographierai, je ne sais pas encore que je m’étonnerai ou m’agacerai de constructions dorées, colorées, biscornues, vaines, fascinantes, inaccessibles, immenses, avec bien sûr parfois ni étonnement ni fascination, juste de l’indifférence, l’œil dans le viseur et puis c’est tout. Je ne sais pas encore non plus que je bougonnerai de ces façades de palaces gâchées par des véhicules noirs et rutilants – et l’on pourrait alors parler du Japon, où les voitures ne polluent pas (visuellement) les rues, sauf quand leur chauffeur pratique l’un des sports nationaux : le stationnement en double-file.
Le retour en France est donc décidément un voyage incessant, plus loin que la petite couronne parisienne, puisque récemment on glissa vers Fontainebleau, on s’embarqua pour Tours et l’on s’emballa pour Nantes, l’amitié nous faisant pousser des ailes, des ailes ou des ailerons puisque enfin nous nageâmes dans cet océan étonnement chaud sur cette côte pornicaise que je découvris. Enfin l’océan !
Jeudi 15 juin 2017
Alors elle cite Annie Ernaux, et je lui réponds que je la connais très bien. Comme si l’auteur, à tant offrir son intimité, était une intime. Je me reprends, précise que c’est l’œuvre que je connais très bien, surtout les références à la photographie, La Honte, L’Usage de la photo lu la première fois en Italie et je revois le livre posé sur le lit là-haut. La photographie donc, puisque c’est de cela que l’on parlera, de photographie, celle qui accompagne les mots, celle qui nourrit les mots, qui les remplace ou les déplace. Celle qui nourrit les souvenirs, les remplace ou les transforme. Et puisque l’on parle de mots, ici voici les miens, trois heures plus tard. Le ciel rougeoyant est devenu ardoise, le rideau a été tiré de l’autre côté du mur et un rire déborde du film que tu regardes. À ma gauche, le désespoir d’un livre d’exercices de japonais ; à ma droite l’air mécanique d’un ventilateur.
Jeudi 1er juin 2017
Un mois. Après tous ces mots et toutes ces images, le silence s’est imposé. Comment revenir et poursuivre la construction de ce journal, comme ça, l’air de rien ? Alors je prends mes distances. Je cherche peut-être à regarder autrement le temps qui passe, je cherche peut-être à m’exprimer autrement, mais je ne sais pas si cela est possible. Les images aussi s’offrent en pointillé dans le viseur ; elles sont parties respirer l’air de la campagne, elles ont ignoré la ville retrouvée.
Le Japon est loin. La France est là mais à travers un filtre. Le regard sur mon pays s’exprime en privé, dans quelques messages, dans les conversations, il fournit son lot d’interrogations, d’introspection, d’étonnements, d’agacements, de manques, de joies, de retrouvailles. Images, odeurs, goûts, bruits, coûts, habitudes, attitudes, images en mouvement sur l’écran, visages connus, horizons revus, et puis les gens, les gens qu’on ne connait pas qui parlent tout autour. Revenir est un virage. Bien plus étrange, peut-être plus raide que celui qui s’est produit il y a trois ans en arrivant là-bas. En bas de ma fenêtre, il y a le tumulte de la ville, la circulation, les clients qui sortent du supermarché, les éboueurs mais je regarde au-delà. On me demande si ce n’est pas trop dur. Non, ce n’est pas trop dur, c’est autre chose, c’est une fumée, une autre enveloppe.
Le Japon est loin mais il ne peut pas être absent : Kaori Ito sur scène, ces stands au Grand Palais, des films sur petit ou grand écran (Chris Marker, Mizogushi, Sayonara, Sword art online…), cette amie que l’on verra demain, bien sûr les évocations dans les conversations, bien sûr les échanges brefs avec ceux qui sont là-bas, ce gâteau au yuzu pour mon anniversaire et les enfants asiatiques dans le métro qui m’y raccrochent aussi dans un grand embrassement du continent oriental.
Depuis quelques jours, c’est aussi le franchissement d’une nouvelle année et le franchissement d’une ligne inédite ; autour de moi il y a l’indicible.
Jeudi 4 mai 2017
Ça va le déballage horaire ?
Mardi 2 mai 2017
« Tu regarderas les gens », m’as-tu dit. Mais j’ai glissé l’été 80 de Duras dans mon sac, pas vraiment choisi par hasard, et voici que je le lis. Premier trajet en métro depuis novembre dernier et surtout premier trajet en métro de cette « nouvelle » vie française, mais je ne regarde pas les gens. Je lis. Je n’ai pas besoin, plus besoin de regarder les gens comme je le faisais à Kyoto pour ne pas les oublier, pour les étudier. Je n’en ai même pas envie. Je veux lire. Je veux lire Duras, ça, comme quelque chose de fondamental, lire ces chroniques, ce regard sur le monde et sur la plage où le petit garçon pleure et qu’elle nous laisse le temps de comprendre pourquoi il pleure : parce que la beauté de la mer.
Je ne veux pas regarder les gens, car je veux leur parler. Car je peux enfin leur parler. Je ne suis plus témoin timide d’une langue mal apprise et mal maîtrisée. Je peux blaguer avec le vendeur de frigo de chez Darty, avec la caissière de Carrefour.
Et peut-être que je lis pour ignorer ce qui se passe autour, les sièges en skaï bleu de la ligne 7, les affiches publicitaires idiotes, et me croire encore là-bas.
Lundi 1er mai 2017
Dimanche 30 avril 2017
Eux aussi, ils se détournent. La maison-thé, la maison-fête dit au-revoir à ses amis. Et ce n’est déjà plus comme avant, dit-elle.
Ce dernier jour est pourtant, un peu, comme les 1059 qui l’ont précédé depuis ce 30 mai 2014 où nous avons eu la clé de notre maison : la rivière, une expo photo dans un lieu fascinant, une petite fille au prénom estival, un boui-boui pour déjeuner avec un improbable programme à la télé, du saké, une tablée. Le Japon, en somme.
Samedi 29 avril 2017
En ce moment, j’ai des Japonaises venues faire de la varape à Fontainebleau.
Partir.
Il y a les gens. Il y a les gens, les amis, les visages, on s’en éloigne mais on se verra bientôt ou dans un an, s’appellera, s’écrira, on se dit pour se rassurer que ce sera juste différent, surtout quand on se donne rendez-vous dans le même avion lundi ou à Paris dans 8, 15 ou 33 jours.
Il y a la maison, quittée aujourd’hui à reculons. Il y a cette maison dans laquelle je m’étais tellement senti chez moi, peut-être plus qu’ailleurs, plus que jamais. Avec elle, je n’ai plus rendez-vous.
Vendredi 28 avril 2017
La fête est finie. Ils ont décroché les tentures rouges et blanches. Quelques fleurs subsistent sur les cerisiers derrière le portail. Je remonte sur mon vélo après ce dernier café, ce dernier coup d’œil sur le jardin et la glycine qui commence à y fleurir, cette dernière discussion avec « la dame du café » à qui j’ai essayé d’expliquer que la pivoine serait mieux en pleine terre et qui m’a remercié lorsque je lui ai demandé si je pouvais la photographier. Portrait serré et vue plus large avec la fleur à côté d’elle, elle rejoint ainsi les autres commerçants de Takagamine dont le visage est ainsi conservé dans un grand éclat ou un demi-sourire gêné : la mamie marchande de légumes, la dame de chez Higuchi san, le vendeur de bonzaï, le pépé à mochis et bien évidemment la boulangère.
Moi aussi je les remercie, ils ont été, au fil des mois, par leur amabilité rassurante, leur accueil qui dépassait les formules toutes faites, leur simplicité, un lien inestimable avec ce pays.
Juste avant, j’étais retourné dans ce petite temple découvert la veille, caché au bout du chemin barré d’une chaîne. Le charme du presque rien s’y imposait et je souhaitais conserver une image du lieu qui m’appelait à revenir : mon quartier avait donc encore de belles surprises, cachées derrière les bagnoles abandonnées par les moines.
L’après-midi, c’est dans un autre temple où je n’étais jamais allé, le Todaiji, immense, que je viens me recueillir un moment. Des êtres dorés, puis des oiseaux dans une autre salle, surplombe notre présence. Je repense à ces trois années, les images défilent, accompagnées par ces êtres flottants guidant mon prochain envol après cette migration. Dehors des cris, autour le bruit des sacs en plastique dans lesquels sont déposées les chaussures et devant moi le frottement régulier du balai sur le tatami.
Enfin, même s’il y a tant d’autres choses à dire, à décrire, à rappeler, à ne pas oublier, comme cette jeunesse éclatante en uniforme scolaire sur le parvis de la gare faisant des selfies à outrance dans un chaud soleil et une joie rafraichissante, enfin le sanctuaire près de la Villa Kujoyama atteint une dernière fois après avoir gravi le petit chemin tant fleuri d’iris shaga. Le chant des grenouilles ici, le bruit de l’eau là-haut et un corbeau qui s’éloigne et croasse. La lumière est si belle à travers les feuillages ; comment ne pas pleurer ?
Jeudi 27 avril 2017
Dans le carnet, les jours sont silencieux depuis le 18 avril mais ici je leur cherche un fantôme, une expression. Parce que les mots n’ont pas le temps. Ils n’ont sûrement pas non plus la force d’exprimer ce qu’il y a à dire. Ils n’ont peut-être pas non plus envie de l’exprimer. C’est toujours un peu malvenu, de pleurer sur son sort quand on a été si chanceux.
Les mots devraient donc exprimer plutôt ici tout l’amour donné par nos amis, ceux qu’on a laissés en France depuis trois ans et ceux qui, ici, depuis des jours et des semaines nous donnent signes et étreintes en nous disant qu’on va leur manquer.
Mercredi 26 avril 2017
Évidemment la mariée était belle. Et nous flattés. Flattés d’être les seuls personnes hors de la famille. Honorés d’être donc un peu de la famille. Heureux aussi, d’un point de vue plus ethnologique et curieux, de vivre un mariage shinto dans ce sanctuaire, si beau, un peu le nôtre d’ailleurs, jolie occasion de lui dire au-revoir.



















































