Vendredi 1er mai 2020

Tu m’envoies une image, c’est une photo de groupe, tu me demandes dans ta langue maternelle si je t’y reconnais. Tu précises que c’est avec Goldberg ; je présume que c’est l’homme au milieu qui porte une cravate. Je présume que c’était un homme important. Je présume qu’autrefois, j’ai entendu son nom, prononcé, par qui ? Mourousi ? Sur l’image tu as des cheveux chatains, courts et bouclés semble-t-il, je te reconnais vaguement. Dans ta langue je m’esclaffe alors. Que les années ont passé ! Alors je t’appelle mais tu déclenches le mode vidéo et tu vois donc mon visage éclairé par la seule lumière du téléphone : je suis encore au lit. Tu en ris et tu sais m’en faire rire. Ton humour est toujours pointu, il sait me titiller là où il faut, il sait répondre au mien et ton accent Anglo-canado-sudafricain-something ajoute cette petite touche délicieuse qui brille autant que tes yeux ce matin. J’aime infiniment quand nous parlons. Il n’y a, je crois, jamais de moments où la conversation s’essouffle, et même le moment de raccrocher n’est qu’une virgule qui nous sépare de la fois prochaine. J’aime énormément ce que nous sommes, même si…, ou peut-être parce que…, ou peut-être pas assez.

Plus tard, huit heures plus tard peut-être, c’est celui qui nous a fait chavirer qui m’appelle. A vrai dire nous avons tous chaviré ensemble. Ce n’est pas tout à fait le même humour mais souvent il me fait rire. Lui aussi il sait frotter là où il faut, chez lui, chez moi, chez les autres, pour en rire, dans son accent à lui, dans les mots parfois qui trébuchent. J’aime quand nous parlons, c’est un autre infini, une autre dimension, tant de fois m’appelle-t’il en ce moment, pour me raconter comment lui, comme les autres, comme tout ça, et les années qui nous séparent sont parfois des guides, comme l’est mon regard différent sur le monde, comme l’est le sien pour moi, son regard, noir, noir et lucide. Toujours, je crois, il dit que je lui manque. Et puis la ville aussi.

Jeudi 30 avril 2020

Les petites vignettes sur ce réseau social qui aligne des images carrées ont parfois la forme tronquée du cinéma – le mien. Elles laissent trace pour ne pas oublier, tout en cherchant à dire, parfois, quelque chose, par un sous-titre notamment. Non pas qu’elles cherchent à dire quelque chose de moi et de ma vie, oh non, mais du film oh oui et au-delà, peut-être, du monde. J’arrive parfois à ce qu’elles soient l’essence même du film. Parfois je m’en fiche. Libre alors au visiteur de liker pour la raison qu’il veut, parfois sans raison aucune, clique, voilà.
Ce soir, puisque hier le cinéma s’était incrusté dans ce journal par le biais d’une phrase de chez Akerman, ce soir il pouvait s’imposer. Il le pouvait surtout parce qu’il m’avait profondément ému, c’est-à-dire qu’il m’avait fait ressentir de multiples émotions, comme rarement, voire peut-être jamais. Les Amants crucifiés, de Mizoguchi, Kenji de son prénom souvent éludé, avaient atteint quelque chose en moi. Cela ne provenait uniquement de ce qui, toujours, chez le réalisateur, nous entraîne durant des heures, à savoir un scénario de haute volée, avec l’humanité (circonscrite à celle du Japon, j’en conviens) présente là dans toute sa bonté, son désespoir, son infamie, sa passion, sa folie, sa cruauté, tout tout tout. Mais, là, devant l’écran, il y avait surtout des images. Oh j’en connaissais la possible beauté, ainsi dans Le Commandant Sanshô, vu récemment, il y avait cette scène où la famille bannie traverse un champ d’herbes hautes dont l’inflorescence brille dans le soleil et dans le vent. Ils s’arrêtent, disent quelques phrases qui guident le spectateur, et j’avais fait une copie-d’écran, une autre, encore une autre, pause par-ci par-là, puis j’avais revu la scène, j’avais l’impression que la chaleur de leur fin de journée m’imprégnait. Je comprenais peut-être à ce moment-là que le cinéma, en cette période de confinement, était ma fenêtre ouverte sur le monde.
Dans Les Amants crucifiés, toutes les scènes où O-San et Mohei sont ensemble sont d’une splendeur infinie tant du point de vue de la mise en scène (oh les mouvements des acteurs, parfois on dirait qu’ils dansent !) que de la photographie. Je n’ai pas les mots. Combien de fois me suis-je esclaffé « Oh la la qu’est-ce-que c’est beau ! » (puisque je parle un peu tout seul devant les films en ce moment, je commente, tout ça, souvent je ris de moi-même parlant ainsi à moi-même, mais je crois que c’est comme ça qu’on sait qu’on est vivant).

Or, juste avant, j’avais mangé lors du dîner une aubergine achetée chez L’Exquis, cuite allez savoir comment (grillée disait la carte), ç’avait totalement le goût de Japon, mais vraiment totalement. J’en aurais pleuré : Proust pouvait remballer son petit gâteau, j’avais mon aubergine. J’y étais allé le midi et j’avais acheté, pour 13 euros, un bento, qui déjà m’avait ramené trois ans en arrière, et dans lequel, faute de pouvoir faire la liste complète de tout ce que j’y avais mangé et qui m’avait transporté, on pouvait noter la touche sucrée du dessert : deux petits morceaux biseautés de rhubarbe ayant probablement baigné dans un sirop pendant des heures. De volupté j’en avais fermé les yeux. Et ce texte.

Mercredi 29 avril 2020

Il dit « Vous n’avez pas soif ? » J’ai alors comme un léger sursaut, tourne la tête dans la direction opposée à l’enfant. Sur la table de nuit où s’entassent 15 livres (lus, non lus, pas finis, la méthode Assimil de japonais…) il y a le mug, décoré d’un visage : du Picasso. Cette tissage m’attend. Le personnage, André, revient. Le cinéma aussi, ici ? Subrepticement.

Lundi 27 avril 2020

Ici encore je m’adresse à toi et te dis tu, dans toute ce que cette deuxième personne du singulier signifie ici et dans ce qu’elle embrasse comme formes de relations c’est-à-dire d’amour (passées, présentes ou futures / rêvées, espérées, refusées, perdues, projetées ou réelles / fraternelles, amicales ou corporelles / passagères ou passionnées / puissantes, dévastatrices ou légères*).
Là (= sur un système de messagerie de couleur verte), je t’écris que je vais bien, tu vois, qu’il suffit de petits riens comme d’un bouquet de pivoines acheté avant-hier ; elles commencent à s’ouvrir. Je te dis que ce que j’ai écrit ailleurs manque un peu de musique. Je ne te dis pas qu’il y a aussi la satisfaction née de quelques exercices réussis de japonais ; sais-tu pourquoi je ne t’en parle pas ? Mais j’évoque mon pas de porte, qui en un lapsus devient un « pas de monde ». Je ne sais pas encore qu’à la relecture du premier chapitre de « ce » livre, j’éprouverai un grand bonheur, le grand bonheur de l’avoir écrit ainsi et de bientôt (mais quand ?) le partager (ce qui produit autant d’appréhension que de bonheur), auquel vient se frotter, le soir encore, celui de voir le deuxième se finaliser (condition indispensable au partage du premier).

* J’apprendrai le lendemain sur France Culture, tentant de m’extirper du sommeil et du lit, que les amours plurielles ne sont féminines que lorsque elles sont charnelles. Dans un cas comme le mien, on sourirait de demander : Bordeaux charnelles ? (petit rire ou rillettes ?)

 

Samedi 25 avril 2020

Car nous sommes dans un temps d’attentat, de violence, de respirations courtes, d’hébétudes transitoires, de confusions profuses, un temps de crépuscule, car nous sommes dans des villes hantées par des fantômes, hantées par des mendiants, et quand les uns nous parlent nous entendons les autres, nous tendons des aumônes, nous ramassons des balles, nous allons et venons, traînant des corps lassés, la question de la mort nous cerne en maints endroits et nous ne savons trop où poser nos fardeaux.

::: Mathieu Riboulet ; Les Portes de Thèbes

Nous parlons des absences. De celles qui hier auront fait pleurer S, pris au piège des corps fantômes sans peaux. De la nôtre qu’E déclare dans un « Vous me manquez » dont l’évidence de la réciprocité fait bredouiller une réponse. Nous les lisons aussi : F demande à celui qui est parti de dire bonjour aux étoiles.

Nous parlons des distances. Celle que P, si proche, impose dans ses réponses (quoique délicates) à mes mots presque légers, réponses dont j’entends ou propose des raisons face mon insistance certaine (c’est évident que j’insiste, ce n’est pas si léger) et incertaine (dois-je ?). Celle(s) entre S et moi, distance à la fois ridicule en 2020 et impossible à franchir ni par l’océan ni par le ciel et dont un espoir viendrait de sous la terre, peut-être ; à la fois géographique (744km à vol d’oiseau, mais nous n’en sommes pas) et temporelles (des mois dont on ne sait pas le nom) ; à la fois frontière rigide d’un espace Schengen encore plus fermé et proximité de tous nos visages mobiles ou immobiles sur les petits écrans ; à la fois sa vie et la mienne, nos rythmes et nos désirs d’aujourd’hui et de demain ; à la fois ce qui nous attire et ce qui nous sépare, c’est-à-dire ce qui sépare deux je d’un nous dont on ne sait presque rien. Au hasard des images conservées pour écrire autre chose, il y a eu aujourd’hui, apparaissant sans prévenir, ces phrases si bienveillantes – et probablement un peu tristes – du garçon aux yeux noirs, phrases qui préfiguraient ce que nous n’avons pas pu construire sur nos instables différences. Au hasard des images que montrent S, il y a je crois celui que j’étais à son âge.

Ainsi nos solitudes s’imposent et dans cette fin d’après-midi ensoleillée, après que l’orage a grondé, j’en cherche la sortie, mais je la sais lointaine, par ces initiales qui se confrontent, ou peut-être combattent, sans avoir les mêmes armes.

Vendredi 24 avril 2020

Ainsi, pour la première fois, oui je crois bien que c’est la première fois, j’écris, au deux tiers du livre, à son auteur. Je sais que nous avons des amis en commun : je me souviens de J parlant de lui, mais J peut-il être encore considéré comme un ami ? Alors : « avions » ? Je lui dis donc cela, pour entamer le message. C’était plus fort que moi : il fallait que je l’écrive, et surtout à lui, suite à ce que j’avais lu et que j’aurais pu écrire. Je n’évoque que l’émotion procurée, et je le remercie. Sa façon de se dévoiler dans le livre me libère : je sens qu’il ne me jugera pas, quoi que j’écrive. Je sens que l’essentiel, c’est pour moi de le dire, et pour lui de le lire.

Je ne sais pas encore que nous avons des amis virtuels, puisque J me le dira, qu’ils le sont. Je ne sais pas encore qu’il accepte tout le monde comme ami, puisque je n’ai pas encore lu cette précision à la fin du livre. Depuis donc, amis, là, nous le sommes aussi.

Jeudi 23 avril 2020

Le train, ça m’excite. À chaque fois, je prévois des trucs pour m’occuper, par exemple un gros livre, mais arrivé à Granville je m’aperçois que je n’ai pas lu plus de dix, vingt pages. À cause du paysage qui m’aura absorbé. Le défilement des bois, des champs, des zones incultes derrière les gares, qui disparaissent à toute vitesse. Tout ça me fascine, je ne vois pas le temps passer. Et puis, parfois, je ne sais pas pourquoi : la contemplation de ce mouvement, depuis ma position immobile, m’engourdit. Le balancement du wagon me berce. Et je m’endors. Les jours où je suis tellement excité par mon voyage, j’ai peine à imaginer que, d’autres jours, je puisse dormir. J’ai du mal à concevoir que les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets.

::: Antonin Crenn ; La lande d’Airou

 

Mercredi 22 avril 2020

Un été, je suis allé voir mon père à l’hôpital psychiatrique ; j’avais 14 ans. Mon frère m’accompagnait ; il me suivait partout. J’étais son grand frère. On se protégeait. Notre père nous faisait peur. Pas tout à fait peur. Papa était inoffensif. Il gardait le génie de l’enfance.

::: Mathieu Simonnet ; Barbe Rose

Ailleurs, j’avais rendu un hommage à B., B comme brunodebruxelles. C’était une image farfelue, la bouche ouverte : un tablier, un morceau de pomme de terre au bout d’une fourchette, le spectateur ne sait pas comment cela a cuit, combien c’est fondant, un peu croustillant.
Il me demande s’il peut partager l’image. Évidemment il peut.

J’aime ses pitreries poétiques. J’imagine son esprit creuser pour atteindre le presque rien, la frontière de l’inutile, une sorte de transgression du selfie, transgression avec ustensile, un petit coup de pieds, doux comme il doit l’être et les fourmis narcissiques détalent.

Alors nous parlons. Comme parfois. C’est assez rare et c’est depuis peu, car c’est depuis peu que nous nous connaissons. Comment ? Par quel truchement virtuel ? Et puis nos corps interviennent dans la conversation, puis les écrits que je lirai demain, et A. Ah ! Demain je lui lirai A.

Mardi 21 avril 2020

Trop souvent, je ne me souviens pas de la psychanalyse, de la sociologie, de la psychologie-je dis des choses immédiatement interprétable à mes dépens. À croire que la spontanéité et, à l’occasion, l’honnêteté me sont des vertus cardinales. Il m’arrive pourtant de vouloir ravaler ma phrase, naturellement que m’exprimer comme je viens de le faire et de la dernière bêtise. Parfois, je ne me souviens pas que je suis moi, que ce n’est pas forcément mon intérêt que ça se sache.

::: Mathieu Lindon ; Je ne me souviens pas.

J’ai cru que c’était l’été, dit-elle.
Je suis dans la rue, je rentre chez moi. Je viens d’acheter un morceau de pain aux fruits et une belle part de moelleux au chocolat chez Lamour, le boulanger qui vous en donne.
Et donc elle dit ça, la passante, à celle qui est sûrement sa copine. Elle avait un peu froid, je crois. Je l’ai d’abord trouvé un peu idiote cette phrase. Puis naïve. Puis rapidement j’en ai saisi l’étrangeté : quelqu’un venait de parler.

Non pas que je n’avais entendu parlé personne depuis longtemps, puisque l’éboueur samedi, puisque le boulanger bien sûr (« Tranché ? » et autres politesses de rigueur, moi l’esprit ailleurs), puisque F croisé 30 minutes plus trop en allant à la boulangerie, mais celle-ci a des horaires réduits. « Elle ouvre à l’heure du goûter« , m’avait-il dit dans un sourire que je n’avais pas vu derrière son masque en tissu Vichy. Au-delà du plissement des yeux, je savais qu’il souriait, qu’il me souriait, que je le faisais sourire, c’est un peu présomptueux de l’écrire, aussi faudrait-il fournir une explication, développer, écrire qui est F, surnommé « numéro 6 » chez les AJJE, ce qu’il m’a déjà dit ou écrit.

Au réveil il y avait eu la voix de maman. C’était – c’est – son anniversaire. C’était mon premier jour de congés aujourd’hui et il était tard. Elle ne se rappelait pas la chanson que je lui avais envoyée – disant peut-être « Je ne me souviens pas » et raccrochant ainsi ses paroles au livre de Lindon. C’était une chanson de notre enfance évoquée ici il y a quelque temps, un mois peut-être. Et nous avons parlé des gens qui s’ennuient.

Dimanche 19 avril 2020

C’est une vidéo sur le réseau social bleu. Niu parle de lui, de son travail. Je sais que je suis – c’est-à-dire que notre histoire est – quelque part au milieu de tout ça, notamment dans la chambre où l’on entend en boucle « Je te fais confiance« . Je ne sais pas exactement où, c’est-à-dire que je ne sais pas tout : parfois je n’ai pas osé demander. Là, oui, j’y suis, c’est nous. Je doute un peu, bien sûr, mais je l’écris comme si j’en étais absolument sûr, comme s’il m’avait regardé dans les yeux en disant « Of course it’s about us. » A l’époque, je n’avais rien dit de moi.
Ce dont je suis évidemment sûr, c’est qu’il y a eu ma voix dans cette pièce sur la peur. Il m’avait demandé d’en parler. J’avais alors noté quelques éléments dans un carnet ; quelques flèches structureraient le cheminement de ma pensée. Et je m’étais lancé. On avait fait une seule prise je crois, comme pour une conversation normale, sur un sujet quelconque auquel on aurait déjà réfléchi, duquel on aurait déjà débattu. Que dirais-je aujourd’hui ?

Samedi 18 avril 2020

P revient d’un pays où les garçons ont les yeux noirs. Il m’envoie, dans cette solitude que nous partageons, un petit mot qu’il a aussi, semble-t-il, adressé à d’autres.
Le pays est loin. Il s’y est égaré. On se perd facilement dans les sombres iris, qu’elle qu’en soit l’hémisphère où ils scintillent.
Il attend, il espère, il dit qu’on verra ce qui est possible.
Je le laisse parler de lui, malgré la tentation de dire ce qui, dans ses mots, me ramène à moi, à ma propre expérience, comme par solidarité entre nos cœurs en attente. Mais je préfère répéter, dans un sens légèrement différent, ce que j’ai écrit à S, ce que j’écris en réponse aux « tu ch ? », ce que j’ai glissé à celui à l’oreiller : tout est possible. Anything is possible. J’aime le « n’importe quoi » du anything anglais, sa folie.
Parce que tout est possible… Du moment qu’un jour, on pourra sortir. Du moment qu’un jour, il pourra voler.

Jeudi 16 avril 2020

Une faute de frappe sur le jeudi, et il me vient à l’esprit cette chanson : Judy and the Dream of Horses. On chantonnerait alors en regardant le ciel. On rêverait peut-être, non pas de chevaux.

Mardi 14 avril 2020

La dix-septième année de ce journal se termine. Je regarde les années. Je me demande ce que demain 15 avril j’écrirai car il faudra, bien sûr, comme ça, dire sur le réseau bleu que ça fait dix-huit ans, dix-huit, rendez-vous compte c’est vertigineux, c’est même beau comme un enfant, fort comme un homme.
En bas à droite, pour ceux qui lisent cela sur un écran de bureau, il est écrit que peut-être, les premières années seront un jour à nouveau lisibles. Je ne le crois pas. Pas en l’état. C’était médiocre, l’écriture. Je ne sais pas ce qu’était devenu le collégien (en classe de quatrième) que j’avais été et qui avait écrit un texte sur le rien de ses vacances ; la prof d’anglais avait adoré. Pourquoi a-t-il attendu toutes ces années pour retrouver le plaisir d’écrire, le savoir écrire, oh peut-être pas sur rien, mais sur le presque rien ? On sait bien ce qu’il est advenu ensuite, à partir de la quatrième : cette quête du soi, puis son enfouissement, mais pourquoi cela a-t-il tué l’écriture ?
Je réfléchis en écrivant ces lignes.
Je réalise que non, que l’écriture n’était ni morte ni absente : il y avait des lettres. Des lettres en anglais à Laura à partir de la classe de seconde, des lettres vers Toulouse – des pages et des pages et des pages –, des lettres à Nat durant ces étés des années dirais-je 94-97… Je crois que c’était assez drôle, un peu barré.
Bref… Mon journal devient majeur. Il n’est donc plus le petit garçon timide qui parlait sans fioritures, les premières années, des livres et des disques achetés, sans aller bien plus loin que ça. Les livres ont une autre place, ils prennent parfois la parole. Les disques sont rares, les mots parfois y font allusion. Et puis qui reste-t-il ?

Lundi 13 avril 2020

On se raconte ce qu’on a fait, ce qu’on va / doit faire. Moi ? Oh un bout film, des exercices de japonais, lire, écrire (ou plutôt creuser le récit, comme on creuse un tunnel avec les ongles, rageux et courageux). Je ne suis pas à plaindre : je m’occupe. Beaucoup. Presque trop : je pense à tout ce que j’aimerais faire, monter ces 7 minutes de vidéos, finir d’écrire ce livre, entamer celui-là qui t’évoque (l’équivoque contient qui on évoque ?), lire ça, étudier ça, apprendre ça, etc. Parfois je chante, surtout le soir. Parfois je regarde le ciel et j’attends les oiseaux. Parfois encore moins, pour ainsi dire rien.
Quelques exercices physiques aussi. Souvent on parle de nos corps, leur transformation, comment séduire, et d’abord se séduire soi-même, se donner confiance ainsi quand on se voit passer dans le miroir. Alors on pense à la chanson. Pour tout bagage on a sa gueule, quand elle est bath ça va tout seul. Quand on est moche on s’habitue, on s’dit qu’on n’est pas mal foutu.
C’est là qu’intervient S dans ce récit qui se frotte, comme la virtualité/réalité du confinement, à l’existence des autres. S et sa gueule, ça va tout seul. S vit loin, si loin qu’il en est presque céleste ; Vénus brille tant en ce moment. S est peut-être plus un rayon de soleil fugace qu’une étoile, mais je m’offre du rêve par une présence presque impossible. Cela m’aide à attendre : je m’accroche aux peut-être.

Dimanche 12 avril 2020

2 mai 2014
Je comprends maintenant pourquoi toutes mes amies ont, pour une raison ou pour une autre, un pied dans la faille identitaire.
Je comprends maintenant pourquoi j’ai toujours eu deux manières d’écrire, deux calligraphies.
Je comprends maintenant pourquoi j’ai photographié pendant quatre ans des immeubles murés : il semble que les murs se sont mis à parler.

::: Adel Tincelin ; On n’a que deux vies / Journal d’un transboy

Je demande à R s’il connait ce livre. Il me dit que non mais qu’il connait Adel.
Je demande à T s’il connait ce livre. Il me dit que non mais qu’il connait Adel.
Je dis à T que R m’a dit la même chose. Je ne dis pas le prénom, je dis : un ami.
Il me dit : On se connait tous. Il dit qu’il plaisante.
Je ne dis rien à R. J’ai le sentiment que ce n’est pas la peine de revenir sur cette… cette quoi ? … particularité ? qu’il partage avec T.
Je dis à T ce que la dernière fois j’ai dit à R, à propos de ce que je dis aux autres. Il me dit : cool.
Je me demande, à ce moment de l’écriture – ou plutôt ce moment du dire, tant qu’à jouer avec ce verbe – où commence l’intime. Parler des autres sans en parler, avec eux ou ici. Parler de R, et comment ? Comment parler sans dire ? Mais finalement, pourquoi ne pas dire ? Pourquoi ne pas dire ce qu’apportent les corps ?

Samedi 11 avril 2020

Il écrit :
« Je comprends.
Moi aussi. Je pleure souvent »

Vous noterez l’importance du point. L’absence du dernier, aussi.

Vendredi 10 avril 2020

Bilbao nous attendait. La ville aurait été une étape dans une amitié qui se construit peut-être encore. J’écris « qui se construit » alors qu’elle est déjà stable. « J’écris « peut-être » et « encore » non pas pour y mettre un doute, mais pour interroger si l’amitié est comme l’amour. J’ai la réponse, nous l’avons tous, ou pas, elle est à la fois nette et confuse, oui et non, ce ne sont pas les mêmes briques, les mêmes fondations, les mêmes risques mais c’est une attente, des projets, des sourires. Puis, comment ça s’arrête ? Puisque parfois ça s’arrête. En claquant la porte ? Ou dans un lent travelling à la Antonioni ? J’ai déconstruit des relations amicales comme j’ai arrêté des relations qui n’étaient plus amoureuses ou ne pouvaient plus être des relations, parce qu’il ne faut pas seulement t’aimer, il faut nous aimer. Bref, je divague…
Bilbao nous attendait ce week-end. Nous en rêvions chacun un peu différemment, parce que nous percevons le temps, les autres, les voyages, cette ville différemment. Je crois qu’aujourd’hui je ne voyage pas à proprement parler pour voyager, mais pour m’ancrer dans un espace différent, même fugace. Je ne sais pas exactement ce que cela veut dire, mais je crois que je ne cherche pas une ambiance, je cherche une sorte de profondeur, de raison d’être (être à, être soi…). C’est confus parce que je ne m’étais peut-être encore jamais posé la question.  J’écris « peut-être » et « encore », encore.

Jeudi 9 avril 20

Je te parle de P, de F, de l’attente – la mienne, la leur supposée. Et puis tu me parles de nous, d’un nous futur prenant une forme officielle précédée d’un accord, et je ne sais pas trop dans quelle direction rebondir : sérieusement ou en un trait d’humour. J’arrive, je crois, à mélanger les deux. Je te connais de mieux en mieux, parce que tu parles beaucoup de toi, mais peut-être aussi parce que nous sommes passés par la passion, la douceur et le déchirement, autant d’extrêmes qui font dire ce que l’on pense et ce qui nous dépasse. Je te connais et je sais ce que tu attends de la vie, ce que tu en crains, ce que tu veux vivre et construire, et j’entends – c’est du moins ce que j’ai envie d’écrire ici, parce que ça glisse de mes pensées – que parfois, quand tu me dis que je te manque, ce n’est pas à l’ami que tu parles, c’est à celui qui représente une potentialité. D’un rire je parle de nos âges, et à ton indifférence je pourrais répondre que tu as raison : ils portent les mêmes rêves.
Tu tournes autour du pot, mais tu dis que l’on peut aimer et pardonner, la preuve, ta mère t’aimera toujours, quoi qu’il arrive. Je te réponds que ce n’est pas comparable et je te parle de Marguerite Duras, de ce qu’elle disait de l’amour maternel dans cette émission de télévision ; tu ne sais pas qui est Marguerite Duras.
Je comprends enfin que les mots que tu prononces sont un moyen de te griser un peu, faute d’alcool. Dans ce quotidien enfermé, l’autre qui partage ton logement, ta nationalité et ta religion, a gardé de cette dernière les interdits qu’elle impose, les pratiques qu’elle rejette. Avec lui, tu ne peux pas être toi. Alors tu rêves. D’envols.

Mercredi 8 avril 2020

Tu me dis qu’hier soir ton oreiller a remplacé un corps absent, ainsi, en t’endormant. Or encore on nous assène / prévoit / envisage / fait craindre / va falloir tenir des semaines à venir sans autres. Peut-être. Mais peut-être c’est devenu trop. Oh parfois l’esprit s’accroche, à un rayon de soleil, aux visages-pixels, au rythme d’un dimanche caressé par des pages, à un oiseau, au travail.
Que ce soit toi contre ton oreiller, ou moi, ou les autres, on y revient, sans cesse on y revient : la solitude. Il n’y a plus personne. J’écrivais l’autre jour à F qu’il n’y avait même plus l’idée que quelqu’un nous attendait quelque part. J’essaye de contrecarrer cela, cette absence d’idée, cette absence d’histoire, cette absence de demain ou d’après-demain, cette absence de demander “Ce soir ? ”, cette absence de se sourire, de s’approcher, de se regarder, cette absence d’hésitation quand on boit le premier verre et que je te dis que je t’invite, cette absence de te voir franchir la porte, cette absence de peau, de respiration, d’odeur, de regard, cette absence d’absence puisque l’absence de l’autre, en temps normal, n’est que le signe de sa présence potentielle.
J’essaye donc. En plusieurs chemins dessinés. Au bout de l’un d’eux, il y a toi. Je ne leur dis pas ton nom.

 

Lundi 6 avril 2020

J et moi, ce sont parfois par des chansons que l’on s’interpelle. Souvent, il m’envoie des airs que je ne connais pas. Alors, tandis qu’au matin ce n’est pas pour lui que j’avais chanté, le soir, répondant à sa requête, je poussais la chansonnette. Que reste-t-il de nos amours ?, se demandait l’air. Ces lignes, peut-être, répondraient à la question de Trenet. C’est ici que parfois, je note ce qu’il en reste.
Il y a sûrement, je le sentais à l’automne 2017 lorsque nous évoquions cela avec J — un autre J — puisqu’il prenait lui-même des cours de chants, quelque chose qui ainsi sort aujourd’hui et qui, donc, avait besoin de sortir de moi. Pas par des actes, pas par des mots, écrits ici ou dits dans un regard appuyé ou enfui. Il y a sûrement, doucement, par une voix étonnamment peu limpide depuis quelques temps – si j’avais repris à fumer comme le confinement pourrait m’y pousser, j’y verrai une relation de cause à effet, mais non, alors le pollen peut-être, alors le confinement peut-être – quelque chose qui continue de sortir, comme une audace. Ne pas oser dire, écrire, chanter, c’est ne pas oser. 
C’est ainsi que c’est à J – encore un autre – que j’envoyais cette petite histoire d’un oiseau noir, chantant au fond de la nuit. Prends tes ailes cassées et apprends à voler, toute ta vie ; tu n’attendais que ce moment pour t’élever.

Dimanche 5 avril 2020

Alors je retrouve Perec et ce W qui avait besoin d’un temps, d’un rythme, de ça, sans rien après, être là, soi, c’est-à-dire moi, moi seul et lui, eux, là, cette histoire, ces histoires ; il fait beau. Je le reprends au début, j’embarque. Et puis soudain je lis cela :

Je ne sais pas si je n’ai rien à dire, je sais que je ne dis rien ; je ne sais pas si ce que j’aurais à dire n’est pas dit parce qu’il est l’indicible (l’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a bien avant déclenché) ; je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d’un anéantissement une fois pour toutes.

Ici j’ose une ellipse, mais voilà, l’émotion, profonde, qui nait de la lecture, va jusque là :

J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie.

Sur les réseaux sociaux, je lis tout le passage dans une vidéo d’une minute vingt-trois, c’est un plan fixe qui regarde par la fenêtre, l’horizon est mort pour laisser le spectateur écouter. Je veux le déclamer, m’en nourrir, l’entendre encore, il faut quelques prises et puis tant pis si parfois la voix part un peu. Je ne sais pas encore que quelqu’un d’autre, plus écrivain que moi, m’en parlera de ce passage, grâce à une coïncidence – il préfère cela au hasard, dit-il – de partage. Sa voix est douce, son visage aussi, et ses mots m’entrainent rue Vilin.

Samedi 4 avril 2020

Elles s’attifèrent dans la pièce voisine, avec des rires qu’on entendait.
::: Pierre Michon ; Je veux me divertir.

Vendredi 3 avril 2020

Je ne sais pas si c’est ainsi que l’on s’attendra mieux, en se disant tout cela. Je ne sais pas si c’est ainsi que l’on pourra au fil des jours supporter un peu mieux le rien que produit cette solitude, mais ce soir c’est le cas. Nous parlons de nous, des autres, de l’appétit qu’il faut avoir à deux, des connivences sur lesquelles il ne faut pas s’emballer, et puis des mots s’immiscent, des mots qu’il aime.

Jeudi 2 avril 2020

Ainsi je suis derrière la fenêtre, encore, encore, encore. Pour travailler, je préfère le salon, en particulier parce que j’en préfère l’espace donné à voir depuis la table où je travaille. Devant moi, et à droite, la pièce. A gauche, donc, la fenêtre. De là, parfois, bien évidemment c’est très rare, je vois le voisin qui sort de chez lui. A travers la vitre je hoche alors la tête, c’est un bonjour qui ne dit pas vraiment bonjour, c’est une distanciation sociale très distante. Et puis lundi, sur la fenêtre de la chambre, j’ai mis du muesli et des miettes de pain. Sur le rebord de la coursive, dehors, aussi. Il neigeait, un petit oiseau s’y était posé. Depuis ils viennent, délicatement. Alors je les regarde derrière la fenêtre, encore, encore, encore.

Mercredi 1er avril 2020

Tu m’appelles car tu ne sais pas trop ce que veut dire le mot cadavre, encore moins son usage. Cette mission-missive que l’on t’a octroyée me semble déplacée, ainsi te voilà fragile devant ma langue que tu n’a pas encore totalement apprivoisée malgré la liberté, la jovialité et la finesse de tes propos. Je tente alors de faire le tri, dans les mots, les dépouilles, les corps, les défunts, ce qu’il peut être écrit. Mais la tache est rude, ainsi au téléphone, sans souffle ni dictionnaire, sans plume et sans l’état de circonstance durant lequel on fermerait les yeux.