Mercredi 10 août 2022

On lui demande : tu penses à quoi tout le temps ? Il dit : à rien. À l’intérieur de la tente les autres chantent encore les lauriers sont coupés. Dans la ville des gens rechargent les bagages dans les coffres des autos, la colère des chefs de famille se reporte contre les bagages, les femmes, les enfants, les chats, les chiens, dans toutes les classes sociales les chefs hurlent au moment des bagages, quelquefois tombent de hurler et en ont des crises cardiaques tandis que les femmes, un petit sourire de peur sur les lèvres, s’excusent d’exister, d’avoir commis les enfants, la pluie, le vent, tout cet été de malheur. Il a plu hier toute la journée. Alors des gens sont sortis dans le vent et la pluie, à la fin ils se sont décidés. Ils se sont recouverts de tout ce qu’ils ont trouvé, d’imperméables, de couvertures, de sacs à provision, de bâches et on a vu marcher des hordes de migrants, tête basse, contre le vent et la pluie dans une impressionnante égalité d’allure et de forme
::: Marguerite Duras ; L’été 80

Mardi 9 août 2022

Enfin ce lieu dont tu m’as sans doute déjà dit quelque chose, ce lieu qui sans doute est quelque part dans des pages.

Il y a ce silence rare dans la maison, ce silence qui pourrait rendre fou ; au dehors il y a celui du vent, disons celui qui reste avec le vent. Rompu, la nuit venue, par une hulotte au loin. Rompu, d’abord par nos discussions ; nous sommes quatre. Je rencontre ici un petit bout de ta famille, j’ai presque envie de dire qu’ainsi j’en fais un peu partie, c’est évidemment faux mais il y a ce partage, ce sentiment que j’aime lorsque les amitiés s’entourent et qu’on intègre l’autre cercle, doucement, tandis que surgissent les désaccords sur le pâté de pomme-de-terre. C’est évidemment vrai qu’il y a une amitié qui avance, ici, sur cette terre, où je découvre ton hospitalité et nous nous découvrons mutuellement comment être ensemble sur une autre temporalité, celle de jours qui s’étendent quand dehors il fait chaud.

Vendredi 5 août 2022

Vous direz qu’on peut tout enlever à un être humain sauf sa faculté de penser et d’imaginer. Vous ne savez pas. On peut faire d’un être humain un squelette où gargouille la diarrhée, lui ôter le temps de penser, la force de penser. L’imaginaire est le premier luxe du corps qui reçoit assez de nourriture, jouit d’une frange de temps libre, dispose de rudiments pour façonner ses rêves. À Auschwitz, on ne rêvait pas, on délirait.
Cependant, objecterez-vous, chacun n’avait-il pas son bagage de souvenirs ? Non. Le passé ne nous était d’aucun secours, d’aucune ressource. Il était devenu irréel, incroyable. tout ce qui avait été notre existence d’avant s’effilochait. Parler restait la seule évasion, notre délire. De quoi parlions-nous ? De choses matérielles et consommables, ou réalisables. Il fallait écarter tout ce qui éveillait la douleur ou le regret. Nous ne parlions par d’amour.
::: Charlotte Delbo ; Une connaissance inutile

C’est étrange, qu’en penses-tu, d’être là ainsi, toi et moi ? Mais comme autrefois, je te dis de ne pas sourire. Difficile : tu gigotes et t’amuses.

Me voilà dans ta ville, ta ville depuis une année bientôt, Lyon. Tu es mon guide, tu pointes ici ou là quelques-unes de tes habitudes, tu en proposes d’autres demain, et je découvre la ville dont j’ignore tout ; tout de suite je l’aime, comme un amour un peu fou avant le retour à la raison.

Jeudi 4 août 2022

Ici, je reste muet : tant à dire ! Mon festival se termine en beauté, avec Alek Hoffmann : rigueur, humilité, presque rien et pourtant quelle émotion. D’où ça vient ? D’où ça sort d’aimer ce travail presque nu ?

Un peu plus tôt il y a eu le film de Ramell Ross, Hale County This Morning, This Evening. C’est à mille lieues du travail de Hoffmann, mais je pourrais appliquer les mêmes mots : rigueur, humilité, presque rien et pourtant quelle émotion.

Tant à dire aussi sur les jours précédents : Noémie Goudal, Julien Lombardi, Hal & Hiroshima… Ah et puis l’exposition “Carmen”, qui resurgit dans la conversation avec H&L en leur parlant de ce livre en suspens. Écrire ici, c’est ronger le temps pour le reste ; est-ce le perdre ?

Lundi 1er août 2022

A travers les vitres sales, c’est telle une brume factice qui masque l’horizon. Tout de même le ciel est gris de nuages qui bien vite seront derrière. Le train m’emmène vers Arles, je ne sais pas ce qu’il emporte avec moi en dehors d’une valise un peu trop lourde, et deux petits sacs. Je ne sais s’il laisse derrière moi le travail et le manque d’énergie pour écrire et photographier mon quotidien. Ce journal est comme épuisé de tout.

A 9h19, je commande un double expresso servi par un jeune vendeur poussant son chariot, au charme froissé par un beau tatouage en recouvrant un autre, tâche qui laisse en-dessous d’elle quelques souvenirs, peut-être. Je n’ose pas lui demander de le prendre en photo. Je ne sais pas si un jour j’oserai demander aux inconnus – à supposer qu’il le soit encore à partir du moment où nous échangeons quelques politesses – de les photographier.

C’est le seul horaire précis que je note, c’est le peu que je note.  Quelque part j’écris aussi sur les paysages jaunis ou brûlés. Surtout je lis, peut-être rien de plus.

Arles, enfin. Le ciel vous brûlerait la peau, un taxi m’emmène rue Noguier, où je retrouve la maison étroite et sombre des années précédentes. Il y a ce petit plaisir d’avoir mes habitudes, ici aussi. Cette fois j’y suis sans E, sans B. Je ne sais pas si j’ai laissé derrière moi cette solitude qui va et vient.

Elle ne sera, finalement, que bien relative et de bien courte durée. Sur l’application jaune, quelques mots ; tu travailles à la librairie. Plus tard, j’y achète alors ce carnet, tu es à la caisse, il y a encore quelques mots entre nous et ton accent du cru.

Et plus tard nous voilà, je te parle bien sûr de ce que j’ai vu, déjà plusieurs expositions, et puis quoi ? Un peu je nous imagine.

Dimanche 31 juillet 2022

Bof. C’est l’onomatopée que tu écris après que je t’ai demandé si tu voulais passer chez moi. Bof. C’est un peu comme une claque, mais normalement ça fait Paf. Je me dis que tu l’emploies différemment de moi, que c’est un signe d’incertitude posé là maladroitement, même si je sais qu’en définitive cela ne change rien : tu ne passeras pas. Ce Bof n’est qu’un Non qui doute encore, posé là après cette semaine aux contours incertains ; trois lettres imposant une autre forme de distance. Je ne réponds pas. Même pas un OK, de ces OK cinglants qui ferment les échanges, même  pas un smiley, même pas un point de suspension qui illustrerait ma bouche : bée.

Plus tard tes mots s’empêtrent. Les miens disent notre différence. Peut-être que, par ces deux manières différentes de nous exprimer, la conclusion est la même. Mais il n’y en a pas vraiment.

Samedi 30 juillet 2022

Ainsi, nous nous retrouvons. Dans les fragrances des boutiques, dans les objets sous plastique, à une terrasse pour un Spritz, paille de carton et parasols rouges, à parler de nous et des autres, évidemment, quoi d’autre ? C’est toujours un peu un test, quand tu me parles des autres, c’est ainsi que je vois comment je te vois.

Vendredi 29 juillet 2022

Il s’agit alors de rire, mais peu, moins que cela aurait pu être possible. Tu es là sans l’être, ou peut-être est-ce moi qui ne suis pas vraiment là.

Vendredi 22 juillet 2022

Tu me dis que tu n’aimes pas ta voix ; pour moi elle chante. Nous partageons toi et moi à la fois peu de mots et peu de silences, c’est une question de circonstances ; hier quelques instants où tu illuminais, ce soir la pénombre qui s’était installée.

Jeudi 21 juillet 2022

Oui, j’avais emmené cet enfant, Ulysse, à la plage.. J’avais également vu qu’une chèvre était tombée du haut de la falaise, s’était fracassée sur les galets. Elle était morte. Alors j’ai eu envie de faire ce que j’aimais faire, ce que j’appelais des compositions. La chèvre est au premier plan, le petit garçon assis sur les galets. Et puis j’ai demandé à Fouli Elia de poser nu de dos devant la mer. Ils sont comme ça, en diagonale, dans une image très propre. J’étais très contente de cela, parce que j’aimais beaucoup l’idée qu’on peut reconstituer une histoire qui n’est ni expliquée, ni explicable, mais qui est faite pour susciter l’imagination. On imagine des choses sur cette chèvre, sur cet enfant, ou bien sur cet homme de dos qui regarde la mer. “Homme libre, toujours tu chériras la mer”, le besoin du voyage ou encore le mythe d’Ulysse dans l’Odyssée, il y a toute une iconographie psychologique qui existe autrou de cela. J’ai fait cette photographie, je ne l’ai pas exposée, ni vendue. Elle n’apparaissait nulle part, elle était seulement chez moi.
::: Agnès Varda ; Entretien avec Clément Chéroux in “La Voix du voir”

Mardi 19 juillet 2022

L’homme aurait été assis dans l’ombre du couloir face à la porte ouverte sur le dehors.
Il regarde une femme qui est couchée à quelques mètres de lui sur un chemin de pierre. Autour d’eux il y a un jardin qui tombe dans une déclivité brutale sur une pleine, de larges vallonnements sans arbres, des champs qui bordent un fleuve. On voit le paysage jusqu’au fleuve. Après, très loin, et jusqu’à l’horizon, il y a un espace indécis, une immensité toujours brumeuse qui pourrait être celle de la mer.
La femme s’est promenée sur la crête de la pente face au fleuve et puis elle est revenue là où elle est maintenant, allongée face au couloir, dans le soleil. Elle, elle ne peut pas voir l’homme, elle est séparée de l’ombre intérieur de la maison par l’aveuglement de la lumière d’été.
::: Marguerite Duras ; L’Homme assis dans le couloir

Et puis il y a soudain ton regard dans le mien, surpris, amusé.

Lundi 18 juillet 2022

Hier son nom était apparu : j’avais soudain eu quelques doutes, entre les lignes ou dans les silences, alors je t’avais posé la question. Ce matin, tu réponds : boyfriend. Au milieu des mots, des textes et des images échangés depuis une semaine, il n’était pas intervenu. Au milieu de l’idée folle de venir, tu n’avais rien dit. It was mentioned very briefly, écris-tu.

Lundi 11 juillet 2022

Montreuil, métro Croix-de-Chavaux. C’était il y a presque vingt ans, l’été 2002, nous nous installions ici, à quelques rues. J’arrivais enfin à Paris. J’allais aimer cette ville et désaimer celui qui, dans ce journal, était appelé Fabio, d’abord dans le petit appartement de la rue Molière, puis dans les hauteurs du Clos des Français, sixième étage aux fenêtres donnant sur le ciel et une ou deux tours et, si l’on regarde vers le bas un douze février 2004, son dos courbé de tristesse après que je l’avais quitté à deux jours d’une Saint Valentin dont je n’aurais pas pu affronter le symbole et les mensonges à fournir.

Montreuil, métro Croix-de-Chavaux, bien sûr je me rappelle où est la rue Kléber ; c’est là que tu habites. Dans ce journal, parfois, je t’ai appelé Z. Je découvre ce lieu qui est aujourd’hui le tien, calme et blanc, un peu loin de ton énergie et de tes couleurs. C’est pourtant bien toi, c’est pourtant bien chez toi, on s’y sent bien, j’y retrouve ta cuisine, celle dont les épices savent vous titiller avec malice, comme toi. Ton balcon surplombe un parking, si je me retourne il y a un voisin, là, qui brasse je ne sais quel mobilier de jardin, une présence. Je te regarde et t’écoute, tu es un peu un autre que celui que j’ai connu et aimé, tu te construis dans cette ville immense où tu puises des espoirs de vie à deux dans des relations fugaces mais sincères, où tu t’épanouis d’un travail fait pour toi. Tu es bel et bien un autre, puisque autour de toi c’est différent : les jours n’ont pas les tensions d’autrefois. A cette sérénité, alors, je ne peux répondre que par la mienne. Peut-être me trouves-tu autre ?

Samedi 9 juillet 2022

Il y a toujours dans les escaliers de chez R, lorsque l’on franchit le deuxième étage, cette odeur étrange. Cela m’évoque toujours une personne sale car cela me rappelle surtout cet homme qui, une nuit d’hiver où le thermomètre était descendu extrêmement bas, s’était réfugié sur le paillasson du 383 rue des P. J’avais à peine vu son visage, tellement il était prostré, ne disait rien. Nos placards étaient vides, je lui avais donné deux pommes et du chocolat je crois ; il avait refusé la paire de chaussettes.

Lorsque F était rentré, l’homme n’était plus là. C’était un jeudi.

Vendredi 8 juillet 2022

Te revoilà et donc nous revoilà avec ce qu’on ne se dit pas, pas ce soir. Tu reviens avec ces accessoires qui, entre nous, seront un lien, une nouvelle forme d’attache de cuir et de métal telle que celle que je porterai alors au poignet.

 

Jeudi 7 juillet 2022

Il y a, aujourd’hui aussi, quelques visages connus, rares. Il y a un monde avec ses codes, ses références, ses éclats de rire, réuni pour regarder DragRace France sur un écran de grande taille. Je suis donc, une fois encore, double spectateur d’une émission de télévision et d’une communauté joyeuse, jeune, exubérante, fardée, même si la majorité des personnes ici n’a pas plus de mascara que moi. Je suis d’ailleurs plus intrigué – je cherche cependant un adjectif plus neutre – qu’amusé par ce qui se déroule sur l’écran. J’ai envie de creuser, doucement, ce qu’il y a en-dessous : sous les perruques… ou sous les larmes. J’ai envie de les regarder comme un photographe, et de les voir autrement. Car moi-même, je ne sais pas exactement ce que je cherche, ce que je perçois ou ce que je fais là. Je suis comme sur un fil, à une frontière, en un lieu où peut-être j’interroge ma propre place.

Et puis il y a M, nous parlons du projet qui nous réunit, encore lointain mais presque demain, un projet dans lequel, là aussi, j’interroge ma propre place.

Et puis je te dis qu’il est trop tard.

Mercredi 6 juillet 2022

Derrière son masque, un visage inconnu, une voix chaude, ferme, ne laissant échapper aucune incertitude. Au-dessus, des yeux verts, une chevelure bouclée, un cerveau rempli de toutes ces connaissances engrangées pendant toutes ces années d’études. Il remplace le Dr LL, en congés je ne sais où, il porte des baskets et me rappelle que le remplaçant d’il y a trois ans était un insupportable blanc bec sans masque.

Mardi 5 juillet 2022

Nous choisissons une table à l’extérieur. C’est un nous auquel j’appartiens rarement aux heures du déjeuner, car je préfère une solitude apaisante, ou d’autres visages que ceux que je cotois dès 9h00 à supposer que je sois alors arrivé au bureau disons plutôt 9h35. Je rejoins donc aujourd’hui leur habitude de manger ensemble, pour célébrer avec eux le départ prochain d’A. Je ne rejoins pas leur monde, c’est-à-dire celui qui transparait dans ce qu’ils disent, fait d’enfants et de prénoms d’enfants, de famille et de noms de famille, de goûters d’anniversaire, de mariage et de strip-tease (décrits comme) minables. Bien sûr nous en partageons d’autres, riant, c’est un exemple, d’idioties zodiacales.

Dimanche 3 juillet 2022

Ils dansent, et moi je m’ennuie un peu avant que tu n’arrives, après que je suis reparti.

Samedi 2 juillet 2022

L’étape la plus importante pour nous tous je parle sans avoir demandé à mes frères et sœurs mais je me doute de leur réponse c’est quand on a découvert la dernière porte celle qui ouvrait sur le jardin. Personne ne peut s’imaginer mais j’ai encore la sensation de l’herbe rêche sous les pieds nus et des cailloux invisibles qui me piquaient la peau tendre. Rien n’était hostile je regardais en haut en bas, le sol et le ciel et les couleurs et les formes et pour moi c’était comme si la chaleur du nid avait existé là avant et que nous venions de là et cette chaleur fondamentale aurait tout créé. J’étais sorti un jour de printemps et mon père avait déclaré c’est le printemps c’est comme ça que je l’ai retenu. Il y avait des fleurs dans un arbre et c’est la première fois que je tombais nez à nez avec une chose aussi belle et des couleurs qui me volaient les yeux. Dehors je me sentais bien parce que j’étais dans la chaleur pulvérisée dans des inventions magnifiques et folles et c’étaient des arbres, des plantes, des pierres. J’en ramassais pour les mettre dans mes poches et une chose aussi belle et des couleurs qui me volaient les yeux. Dehors je me sentais bien parce que j’étais dans la chaleur pulvérisée dans des inventions magnifiques et folles et c’étaient des arbres, des plantes, des pierres. J’en ramassais pour les mettre dans mes poches et je les faisais crisser et je pensais que c’était la chanson du monde. Les pierres elles étaient toutes précieuses et je louchais des heures sur le moindre scintillement et j’avais trouvé un galet avec des lignes lisses personne n’arriverait à faire si bien en faisant exprès. »
::: Dimitri Rouchon-Borie ; Le démon de la colline aux loups

(Il vous faut à tout prix lire ce livre)

Nous nous retrouvons, marchons un peu, là-bas nous asseyons. Les sujets défilent, beaucoup nous parlons de nous, toi de toi, moi de moi, avec, aux croisements de nos histoires, ce(ux) qu’il y a autour de nous : écrire, Antoine de B., les amours d’autrefois. Celles de demain interviennent aussi, dans un questionnement : qui y a-t-il entre ce que tu viens de vivre et ce que j’ai vécu ? Qu’y a-t-il, en quelque sorte, entre nous ?

La formule qui précède, alors, me fait sourire. Elle suggère, laisse supposer, le lecteur s’imagine, se demande, interprète, peut-être hâtivement, peut-être pas.

Et toi, maintenant que tu lis cela, souris-tu ?

Vendredi 1er juillet 2022

Alors tu me parles d’A. Peut-être que je devrais plutôt te faire parler de toi, te demander comment tu vas, où tu vas, comment tu vis.

Jeudi 30 juin 2022

«  Regardez. Regardez. »
Nous étions accroupies dans notre soupente, sur les planches qui devaient nous servir de lit, de table, de plancher. Le toit était très bas. On n’y pouvait tenir qu’assis et la tête baissée. Nous étions huit, notre groupe de huit camarades que la mort allait séparer, sur cet étroit carré où nous perchions. La soupe avait été distribuée. Nous avions attendu dehors longtemps pour passer l’une après l’autre devant le bidon qui fumait au visage de la stubhova. La manche droite retroussée, elle plongeait la louche dans le bidon pour servir. Derrière la vapeur de la soupe, elle criait. La buée amollissait sa voix. Elle criait parce qu’il y avait des bousculades ou des bavardages. Mornes, nous attendions, la main engourdie qui tenait la gamelle. Maintenant, la soupe sur les genoux, nous mangions. La soupe était sale, mais elle avait le goût de chaud.
::: Charlotte Delbo ; Aucun de nous ne reviendra: Auschwitz et après, I

Mardi 28 juin 2022

Et puis soudain, ils sont là, attablés. C’est Prudence que je reconnais, avec hésitation tout de même : il manque les perruques, le contexte, les strass. C’est peut-être plutôt lui qui me reconnait, il me sourit, me salue, un signe de la main. Je m’approche, ils me remercient, disent que les photos sont superbes. Je suis comme figé, je ne sais pas quoi dire, j’ai l’impression que je suis idiot, là, comme ça, que j’ai 15 ans, que je suis embourbé dans un mélange de timidité et de vide face à eux, eux qui étaient lumineux samedi.

Je dis “Le hasard fait bien les choses”, puisque les photos, je leur avais envoyées un peu plus tôt. C’est un peu idiot, cette phrase, elle n’est pas tout à fait à la bonne place. Le moment est comme grippé, et même les mots, ici, dans ce journal, ne savent pas quoi dire ou comment le dire. Ni poésie ni rien.

Et puis je les salue, je repars, pas loin, où je vais t’attendre, pas longtemps.

Lundi 27 juin 2022

Soudain ton visage apparaît. Tu es dans les images que je trie, encore, encore et ta beauté me frappe, c’est une gifle, que tu es beau là, là, ou là encore, grave, à la foi docile et sûr de toi devant l’objectif, innocent sans l’être, je crois que personne d’autre ne sait faire ça, faire cette gueule, avoir cette gueule.

Sur l’une d’elles le cadrage est beaucoup trop serré, c’est dommage c’est peut-être la plus belle de toute, il y a la présence de tes yeux, ils crèvent l’image ; tes cheveux sont ras.