Samedi 20 mars 2021

Je ne sais pas pourquoi j’ai choisi, pour aller déjeuner chez S, les gâteaux les moins attirants. Enfin, si je sais pourquoi. J’avais envie d’être surpris par le détournement d’un cheese-cake, gâteau que j’adore pour sa simplicité et son efficacité, alors revisité par le pâtissier S, dont on notera la similitude alphabétique avec celui qui m’attendait. Le cheese-cake était en mode “soufflé” disait l’étiquette ; nous ne le fûmes pas. Pschitt a fait le soufflé. Ou bof.
Il s’agira donc, au prochain rendez-vous, de rattraper l’échec gustatif qui a clos le repas. Mais encore au prochain rendez-vous parlerons-nous délicieusement de livres et de films, encore y aura-t-il ces lieux que S habite ou avec lesquels il a rendez-vous, encore dirai-je que tout ce qui m’attend m’attend encore : ces livres non osés, ces images non montrées, ces yeux non regardés. Peut-être aurai-je eu d’autres audaces que les courbes et les ombres qui défilèrent en petites vignettes carrées après le café et qui attendent leur double, leur contrepoint, leur part manquante : des mots. Les mots raconteraient les silences. Cette idée est en moi. Elle est apparue dans la conversation après qu’on a parlé du livre de Patrick Autréaux, qui, à l’endroit où il se place, me plait, mais qui, à l’endroit où il reste, me déçoit : dans ce qui ressemble à l’amour mais qui n’est qu’une succession de brûlures qui n’ont que le goût de l’incomplet, de l’inaccompli et de l’attente, l’auteur se retient de dire là où ça explose. Veut-il ainsi garder pour lui ce qui ne se partage pas ? Ou veut-il encore croire qu’il a eu droit à quelque chose, rien qu’à lui, là, au creux de lui ?

Vendredi 19 mars 2021

Il est 8h23 lorsque je te réponds que la chanson que tu m’as envoyée à 0h07, tandis que déjà je dormais, est magnifique. Je te remercie. Toi non plus, un peu plus tôt, la veille peut-être, tu ne la connaissais pas. Tu avais été happé par le moment où elle chante “I love you, hate you, love you, hate you.” L’avais-tu d’abord écoutée à plusieurs reprises, comme moi au réveil, subjugué par la voix, la mélodie, les mots ? Imaginais-tu qu’on pouvait ainsi aimer et le clamer dans une chanson ? Avais-tu tout de suite pensé à moi en l’entendant ? Jamais nous ne nous sommes aimés ni haï, peut-être qu’en d’autres circonstances géographiques, sans océan entre nous nous nous serions aimés ; j’aurais plongé dans tes yeux bleus, ta fragilité, ces chansons que nous partageons, ton sens de l’humour et ton esprit brillant. Je suis toujours surpris que tu m’écrives encore, je suis encore charmé de ces heures avec toi au milieu du mois d’octobre 2018 : tu es un souvenir de vin médiocre, de verre d’eau renversé et d’œuf bénédicte. Tu es le souvenir d’une liberté prise sur un emploi du temps matinal ; il faisait si beau.
Récemment tu m’as envoyé des photos de toi, tu laisses tes cheveux pousser, et ce garçon qui t’aime, il les aime ainsi, je crois. Tu es de ceux dont la présence, je sais, me serait heureuse ici, une amitié douce et chantante, j’en suis sûr. Pourtant mon anglais imparfait souvent me retient de t’appeler. Alors sans doute te raconterais-je ces tourments dont on fait des chansons.

Mardi 16 mars 2021

Qui est le premier de nous deux à dire à l’autre “Why are you smiling ?

Dimanche 14 mars 2021

J’ai mis 6 verres, j’ai préparé 6 serviettes, mais nous ne sommes que 5. J’ai donc à ma droite une chaise vide après que nous nous sommes tous installés, puisque je me suis assis au bout de la table. Qui est donc cet absent ? Qui ai-je inclus ? Me suis-je cru être deux ? Oh non, je ne t’ai pas imaginé t’entraîner avec moi, bien que tu sois apparu en une allusion appuyée, quelques phrases décrivant une situation dont le matin j’avais compris m’être totalement défait. Pour de bon ? Libéré de toi, presque aussi rapidement et facilement que les nuages avaient balayés l’averse de grêle qui m’avait inquiété plus tôt, je suis d’une légèreté qui a eu peu d’égal ces derniers temps, légèreté née de cette improvisation, née de leur présence, née d’une pizza que tout le monde aime, née de ce dont je suis témoin avec cette nouvelle vie pour ma nièce qui, pétillante et optimiste, me transmet sa joie d’être là. Dans nos vies réduites, elle m’apporte un air frais, des éclats de rire et sa jeunesse. Elle m’apporte l’impatience de ce qui l’attend demain. Elle m’apporte la joliesse des regards échangés avec son amoureux. Elle m’apporte aussi ce qui fait famille, et ce rôle que j’ai, là, d’être oncle. J’aime cela. J’aime l’idée, dans ce rôle imposé né du hasard de nos naissances, qu’elle soit là et je sois là.
Alors je leur offre une image. Ils puisent dans ces cadres qui attendent preneurs, ils choisissent la plus légère, cette jeune femme dans sa jupes à fleurs marchant dans les rues de Kyoto un jour de l’été 2011. Ils emportent alors avec eux un morceau rose et lumineux de ma joie de l’époque dans une ville qui un jour deviendrait la mienne. Ici, voici la leur. 

Samedi 13 mars 2021

Faire (ou refaire) l’expérience d’un autre cinéma est nécessaire. Elle est pour moi une confrontation avec un espace éloigné, qui ne l’a pas toujours été. C’est comme mettre les pieds dans une histoire d’amour impossible qui, aujourd’hui, n’arrive pas à caresser mon besoin d’être fier de l’autre, de ce qu’il dit, de ce qu’il fait, de comment il bouge. Je suis exigeant et j’attends que le cinéma le soit un minimum. Mais pour balayer les remarques, je ne dis pas que je suis exigeant : je dis que je suis snob.

Un mes premiers souvenirs de snobismes cinématographiques date de 1993. Il y avait Richard Gere et un scénario qui interrogeait la limite de la fidélité amoureuse à travers le spectre du fric : oserait-on coucher avec un autre pour un million de dollars ? … ou un truc du genre. Mais peu importe l’histoire. Je commençais alors probablement à creuser le cinéma, peut-être déjà y avait-il déjà eu Mankiewitz et Casavetes. Mais peu importe. J’avais trouvé le film extrêmement mauvais.  J’avais accompagné 3 ou 4 copines. Je nous revois sortir du cinéma et je n’ai probablement pas osé dire que c’était une insupportable daube sans arguments.

Ce samedi, je n’ai pas eu beaucoup plus d’arguments après les deux films. Ils étaient vraiment mauvais. Le premier surtout. Le deuxième ? Aussi, mais il n’avait pas la prétention de vouloir en faire des tonnes avec de la science-fiction alambiquée – en plus il y avait des cerveaux dans un immense truc en verre, ça m’a rappelé le boulot. Je ne sais pas pourquoi c’était nul. C’est comme ça. Je ne sais pas l’exprimer.

J’ai alors pensé à ce que tu disais des silences. Je ne savais pas quoi faire des nôtres.

Vendredi 12 mars 2021

Chaque fois, c’était la première chose qu’il demandait, ce thé au jasmin qu’il avait découvert chez moi. Je faisais rouler deux trois perles et versais l’eau bouillante. Assis sur le canapé, les mains enveloppant la tasse devant lui, il regardait l’eau se colorer et tourner lentement, la vapeur serpenter et se dissiper, les perles se dénouer en grandes araignées, s’enlacer et sombrer. À petites gorgées, il se détendait. Si j’avais quelque chose à manger ? Des biscuits par exemple ? Il en croquaient quelques-uns puis il posait la tasse et, me hameçonnant des yeux, suspendait un Alors ? entre nous. Cette fois il était bien là. Pour deux ou trois heures, ou pour la nuit. Il était bien là.
Patrick Autréaux ; Pussyboy

Jeudi 11 mars 2021

Je ne me souviens pas de notre première rencontre. De temps en temps nous nous sommes croisés, allant voir ici ou là ce que l’un et l’autre accrochait, proposait… Je pourrais dire qu’entre nous il y a O, cet ami en commun, mais en écrivant cela je glisse une distance qui n’a plus lieu d’être. Entre nous il y a du respect, que je crois fort. Entre nous, aujourd’hui, il y a cette table qui ne respecte pas tout à fait les règles de distanciation physique parait-il nécessaires.

Aujourd’hui, il m’apporte l’Italie. Il l’a arpenté, c’est devenu un livre, un livre qu’il m’offre après qu’on a déjeuné, après qu’on a parlé de nos vies et de nos projets, après qu’il a appris combien de fois le sud de ce pays m’avait accueilli, après que je lui ai demandé s’il avait des références d’artistes qui maniaient la photographie et l’écriture en osant ajouter rieur qu’il y a “Hervé Guibert, Sophie Calle et moi.” “Ah, à propos de Sophie Calle“, dit-il alors, et voilà il me le tend, il me l’offre. Il est dédicacé. Il y a des images. Celle de la page 17 me subjugue dans son équilibre de la lumière et sa construction. Puis du texte. Je trouve alors ma question précédente un peu bête : il y a lui. Il y a lui dans cette fluidité qu’il a de raconter les voyages, moi je ne sais pas. Comment ai-je su raconter mes voyages ? Qu’ai-je bien pu faire des paysages ? Qu’ai-je gâché de l’Italie. Ô que c’était autrefois.

Alors le soir je lis, il m’accompagne encore, le déjeuner se prolonge, ainsi et je l’en remercie.

Mercredi 10 mars 2021

Fallait-il que je te hurle pour t’expulser de moi ? Faut-il que les verbes, ici, soient excessifs pour formuler ce qui l’est aussi ?

Dire, c’est se libérer. Il y a dans cet espace une verbalisation libératoire, qui laisse une trace floue, l’idée d’un quelque chose, chez moi et chez le lecteur. Il y a évidemment une fragmentation de l’intime, un étalage de ce qui est en moi.

S’attacher à l’autre, est-ce avoir peur d’oublier ce qu’il a offert, parfois sans qu’il le sache ? Tu ne sais pas ce que tu m’offres, puisque je ne t’exprime pas tout. Tu sais que tu es quelque part, mais tu ne sais pas que tu es au-delà de tout dans ton regard, tes formes et tes couleurs. Je le dis aux autres mais pas à toi. Assis, là, après avoir déjeuné, tu me parles encore de vous, alors moi aussi je te parle de vous, et de moi qui vous regarde sans jamais l’avoir vu, et de ce que ça fait. Mais tu ne comprends pas : plus tard tu me fais cette proposition de t’accompagner là où vous serez, vous. Je dis d’abord non. Puis peut-être. Entre les deux il y a d’autres mots. Il y a la fatalité.

Et puis il y a M, J et N. Beaucoup M, il a sorti du porto, il était encore tôt, mais il le fallait. Et N. Nous ne nous sommes pas parlé depuis des semaines. Il me parle de C. Il me parle de moi, il me dit ce qu’il m’a déjà dit sur moi, c’est beau et simple comme il sait l’être, comme il l’est. Il me connait sûrement uniquement dans ce que je donne de meilleur. Ou dans la fatalité.

Mardi 9 mars 2021

Tu me rappelles celui que j’ai été. En tant que tu choisis, à ton âge, ce que sera demain. En tant que tu m’évoques ce que j’ai choisi, moi. J’arrive à trouver les mots, à les écrire, pour amener à la conclusion que tu devrais penser à tes choix. Bien sûr ensuite je blague, ajoute un smiley clown, un autre qui rit aux larmes, oh pourtant que les larmes ne sont pas toutes de joie.

Je ne cesse de penser ce que tu m’as dit un jour – tu déjeunais alors ici -, sur les silences. Nous n’en avons jamais reparlé parce que, depuis, nous ne nous sommes pas revus. Je suis donc à la fois celui qui pense que tu dois t’en méfier, de ces silences, celui qui pense qu’il y en aura toujours, et celui qui voudrait savoir si j’aurais pu les combler alors que pertinemment je sais que non. Non, parce que j’ai pas ma place, non parce que profondément tu n’as pas ce qu’il me faut pour nous aimer dans nos silences et donc les combler quand c’est joli. 

Tu me rappelles celui que je n’ai pas été et ce que je n’ai pas eu, alors me voici bousculé par ce que tu me donnes, parce que tu sembles inatteignable.

Plus tôt j’avais parlé à O. C’était un peu flottant. Il y avait comme une liberté qui n’osait pas se frayer un chemin dans cette conversation téléphonique non pas totalement inédite – nous avions discuté il y a trois ans, pour le travail, et dès lors je m’étais dit que j’aurais aimé combler ses silences, à supposer qu’il eut été possible de trouver l’audace de faire concurrence à sa voix magnifique. Pas totalement inédite mais nouvelle, car depuis nous n’avions échangé que par messageries diverses et variées. J’avais notamment eu la fierté de collaborer à son projet “Faire l’amour“, anonymement mais joliment : il m’avait suffi d’écrire.

J’avais dit à O ce que je t’ai dit à propos des projets japonais. Mais avec toi, tout s’est éclairé. J’ai compris que ce que je m’imposais, c’était de brasser, encore et encore, le passé. De faire du nouveau avec de l’ancien, et quel ancien ! Cet ancien né de choix que j’avais faits et dans lesquels on parlerait d’amour, ou peut-être pas assez.

Et puis, croyant avoir fini, arrive cette phrase : La mémoire reste infernale de ce qui n’arrive pas.” Elle arrive par la mort d’un homme, tabassé. Il pourrait être toi, moi, lui, nous. La phrase belle et terrible, dans laquelle au premier regard je ne lis pas la mort mais l’in-amour, ce pourrait être la nôtre, même si tu n’as pas ce qu’il faut, même si tu rejoins le garçon aux yeux noirs, mais ce soir c’est celle pour un homme mort. Et moi je suis vivant. Vivant de vibrer. Vivant de lutter. Joliment vivant.

Lundi 8 mars 2021

Laisse-moi rire de nous, laisse-moi rire de moi, de comment je te vois, de qui tu pourrais être. Ainsi, laisse-moi te dire qu’heureusement tu n’es pas parfait, c’est ainsi que j’en ris, de ce déséquilibre, de cet impossible. C’est ainsi que, dans cette réalité – tu n’es pas parfait – je me rassure : tu aurais pu me rendre fou.

Dimanche 7 mars 2021

Ce n’est pas aujourd’hui non plus que nous nous retrouvons, sous une autre formule que celle qui avait fait joie. Il en va ainsi des samedis et des dimanches. Des prochains aussi, probablement. Ce qui fut éphémère nous laisse libres, et nous savons qu’il y aura, tôt ou tard, ce moment où ton corps reviendra, où ta peau surgira, notamment cet espace étoilé sur l’omoplate gauche, photogénie que mon œil attend pour la capturer.

Samedi 6 mars 2021

Poursuivant l’élan né hier, peut-être porté aussi par le soleil installé, j’écris, peut-être porté par cet impossible défi que je m’étais donné, j’écris.

Vendredi 5 mars 2021

Ils avaient tant joué à mourir dans les bras l’un de l’autre, qu’en la trouvant ensanglantée au milieu du salon, il a éclaté de rire, convaincu d’être devant une mise en scène, quelque chose de grandiose, pour le surprendre cette fois-ci, le terrasser, l’estomaquer, lui faire perdre la tête, l’avoir.
Lâchant le sac plastique jaune, le matin même elle lui avait dit de sa voix enjouée Tu achèteras du thon car le-thon-c’est-bon, il comprenait qu’elle était morte puisqu’elle avait les yeux ouverts, le regard fixe et tenait, entre ses mains, sa blessure, le couteau planté là dans son sexe.
::: Wajdi Mouwad ; Anima

Soudain, sans que je m’y attende vraiment, j’ai eu envie, enfin, le soir venu, de remettre la main à la pâte et le nez dans les projets dits “japonais” qui, depuis plusieurs semaines, n’avancent pas. Il y a plusieurs raisons à leur stagnation, d’une part une faisabilité incertaine, et d’autre part quelque chose de plus insidieux : une certaine lassitude née d’une solitude certaine, entraînant l’esprit vers une sorte de vide abyssal duquel s’extirpent pour moi, heureusement, les images et textes produits plus ou moins quotidiennement, peut-être par la grâce d’une sorte d’obligation de les produire, sans doute par le plaisir né, sans cesse, de creuser de ce côté, sans risque ni épée de Damoclès, sans doute aussi parce qu’il me semble difficile de ne plus faire trace. Ce vide est peut-être ce que d’autres nomment ennui, un mot que je dis toujours ne pas connaître, peut-être par aveuglement. Mais qu’importe le mot. Il n’y a pas, là, à côté, un Autre qui me regarde faire, ni un Autre qui lui-même, fait. C’est peut-être là où je te regarde autrement, c’est peut-être là, à cet endroit de toi, que tu es un piège : lorsque je te dis que c’est beau, que dis-je d’autre ?

Mercredi 3 mars 2021

Alors ils caressent le plateau de la table qui, au milieu du fatras de détritus – carton, polystyrène, plastique – est enfin sur ses pieds après qu’on a retourné les 43 kg de bois et de métal. Sensualité, dira A. Plusieurs fois je l’avais caressé moi aussi, dans le grand magasin, avant de me décider, un jeudi je crois. Et puis elle est arrivée ce matin, me surprenant, me voici joyeux, puisque une erreur de saisie informatique me la promettait plus tard.

L’arrivée de cette table signe la fin d’une sorte de bricolo-camping-industrialo-chic qui servait de table de salle-à-manger – à savoir un couvercle géant (plateau bois, marqué d’un imposant Leica rouge, trop class, bordé de métal, trop yeah) posé sur deux petits tables de jardin – et me permet ainsi de remettre l’une des petites tables de jardin non pas dans un jardin qui n’existe pas, mais au soleil, là, sur le pas de la porte, où la coursive se baigne de soleil aux meilleures heures de la journée et se baigne également du tintamarre heavy-metal du voisin de palier, gloubiboulga musical plus proche d’un grognement né d’une circulation routière auquel je suis habitué et qui par conséquent me dérange à peine que d’une potentielle musique me déconcentrant.

Mardi 2 mars 2021

Nous raccrochons. Il est noté la durée de notre conversation téléphonique : 74min37s. Il est noté, confus dans mon esprit, ce que tu m’as dit, d’où tu reviens, où nous n’allons pas, toi encore moins que moi, puisque quelque part j’attends encore quelque chose de l’impossible. J’attends peut-être, au moins, de ne plus l’attendre. Est-ce possible ?
Parce qu’évidemment nous avons parlé de lui. Parce qu’il y avait eu le message reçu de lui, lui dont j’étouffe même l’initiale comme j’étouffe les images de nous qui n’ont le droit de rien et qui sont peut-être, sans que je comprenne pourquoi, ce qu’il y a de plus insupportable à voir, peut-être parce qu’elles sont une audace, peut-être parce qu’elles sont plus le signe de ce qu’il n’y a pas que le signe de ce qu’il y a eu, négatif photographique ou quelque chose comme ça. Le message, donc, de 11h32, auquel j’avais répondu à 11h45, 13 minutes à grignoter les possibilités d’une réponse qui ne dira rien de ce que je ressens et qui crève de se taire.
Dans ce que nous disons, durant 74min37, il y a notamment ce qui précède : écrire. Ces impossibles, ces inachevés, sont peut-être là, montés en folie alors qu’ils ne valent rien, pour aimer les écrire. Dire la douleur quand il n’y a peut-être qu’une mélancolie douce, est-ce faire drame pour faire mots ?

Samedi 27 février 2021

L’appareil photo lui-même est progressivement devenu un organe inscrit dans ma physiologie, qui détermine mon interaction avec l’environnement. Je ne suis qu’un passage entre le dedans et le dehors, prenant bien soin de ne pas contraindre l’acte photographique dans les carcans de la raison, de l’intellect, du calcul, du vouloir, des références, du déjà vu ou pire, du concept… que l’énergie circule le plus librement possible, dans tous les sens possibles.
::: Olivier Deck ; L’envers de la lumière

Vendredi 26 février 2021

– You’re late.
– The sun rises when it’s ready, Blanca.

Je t’envoie cet extrait. Il est tard. Plus tôt, à 14h09, je t’ai menti : j’essaye d’échapper à ce qui est en train de m’échapper.

Je t’envoie cet extrait. Je me le passe en boucle. Je me délecte. Je me dis que dès que l’occasion se présentera, je placerai cette réponse à qui me fera remarquer que je suis en retard. La série dont il est extrait me baigne depuis plusieurs jours dans le milieu trans et gay new-yorkais des années 88-91 et a pour personnage central Blanca Rodriguez, jolie coïncidence sur le nom, j’aime. On y parle de musique, de mode, de danse, de Madooonna, de VIH, de mort, d’amour, d’amitiés, de couleur de peau, de classes sociales, de ce qui fait famille pour tous ces personnages virés de chez eux. Ça sent le désir et l’hôpital, ça se marre et ça chiale, ça s’aime et ça se toise, ça griffe et ça caresse, et quelques portes claquent. Quelques mains, aussi, bitch.
Le spectateur que je suis révèle ici, dans cette fascination pour les danseurs, celui que je peux être, rarement exposé ici, voire jamais, qui s’éclate encore sur les dance-floors – c’est-à-dire plutôt dans sa cuisine depuis un an. Il révèle aussi, puisque soudain l’idée me vient, que j’aurais aimé être danseur. Mais ce n’est pas tout à fait un secret : les mouvements de mon corps ont été immortalisés, arrêtés nets sur quelques photographies, sûrement pour me regarder moi-même autrement, avec une fois ou deux cette légende : J’aurais aimé être danseur.   
Mais il n’est pas trop tard, avait commenté O.

Mercredi 24 février 2021

Ainsi, sans vraiment savoir que les jours suivants signeront ce qui n’aura vraisemblablement pas lieu entre nous, nous buvons une bière au soleil. Oh bien sûr une fois à l’intérieur nous parlons des livres, toujours vous parlez des livres qui s’imposent ici, on frôle le millier. Un jour, dans un excès de folie ou de sagesse, je les compterai. Et, quand l’un de vous demandera si je les ai tous lus, au lieu de dire qu’ils ne sont pas à moi mais que oui, j’aime lire, je dirai combien il y en a. Tu sourirais alors peut-être.

Lundi 22 février 2021

Soir. Je continue de chercher ce que la lumière peut offrir. J’écris “Solitude nuit“. Nuit : verbe ou mot ? Je rejoins là, une fois de plus, dans ces auto-portraits qui regardent presque quelqu’un d’autre, une forme de courage : celui de tourner autour de mon corps et de le montrer. Il s’agit de dépasser quelque chose, une fois de plus, qui caresserait l’intime sans le brusquer, comme les mots. Nous en parlions plus tôt avec un jeune homme qui, lui aussi, m’enregistra : sur le même groupe Facebook, il avait passé une annonce. Il préparait un concours d’entrée pour intégrer une école de cinéma et il cherchait lui aussi des personnes pour parler et monter ainsi son dossier. La forme serait documentaire mais le film n’existera probablement jamais. C’est quand il a parlé des images qu’il voulait joindre que j’ai apporté un autre regard, c’est-à-dire pas seulement le témoignage de ma propre vie. J’ai dû employer le mot cohérence. Je suppose. Je lui avais aussi dit qu’écrire ici c’est une forme de courage, cela a été à un moment un dépassement de soi car il fallait enlever cette cagoule qui cache les sentiments. Alors qu’ils nous rendent vivants. Voire beaux. Comme la lumière parfois.

Samedi 20 février 2021

Relire encore. Penser à ce que m’ont dit D, E et les autres. Corriger. Préciser. Dé-flouter. Re-poétiser. S’agacer. Et puis il y a le texte du premier jour : le 23 mars 2019. Il ne dit pas ce qu’il faut dire : il ne dit par que notre histoire est née parce que le musée des Douanes était fermé en raison des manifestations des Gilets jaunes. Certains se rencontrent sur une musique. Nous nous sommes rencontrés sur des slogans que nous n’entendions pas. D’autres passages édulcorent, adoucissent, nous perdent, oublient, taisent : il y a, en dehors, ce que nous seuls saurons, nous seuls ou d’autres, E peut-être. Parfois il se souvient mieux que moi. 

Et puisqu’on en parle, je pars le retrouver, E. Il m’attend là-bas, au bout de la rue, en le voyant je danse un peu, il sourit. Nous marchons, sans silence. Nous taisons-nous parfois ? Non, je ne crois pas : même nos désaccords ne cousent pas nos bouches. Nous marchons : les quais de Garonne, puis les petites rues, les antiquaires et les coups de cœur qu’ils renferment, nous vendent ou nous donnent envie d’acheter. Six verres magnifiques, soufflés à la bouche dit la vendeuse, délicats, troublants et je tombe dans leur piège. Une table ensuite, elle me dit Viens, mais j’hésite. J’ai le compas dans l’œil, alors je dis : “2 par 80 ?” L’antiquaire mesure, est épaté, nous blaguons, connivence. De retour chez moi je mesurerai, bercé par la douce musique du désir mobilier et la petite clochette qui alerte sur le prix, le matériau, les dimensions. Il y a dans le désir pour les objets, que je partage avec E, quelque chose d’incomparable. Il y a cette beauté qu’ils vous offrent, cette temporalité qu’ils désignent, cette ambiance que cette table brusquement, fait imaginer. Mais parfois on hésite, on ne sait pas si on ne va pas s’en lasser, on ne sait pas si c’est juste parce qu’on en a marre de pas trouver le bon, on se dit qu’il est un peu trop froid. Analogie ?

Vendredi 19 février 2021

À vingt-quatre ans, je terminais mes études en architecture à l’École des beaux-arts, je venais de gagner mon premier salaire en faisant des traductions techniques – aéronautique : conception d’un hydravion quadriréacteur ; travaux publics : chantier de construction d’un barrage hydroélectrique dans la vallée du Nil en Égypte ; brevets d’invention : fourchette tournante pour spaghettis, détecteur d’escargots pour cueillette après la pluie d’automne… – mieux rémunérées que les travaux sur les textes administratifs, politiques ou littéraires. Je m’étais jeté sur les annonces de voitures d’occasion, à la rubrique « petits prix » : modèles communs, déjà anciens et démodés, avec un gros kilométrage au compteur, et des pneus usés à soixante-dix pour cent. La voiture que j’avais repérée, proposée dans les termes que j’ai dits, avait été fabriquée quarante ans avant ma naissance par un petit constructeur d’Europe centrale, réquisitionné par l’occupant nazi pendant les années quarante pour produire des véhicules militaires, et qui n’avait pas survécu à la guerre.
::: Alain Fleischer ; La Vie extraordinaire de mon auto

19 février 2021. Mon grand-père Pierre aurait cent ans. Qu’en dire ? Est-ce anodin ? Vertigineux ? Triste ? Suis-je vraiment fataliste devant le temps qui passe ? Quel adjectif conviendrait ? A propos d’adjectif, j’en apprends un en anglais : smitten. Tu me dis que j’ai l’air smitten. Et toi ? Es-tu toujours épris ? Oui, toi que ressens-tu ?

Et puis le soir arrive et je ne suis plus ni fataliste ni épris : je suis inquiet et impuissant. Sur le petit écran, le visage de S, avec qui je n’avais parlé depuis des mois. Il est toujours dans cette ville qui n’est pas la sienne depuis plus d’un an. La situation est irréelle, au départ il en rit : tout ce temps ! Mais après une heure à parler de nous, à expliquer mon silence, à nous moquer de l’immuable papier peint qu’il aurait eu tout le loisir de remplacer, à raconter ceux qui existent ou imaginer ceux qui n’existent pas, il baisse la voix. Le ciel s’est assombri, menaçant, il y a quelques jours. Parfois il tend l’oreille. Il espère que personne n’écoute, de l’autre côté de la porte. Il vient d’un pays où l’on va en prison pour être qui il est. Nous parlons de visas, de solutions, d’asile. J’essaye d’être léger quand je lui dis qu’il n’est pas le premier à m’avoir demandé de m’épouser pour avoir des papiers : il rit. Il rit souvent. Beaucoup. Cela éclate. Il est d’une gentillesse presque effrayante. Il est aussi toujours d’une beauté redoutable. Je lui dis. Sans l’adjectif.

Jeudi 18 février 2021

Océan de lumière droit devant. Je m’élance pour plonger dedans, et, au-dessus, le roi, le grand soleil : avec lui, le ciel est plus n’est plus bleu. Je fais exprès de ne pas entendre maman derrière moi qui appelle – elle est bien assez grande pour me rattraper. Je n’ai qu’un petit peu de temps pour plonger dans l’océan doré ; je cours dans la montée pour arriver avant elle, je peine un peu, c’est si bon l’air sur mes bras, les arbres disent bonjour, je suis l’un d’eux.
::: Marion Richez ; L’Odeur du Minotaure*

Elle est étudiante en sociologie et elle avait passé une annonce sur Facebook. J’avais tout de suite répondu présent, j’avais envie de cela, de réfléchir à son sujet, de laisser une trace dans un mémoire de licence et d’apporter ma pierre à l’édifice. La voilà. Pas de café, juste un verre d’eau. J’attends que mon café passe tandis qu’elle résume le sujet de son mémoire. Je pose la carafe sur la table, dans son coin. Je me mets à l’autre bout. Elle ouvre son bloc-notes, déclenche l’enregistreur. On y va. Elle me dit que les prénoms seront changés et me demande lequel je choisis à la place. Antoine. Elle est venue pour que nous parlions d’homosexualité et de toute cette nébuleuse qu’on met sous la bannière LGBTQIA+. Enfin c’est moi qui dois et qui vais en parler, de mon parcours, de ce qui nous réunit et nous sépare, des étapes par lesquelles je suis passé, des cases dans lesquelles on se met, des queer, du mot gay, de la radicalité des mouvements, du drapeau, des trans, des pansexuels, des polyamoureux, des combats et de ma façon de faire combat, des silences, de mon absence d’engagement dans le tissu associatif, de comment je vois cela dans vingt ans, de sa génération fluide, de l’écriture inclusive, des ongles vernis des garçons, du danger, du genre, des souvenirs d’enfance, d’une photographie, de la violence potentielle d’une minorité haineuse, de la terrasse du bar où j’aime aller et qui est le signe de la porosité nécessaire entre “notre” monde et l’extérieur, des cultures gays, des icônes, de qui fait notre identité, des jupes pour garçons et que sais-je encore.

Je parle durant presque deux heures trente. Je ne dis rien sur le Japon (zut, comparaison intéressante avec la France, période de ma vie intéressante pour comprendre ce qui fait faire “groupe”) ni sur mon sac-à-main (zut, comparaison intéressante avec le Japon, anecdote intéressante pour comprendre qu’on ne fait pas “groupe”). Je parle mal de l’amitié.

Je regrette quelques phrases.

J’aurais dû dire Pierre-Antoine.

* Livre magnifique