Jeudi 12 septembre 2024

Cher toi,

Le froid, déjà. Comme si le livre de Maurice Pons, qui m’accompagne encore et qui a plongé Siméon dans les saisons de gel, avait glissé sur nos ciels. Je suis pourtant sorti la nuit tombée, oh ce n’est qu’un froid relatif ; on a oublié, c’est tout. Déjà on craint l’hiver pourtant.

Les résidus des Jeux Olympiques sont encore sur les berges de la Garonne, tables de ping-pong – ce serait bien qu’elles y restent -, arches, pistes. Dans la nuit, on les devine. Les immenses bandes de couleurs qui jalonnent le sol donnaient des airs joyeux, lorsqu’elles ont été peintes, à ces immensités nues et minérales sur lesquelles je ne vais plus si souvent, sans doute pas assez souvent, mais je suis un peu las de toujours faire ce parcours. Où aller sinon ? Il faudra que je te raconte le tour qu’on faisait tous les deux chaque soir avec Christian lorsqu’on visait à Kyoto, quoi qu’il a dû arriver que je le laisse y aller seul sous la pluie.

Je n’étais pas seul sur les quais, il y avait des promeneurs, des coureurs, l’un d’entre eux torse nu, corps dessiné d’une statue. Il y avait un groupe de photographes qui attendaient la photo parfaite le long du miroir d’eau. Ah et deux hockeyeurs qui grignotaient le silence des quais lorsque je me suis arrêté pour écrire le brouillon de ce texte. J’avais coupé la musique qui presque m’abrutissait, la chanson disait alors »Why me ? Why you ? », chanson pas écoutée depuis 15 ans peut-être : F.E.E.L.I.N.G.C.A.L.L.E.D.L.O.V.E, de Pulp. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais je me réconcilie avec les musiques de mes 20 ans depuis quelques jours.

Mardi 10 septembre 2024

Ayant mûrement réfléchi, ayant pris votre courage à deux mains vous vous décidez à aller trouver votre chef de service pour lui demander une augmentation vous allez donc trouver votre chef de service disons pour simplifier car il faut toujours simplifier qu’il s’appelle monsieur Xavier c’est-à-dire monsieur ou plutôt Mr X donc vous allez trouver Mr X là de deux choses l’une ou bien Mr X est dans son bureau ou bien Mr X n’est pas dans son bureau (…)
::: Georges Perec ; L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation

Vendredi 6 septembre 2024

Cher toi,

Il reste trois radis dans une coupelle sur la table. Ça fait plusieurs jours qu’ils sont là. Je ne sais pas trop pourquoi je ne les jette pas. C’est étrange. Enfin, tu vas me dire que tu sais pourquoi je ne les jette pas.

Ce soir, en allumant mon ordinateur, j’ai eu cette petite vague de joie, puisque mon fond d’écran est ton visage / ton visage est mon fond d’écran. C’est une des photos prises à Bayonne, quand tu lisais, dans la vitrine peu éclairée de la librairie de la rue en pente — que j’aime le nom de cette boutique ! —, la note de lecture destructrice et hilarante à propos du livre de Marlène Schiappa.

Alors je me suis dit qu’il fallait que je fasse pareil avec mon téléphone. Qu’à chaque fois que je l’allume, je voie tes yeux, un sourire.

Et puis j’ai posté cette photo que tu as vue sur Instagram : Benjamin et Olivier. C’est une photographie qui n’aurait pas dû exister. Je n’aurais pas dû être là, ce 14 janvier. Je n’aurais pas dû être dans cette absence, cette fuite, ce refus. J’aurais dû être avec elles, avec nous – elles et moi -, avec ce que nous étions, ce que nous étions encore. C’est un peu flou, c’est loin, déjà loin. Ce qui est sûr, c’est que j’avais choisi les corps qui dansent au lieu de mourir.

::: Yulene Olaizola ; Fogo, 2012

Mardi 3 septembre 2024

Cher toi,

Antonios est parti tout à l’heure, encombré, mais pas pas la peur. Deux énormes valises.

Une nouvelle vie commence pour lui. Une autre vie, dirais-je, une vie de Français. Tu sais, il a été une jolie présence durant ces quelques jours, c’était bien. Ce genre de présence de passage – je ne parle pas de la tienne, toi c’est autre chose – est une respiration. Il est à présent rare pour moi que la solitude soit un fardeau. Je l’ai apprivoisée, la solitude. Ou bien m’a-t-elle dompté ? Combien j’ai par moment détesté cela, rentrer chez moi, dans cet appartement, et n’avoir personne à embrasser. J’ai le souvenir précis de moi-même, rentrant chez moi, m’asseyant sur le canapé, début 2020, et sentir ce truc dont on fait des chansons tristes : être seul. Et puis il y a eu le confinement, sans plus personne, sans peau, sans rien, voire sans nous-mêmes. Nous ne pouvions plus vraiment être nous-mêmes.

Bref, oui c’était bien qu’il soit là, Antonios, surtout après tous ces mois sans l’avoir vu. Peut-être grâce à tous ces mois sans l’avoir vu. C’est amusant comme, dans certains côtés, il a une attitude similaire à Aly… D’ailleurs, il m’a laissé une valise, comme Aly. Je ne sais pas où je vais la ranger. Je ne sais pas non plus quand il va la récupérer. Ou s’il va la récupérer. Ça fait combien d’année que j’ai ça dans le placard ?

Avec Aly aussi, il y avait eu des mois l’un sans l’autre, jusqu’à ce qu’il ait eu besoin de moi. Je savais, avec l’un et l’autre, qu’on se retrouverait. Ça tombait bien, qu’Antonios ait besoin de moi, je n’ai pas hésité, j’étais là, j’étais prêt, j’ai répondu tout de suite « Oui bien sûr tu peux rester chez moi », comme j’aurais pu dire « Oui je suis là ». C’était le bon moment avant que, peut-être, ça nous échappe trop.

Lundi 2 septembre 2024

Cher toi,

Laisse-moi te dire combien le soleil tapait fort lorsque j’ai retrouvé Benjamin devant l’Utopia, il était 14h passée. Il venait voir une exposition, je t’ai dit ? Dernier jour. Alors je l’ai accompagné. J’avais posé mon après-midi, je n’avais pas hésité, je t’ai dit ? Nous nous voyons trop peu ! Dans l’expo, le travail du plasticien, un ami de Benjamin – d’où sa visite -, c’était étonnant, autre chose, j’ai beaucoup aimées certaines pièces – des objets brûlés, des « peintures » à la flamme – et à l’opposé de cette fragilité, le brut de grosses couvertures peintes, comme les couvertures de déménagement en laine de mon enfance, il y en avait toujours une dans le coffre de la voiture je crois. C’est peut-être toujours le cas d’ailleurs. Nous avons longuement discuté avec lui, un type chouette, simple, précis et vague (un peu mon genre sur ce plan-là, haha).

Oh mais je ne t’ai pas raconté l’expo de samedi au Frac. Je t’en parlerai quand nous nous verrons, si je n’ai pas tout oublié d’ici là. Nous aurions dû y aller ensemble l’autre jour, il est question de territoires, tu aurais sans doute aimé, mon petit géographe. Pas forcément aimé comme moi, avec mon regard de photographe, j’ai aimé. À ta manière. Le plus beau travail était celui qu’une photographe basque ; il y avait des portraits, bien sûr.

J’espère qu’il fera beau quand je viendrai te voir, ou bien il va nous falloir inventer des soleils dans ton appartement. J’ai le souvenir net de ce dimanche pluvieux, ce n’était pas très drôle… Quel film avions-nous vu ?

Dimanche 1er septembre 2024

Cher toi,

Il est bien tard, c’est presque lundi, j’ai pourtant envie de finir le livre de Maurice Pons ; il m’en reste trente pages. Depuis quelques jours, je roule avec lui dans la nuit, je suis un autre passager que cet homme étrange. Tu sais, Maurice Pons, je l’ai croisé autrefois, au Moulin d’Andé. Nous y sommes allés, quoi ?, 3 ou 4 fois peut-être, avec Christian. Nous mangions parfois à la même table, il était toujours assis au bout je crois. Il devait se demander qui j’étais vraiment, à part le compagnon de Christian. J’étais en retrait, discret, muet, écrasé par les autres venu·e·s là pour écrire, composer, écrasé par lui, sa présence et celle de Suzanne, malgré sa bienveillance, ses bras grands ouverts, son sourire. Il m’a fallu googler pour retrouver son prénom : Suzanne ! Ma mémoire devient de plus en plus vacillante, mais oublier un prénom ne doit pas m’inquiéter ! C’était magique, le Moulin, mais je n’étais pas vraiment très à l’aise, là-bas. Il y a dans mes carnets les souvenirs, il faudrait que j’y creuse. J’essayais de décrire les lieux, j’essayais de croiser les fantômes. Je butais toujours sur l’écriture. Je me souviens que je n’avais pas grand chose à dire, ou bien je ne savais pas comme le dire. Ah tiens tout de même, il y a ceci, en haut de cette page : https://arnaud-rodriguez.net/journal/2012/10/

Ah les livres ! Tous ceux qui étaient à terre, dans mon salon, ont trouvé enfin leur place ! Sans doute que la présence d’Antonios, depuis vendredi, m’y a poussé ; ses valises prennent pas mal de place ! Cela m’a pris quoi… deux ou trois heures ? Tout en haut, il y a toujours une rangée de mes livres, je les ai classés par couleur. Il faudra peut-être que je réserve les étagères de la chambre à certains de mes auteurs préférés car je suis peiné de voir quelques Duras ou Perec tout là haut. J’ai déjà redescendu W. Mais c’est inextricable.

Il est tard et je me dis que ce journal pourrait prendre un virage épistolaire, te parler, parler à d’autres, peut-être même à des inconnu·e·s, à des fantômes, à des gens qui n’existe pas. Ce ne serait plus vraiment un journal. Mais ce serait une autre liberté, une autre écriture, plus libre, moins engoncée sans doute. Mais, comme à d’autres, je pourrais dire que tu me manques.

Jeudi 29 août 2024

Le soir tombait. Nous roulions en silence. Sur la route devenue large et lisse, les lignes jaunes, tout au long des courbes, traçaient leur message en morse rapide. Au dessus de la voiture ouverte, les arbres glissaient dans l’eau du ciel comme les algues d’un grand fleuve.
::: Maurice Pons ; Le Passager de la nuit

Mercredi 28 août 2024

Enfin. L’enveloppe est dans la boîte aux lettres : La Poste m’a retrouvé, la porte d’à-côté. Tu m’avais écrit au numéro 10 : « Oh, j’ai écrit au 10 ! », m’avais-tu dit, immense désarroi, samedi, en arrivant chez moi. Tu étais si content de cette carte, de tes mots appliqués, si triste qu’elle ne soit pas arrivée, peut-être perdue de ta petite erreur.

J’avais demandé, hier, au restaurant du rez-de-chaussée. Non, l’employé ne savait pas.

L’enveloppe est dans ma main. J’attends un peu avant de l’ouvrir. Je suis déjà si doucement joyeux et soulagé qu’elle soit là, je profite de ça, de ce presque rien, tant. A l’intérieur, la carte est un tableau de Fernand Léger, Les Constructeurs, 1950, achetée au musée de Biot. Tu était content lorsque tu y es allé ; j’aime te savoir ainsi.

Tes mots racontent, de peu de mots bien sûr, ce que c’est qu’être bien, ailleurs et comment, moi-même, j’étais un peu là. Un renard, aussi.

Mardi 27 août 2024

Elle est enfermée dans une cage de verre, au milieu d’une grande pièce. Elle est nue, elle est floue, illisible.
::: Bertrand Schefer ; Francesca Woodman

Ainsi les jours reprennent ce rythme qu’on connait tant, le travail. Hier déjà. Hier c’était chez moi, ce n’est pas tout à fait pareil, reprise en douceur, se dérouiller, noircir l’agenda de tout ce qu’il y a à faire, c’est presque indécent, peut-être impossible. Aujourd’hui, l’après-midi, je suis allé au bureau après déjeuner. Le matin j’aime télétravailler, je me lève et hop, presque hop, le café posé sur le bureau au milieu du bazar dans cette tasse qui vient de Limoges. Lachaniette, la marque, bordure métallique. Style empire ou un truc du genre, ou pas. C’est Christian qui me l’avait offerte je crois. Ou bien l’avait-on achetée ensemble ?

Les jours reprennent le rythme qu’on connait moins, celui de la salle de sport. Hier déjà. Hier il y a eu ce garçon, cet ami de Mathieu avec un t ou deux, il a fait celui qui ne me reconnaissait pas, qui ne me voyait pas, il baissait la tête, il la tournait. On ne peut pas à ce point ignorer quelqu’un à 1m, on ne peut pas, à ce point, éviter de regarder son voisin de machine pour dire « Bonjour ». Ça ne dit pas beaucoup « Bonjour », à la salle. Ça ne dit pas grand chose. A peine des « Han » pendant l’effort. Je me suis arrêté devant lui pour le saluer. Il regardait vers le bas. Je me suis demandé s’il était profondément impoli, profondément timide, profondément bizarre. J’ai fait un signe de la main, il a levé la tête. J’ai souri, salue, rien de plus, banal. J’ai oublié son prénom. Banal ? Ce serait presque joli, non ?

Lundi 26 août 2024

L’homme attend devant la supérette. Il vient vers moi, il me demande si je peux lui acheter du yaourt à boire. Je dis « Bien sûr ! Quel parfum ?« . Il dit « N’importe« . Il a peut-être 65 ans, une salive épaisse à la commissure des lèvres, les yeux sont tristes, perdus.

Il rejoint ainsi la femme et les quatre hommes qui nous ont demandé de l’argent lorsqu’avec Gilles nous discutions à la terrasse de l’Utopia : « Quelques centimes« a dit l’une d’une voix chantante, souvent elle passe là, parfois j’ai quelques centimes. « Une petite pièce » a dit un autre. Je n’avais pas de pièces.

Je choisirai vanille.

Dimanche 25 août 2024

Tu pars. Tu pars avec la fin des vacances dans un train qui n’est pas celui qui devait t’emmener. Feu aux abords des voies, train annulé, stress, correspondance à Paris. Ce n’est ni le même parcours ni le même prix.

Je suis triste quand nous partons de chez moi, jusqu’au quai de gare, l’attente de peu de mots. Et puis la tristesse part avec toi. Ça ne dure jamais longtemps je crois. Nous sommes le rythme de nos retrouvailles et de nos départs. Nous sommes des heures ensemble ; depuis mercredi, 16h15, nous étions ensemble.

Bientôt nous nous reverrons, ce sera encore l’été ; les derniers jours fébriles, encore ensoleillés.

Mardi 20 août 2024

Au printemps 1962, j’avais un emploi stable et plus ou moins épanouissant de jeune cadre au sein d’une grande entreprise. C’était un métier sans aucune rapport avec les arts publicitaires. Je n’avais nullement  l’intention de quitter mon travail ni mon domaine d’activité. J’étais loin de soupçonner que ma vie allait prendre un virage complet et que j’étais sur le point de devenir réalisateur de films érotiques. Je n’avais même jamais tenu une caméra entre les mains.
::: Arch Brown ; Un pornographe

Jeudi 15 août 2024

J’ai photographié les chemins de la Retirada pour poser mes pas dans ceux des miens et des milliers d’autrs réfugiés. Ces ombres sont celles de tous les arrêtés du petit matin, de tous les fusillés, de tous les déportés. L’ombre est universelle, qu’on soit communiste, anar, catalan ou palestinien.
::: Georges Bartoli, in La Retirada

Jeudi 8 août 2024

je rentre de la Nièvre. je viens de passer la porte d’Orléans, me trouve avenue du Général Leclerc, il est un peu moins de quatre heures de l’après-midi ce mercredi 3 janvier, mon portable sonne ; comme il est posé sur le fauteuil du passager il m’est facile de voir s’afficher sur l’iPhone le nom de Jean-Paul Hirsch. alors que je ne réponds jamais quand je suis au volant, je sans que je ne peux pas ne pas prendre cet appel. « Paul est mort », précédé de la phrase « Dominique, j’ai une très mauvaise nouvelle à nous annoncer ». dans l’instant s’échappe de moi un grand flux vital comme un départ de mail géant, un mail de fer, dont le sillage laisse une douleur immense. ce flux n’est pas revenu, ne reviendra jamais
::: Dominique Fourcade ; Deuil

Mardi 6 août 2024

Il y a des palmiers tout autour de la ville et l’on peut voir de partout l’Atlas avec ses grandes ombres bleues. Les femmes de la campagne moulent l’orge en l’écrasant entre deux pierres qu’elles tournent en chantant. L’huile est pressée d’une façon qui n’est pas primitive, mais sa récolte dure le plus longtemps possible.
La ville est torturée de petites rues, de grandes rues, une place. Il y a plus de ruins que de palais debout. Le syndicat d’initiative y est pauvre.
:::  Nicolas de Staël ; Les Gueux de l’Atlas

« Dans ce cas-là, tu fermes ta braguette. »

Jeudi 25 juillet 2024

Il s’appelait Domenico, mais il ne le savait pas. On l’avait toujours appelé Mimmo.
Il était né le premier dimanche de septembre en sortant de sa mère par les pieds.
Il y avait une pluie fine qui vous trempait, et une légère brume au parfum de sous-bois, jamais vue dans cette ville-là. D’autres brumes dominaient, elles avaient la lourde consistance des fumées des rôtisseries en plein air que le vent de mer brouillait en tourbillons voltigeurs, apportant des odeurs de viande jusque dans les maisons de ceux qui, de la viande, n’en mangeaient jamais. Ils en éprouvaient à la fois un certain plaisir et une certaine douleur. Mais le jour où naquit Mimmo, la brume avait la consistance des contes. C’est ce que lui avait raconté sa mère.
::: Giosuè Calaciura ; Borgo Vecchio

Mardi 23 juillet 2024

Je regarde les mois qui précèdent, je sais, je crois savoir ce qui avait presque disparu : les quais de la Garonne. L’ennui – toujours le même parcours –, sans doute la météo – souvent le même ciel –, bien sûr la paresse, le travail qui envahit la tête, Présence, et puis l’évaporation du rituel photographique, tout ça avait discrètement balayé une habitude qui, inconsciemment, allégeait mon esprit : sortir un peu, marcher, regarder les passants, respirer. Il s’agit de reprendre le chemin.

Lundi 22 juillet 2024

Le jour où, voici trois ans, Monsieur entra dans ses nouvelles fonctions, on lui attribua un bureau personnel, jusqu’à présent c’était parfait, au seizième étage, tour Léonard-de-Vinci. La pièce était spacieuse, assez haute de plafond. Une grande baie vitrée, en verre bleuté, dominait la ville. La table de travail, située à portée de main de deux armoires métalliques, identiques, comptait six tiroirs, de part et d’autre, et était recouverte d’une plaque épaisse, en verre fumé. Le fauteuil, Monsieur s’en assura négligemment, pivotait.
::: Jean-Philippe Toussaint ; Monsieur

Dimanche 21 juillet 2024

Alors j’allume MUBI, je ne sais pas trop quoi regarder. Je sais que je devrais peut-être travailler mais retrouver le cinéma est une des bouées de sauvetage que je dois empoigner. Alors je pioche, je choisis No Pasaran. J’ai commencé à regarder ce film il y a quelques mois… Je ne l’avais pas fini. Je l’ai vu, aussi, autrefois. Alors je commence et puis je m’endors et je me réveille. M’endors. Me réveille. Me rendors. Ainsi de suite. Je vois le film de manière découpée, hachée, fichue, broyée.

Ce sont sans doute les deux bières prises avec Emanuele et Kevin qui ont eu un effet désastreux ; j’avais entendu mon prénom au moment où j’allais m’installer en terrasse de l’Utopia, on avait papoté et puis j’avais dit « On prend un verre ? ». On avait passé un long moment à discuter, ça changeait de ce bar où l’on se retrouve parfois et où l’on n’aime pas vraiment aller parce que, justement, on ne peut pas parler. C’est-à-dire sans hurler, vous voyez ?

C’est peut-être la voix douce du réalisateur, trop douce.

Vendredi 19 juillet 2024

Soir. Copie de fichiers pour ne rien perdre de ce trop plein de fichiers que j’ai la flemme de trier et finale de Drag Race France sur le même écran, pas si petit l’écran. Ultra Moderne Solitude. Je regarde encore et toujours ce programme avec une incertitude, un entre-deux. Ni enthousiaste, ni indifférent. Une curiosité, presque encore plus grande quand je trouve ça médiocre, en attendant le petit truc. Le petit truc, ça vient à la fin, dans toute la subtilité d’un reveal qui ne révèle rien d’autre que la même robe. C’est exactement ça, que j’aime, le petit rien dans l’extravagance.

Mardi 16 juillet 2024

Il est à peine 9 heures, comme chaque matin je me dis que j’ai encore le temps d’attraper le bus de 9h05 parce qu’il y a toujours quelques bouchons, quelques livreurs, sur le cours Victor Hugo. Message de Jeanne : Bonjour à vous tous, j’ai reçu de Tatiana, l’amie Ukrainienne de Renée, cette recette de gâteau aux abricots. Il est très bon. Ce serait chouette si vous essayiez de le faire et de lui transmettre une photo avec quelques mots ou vidéos comme vous voulez. Je communique très souvent avec elle depuis le début de la guerre. Elle a quitté Zaporijia dans un premier temps, puis y est revenue après la mort de son mari. Maintenant, elle vit avec sa mère de 99 ans. La vie est dure et la guerre très présente. Tatiana tente toujours de voir les sourires qui restent, en ce moment ils se font plus rares et le découragement pointe. Je crois que son gâteau à travers les uns et les autres lui ferait plaisir. Alors à vos cuillères en bois. Vous pouvez me transmettre vos images et messages je transmettrai sauf si vous souhaitez que je vous donne ses coordonnées directement. Je vous remercie et vous embrasse, Jeanne

Et puis y a ce moment où je réalise qu’il n’y a plus ce poids. Je ne sais pas pourquoi. Le renoncement ? Ou ça ? La guerre, ça.

Lundi 15 juillet 2024

Une fois que je suis assis sur son joli canapé deux places en velours vert, une fois qu’elle même est assise en face de moi, un bloc-note de grand format entre les mains, elle ne dit rien, elle fait une espèce de geste de la tête qui doit vouloir dire « Alors dites-moi. »

Elle est psychologue clinicienne. Je l’ai appelée jeudi, c’est elle. C’est une première.

Je parle. C’est facile pour moi, de parler. Être clair, c’est autre chose, mais c’est un peu pour cela que je suis ici, pour cette confusion qui règne à l’intérieur, parfois.

Je parle du travail, de ma façon de travailler, de mes difficultés, des idées parasites, j’évoque aussi l’élargissement des sillons cérébelleux, le décès de Sandra, le mois de mai, Présence aussi je crois. Je crois. Deux jours plus tard, quand j’écris ces lignes, il y a des zones d’ombre, des zones floues. Je revois son visage, ses cheveux longs. Il y a cette voix aussi. J’ai aimé être surpris en arrivant à son cabinet, la cour intérieure est charmante, j’ai laissé échapper un petit « Oooh ».

Elle parle peu. Elle réagit une ou deux fois. Pose une ou deux questions. Je n’ai pas forcément la réponse. J’hésite. Oui. Non. Je ne sais pas.

On se reverra en septembre. Diagnostic.

Dimanche 14 juillet 2024

Mon arrière grand-père, Lucien Boucaud, était un sacré bonhomme. Militaire, il avait fait les campagnes d’Afrique à la fin du 19ème siècle. Nous avons donc de lui quelques images presque effacées venant de tout là-bas, quelques armes, quelques défenses de phacochère, des questions aussi. Spoliation ? Achat ? Après la mort de sa première femme Aurélie Gatineau en 1915, il avait épousé sa cousine germaine, de 26 ans sa cadette, Louise Courtois. Les parents de ma grand-mère paternelle, ma mémé Lucette, étaient donc cousins germains, et avaient, je le répète, 26 ans d’écart. C’est au matin que je découvre ce détail qui n’en est pas un, ou sans doute le redécouvre car j’imagine qu’au hasard des conversations avec mon père, au hasard de ses envolées quasi lyriques quand il parlait de généalogie et notamment de ce grand-père intrépide qui pose au milieu de ses collègues sur la cheminée de mon salon dans une photo que j’aime beaucoup — il est alors cantinier à Paris, c’est peut-être la guerre ou juste avant —, j’imagine que mon père a évoqué cela. Nous sommes plongés dans quelques photos avec ma mère, je ne sais plus pourquoi, pourquoi lui, eux, je ne sais plus ce qu’alors on cherche quand j’écris ces lignes. Lucien, me raconte alors ma mère, avait promis à Louise de l’épouser un jour quand elle serait assez âgée. Alors je souris. Non pas de cette promesse, mais de ces 26 ans, qui donc séparent, ou unissent. Car — ou Et ? — l’après-midi, lorsque maman me pose quelques questions sur mes vacances, te voilà. Je te raconte un peu. Je me dévoile un peu. « Comme Lucien Boucaud« , alors j’ajoute.

Samedi 13 juillet 2024

Il y a les années passées, cinquante. On les célèbre, petit comité discret qui ne veut pas faire fête, qui ne peut pas. On cherche à sourire, à se rappeler, il y a quelques photos accrochées, on y voit des absents, ceux morts parce que le temps passe, ceux morts parce que ça n’épargne personne. Je porte cette audace achetée hier, cowboy virevoltant sur une viscose couleur ciel, c’est ma façon de sourire peut-être, d’enfouir, de balayer le réel, superficialité, distraction, originalité, l’habit fait-il le moine ? Ma cousine est seule, je ne demande rien de ce que je sais sans savoir, je sais juste une situation, pas de détail, pas de question, c’est-à-dire que je ne trouve pas le moment, je me dis que je lui écrirai, l’appellerai, elle n’est pas très sûre non plus que c’est moi qui ai écrit un livre, nous sommes des distances et des silences qui ne veulent pas dire grand chose. Il y a la vie, quoi. Ma cousine fait quelque photo, ses sœurs non, maman oui, moi non, non je ne fais pas de photo. Je sens que ce serait trop, dans ce cercle où j’ai encore un pied. Trop sur le bord du trop.

Vendredi 12 juillet 2024

Il y a mes heu et mes ben, interminables. Je les écoute. Je les subis. Je les assume aussi. Il y a aussi cette façon un peu rude de parler. Il y a les réponses hésitantes que je n’ai pas à des questions que je n’attendais pas. Il y a tout ce que j’ai déjà oublié dans Présence. Il y a les erreurs chronologiques. Il y a ce que je n’ose pas dire et qui entraine un contresens. Il y a 59 minutes enregistrées.

Jeudi 11 juillet 2024

C’est comme une montagne sur les épaules. Mais je tiens, j’y vais, au boulot, j’y vais. Je tiens, mais je prends mon téléphone, j’appelle en descendant du bus, c’est un matin d’été comme j’aime, il fait beau, le campus est vide, répondeur, c’est Claire qui m’avait donné son numéro il y a quelques semaines après la conférence sur le TDAH chez Mollat. C’est une voix assez haute sur le répondeur, qui traine un peu, je me dis qu’elle pourrait m’agacer, mais non, je laisse un message, je laisse un message sinon je n’avancerai pas. Elle rappelle un peu plus tard, je résume, c’est un pas gigantesque, on se verra lundi, 10h30, rue du Professeur Demons, je prononce démons, bien sûr. Des monts ?

La journée il y a toujours les montagnes ou l’avalanche, je creuse ou je déblaye, comme hier par-ci par-là je dis non, je me libère. Trois fois rien mais trois fois tout. J’en parle à des collègues, j’expulse. Chez le coiffeur aussi, j’enlève un poids, quelques grammes, Oliver m’écoute, je me demande s’il pense que je fais ma drama queen ou s’il comprend que je suis vraiment au bord de quelque chose. Le soir je n’écris pas. Je ne sais pas pourquoi je n’écris pas, ça, ce truc que je vis. Oui, même, je crois que le soir je ne fais rien. Neuf jours plus tard, je ne sais plus. Je ne sais pas pourquoi je ne sais plus. Je ne sais pas pourquoi je ne laisse plus de traces du présent quand bien même j’en ai envie. Je ne comprends pas exactement cette espèce de piège mental, peut-être résumé en quatre lettres, peut-être pas. C’est peut-être juste la flemme. C’est peut-être juste moi.

Mardi 9 juillet 2024

Je quitte Arles avec 4 heures de retard, quelque part rassuré de me voir si patient. C’est si peu important, d’attendre. C’est presque bien, d’attendre là, de finir ces jours photographiques en laissant le temps s’imposer, le temps de rien, à supposer qu’attendre, ce ne soit rien. J’ai dans la tête des images, les dernières ce matin, c’était beau. C’était un Arles troublé, lourd des jours d’avant et des jours à venir, apeuré, à pleurer. Mais en même temps un Arles inédit, apaisé, doux ; sans doute parce que tu es là, c’est-à-dire là-bas, dans mon esprit, dans nos mots éparpillés.

Lundi 8 juillet 2024

Alors un train m’emmène à dix minutes d’Arles, un train qui, à peine le pied dedans, emporte aussi une obsession : ai-je débranché le fer à repasser ? Cette incertitude alors me ronge. Il me faudra des heures pour ne plus y penser, c’est-à-dire plutôt pour faire gagner l’idée que je l’ai débranché machinalement, et alors respirer parce que littéralement mes pensées étouffent de cette obsession, le corps comme en cage, dans la voiture pendant qu’Olivier est à la pharmacie, en retrouvant ma sœur sortie de l’hôpital, en nageant dans la piscine de leur location, en photographiant les alentours arides de la Chapelle Saint-Sixte, en grimpant les rues escarpées d’Eygalières – je sens Olivier tellement heureux de me faire découvrir ces lieux – et puis cela s’étiole, comme le jour. Le dîner, enfin, est agréable, on peut râler sur le service mais être bien ici ensemble ; c’est inattendu et l’on avait eu peur.