Dimanche 13 septembre 2020

Il est tard. J’ai encore la peau asséchée par la mer et le sable. Je t’envoie deux vues de la plage ; la lumière était alors si belle. Puis voici enfin les photographies que tu attendais, celles de ta main, de ton corps qui marche, de ton sourire, de ta joie. Il y en a 39. Elles ne sont pas toutes belles, regarde ce contre-jour là, mais tu dis qu’elles t’enchantent. Alors viens, reviens, nous en ferons tant d’autres.

Samedi 12 septembre 2020

Tous les textes que j’écris, c’est arrivé. L’image peut-être lointaine ou manquante, elle peut-être autre, ou suggérée : l’image, ce n’est pas forcément ce dont je parle, tandis que le texte colle à ce qui est arrivé. Je n’ai pas de distance dans le texte, je n’invente pas.
::: Sophie Calle

Vendredi 11 septembre 2020

Tu as peur de devoir quitter l’Europe ; alors tu me demandes si je voudrais t’épouser. Avant toute réponse je ris, aux éclats, c’est ma première réaction, bruyante, pour recouvrir de sons la réponse que je dois te faire : non. Alors je te réponds que non. Je te dis aussi que ça ne suffit pas. Et tu m’offres là des paragraphes entiers à écrire ici, des explications que je donnerais, des souvenirs que j’évoquerais, sans faire attention au fait qu’aujourd’hui c’est justement l’anniversaire de Ch. Tu m’offres l’opportunité de parler encore d’amour, ici, encore de ce rêve d’amour, love, tu ne comprends pas cette idée, alors je te dis peu importe, peu importe comment tu l’appelles, whatever. Tu m’offres l’opportunité de parler encore de toi, de te dire donc pourquoi, de but en blanc, c’est non. Un chat, tu es un chat, dis-tu, qui ronronne et puis s’en va. Griffe aussi peut-être ? Un chat qui rêve de vivre ici, je sais. Un chat dont le pays n’est pas la paisible côte atlantique, je sais. 

Alors tu me demandes aussi si J est d’accord. Je te dis qu’il a répondu par un rire.

Jeudi 10 septembre 2020

elle le dit au frère qui reste ; le soir, quand je la laisse, la mère cherche des raisons : qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? elle se demande en s’enfermant dans un sommeil forcé où elle s’efface ; elle vit encore d’une puissante colère : un coupable, il lui en faut un pour ne pas trop se condamner ; la hain la prend, des flots qu’elle transmet aux vivants ; la mère est un poing fermé qui ne voit plus le jour
::: Camille de Toledo ; Thésée, sa vie nouvelle

Mardi 8 septembre 2020

Je suis sur la machine numéro 7, nommée ChestPress, sur laquelle il poussait quelque minutes plus tôt, en expirant fortement, sans atteindre les décibels des joueuses de tennis à l’époque où je regardais le tennis à la télévision, époque tellement révolue que le lecteur que vous êtes s’esbaudit. Je le vois alors tendre un peu le regard puis le cou pour voir si je soulève plus de poids que lui. Oui. C’est le cas.
Il porte des cheveux mi-longs, bouclés, châtains, oui un beau châtain, comme s’il s’était fait une couleur. Beau visage, air sérieux, tee-shirt vert bouteille qui laisse apparaître des formes : “Une bombasse à bidou” écris-je alors à J pour lui montrer que j’ai fait ce que j’avais dit : reprendre sérieusement le rythme de la salle de sport, car l’homme sur la plage, là-bas, dimanche, avait ce corps que je pourrais avoir, que je fuis, mais qui pourrait facilement me rattraper.
D’ailleurs nous en rirons avec Z, plus tard au téléphone, de mon corps, avant qu’il ne dise quelques phrases d’une telle perfection, sans accent, que je m’étais dit que son niveau de français avait pris une belle ampleur. Z m’avait déjà fait rire, plus tôt (vous suivez ?), en me laissant un message, comme souvent. Je l’aime notamment pour cela, cette façon de rire de moi et de lui, avant de revenir à un sujet plus sérieux. Ce soir, le sujet sérieux, c’est ce qu’il ressent pour un autre, rencontré une fois. Une fois seulement. Le voilà inquiet d’une particularité de l’autre, tendant trop le regard vers ce qui le pèse.

Lundi 7 septembre 2020

23 septembre
Les funérailles ont eu lieu hier. Il serait ennuyeux de les décrire. Tout le monde m’a dit que j’étais splendide dans mes habits de deuil.
:::Valéry Brioussov ; Dernières pages du journal d’une femme.

Ils sont assis sur les marches du numéro 17 de la rue aux Herbes. Je les ai déjà dépassé de deux ou trois mètres lorsque l’un des deux m’interpelle. Je me retourne, par politesse, j’attends qu’il me réclame une petite pièce en me disant que je répondrai sûrement que je n’en ai pas. Mais il me demande, en un phrasé trébuchant sous l’alcool, si j’accepte qu’il me pose une question. J’accepte, dans un sourire ; ses yeux brillent.
Le voici qui me demande ce que je pense des gens qui passent et qui cassent les bouteilles des autres. En effet à leurs pieds, du verre brisé et le contenu d’un litre de rhum-coco. Je crois alors que je n’ai pas le temps de répondre qu’il me dit qu’en échange de ma réponse on pourrait faire l’amour. Oui. Carrément. Son camarade de boisson, au visage plus assorti à du jus de raisin qu’à du rhum-coco me sourit alors de toutes ces dents et prononce un truc que j’ai bien oublié – et que je n’ai peut-être même pas exactement compris, mais il n’avait pas l’air de trouver étonnante la proposition. Tout ceci avant que mon regard se pose sur les deux autres bouteilles de cette même boisson et que je blague à ce sujet, rassuré de les savoir ainsi bien accompagnés. Je laisse alors le Don Juan terminer son laïus – en gros, ceux qui cassent des bouteilles méritent une mandale – et m’éloigne en les saluant, regrettant presque de quitter leur compagnie incongrue… Mais j’avais trop peur qu’ils me proposent de trinquer. 

Samedi 5 septembre 2020

Je garde ainsi de toi quelques objets de cuir. L’un d’entre eux pourra, comme aujourd’hui, être à mon poignet. Un autre, depuis samedi déjà, enveloppe mes cartes de visite. Mon nom, mon identité, ma peau sont donc encore en contact avec toi.

La soirée d’hier avait posé d’autres jalons. Cette dernière matinée a clairement précisé un futur différent et a dit ou redit, parmi tant d’autres choses, la frustration et la distance nées du sommeil et de la présence de M sur un agenda fragile. Enfin notre au-revoir à l’arrêt de bus a curieusement offert un quelque chose que je n’attendais pas, rejoignant alors ce qu’hier soir je t’avais dit. Mais à quoi bon que tu me surprennes, si finalement c’est ton silence, après mes mots légers et ma chanson, qui s’impose ?

Je pars ensuite visiter l’exposition sur les sneakers. Je t’avais dit plus tôt que nous aurions dû aller la voir ensemble, et trouver ainsi dans cet agenda fragile de quoi partager. Alors le sujet – les chaussures – qui était revenu à plusieurs reprises dans la matinée, aurait-il offert un geste : des pas. “Step by step“, avais-tu dit justement, souviens-toi, tandis que peut-être, je rêvais d’enjambées.

Jeudi 3 septembre 2020

“J’ai rencontré un mec… Tellement beau ! Et fonctionnaire en plus !”
Z.

Tram, retour du travail. Il a acheté des plantes. Il porte un pantalon beige, taché sur la cuisse droite. C’est peut-être l’eau des plantes. Sa braguette est un peu ouverte, je crois. Je regrette de ne pas avoir pris mon carnet : il est sur la table de nuit. Je l’ai laissé là en me demandant si par curiosité tu l’ouvrirais. Juste comme ça, pour voir. Pas pour lire. Ou peut-être pour lire. Peut-être que j’avais envie que tu lises cette langue dont tu sais si peu et que j’ai écrite fatigué.
Depuis quelques temps j’ai retrouvé cette habitude. C’est-à-dire que j’avais écrit sur la plage et mardi soir, en t’attendant. Les mots ne glissaient pas si bien, sur le papier, j’avais un peu mal au poignet et le stylo bille ne me convenait pas. Je ne savais pas exactement ce que je devais écrire sur nous, dans ces lignes. Sinon ton sourire, parfois. Sinon ma patience. C’est dans le mail que je m’envoie, face au garçon et aux plantes, que j’évoque cette absence de toi (ou de nous) quand nous sommes ensemble. Je ne sais pas encore que le soir, longuement, nous dirons ce que nous essaierons de dire.

Mercredi 2 septembre 2020

Tu portes cette chemise crème, aux motifs sombres et floraux, comme des coups de pinceaux et je pense à Soulages. Depuis hier il y a M, cet ami profitant de ta semaine ici pour venir, lui aussi. Toujours il sera là, dans un trio parfois reposant, te permettant des silences. Mais il y a ton rire, parfois, en éclats graves, comme celui d’un enfant.

Mardi 1er septembre 2020

La lumière est encore basse à travers les rideaux et les portes fermées. Dors-tu? Je laisse un mot sur la table ; ton sommeil pourrait orner des paragraphes entiers de ce journal, tellement il est sujet à discussions, difficultés, expériences, surprises. En cela, dans la nuit, nous sommes loin.

Lundi 31 août 2020

La tablée est joyeuse ; chacun y découvre de nouveaux visages.
Lazy fucker, tu avais dit un peu plus tôt, à propos de toi-même, m’ayant laissé préparer le dîner. Ce serait peut-être dommage, de ne noter ici que ces mots, puisque tu as su aussi, de ce sourire que peut-être l’alcool avait aidé à apparaître, en trouver d’autres, et être autre, soudain, à la porte de la cuisine. “Calme-toi“, aussi, diras-tu, dans un français hypnotisant. Quoi encore ?
Tu me rappelles celui que j’ai été avec d’autres, dans ces moments nouveaux, hésitants et incertains, dans nos présences à la fois libres et imposées.

Mardi 25 août 2020

La nuit était encore noire. sous le ciel sombre et lourd de neige, le quartier était plongé dans un calme profond. Lorsqu’ils se mirent à marcher, le chemin craqua comme si quelque chose se cassait. Avec leur seule chemise collante de crasse sous leur vêtement de velours, Ishida et Saitô sentirent le froid à même la peau. Tout leur épiderme en devint douloureux. Bientôt, ils furent tout engourdis, sans plus sentir ni leurs doigts ni leurs orteils.
Tous sortirent, les bras maintenus fermement par un agent.
::: Takiji Kobayashi ; Le 15 mars 1928

Tout en déjeunant, nous parlons du peut-être de toi. C’est un peu plus tard que R ouvert alors son sac à dos, fouille au fond, et en sort des cailloux. L’un d’eux, le plus petit, tendu vers moi dans un sourire radieux : un porte-bonheur, disons.

Tout en dînant, nous parlons du peut-être de toi. J n’a pas, dans son sac, de cailloux ; il pense en revanche aux montagnes. Je lui dis que j’ai revu ton sourire, qu’il me manquait les mots pour répondre à tes questions.

Samedi 22 août 2020

C’est joli, comme ça, d’y aller tous les trois. C’est joli, vos yeux, chacun à leur manière. Ceux de L, lumineux, et que mon appareil photo, prolongeant mon regard, ne cesse de chercher depuis son arrivée. Ceux de Z, sombres, dont on a déjà tout dit. C’est joli, comme ça, Versailles, ensemble, dans ce trio que vous m’offrez avec votre jeunesse, délicate pour l’un, fougueuse pour l’autre. C’est joli, je suis bien. Et puis rieurs, nous revoilà chez R, et c’est joli, encore.

Vendredi 21 août 2020

Ça fait comme des petits pieds qui bougent, elle m’avait dit. Et puis je suis revenu : Metz avait été brève, quelques heures, le temps d’un bonheur dû à Susanna (Fritscher) et (Yves) Klein. Des retrouvailles avec eux, chacun à leur manière, avant d’autres, puisque J le soir, presque deux années avaient passées, à peine pouvions nous y croire, à tous ces silences surtout. Pourtant tu sais que tu es toujours là, ton visage, là sur l’étagère de mon appartement, ton visage cogné par l’asphalte, d’une beauté qui…
R aussi, encore, soudain, inattendu, attendant ici, déjà hier que n’avions-nous partagé en rires et folies ! Mais R n’a jamais été des silences, R c’est quelque chose, et peut-être que jamais assez, comme d’autres, je ne dirai combien il est là, peut-être que c’est le piège d’ici, au hasard du flux et de la langue, il y a des absences qui ne sont pas messages.

Jeudi 20 août 2020

Ainsi faut-il quitter, déjà, ces paysages inédits qui m’auront ravi, surpris, enchanté, par leurs courbes et leurs lumières, leurs étendues et leurs limites, leurs détails, que sais-je encore, leur présence et bien sûr, leur horizon, leurs ciels et tous ces nuages. Ainsi faut-il nous dire au-revoir, déjà ou encore, et autrement, après ces quelques années de peu qui, là, en haut d’une crête, au bord d’une vache, au fil des soirs frais et des soleils couchants, nous auront offert de partager ce que l’on n’avait jamais dit. Surtout m’auras-tu fait partager de ces lieux, tout ton amour et tout ce que tu en sais ; c’est inestimable. Comment te dire alors, une fois de plus, merci ? Comment le dire pour être à la hauteur de ce que tu m’as offert ?
Voilà. Nous nous disons au revoir tandis que nous avons pour partie, devant nous, ce que nous ne savons pas. Disons tout de même que tes lendemains sont plus attendus, les miens plus rêveurs.

Lundi 17 août 2020

J’élargis ainsi mon inventaire des paysages aperçus, entre Paris et Clermont-Ferrand, lorsque le regard quitte les pages ou l’écran ou les mains de la dame de la place 92 ou le bras tatoué qui passe ou le masque et les yeux de la vendeuse ambulante qui n’a pas de café et qui s’approche de mon visage alors que je fronce les sourcils et tends l’oreille.