Dimanche 5 juillet 2020

Les vrais livres ont quelque chose de marin, ils sont conçus pour tenir la mer, la contredire même jusqu’à un certain point, à force de fendre les flots, traverser la vague et puis si possible, avec souplesse retomber dans son creux, armés qu’ils sont de varangues invisibles qui tiennent la coque et l’empêche de plier.

::: Tanguy Viel ; Icebergs

C’est un petit parc que je ne connais pas. Il y a des enfants qui jouent, des parents, des personnes âgées, une jeune femme qui lit et moi aussi. Je suis surpris : l’auteur pense, plus qu’il ne nous parle de ses pensées. Viel est alors celui que j’avais une fois entendu parler, le 21 octobre 2013, plutôt que celui que j’avais plusieurs fois lu. Et il évoque – en partie -, ce qui – en partie – me traverse en ce moment. Ou plutôt / aussi la solution à ce qui me traverse : nous sommes page 16.
Lorsque je prends conscience de ce que je lis, et du miroir qu’est le livre ouvert à l’ombre, je me demande si je comprends. L’écriture est un peu âpre, elle me demande un effort, puisque toujours mon esprit divague. A plusieurs reprises, je reviens, remonte, relis. Malgré la difficulté, je suis porté. Traversé mais porté. Non seulement la solution est dans le livre, mais elle est le livre. Elle est l’acte d’être face au livre, même si je n’atteins pas la « sérénité à effet immédiat » dont il est question page 17, mais je sais que je touche le point sensible, un point sur lequel j’avais déjà mis le doigt hier, en réservant des places pour 6 ou 7 spectacles de danse. Je me voyais déjà, heureux, être face à « ça ».  
C’est alors que la dame me demande si elle peut s’asseoir, là, sur le même banc, au bout. Oui bien sûr, je me décale, je regroupe mes affaires étalées à ma gauche et à ma droite, j’en plaisante ; elle ouvre un livre.

Entre les pages 20 et 21 je glisse ce que j’ai trouvé pour servir de marque-page, à savoir, honteux et marmonnant, une ordonnance taché de fraise sans que je vous en fournisse l’explication (hier, la pharmacie, le marché). J’ai peu lu, mais me voilà repu. J’ai même pu, le temps de ces pages, envoyer au « groupe » quelques lignes de Gracq piochées là ; son nom soudain revenait, sans plage.

Samedi 4 juillet 2020

Alors tandis que je repasse des vêtements à manches longues en me demandant lequel je choisirai ce soir, et que j’écoute cette émission de radio nouvelle pour moi mais dont E m’avait parlé en me disant « Quoi tu n’écoutes pas ça toi ?« , il y a soudain cette version de Des ronds dans l’eau de Françoise Hardy chantée avec une pointe d’accent peut-être portugaise et en tout cas quelque chose qui roule. Françoise Hardy est encore là, ainsi elle revient de temps en temps, parfois de manière incongrue, mais n’ai-je pas déjà récemment dit ça ?
Cette chanson, un jour de printemps 2008, avait été la réponse de N à un post que j’avais diffusé, peut-être dans ce journal, peut-être sur le blog nommé Hot Dogme où je sévissais également. N répondait à la chanson La Question de cette même Françoise, chanson qui revient facilement quand on ne sait pas dire les mots et qu’on n’entend pas les réponses ou le sens de leur absence. « Et ton silence trouble mon silence. » dit-elle. Et surtout, dit-elle : « Je ne sais pas qui tu peux être, je ne sais pas qui tu espères. » puisque c’est ainsi que cela commence. Mais sait-on soi-même qui l’on peut être ? Sait-on soi-même qui l’on espère ? Ici, moi, aujourd’hui, non. J’aurais beau dire oui – en le croyant – non, n’y croyez pas.
Je ne sais pas non plus si j’ai l’impression que c’était hier ou il y a un siècle cette anecdote avec N du printemps 2008 : les romances qui n’existent pas, et puis celles après lesquelles on court, qui se heurtent au réel, ou qui se terminent sans savoir dire la fin, oui ces histoires sont encore d’actualités, ainsi c’était hier. Depuis, tant d’autres, de l’eau sous les ponts, huit ans partagés avec C, un ailleurs embrassés et des prénoms qui passent, ainsi un siècle.

Ensuite, tandis que je n’ai pas fini d’écouter cette émission, j’ai envie d’être dehors, pour prendre quelques couleurs peut-être un peu ; on prend ce que l’on peut. Je m’installe, ouvre le livre que je n’ai pas fini non plus, et les phrases sont d’une beauté telle que ça m’enveloppe comme le soleil et comme le silence enfin revenu ; les ouvriers du deuxième sont partis, ils ont tant braillés depuis ce matin dans leurs 65 mètres carrés vides. Je me dis alors, dans une formule un peu idiote, que c’est tellement calme que j’ai l’impression que le soleil est à moi. On prend ce que l’on peut.

Mercredi 1er juillet 2020

Il y avait encore un peu de lumière et j’ai fait quelques portraits de ces boutiquier. Il s’amusait bien de me voir là avec mes appareils et mes souliers crottés, venue de si loin, si assidu. Ils m’ont expliqué que les véritables modèles, ceux qui ont des barbes, prenne l’uniforme et pose contre un petit sou c’était déjà retiré et qu’il faudrait pour le moins un autobus avec guide pour les faire apparaître.
::: Nicolas Bouvier ; Du coin de l’œil

Dimanche 28 juin 2020

Depuis le 29 juin 2018, tu as été des paragraphes entiers de ce journal ou de ce qui ne s’y dit pas, des rires étouffés, des musiques dansées, des yeux dévorés et dévorants, des couloirs passionnés, des ruines photographiées, des définitions pour savoir ce qu’est « être ensemble », des moments pour savoir si l’on peut dire  »Je t’aime », une étincelle qui m’a éteint, des larmes et des baisers encore, des danses, des confidences et des alcools, des mois pétris de silences tristes ou de fatalisme, un retour d’automne. Tu es encore là. Tu es une initiale qui te commence et qui me termine, mais je ne sais pas exactement à quelle place de mon nom tu pourrais te loger. Tu es toutes ces fois où tu me téléphones, parfois d’une petite voix, parfois d’un éclat brillant ; souvent je loupe l’appel, nous en avons tant ri. Tu es encore là. Nous avons, en ce dimanche, rien qu’à nous, quelques heures ; hier tu aurais dû danser. Nous marchons le long de la Garonne. Nous parlons. Tu me racontes ce que je sais déjà, ou peut-être, ce que j’ai pu oublier, ce que tu n’as pas dit, ces gens par exemple. Nous rions parfois bien sûr. Tu portes des bottines, un pantalon crème, une chemise à motifs, tu es beau, beau aussi de ta joie d’être là dans cette ville qui te manque et là-bas nous nous asseyons, il est est encore tôt mais tu choisis un Saint-Emilion, moi une bière, j’ai soif. Je crois que notre histoire est belle dans son possible et pourtant elle ne cesse de crier son impossible. Je crois que nous n’osons pas être sérieux quand nous rions de demain. Je crois que je ne devrais pas parler que de tes yeux puisque nous sommes amis. Pourtant je mets mon bras. Alors tu prends ma main.

Samedi 27 juin 2020

Et c’est ainsi qu’un pluriel, que j’avais entendu 8 huit jours plus tôt mais qui semble-t-il n’avait jamais été prononcé, et que Z avait bel et bien dit mardi au téléphone et que l’on en avait ri, oui voici donc qu’un pluriel provoque un trouble, la gêne de M, son agacement, puis plus tard son déplacement vers le canapé, canapé dont la position n’est plus remise en cause contrairement à celle de la table et des chaises qui imposent leurs dimensions et leur instinct grégaire contrairement à nous, ce soir, en l’absence de J – shooté à l’analgésique de niveau 2 – et Z – shooté au train loupé – qui auraient sans nul doute mis l’ambiance comme ils savent le faire via leur voltage et leur joie, mais non, le bus est à minuit, tu veux rentrer ?

(…Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.)

Vendredi 26 juin 2020

Je cultivais ma préférence pour le vague. Seuls m’importaient les paysages à demi réels des contes. Mais la langue qui les décrivait devait être précise : alors l’image mentale pouvait s’épanouir avec une netteté que n’avait pas pour moi la réalité dite « concrète ». Ainsi, en dépit de ma visions floue, j’avais sans le savoir opté aussi pour l’acuité du regard, à travers l’amour des mots justes.
Peut-être est-ce pour cela que j’ai choisi par la suite le métier de traductrice, voué à la recherche des correspondances les plus exactes possible entre une langue et une autre. Et pour cela encore qu’intuitivement, sans rien en connaître, je me suis intéressée très jeunes à un pays où la brume, les phénomènes évanescents, l’ombre et les rêves sont rois, et où pourtant les trains partent et arrivent à l’heure.

::: Corinne Atlan ; Petit éloge des brumes

Mercredi 24 juin 2020

Il m’avait demandé si cela me gênait qu’un ami à lui nous rejoigne. Je ne voyais pas en quoi cela m’aurait gêné ; évidemment j’ai dit non, il peut venir. Une fois chez eux, j’ai goûté quelques pâtes, alléché par l’odeur et la composition ; c’est encore M qui avait cuisiné c’est encore lui qui était aux fourneaux quand je suis arrivé, similitude de la scène en arrivant et du repas, nous avons souri de cela, c’est tout cependant, pas de quoi se poiler des heures. De toute façon, je crois que je n’étais pas d’humeur à rire. Je ne me reconnaissais pas, d’ailleurs, dans cet état un peu éteint, un peu froid, un peu agacé, que j’avais ce soir. La chaleur, sans doute : mes yeux semblaient avoir traversé le désert.
L’ami en question est alors arrivé. Nous nous connaissions. J’avais oublié son prénom. Probablement, il avait oublié le mien.

Lundi 22 juin 2020

Je répète ce que je te dirai. Et je répète ce que je ne te dirai pas, c’est-à-dire ce que ce soir, je pense dire, mais qui ne sera pas dit (par oubli, crainte, maladresse, indifférence, bouche pleine). Je ne répète pas comme un acteur, je répète comme quelqu’un qui pense à ce qu’il dira peut-être, là, dans sa cuisine, en mangeant du fromage.

Ici donc soudain tu interviens. C’est inattendu. Disons ce que c’est un mélange d’attendu et d’inattendu, ça dépend comment on les entend, ces adjectifs, ça dépend de quoi on parle, tu vois. Tu vois ? Et dans une envolée Cixoussienne, on rirait de l’a-tendu. 

Dimanche 21 juin 2020

Ainsi nous voilà, tandis qu’on entre dans l’été. Quelques heures plus tôt nous ne le savions pas, ça, nous ici. Mais nous savions, – depuis quand ? -, nous savions que ça arriverait. Tu sais, il y avait eu ce soir de février : tu n’étais pas venu.

Samedi 20 juin 2020

Il est 11h18. Il commence par l’habituel « Salut ça va ? » mais propose tout de suite de nous voir : « une session photo cet aprèm ? »
Il est encore dans son lit, un peu déprimé ces jours-ci. Je réponds « Ah zut ». Je réponds souvent Zut. C’est peut-être un peu trop léger parfois, ça ne donne pas l’impression que je compatis, mais ça sonne, et puis c’est avec un z.

Il est 15h00. Nous nous retrouvons au coin du cours du Médoc, marchons jusqu’à la voiture, roulons, suivons les indications erronées de Google pour cause d’homonymie, et nous voilà. Le Parc Majolan d’abord et sa folie des années 1870 d’abord. La réserve naturelle des marais de Bruges ensuite. Du premier on se satisferait d’une photogénie ensoleillée. De la deuxième, on respirerait le presque rien, le peu de vent. Et l’on chercherait les oiseaux.

Vendredi 19 juin 2020

Il a froid mais il dit que ça va. Je ne sais pas si je dois insister, monter chez moi lui prendre un pull (à sa taille ?) puisque nous sommes juste à côté. Je pense que je devrais le faire mais je ne le fais pas. Je pense à ce qu’il pourrait penser si je suis trop bienveillant, pourtant j’ai envie d’être bienveillant, et d’ailleurs est-ce bienveillant d’empêcher quelqu’un, avec qui vous dînez, d’avoir froid ? D’ailleurs que pourrait-il penser puisque il ne pense probablement qu’à une chose : avoir moins froid et que par conséquent il doit me trouver impoli de le laisser là ainsi. Je pense à ce qu’il se demande, par exemple pourquoi nous sommes là, par exemple qui tu peux être pour moi, toi que je retrouve après, par exemple à quoi je pense en le voyant en face de moi. Je pense trop. Et je crois que ça le refroidit.

Jeudi 18 juin 2020

F me demande alors si j’ai fait des photographies durant le confinement ; et ce que j’ai écrit. Je ne sais plus.

Mercredi 17 juin 2020

Elle s’appelle Gordana. Elle est blonde. Blonde âcre, les cheveux rêches. Entre les racines noires des cheveux teints, la peau est blanche, pâle, elle luit, et le regard se détourne du crâne de Gordana, comme s’il avait surpris et arraché d’elle, à son insu, une part très intime. Sa bouche est fermée sur ses dents. Elle s’obstine, le buste court et têtu, très légèrement incliné, sa tête menue dans l’axe. On devine les dents puissantes, massives, embusquées derrière les lèvres minces et roses. Le sourire de Gordana éclaterait comme un pétard de 14 juillet. On ne la voit pas sourire. On imagine.

::: Marie-Hélène Lafon ; Nos vies

Le livre était posé sur la table depuis l’achat ; la nappe est bleu canard, il y traine des livres, des carnets, des miettes, des masques, un bloc de post-it, un stylo, la housse du MacBook, un dessous de plat aux teintes assorties, provenant de mes aïeux de Saintonge. Maud en avait dit, du livre, l’autre jour, quelque chose de bien et mon esprit qui divague n’en avait retenu que l’idée d’une lecture indispensable. Depuis le livre m’attendait encore. Avec ce titre, forcément, il m’attendait : Nos vies.

J’étais revenu, j’étais de nouveau là pour lire et regarder. J’avais même failli faire une image pour Instagram, voire une vidéo, soyons fous. Hier déjà, j’étais enfin sorti de cet état où l’on ne sait pas trop quoi faire de soi-même et qui depuis deux semaines ne voulait pas partir.

J’avais même relu le Japon pour en faire quelque chose : j’étais là, avec le présent et la possibilité de regarder le passé. Mais aujourd’hui, je pensais à cette phrase que Gazel – osons ici glisser l’un de ses surnoms en hommage à ses yeux – m’avait écrite hier soir : « Pourquoi tu le vois s’il te rend triste ?« 

Le livre avait d’abord donné deux pages le temps d’un peu de soleil, la bouche encore pleine du goût du repas. Et puis, la nuit venue, j’avais eu envie. C’était beau. Parfois je m’arrêtais, c’était beau. Ça giflait, les mots. Et j’avais une putain d’envie d’écrire comme elle tout en tenant la raquette électrifiée, à l’affut des moustique et des mites, scène incongrue dont je riais.

Mardi 16 juin 2020

Je ne t’attendais pas là. Je pensais avoir un peu d’avance, une quinzaine de minutes et donc ranger l’appartement, dont l’état était assez désastreux et tu aurais sonné, à 18 heures environ, comme convenu. Mais tu étais assis, place Lafargue, tu étais beau, bronzé, les cheveux courts, et ton pantalon vert irradiait. Toi aussi, bien sûr. Je t’ai pris dans mes bras, bien sûr. Ce n’était pas possible autrement. Je ne sais plus exactement quel était ce vert, pourtant il était magnifique et nous en avons parlé. Pistache peut-être, ou bien que diriez-vous de tilleul ? Il tendait vers le jaune je crois et j’en suis sûr s’accordait joliment avec tes chaussettes prune et la neutralité de ton tee-shirt gris. J’avais touché la toile, d’un doigt, là sur ta cuisse, pour en connaître la texture. C’est donc étrange, quelques heures plus tard seulement d’avoir oublié la teinte. Mais peut-être que simplement, ne sachant la nommer, je ne sais plus la voir. Ou peut-être que j’essaye encore de t’oublier.


Dimanche 14 juin 2020

Si je dois te voir deux fois par semaine je vais t’aimer.
Et j’ai peur de ça.
Je ne veux pas tomber amoureux
.
Wow
– Wow bien ou pas bien ?
– Ben je suis surpris.
– Je sais.
Mais positivement ou négativement hahaha ?

Je ne sais pas, je suis surpris.
– Essaie de savoir otherwise we will never know
.

Samedi 13 juin 2020

Matin. Ce qui semble être une amitié prenant forme se retrouve sous la pluie. Tu m’avais fait cette proposition de nous retrouver là, pour découvrir les plantes sauvages comestibles lors d’une balade guidée par un amoureux-connaisseur des plantes, et forcément on pouvait l’imaginer la barbe plutôt hirsute, le cheveu plutôt en bataille ; j’avais accepté avec joie. Il pleuvra donc en mangeant des fleurs de mauves, en frottant l’odeur de poire des fleurs de carotte sauvage, en imaginant le goût d’un pesto de plantain. Et tu m’auras parlé de ce Brésilien qui repart.

Soir. Alors je vois que tu ne veux pas laisser croire que nous pourrions être… être quoi ? Je vois aussi que tu t’ennuies, un peu. Je vois aussi qu’ainsi, l’un et l’autre, dans cette forme précipitée, nous sommes. Ce n’est pas rien, d’être, même si c’est trois fois rien. Je sais déjà tout ce qui nous sépare l’un de l’autre et ce qui nous sépare d’un possible ; je nous vois donc avec sérénité, liberté. Je sais que nos rires nous rapprochent. Je sais que je voulais que tu sois là pour que quelqu’un soit là. Je crois voir que tu caches beaucoup sous ton rire, j’en sais peu.

Vendredi 12 juin 2020

Nous.

J’hésite à n’écrire que cela : nous. Tu sourirais en lisant cela. Cela qui n’a pas besoin d’autre chose. Nous. Nous sommes là, toi et moi, et nous parlons, de toi, de lui, de moi. Il intervient dans la conversation sans embarras, je crois, si ce n’est un petit quelque chose qui freine peut-être les échanges, évidemment, puisque mes nuages et ton éclaircie. Dorénavant, et pour toujours, nous partageons cette histoire, dont on ignore les contours à venir, dont on ne sait pas ce qu’elle fera de nous, là, au moment où je suis chez toi et que tu as sorti ces bouteilles de bière de 25cL et qu’ensuite je te dirai, comme souvent, « Paye-moi une clope » et que nous irons à cette fenêtre où la dernière fois je ne pouvais plus rien regarder.
Elle a un autre goût, cette histoire dont on parle, que celle que nous avions mordue ensemble, mutuellement, assez fortement ; il y a dans notre amitié les traces que nous avons laissées l’un sur l’autre – il y a 18 mois jour pour jour lorsque j’écris ces lignes.
En nous disant qui il est, disons-nous ce que nous avons été, ou ce que nous n’avons pas été ?

Mercredi 10 juin 2020

La nuit tombe. L’espace où il habite, habillé de la lumière du néon de la cuisine, sous les placards, devient froid. Nous pouvons peut-être, alors, trouver quelques images à faire. Je ne suis pas habitué à l’exercice, lui non plus, je voudrais que tout glisse comme un soir entre amis, qu’on oublie l’objectif, les idées farfelues, les poses, et que ses cheveux, si présents – c’est pour eux que je suis là – le soient autrement.

(Mais j’aurais pu parler des yeux, noirs, qui dans le tram…)

Mardi 9 juin 2020

Elle marche devant moi. J’ai beau deviner que c’est elle, il semble que le masque transforme aussi l’arrière de sa tête : je ne suis pas sûr. Elle s’assied sur le banc, je passe devant et ses yeux me disent qu’en effet, c’est elle. Une fraction de seconde, j’hésite à faire comme si je ne l’avais pas reconnue : son accent est fort et la comprendre est parfois un défi. Indienne, Pakistanaise ou Sri-lankaise, ses R disparaissent sous la langue et dans un anglais parfait qu’elle déroule à chaque fois sans que toute la machine à traduction simultanée constituée de mon système auditif et de mes bidules neuronaux parviennent à suivre ou décrypter. Avec le masque et le bruit du tram, je crains alors le pire.
La première fois, c’était à la fête chez V. Ah non pardon, la première fois, c’était à la soirée de gala, et ils s’y étaient mis à plusieurs : j’avais souri. Mais revenons chez V. L’ambiance était survoltée, les décibels au-delà du raisonnable, les voisins ne disaient pourtant rien : certains étaient invités. On s’amusait comme des fous, j’étais probablement le plus âgé du lot au milieu de tous ces étudiants et doctorants en majorité en neurosciences qui me connaissaient de nom ou de visage et qui devaient se dire que finalement j’étais amusant. Nous voici donc au bord de la fenêtre, j’avais probablement piqué une clope à quelqu’un (à cette fille, là, je crois) et l’un de nous, c’est-à-dire elle (la fille du banc, cette fois) ou moi entama la conversation. Je gérais la situation jusqu’à la question fatale, qu’elle dut poser trois fois. Aujourd’hui encore, je me demande s’il fallait répondre « Oh yes. »

Lundi 8 juin 2020

Je t’ai dit, vendredi, que j’aurais dû t’écrire. La conclusion, c’était qu’il n’était pas trop tard.

Mais tu m’as eu, avec tes mots, ce soir, tu m’as devancé. J’aurais pu ne jamais les voir car je me lasse d’aller là, pour regarder tout ce presque rien.
Mais tu m’as eu ce soir ; reviendrai-je, alors ?

Dimanche 7 juin 2020

Soudain, à force d’y penser encore et d’en avoir parlé, cela sort, mais sous une autre forme, surprenante voire absurde après la phase d’acceptation qui n’en était donc pas une : une colère, oh pas à casser des assiettes, mais à dire merde, quoi, merde et tout le reste, bien fort à faire fuir les souris.
Mais je ne veux pas que ce week-end, qui est passé par l’indifférence, l’oubli, l’obsession, le désir ou encore l’agacement, n’ait eu pour seul éclat de rire qu’une moquerie, peut-être blessante pour J. 
Alors M.
M surmonté de petits ronds.
Et nous rirons.

Vendredi 5 juin 2020

J’attends 11h43 pour envoyer à S la lettre terminée vers 3h du matin, exutoire qui me fait dire que, si c’est avec Z que j’ai cette relation, peut-être la plus saine aujourd’hui, peut-être la plus légère, peut-être la plus honnête, c’est parce que je lui avais écrit, pour exprimer ce qu’il y avait à exprimer, en un bilan et un espoir ; un tableau excel accompagnait le fichier word en un trait d’humour nécessaire et séducteur. Écrire, c’est hurler sans bruit, dit Duras. C’est aussi comme vomir et pleurer : il faut que ça sorte, et il ne faut pas avoir honte que ça sorte.
A 11h25, tu m’avais envoyé une image, riant. Tu cherchais sûrement à faire signe sans savoir comment, et curieusement ma réponse ne rit pas (c’était pourtant drôle) mais entame un échange au milieu duquel je t’envoie cette phrase d’Audiberti qui me poursuit et qui en un PS clôt la lettre : « Les lettres d’amour, c’est à soi qu’on les écrit, pour les lire en les écrivant. Quand les lettres d’amour parviennent, l’oiseau est mort, quatorze couteaux à fromage de banalités dans le poitrail. »
Tu réponds « Wow » et sous tes conseils, je file à la librairie acheter Le Choc amoureux, dont je lis les premières pages sur la coursive avant d’aller voir S, dernière étape éteignant l’éruption volcanique. Je sais que bientôt nous rirons de tout cela.

Jeudi 4 juin 2020

Retrouver enfin, sous quelques tubercules sains, la source de l’odeur qui semblait faire vouloir dire à la pomme de terre concernée : « Sortez-moi de là« . L’expression « patate pourrie » fit alors intervenir quelques souvenirs d’enfance faiblards, une cour d’école peut-être où nous nous courrions après.