Dimanche 12 mai 2019

Et c’est au jardin qu’on fit blaguasse. Riant de nous ; autour il y avait du soleil.

Samedi 11 mai 2019

Ainsi je retrouvai Toulouse. De celle qu’on dit rose, j’aurais tant à raconter, d’une couleur ou d’une autre. Il y a tant qu’on n’a jamais dit, puisque l’on avait dix-huit ans, l’âge d’être taiseux dans la chambre 141 du bâtiment R2, l’âge de regarder ce qu’il se passe ailleurs, l’âge de ne pas encore être celui que l’on sera. A dix-neuf je la laissais : le chemin des écoliers avait été trop prêt du ravin.
Ainsi je retrouvai Toulouse. Les souvenirs n’avaient plus trop de goût ni d’odeur. Pas mêmes ceux de la nostalgie. Tu m’avais proposé de nous y retrouver pour parler, j’avais refusé, net. Mais tu vois m’y voilà. Pour voir quelques images, lire, et chercher encore peut-être un visage, sans doute l’inspiration, y trouver des virgules et des mots à poser entre elles, avec, en embuscade, sans doute une émotion.

Jeudi 9 mai 2019

Vos visages se succèdent.
Toi, d’abord, cette photographie que tu m’envoies, les cheveux coupés, le sourire éclatant, les yeux dans lesquels brillent cette lumière qui aurait pu illuminer Istanbul un matin de mai et qui éclaire parfois les matins parisiens. Il y a ce filtre qui lisse un peu ta peau sur cet autoportrait fait au téléphone portable. Nous échangeons quelques mots souriants mais ta fatigue l’emporte ; il est vingt heures vingt, tu dis « Je me repose jusqu’à demain matin. »
Toi ensuite. Tu aurais pu dire cette même phrase : vous partagez ce point commun, le plaisir du repos, et le corbeau de vos cheveux. Ainsi te revoilà, tu es à nouveau visible, le compte n’est plus privé, je n’en suis plus privé. Tes quelques cinq milles visages n’ont pas de filtre lissant, le plus récent est superbe, tu y parais mystérieux, ailleurs, peut-être est-ce dû à la frontalité, rare, de la prise de vue, et puis il y a toutes les autres dans cette fascinante litanie de ces propres regards sur toi, parfois encore le corps se dévoile, tatoué d’indélébile comme nos souvenirs. J’ose un double-clic pour aimer une image, une seule image, prise à Arashiyama lors de ton dernier voyage en février dernier ; tu portes un kimono. Souvent tu es triste. Encore tu es ce garçon qui ne veut pas sortir de l’enfance. Parfois tu as ce regard espiègle et soudain je suis frappé, c’est aussi celui de Z, oui c’est le même, le même. Toujours ton regard est noir, toujours, infiniment. Sur l’image du 10 août dernier, on aperçoit ce portrait que j’avais fait de toi.

Et Kazuhiro Soda, encore.

Mercredi 8 mai 2019

« Arrêtez de me filmer, je suis laide et tout hâlée« , dit la vieille dame. « C’est vraie, tu es brunie« , dit l’autre. Elles sont japonaises. La première était déjà là, hier soir, avant que je m’endorme. Au matin, je reprends le film, la ville se meurt encore, et c’est peut-être cela qu’il y aurait à dire. Je creuse ce que le Japon a encore à me faire dire, au-delà de cette lumière qui n’est plus le sujet deux ans après en être revenu, une semaine après avoir décidé de reprendre tout ça sans avoir fait attention au calendrier, deux ans déjà. Oui tout ça, il y a tout ça à dire sur ce pays dont souvent on ne dit pas ce qu’il faut. Alors je regarde ça et j’écoute autre chose, la peau des femmes, les hommes des ports, la mer qu’on voyait à travers la vitre d’un train, la disparition, l’absence, les rues sans enfants, les vieillards qui s’épuisent, les maisons vides.

Mardi 7 mai 2019

Je regarde le calendrier, il y a les mois passés. Je regarde mon corps, il y a leur trace. L’esprit aussi a vu quelque chose s’effacer (l’endorphine, etc.). Alors, même tard, puisque tu m’en fais la remarque voilà, j’y suis. Rien n’a changé depuis décembre, sauf les écrans, sur lesquels une compil Deezer a remplacé les clips. L’ambiance musicale est cependant la même, une pop musique pas vraiment désagréable, en d’autres lieux on danserait peut-être, alors parfois on tend l’oreille, toujours on tend le regard puisque les noms sont inconnus, sans cesse on tend les bras puisque on est là pour ça.

Dimanche 5 mai 2019

Alors, devant ces Tremblements, crier de rage comme jamais en sortant d’un film, crier. Le cinéaste abdique, il laisse gagner la peur, la folie, l’extrémisme religieux. L’amour est piétinée, ce que nous sommes en tant qu’humains luttant pour être nous-mêmes est ratatiné : ici le cinéma n’est plus un geste politique ou généreux, il n’est plus une une proposition pour le spectateur de s’identifier et de croire au possible, il est un regard maigre et dangereux sur un monde de fous, porté par quelques éclairages suaves.

Samedi 4 mai 2019

– Maman, c’est quoi le langage ?
– Le langage, c’est la maison dans laquelle l’homme habite.
::: Deux ou trois choses que je sais d’elle / Jean-Luc Godard

On raconterait alors comment on s’est retrouvés à 11h16, dix heures à peine après s’être laissés. Ils m’attendaient, avaient déjà pris un café, alors j’ai dit « plus tard ». On raconterait les bretelles, la quête de J pour un costume, et puis voilà une veste, alors un pantalon, mais tiens un café par envie et pour s’abriter – des cordes ! -, et on aurait parlé de matières, motifs, tissus, on aurait touché tout ça, soupesé, et puis les chaussures aussi.
On raconterait le déjeuner, c’était exquis et le serveur était magnifique, un ange tombé du ciel, des boucles d’un blond qu’on n’imaginait pas, des yeux verts qui ne pouvaient pas avoir existé autrement qu’en rêve, il était là, tout près, il parlait mais je n’ai pas retenu, je buvais ses yeux, de toute façon quoi qu’il dise il y avait eu cette phrase : « Le français n’existe pas. »
On dirait au début du troisième paragraphe que j’avais été heureux d’être là avec eux, dans ce trio volubile, léger, rieur, que nous form(i)ons tous les trois. J’aime ce que nous proposons, j’aime comment nous embrassons nos solitudes respectives ; pour une fois le soir n’était pas tombé.

Le soir n’était pas encore tombé quand j’ai regardé le ciel, celui qui m’est offert du troisième étage. Il faisait froid mais je suis sorti. Les quais étaient presque vides, vidés par le vent glacial. Des filles tiraient sur leur jupe. Là-bas on grelottait. Le ciel était beau, porté par l’horizon qu’offre la Garonne et dont tu m’avais parlé ce jour où nous nous sommes rencontrés. J’ai beaucoup parlé de toi ce matin, surtout avant de m’écrier : c’était ton anniversaire.

Jeudi 2 mai 2019

Il flotte soudain un parfum capiteux devant les images en noir et blanc.

Mercredi 1er mai 2019

Alors, vers le Japon, je reprends la route. Une route radiophonique, photographique, littéraire, questionnant l’individu pendant le repassage, précisant les espaces durant la serpillère. Et puis, avec tout le courage nécessaire pour se regarder un peu, je relis cette conférence de novembre 2015, si loin et pourtant toujours là, en tête. Je grimace, oui, je grimace ici ou là mais j’en puise le meilleur et y creuse un virage pour aller ailleurs. Je regarde la date, ce 1er, premier d’un joli mois où j’aurai 45 ans, premier jour d’une nouvelle ère je crois, née du temps perdu, née de ce que tu es peut-être en train de m’offrir – c’est à dire une présence -, née de ce que E et J disaient, hier, sur l’être seul, seul mais avec soi. Je faisais des aller-retours entre la terrasse et la cuisine, entre leurs paroles et mes pensées, je ne disais rien.
Avant le Japon et les grimaces, il avait fait beau. Sur le chemin vers une pelouse ensoleillée, après que nous avions parlé un peu, j’avais aimé être là, avec moi marchant sur les bords de la Garonne. Je m’étais assis, j’avais regardé les gens, libre, léger. Et puis j’avais lu. Le ciel s’était couvert, j’étais rentré, sans penser que l’absence de mon appareil photo depuis un mois était peut-être une source de légèreté. J’avais ôté, dans ce quotidien, un kilo et 50mm de regard sur le monde.

Mardi 30 avril 2019

Et puis E dit qu’elle est morte. Anémone. Je dis Oh. Je leur dis que tu m’en avais parlé, d’elle. C’était dimanche. Je ne leur dis pas que nous étions dehors, que j’étais assis sur la pierre, cette pierre qui avait vu ce dont on ne parle plus. Tu m’avais dit que tu ne l’avais pas reconnue, au début, son visage était si maigre ; c’était un jour de chimio, c’était elle. Il y a un silence. Je ne sais pas ce qu’il se passe après, si E ou J dit quelque chose, je masque probablement ce que je ressens, il n’y a rien à dire, E dit 67. La maladie est dans le livre que j’ai entamé hier, dans ta vie, dans les journaux. Ici je ne t’avais jamais tutoyée.

Dans deux jours j’apprendrai la mort de Gilbert. Cancer aussi. 67 aussi. Il m’avait dit le mot espoir, ce jour, fatigué, déjà malade, où j’avais appris qu’enfin il avait un toit à lui, des murs à lui, des fenêtres à lui pour regarder le monde autrement, le ciel autrement, sans craindre la pluie. Quand j’entendais ce mot, espoir, depuis, je ne pensais qu’à lui. Gilbert aimait les livres, nous avions parlé de cela. Gilbert n’est pas dans les journaux.

Lundi 29 avril 2019

Une nuit où tu ne parviens pas à dormir, tu entends la voix d’un ami, à la radio. Tu es heureuse de l’entendre, il évoque Rimbaud, la folle liberté libre de Rimbaud, le poète qui cherche un corps nouveau, qui veut posséder la vérité dans une âme et dans un corps. Dans la nuit lumineuse des déserts, l’ami évoque Rimbaud au moment où tu le rejoins dans l’étrange pays du cancer.
::: Colette Mazabrard ; Un jour, on entre en Étrange pays

Dimanche 28 avril 2019

Ciel menaçant, lumière basse. Elle entre dans la rame, cardigan corail qui brille. La petite fille qui marche devant elle, d’un pas peu assuré, est pareillement colorée. Le train m’emporte. Juliette Armanet chante. Il est 20 heures passées.

Le ciel avait joué toute la journée. On n’avait pas vraiment craint la pluie. On avait regardé sa couleur, parfois on avait dit « Regarde, du soleil. »
Seul, j’avais eu un peu froid, dans les bois. J’y avais encore chanté, chanté avec ce risque très faible qu’on m’entendît. La chanson disait que je marchais seul sous la pluie.

Et puis ils étaient arrivés. Je ne savais plus les mois, combien avaient passé entre nous, entre maintenant et ce qui avait été. On était allé voir Y ; l’intérieur était un espace dans lequel on puiserait les mots si on y restait encore un peu plus, on décrirait les pendules, les amoncellements, les croyances et les superstitions ou ce Jésus encore là, photographié à Rome en 2007.

Et puis ils étaient arrivés. L portait un vêtement rouge vif et ample, il y avait quelque chose de solaire dans sa présence. S portait un tee-shirt qui faisait des envieux. Alors on avait fait des images. Les plus spontanées laissaient transparaître, rieuses, la joie d’être là.


Jeudi 25 avril 2019

Sans risque, je propose l’Italie. Sans surprise, non plus. Sans grand voyage non plus, même si le vin me renvoie dans les étés secs, les hivers humides et les printemps fleuris du Salento.
Mais parler de ce qu’on a mangé, c’est manger encore. Alors j’évoque le déjeuner de samedi : il nous entraîne un instant, S et moi, en terres inconnues. Nous voilà quelque part en Asie centrale, sans plus de précisions puisque j’ai oublié le nom de la ville que tu m’avais citée, et que j’avais pu localiser, là-bas, si loin. J’ai oublié ce que tu m’en as dit, oui, déjà oublié. Peut-être si peu. Peut-être écoutais-je à peine, l’esprit embarqué au milieu de paysages dont je ne savais rien, sauf quelques saveurs.

Mercredi 24 avril 2019

Alors il hésita à montrer un panneau « Interdiction de stationner » au milieu d’une photo de glycine.

Mardi 23 avril 2019

Dans cette tour de Babel que toi et moi ne partageons avec personne d’autre, il y a des cerises et des têtes de vaches. Elles sont nées d’homonymies souriantes sur lesquelles nous avons rebondi et sont devenues nos clins d’œil. Ainsi, une vache est un baiser.

Dans ta langue, il y a les mots de 9h13 que Google me traduit. On y lit un pluriel au mot semaine. J’y vois donc une erreur. Je n’y vois pas l’occasion de rebondir sur cette proposition de temporalité allant au-delà des jours prochains.

Dans ma langue, il y a des genres sur lesquels tu te heurtes. L’autre jour — n’était-ce pas samedi ? il faisait déjà si beau —, tu voulais la simplifier. Je te soutenais, en souriant, dans cette entreprise folle. Je regrettais de ne pas avoir noté les lapsus, les ratés, les traits de poésie, les incompréhensions, les bizarreries offertes par Z et N avant toi. Je pourrais en prélever les traces laissées sur une application verte et inventer une langue qui embrasserait les continents. Comme autant de vaches.

Et puis je regarde la date. Je ne sais s’il faut. Mais je fais trace.

Lundi 22 avril 2019

A me racontait combien, lorsque qu’il aime un livre, il n’en lit qu’une ou deux pages chaque jour. Peut-être qu’après il s’endort, parfois. J’étais plutôt surpris. Avais-je donc oublié que Marielle Macé m’accompagnait de la même manière en ce moment ? M’accompagnait à un rythme encore plus lent et à la fin du lundi, ainsi, je la lisais encore à haute voix. Parfois les mots dits s’empêtraient dans les ponctuations.

Au début du lundi, sur un réseau social bleu où le Sri Lanka mourait du silence étouffé pas les bruits que nous ne faisons pas, j’avais essayé de partager la musique du train : sur la vidéo, une image fixe de 49 minutes, résumait les quarante-huit heures que nous avions vécues. J’avais envie de dire sans dire, vous voyez ? Dire qu’on n’avait rien dit : ni oui ni nom.

Il n’est resté que la formule. Ni oui ni nom. J’avais aimé. C’était incompréhensible mais j’aimais alors cela. J’étais là, peut-être, dans mon petit coin, à lutter contre le monde actuel, celui trop compréhensible, rejoignant peut-être sans le vouloir les poètes évoqués par Macé, luttant autrement contre autre chose mais dans le même monde. À haute voix. Ou empêtrés.

Dimanche 21 avril 2019

On se sait pas, à travers la vitre du TGV inoui 8421, si le ciel brûle ou saigne ; Paris s’éloigne.
Il avait été bleu, le ciel, un bleu d’après-midi, parfois à l’ombre ; au soleil l’herbe était plus douce. Autour de nous il y avait les gens qu’on avait fini par oublier, oui on avait fini par leur donner une autre dimension, une autre présence, pas trop là.
Il avait été doux, le ciel, comme un pastel, tu sais, doux comme ce moment où ce sont les mains qui parlent. Parfois je faisais une image, parfois tu ne le savais pas.
Il avait été un peu voilé, le ciel, au moment de se dire au revoir, couloir de métro, le silence était brumeux. A côté de moi n’était pas encore passé l’homme au mot LOVE tatoué sur le mollet.

On ne sait, à travers la vitre du TGV inoui 8421, ni la couleur du ciel de ce dimanche soir, ni la teinte que prendra l’horizon impartagé des semaines à venir. Mais la musique que j’écoute nous rend encore présents. Malgré les gens autour.

Samedi 20 avril 2019

Ainsi, c’est toi qui m’entraînes dans ces frontières inconnues. Nous voilà traversant ces espaces, qu’on nommerait forêts puisqu’ils me semblent immenses, immenses de la promesse qu’il font, celle d’un ailleurs possible dans ce 93 que je n’attendais pas.

Vendredi 19 avril 2019

Parler d’images. Parler de toi. De lui. Parler du zèbre et de ses congénères de béton, du gorille figé, des herbes folles autour d’un hippopotame, d’un pingouin prenant le soleil. Montrer le toboggan au pied du mur en parpaings. Redire l’absence des enfants. Parler de ceux qui dessinent.
Juste dire ici le bonheur d’être avec vous, riant ainsi, nous trois.

Jeudi 18 avril 2019

Tu n’es pas là. Depuis la dernière fois que j’ai moi-même, sans ta présence, ouvert la porte, celle-ci a subi un nouvel assaut ; ainsi grince-t-elle. Dans l’harmonie de notre histoire, il faut bien un petit crissement.

Mercredi 17 avril 2019

– On ira parquer ! Il va faire beau, j’ai envie d’aller parquer !
– Parquer ?
– Oui, heu, passer du temps dans les parcs.

C’est au printemps 1985 que j’ai porté ma première paire de lunettes, suite à la visite médicale du 1er mars de cette même année durant laquelle on avait noté, sur le carnet de santé, 4 dents cariées traitées, un poids de 27 kg, une taille de 136 cm, des RAS pour tout un tas de points, une auscultation du cœur normale, zéro poils pubiens ou axiliaires, 7/10 à l’œil gauche et 6/10 à l’œil droit et une aptitude à l’éducation physique groupe II.
Je pouvais enfin arrêter, avec cette correction, ce qui était ma principale activité en classe depuis quelques semaines : copier sur ma voisine, qui s’appelait peut-être Marie-Ange. Si j’avais, alors, tenu un journal, je me serais peut-être demandé si, cet accessoire désormais vissé sur mon nez, j’allais voir la vie autrement. Bien que relativisant, face aux grands malheurs du monde dont j’ignorais à peu près tout, le minuscule malheur qui venait de s’accrocher à mes oreilles, j’aurais pu narrer combien l’enfant puis l’adolescent à lunettes se retrouve dans un rôle : le garçon à lunettes. Ou, lors des sorties à la piscine pour ne prendre qu’un exemple : le garçon qui n’y voit rien sans ses lunettes. Une partie de la vie du myope est floue, cela ne vous aura pas échappé, même si vous n’avez peut-être pas conscience de l’impact sur certains détails du quotidien, tels que la propreté de certains recoins de la douche.

Nous sommes le 17 avril 2019, je ne sais pas ce qu’est devenue Marie-Ange mais il me faut prendre une nouvelle habitude : pencher la tête pour voir mes pieds nets.

Mardi 16 avril 2019

Ils n’ont d’yeux que pour les cendres, la carcasse entamée, la forêt disparue, Paris, Paris, Paris. Les humains de notre monde médiatisés répètent, s’emballent, déclament, montrent, s’expriment, pleurent, là, maintenant, ici, depuis le point zéro de la France, nombril cathédral, litanie lacrymale. L’humain devrait s’assécher un peu, l’humain français devrait oublier d’où il vient, oublier, pour retrouver un équilibre face au monde, son histoire engorgées de parures, de pierres de taille et de gloire emporté sur des territoires envahis, oublier sans oublier, c’est à dire regarder autour, oublier son nombril, et se reposer un peu, respirer, revenir au rien, se taire, effacer la vignette qu’il vient de diffuser et puis aimer comme il faut et ce qu’il faut.

Alors elle, elle et surtout tout ça, ça s’immisce dans notre conversation. Le risotto est trop collant, le clafoutis n’est pas trop mal, et évidemment tu exprimes un avis plus sec que le mien, pas sur la cuisine mais sur tout ça, elle et surtout tout ça, les cathos, les machins, tout ça. Mais sur le parmesan qui n’en est pas, ton avis s’adoucit.

Dimanche 14 avril 2019

Tu lâches mon bras. De gestes de la main souples et virevoltants, tu me décris un vêtement, un vêtement imaginaire mais nourri de ta mémoire, il serait à ta mère ou à ta tante, il serait de couleur vert sombre comme une forêt d’épineux le soir peut-être. Tu fais un nœud, comme ça, puis là un autre, comme ça, voilà. Ainsi tu te dévoiles et t’habilles de souvenirs et de coupes amples, c’est inattendu et élégant, une douceur s’en dégage, laissant apparaître une épaule, offrant dans l’échancrure fantomatique cette peau qui ce dimanche reste sous la maille rouge, rouge vif éclatant comme ce sourire que je te volerai plus tard en te racontant ce serveur après que tu m’auras embarqué dans les clubs berlinois et qu’apparaîtra, sans savoir comment, une publicité Gillette pour qu’une main caresse une joue.
Les mains parlent ainsi, cet après-midi, autant que les mots. Les miennes disent ce que tu sais, elles s’approchent, s’arrêtent, là tu en ris. Les tiennes répondent parfois, se glissent. Elles ont aussi montré du doigt cette image d’Alex Majoli, les gens tu vois, les gens, la lumière et les ombres et c’était si beau qu’on n’avait plus rien à en dire. Nos mains, en ce dimanche, sont notre frontière. C’est-à-dire non pas ce qui nous sépare, mais ce pointillé sur une carte, qui nous relie, avec tout le reste du monde autour de nous, avec les gens autour de nous. Et les mains font un dernier signe, après les yeux, les lèvres déjà refermées.

Samedi 13 avril 2019

Tu dis le mot corps. Tu parles d’une addition où nous ne suffisons pas. Et de mon nom mal retenu, nous rions. Nous pouvons rire de cela, de toi, de nous puisque tout – c’est-à-dire ce qu’il fallait – est dit, rire aux éclats, libres de tout. Sur la photo qui accompagne ce jour il y aurait tes cheveux noirs. Je pars alors retrouver K, M, etc., c’est à côté, heureusement c’est à-côté, le Chili nous rattrape, le Japon nous enveloppe, la France nous fait signe depuis ce douzième étage où je regarde autant le passé que l’horizon, et puis déjà on au-revoir, sans savoir quand. C’est à côté, heureusement c’est à côté, me revoilà, le canapé m’enlace, l’invitation m’effraie mais l’amitié est une force qui me revigorera.

Vendredi 12 avril 2019

On partagerait alors ma joie d’avoir le livre en main, ta quête du traducteur, un bout de chemin, un café, un moment de repos, un dîner copieux, un film improbable intitulé She-man, cette musique que tu aimes.