Jeudi 10 janvier 2019

Se rencontrer. En parlant de l’autre, puis d’amis, il évoque ce verbe, il convoque ce verbe dans ce qu’il a de plus beau, de plus profond, de plus fusionnel : se rencontrer. Il n’explique pas vraiment — il dit « tu vois ? » ou quelque chose comme ça — et je comprends tout de suite ce qu’il veut dire. Nous nous comprenons. Oui souvent nous nous comprenons. Parfois je pense que nous nous sommes rencontrés. Vous voyez ?

Je rentre. Les images vues au vernissage sont loin, peut-être parce que les mots les ont effacées. Oh bien sûr, c’est un peu facile d’écrire ça, c’est faux, c’est exagéré, mais c’est ainsi que je le ressens. C’est peut-être ce qu’il m’arrive aussi, en ce moment, cette impression que les mots — les miens — vont effacer les images — les miennes. Les mots des autres aussi, ils pourraient effacer ma photographie — cette photographie creusant de plus en plus le rien —, comme ses mots ce soir, comme ces avis qu’ils a souvent, différents, ainsi ça me bouscule un peu, ça me pousse, ça me déplace. Ça me rencontre.

Mercredi 9 janvier 2019

Alors je reçois de V « mes » pages. Je ne m’y attendais pas. Je n’attendais pas cela, pas autant. La sélection des images n’est pas de moi, elle ose ainsi intervenir dans la totalité des photographies que je lui avais envoyées et c’est bien, ça me libère. Il faudra revoir les teintes, mais c’est la joie qui me colore.

Ce message arrive à point nommé. J’avais parlé avec J de mes projets photos, oh bien sûr des envies d’exposer, sous une autre forme, un happening, quelque chose, dans la rue, c’était difficile d’exprimer mes envies devant lui, devant son expérience, c’était difficile de savoir si je voulais continuer, arrêter tout ça, j’ai dû bafouiller quelques phrases contradictoires. Frileux, il portait un manteau en Prince de Galles.

Mardi 8 janvier 2019

L’adjectif s’inscrit sur l’écran. Il s’impose, couleur bleue, police à empattements, graisse épaisse, taille supérieure au reste du texte sur la page. Il ne correspond pas à une réalité administrative définie le 23 avril 2014, mais selon la Direction générale des finances publiques, il ajuste par une généralité cette situation de fait. Il est une étape obligatoire puisque la vérité est là et que l’inspection des impôts la préfère aux tristes circonstances, aux contes de fées, à la poussière poussée sous le tapis, aux petits arrangements avec la brume et avec l’oubli – oups – l’oupsbli ?

Lundi 7 janvier 2019

Alors elle commence à parler. Qu’importe la femme qui dort à côté d’elle, idem l’homme à côté de moi. Qu’importe moi qui lis en face, et là juste de l’autre côté du passage, ceux qui lisent, aussi. Fort, elle parle. De quoi ? J’ai oublié. Personne ne dit rien. Peut-être parce que l’on finit par s’y habituer, à ça, et qu’on finit par les ignorer, les trop parlant. Pourtant parfois ils vous happent dans leur récit trop articulé. Et parfois l’on s’en moque, double sens de cette expression, ainsi parfois l’on rit. Cet homme, quand était-ce, il y a deux mois peut-être, parlant si fort, je n’ai pas raconté ? On rit alors comme on pointe du doigt, comme on dirait « pauvr’mec » puisqu’il se vante de draguer la nouvelle secrétaire, on rit par connivence, les regards échangés, ou plutôt évités pour ne pas exploser, dans des éclats de rire.

Dimanche 6 janvier 2019

Toujours drôle et délicat, sensible et attentionné, il parle d’un nouveau chapitre à écrire. Ce n’est pas qu’une métaphore, c’est un rappel de qu’il aimerait que je fasse : écrire les chapitres de ma vie. Mais il parle de lui et il entend ce que je ne dis pas. Un peu plus tard, alors, je pense à quelques phrases qui pourraient rejoindre mon journal du Kenya. Face aux dunes, face au presque rien, l’écriture entrecoupée par la perte – le livre de M. Ferrier – et la vie – celui de Semprun – déclinait le long des dunes les silhouettes d’Eros et Thanathos. Et puis parfois on allait nager. Ainsi, voyant le temps filer, c’est sur un autre passé que je me penche dans le train du retour : les photos du Chili, envahies elles aussi par le sable.

Samedi 5 janvier 2019

Alors, tenter de partager les images, les goûts. Je n’évoque pas les sons, à savoir les chants des oiseaux au petit matin. La lumière peut-être, puisque sur la photo le soleil se lève. La chaleur bien sûr, juste ce qu’il fallait, vous savez. Les gens. Les gens oui, bien sûr. Et les goûts, donc, puisque alors on découpe un fruit.

Jeudi 3 janvier 2018

Le petit objet cubique de marque Sony, revenu de mon enfance en décembre, est définitivement une source de bonheur. Après la voix de Duras hier, nous voici à nouveau avec Laure Adler. Elle interviewe un réalisateur japonais et soudain nous propose un extrait du film. Donc, là, c’est en japonais. En japonais. Pas de traduction. Rien. C’est complètement fou, sûrement un peu idiot, mais c’est le cinéma à la radio. Elle revient, parle à nouveau du film, parfois c’est un peu naïf, elle le dit elle-même qu’elle pose des questions un peu bêtes. Et puis un deuxième extrait. J’attrape des mots. C’est un moment magnifique, là encore, juste ça, ces voix, et je me demande ce que je ressentirais si c’était en russe ou en swahili, sûrement une pointe d’agacement derrière la folie du geste radiophonique. Elle revient, comme si ce rien n’était. Et puis le troisième extrait. Cette fois je comprends, c’est un homme et une femme, ils se présentent l’un à l’autre.

Alors il y a un petite ellipse dans mon récit. Je suis dans le tram. La fille à côté de moi raconte comment elle s’est fait aborder dans la rue par un type essoufflé. Il l’a attrapée par le bras, il lui a dit : « Vous marchez trop vite mademoiselle. » Et puis il lui a dit qu’elle était jolie. Ils étaient gênés tous les deux, il y avait des blancs dans la conversation, il disait qu’il se trouvait bête, qu’il avait envie de lui parler mais qu’il ne savait pas quoi lui dire. Pourtant elle était pressée, elle allait s’acheter ce manteau avant que le magasin ferme. Elle lui a donné son numéro. C’est quand elle dit qu’il a 24 ans que je me tourne pour voir son visage.

Mercredi 2 janvier 2019

Je m’assieds sur mon lit pour écrire en écoutant la radio. Duras parle de l’écriture. Elle rejoint les divagations qui, dans le tram, me dévoraient. Je n’arrivais pas à lire Semprun, j’étais perturbé, distrait par l’autour, prêt à sauter sur une description qui aurait précisé la couleur du blouson de mon voisin de siège, son absence de « pardon » ou « merci », sa toux hivernale. Duras parle de l’écriture qui ne laisse pas de place à la vie et la question de Laura Adler à son invitée, dont soudain le nom m’échappe – il suffirait pourtant d’aller réécouter le podcast – trouble ce que je viens d’écouter – il suffirait pourtant…

Et puis je pars. E a changé de lunettes. Elles lui vont vraiment bien, je pense que j’aimerais les mêmes mais il ne me vient même pas à l’idée de les essayer. Bar à vin, paroles, il faut dire, dire encore, sur ce qui nous traverse et nous empêche, alors il dit. J’ai avec moi trois petites choses pour lui, dont une que je coupe en deux : un fruit de la passion, dont l’odeur si douce nous emporte. Le goût est une volupté discrète, j’évoque le Chili, mais c’est à présent surtout le fruit de N ; de quelle passion est-ce dont le fruit ?

Retour. Un bref regard sur l’écran. Et puis ces mots de Julien Gracq :

« Il y a dans notre vie des matins privilégiés où l’avertissement nous parvient, où dès l’éveil résonne pour nous, à travers une flânerie désœuvrée qui se prolonge, une note plus grave, comme on s’attarde, le cœur brouillé, à manier un à un les objets familiers de sa chambre à l’instant d’un grand départ. Quelque chose comme une alerte lointaine se glisse jusqu’à nous dans ce vide clair du matin plus rempli de présages que les songes; c’est peut-être le bruit d’un pas isolé sur le pavé des rues, ou le premier cri d’un oiseau parvenu faiblement à travers le dernier sommeil; mais ce bruit de pas éveille dans l’âme une résonance de cathédrale vide, ce cri passe comme sur les espaces du large, et l’oreille se tend dans le silence sur un vide en nous qui soudain n’a pas plus d’écho que la mer. Notre âme s’est purgée de ses rumeur et du brouhaha de foule qui l’habite; une note fondamentale se réjouit en elle qui en éveille l’exacte capacité. Dans la mesure intime de la vie qui nous est rendue, nous renaissons à notre force et à notre joie, mais parfois cette note est grave et nous surprend comme le pas d’un promeneur qui fait résonner une caverne: c’est qu’une brèche s’est ouverte pendant notre sommeil, qu’une paroi nouvelle s’est effondrée sous la poussée de nos songes, et qu’il nous faudra vivre maintenant pour de longs jours comme dans une chambre familière dont la porte battrait inopinément sur une grotte. »

Mardi 1er janvier 2019

La journée ne commence pas, comme habituellement sur ce journal, au matin, au réveil. La journée commence comme l’année, après minuit. Elle commence avec lui. Il arrive un peu plus tard que prévu, c’est déjà 2019, c’est déjà la date de son anniversaire, qu’il veut fêter. Les heures qui passent ensuite me dynamisent, à ma grande surprise, et lorsque 7h s’affichent, enfin rentré chez moi, je n’ai qu’une envie : écrire. J’écris, après avoir lu le message de C, que je suis le témoin de ma propre absence. J’écris, après voir laissé Z dans cette boîte de nuit assourdissante, que ses yeux sont comme les nuits au-dessus de l’Équateur : noires et infiniment étoilées.

La nuit qui suit est courte. C’est vers l’heure du café avec R – parti de chez lui en s’assurant que j’étais en mesure de lui en servir un ou deux -, 16h30 peut-être, que je me satisfais de la dissipation du léger brouillard qui avait perturbé les 4 heures précédentes – puisque ainsi le lecteur saura que j’ai peu dormi. On parle du garçon à la beauté idiote qu’il avait rencontré hier soir, du Brésil bien sûr, encore, puisque.

Lundi 31 décembre 2018

Malgré les silences, les absences et les distances qui ont érodé cette année, elle fut bien belle, belle et riche, riche de toutes ces rencontres, d’un nouveau travail, d’une nouvelle vie, de nouvelles amitiés ou d’autres consolidées, riche de l’exposition à Tokyo, du projet à Nontron, de l’accueil d’Isabelle, de la présence de Jean-Luc… Riche d’amours bien sûr ; mon album de l’année est beau de ces sourires qui m’ont accompagné, de ces quelques prénoms d’ici et d’ailleurs. Je suis terriblement chanceux, en particulier chanceux de ne pas être moi-même touché par la maladie, qui frappe autour de moi.

Je termine l’année en lisant « L’écriture ou la vie » de Jorge Semprun. Les souvenirs de Semprun y sont comme les vagues qui frappent la plage, y déposant des cailloux, y creusant des sillons. Ils vont, viennent, s’accrochent, se dérobent. Face aux dunes de l’île de Lamu, j’ai entamé ce récit splendide autant que bouleversant, parce qu’il ne faut jamais oublier que le pire est là-bas derrière l’océan. Mais que l’espoir et la beauté du monde peuvent lui survivre.

Samedi 29 décembre 2018

L’un est parti promener le chien. L’autre est encore au lit mais bien sûr il se lève, nous salue, à peine les valises posées dans un grand soupir. Elles sont remplies de vêtements engorgés de l’odeur du sable et de quelques cadeaux ; probablement on y trouvera même un peu du vent de l’océan. Nos corps fatigués se reposeront plus tard, pour le moment ce sont les retrouvailles entre toi et tes amis, et ainsi, ma rencontre avec eux. Nous partageons la même initiale, et donc ce petit-déjeuner copieux, revigorant, faisant oublier celui de l’avion : enfin le café est bon, enfin le croissant croustille. Les souvenirs aussi.

Vendredi 28 décembre 2018

Alors l’on s’envole ; il est si tard que c’est déjà demain. Un jour plus tard que prévu, nous quittons le Kenya. Tu repars de ce monde connu, où tu m’a guidé. Je m’éloigne de cet ailleurs, ce territoire devenu possible, zone équatoriale traversée par une ligne pointillée sur les cartes. Ne m’a-t-elle point traversé ?

Lundi 17 décembre 2018

Partir une fois de plus. Il est 6h20, Paris s’éveille. Le trottoir est humide, il ne fait pas si frais qu’on craignait. Tu n’en sais rien, tu es encore enfoui sous la couette et tes rêves.

Partir une fois de plus. Il est 7h19, le train s’élance. Bientôt par la fenêtre les couleurs de l’aurore qui me rappellent Louxor, les brumes de décembre qui ne me rappellent rien. D’une maison au loin s’évaporent des nuages et mes regrets photographiques.


Dimanche 16 décembre 2018

Qu’y aurait-il alors à dire de nous, de nous dans ce dimanche ? On sourirait sans doute, parce que le vin chaud est bel et bien une boisson chaude, entre trois slips et quelques bouchées, d’autres bouchées, regarde donc un peu comme les dimanches soirs se ressemblent soudain, sauf qu’il y a ce film, sauf qu’il y a.

Samedi 15 décembre 2018

Alors, au milieu d’une faune en pulls moches de Noël, en robes à paillettes, en perruques à moustaches, je gagne un retour en enfance avec des vinyls de Jeanne Mas et Cock Robin. De l’enfance, on relierait alors un souvenir en robe verte dans un escalier familial de la banlieue bordelaise. Sans moustaches.


Vendredi 14 décembre 2018

Tu m’avais dit qu’il dormirait là, alors le voilà, sans envie de cannelés, donnant dans son français ce qu’il y a à donner d’un ailleurs dont on parle souvent, et dont on parlera encore, puisque l’Amérique. Celle du Sud. Celle qui brille tant pour toi, celle que l’on partage un peu, dont on évoquera les souvenirs et les étendues rêvées, dimanche midi, ainsi la route depuis Arica vers Putre et au-delà, toi parti vers les mers de sel, si proches, moi parti pour quoi, pour cette histoire que les générations n’ont pas vécue, moi et mes souvenirs de sacs plastique. Faudrait-il alors que je parle de ses yeux, encore, pour dire les tiens ?  

Mercredi 12 décembre 2018

Tram. Couple ? 55 ans peut-être, l’un comme l’autre. Ils s’ignorent. Lui côté vitre, le regard rivé vers l’extérieur quand il ne ferme pas les yeux, le visage sévère donnant une impression d’un agacement ferme. Elle le regarde du coin de l’œil, le visage fermé offrant comme expression une tristesse, une solitude, l’envie de fuir. Cela dure le temps d’égrener quelques stations. Et puis il se tourne vers elle. Elle l’ignore. Il attend, l’éternité d’un instant pesant… Sort son téléphone, tapote, montre le petit écran, sourit.

Mardi 11 décembre 2018

L’exercice est toujours périlleux : montrer ses images. Je m’y prête volontiers, pour donner un peu de mon regard sur cette ville qui est la nôtre même si E dira plus tard « Je ne vais jamais à Bordeaux« . Mon regard est souvent frontal, souvent froid, il s’obstine. Je ne demande pas ce qu’ils pensent, à tort : ainsi je stagne. Mais au hasard d’une photographie de nuit, quelques oh. C’est sans doute la plus belle, c’est à dire celle qui ne rechigne pas à donner un peu plus que de la frontalité, de la froideur et du peu.

Lundi 10 décembre 2018

Je sors de la valise les objets rapportés. Je les place ici, les range là. D’autres sont restés là-bas. Certains t’appartenaient, d’autres sont les traces de ce qui a été nous. Que disent-ils ? Que disent-ils de plus que ce silence que tu imposes et qui, je suppose, est le signe de ce qui s’impose pour toi ? Je me les impose aussi, ces objets ; parfois je ne sais pas si j’ai envie de les voir.

Dimanche 9 décembre 2018

Elle m’a regardé, de loin. Je m’approche, passe à côté, les salue, elle et la conductrice ; elle discutent. Le temps de laisser passer deux secondes d’hésitation, je me retourne, les interromps, me présente. Je lui dis que je viens souvent faire des photos des chevaux, qu’il faut que je lui en envoie. Elle sourit, heureuse de cette proposition, entame une phrase qui convoque la joie d’une autre personne mais que mes paroles recouvrent. Non, elle n’a pas d’adresse e-mail, sourit-elle. Au loin le ciel s’assombrit.

Samedi 8 décembre 2018

Alors je l’achète, cet objectif 85mm. Je cherche ainsi à aller au-delà de mon regard quotidien. J’ai toujours cette envie, cette envie de portrait, cherchant une nouvelle surface photographique à investir. Est-ce ainsi ?