Jeudi 26 décembre 2019

Nous parlons des images du Chili, de cette proposition qui m’entête de les relier à une île, à un lieu qui n’en est pas un. Nous avons parlé des ailleurs qui t’attendent et que tu espères.
Et je te dis enfin que j’ai un autre projet photographique. Dans lequel tu es. Je dis enfin les mots que d’autres fois j’avais imaginé pouvoir te dire, juste ça, parce que ces images de toi il faut que je m’en extirpe, parce que j’en ai fait beaucoup et tu acquiesces et je t’en montre trois. Tu aimes la première, tu ris en la voyant : elle est un souvenir joyeux de notre histoire. Sur la troisième, que je ne t’avais jamais montrée mais que peut-être tu avais vue sur ce réseau social, tu es nu, de dos, assis sur mon lit. Je dis que la photo est belle mais je passe un peu vite, un peu gêné. Je dis qu’il y a aussi les mots, tu sais ces mots en images, et qu’ils rejoindront ta présence. Présence de l’amour à l’intérieur, cela pourrait s’appeler. Je ne te le dis pas. Je ne te redis pas non plus que je t’ai tant aimé.

Mercredi 25 décembre 2019

La chanson se fait discrète. Ma voix aussi, les paroles oubliées. Plus tard, aux amis, je la chanterai.

It’s coming on Christmas,
They’re cutting down trees.
Putting up reindeer
Singing songs of joy and peace,
Oh, I wish I had a river I could skate away on.

But it don’t snow here,
Stays pretty green.
I’m gonna make a lot of money
Gonna quit this crazy scene.
Oh, I wish I had a river I could skate away on.

Mercredi 18 décembre 2019

Il n’est pas huit heures, je suis sur le campus, déjà. Les travaux du futur bâtiment, dit  » recherche », biiip biiip biiip, illuminent un coin de nuit ; le soleil n’est pas levé mais offre une dominante bleutée à l’horizon. Je sors mon nouvel œil, clac. L’image est nette. La nuit vient de perdre un peu de son sens.

Mon D700, après dix années de très bons et très loyaux services, dix années d’un usage intense et presque quotidien, brinquebalé dans tous les sacs à dos et à main que j’ai possédés, subissant les chocs contre le mobilier urbain, le froid des neiges japonaises, la poussière du Chili et le sable du Kenya, montrait des signes de faiblesse. Il a été mon œil, ma main, mon inséparable.
Depuis plusieurs semaines, il ne s’éteint plus.
Le voici en sommeil.
Son remplaçant sera un nouveau virage, comme l’ont été tous les changements de matériels photographiques (téléphones portables inclus) et de supports (instagram inclus). Je peux à présent faire des photographies dans des conditions de lumière très faibles. Je peux à nouveau (comme avec mon Fuji, 2006 – 2009) faire des images en visée ventrale. Je peux faire des vidéos. Je peux surtout continuer à regarder le monde… quel que soit le matériel.

Samedi 14 décembre 2019

Un samedi. Un joli garçon en terrasse qui drague une jolie fille, ses mains qui s’approchent de la sienne, son sourire, ses yeux, ses gestes qui cherchent à provoquer pour que peut-être elle lui attrape ce doigt qu’il tend et qu’un contact enfin se produise. Vous trois – c’est-à-dire nous quatre – et une crispation parce qu’il y a dans le travail de chacun des zones de blocage et de conflit. Une foule, des gants trop chers, une écharpe abordable made in China 30% laine / 70% acrylique (et vieilles dentelles). Et ta peur.
Confronté à cet inévitable – l’amour des hommes – et la réaction probable des autres – ta famille, tes amis – s’ils l’apprenaient, tu cherches des guides, des réponses. Je te retrouve alors tel que je t’ai connu et aimé, dans le décorticage de ta culture, dans ce que dit cette chanson où le beloved n’est pas du sexe opposé. Mais ton corps a changé.

Vendredi 13 décembre 2019

Les bavardages de Doillon n’avait pas tenu bien longtemps sur l’écran. Truffaut et ses Mistons les avait remplacés dans toute la joliesse d’un court métrage traversé par les turpitudes d’ados d’autrefois. Et puis. Et puis Antonioni fit marcher Monica Vitti, manteau vert, paysage lunaire. A gauche, des hommes en manteau sombre. Je suis alors revenu en arrière, j’ai fait des copies d’écran, c’était splendide, elle l’était aussi, surtout juste après, mangeant un sandwich entamé par un ouvrier puis du regard, l’homme blond. C’est à la quatorzième minute du film que je me suis dit que depuis quatorze minutes tous les plans étaient beaux. Puis elle se réveilla, fiévreuse­ ; j’étais moi-même au lit.

Jeudi 12 décembre 2019

Il s’agit de s’immiscer dans un nouveau cercle, amical et associatif, en rendant service et, en retour, en se nourrissant de mots, de présences, de valeurs, de projets. Celui-ci a de nouveaux contours, l’épaisseur d’un roman, le toucher d’une couverture de livre ; il fait un bruit de papier et de partage. Autour d’une table, déjà, il a le goût du vin et de la sauge ;  inévitablement, l’odeur suave du Japon.

Mercredi 11 décembre 2019

La perf loupée, je grimace. La douleur est forte là, au creux du bras, mais je lui dis que ce n’est rien. Elle change de côté. Je lui dis qu’elle n’aura pas de troisième chance, que je n’ai pas de troisième bras. Nous rions comme nous rirons encore, avant qu’il ne faille plus bouger.

Dimanche 8 décembre 2019

Sur les 164 photographies prises entre 21h17 et 4h25, il y a des visages souriants, des hilarités, parfois un regard charmeur ou perdu, une bouche accrochée à un micro, parfois moi aussi, mais mon costume a alors déjà été arraché dans un moment un peu fou après qu’elle – prénom oublié – aura voulu y entrer avec moi.
Je choisis de ne pas faire apparaître, sur le journal d’hier, le visage de V, joyeux et chantant en Santa costumé. Il aurait pourtant toute sa place, pour garder trace. Bientôt il partira ; il restera de nous deux photographies. L’une au format portrait, prise par je ne sais plus qui, dans un duo plus stone que Charden, où la couleur de mon tee-shirt est assorti à son vêtement. L’autre au format paysage. Probablement, autour de nous, des sourires.

Samedi 7 décembre 2019

Je te cherche. Au loin je reconnais ton manteau gris clair, quelque chose proche du vair, je presse le pas, te tape sur l’épaule. Tu te retournes, me dis « Bonjour Arnaud, ça va ? » comme si de rien n’était, comme si on s’était vus hier.
Tu choisis le bar, c’est une bonne idée, je ne le connaissais pas. Tu ne veux pas de gâteau. Ni d’une deuxième cuillère.  Tu me racontes les mois passés depuis mi-mars, les kilos perdus, le stage, la quête d’un travail, ce logement que tu partages avec ce garçon et cette situation qui t’a poussée à me revoir. Tu regrettes ton silence et les restaurants manqués, mais je te dis que c’est ainsi, que c’est peut-être mieux, que je suis heureux de te voir, comme si on s’était vus hier.

Vendredi 6 décembre 2019

Il y avait certes cette mention sur une porte du couloir menant du bâtiment de l’administration — dont les portes du rez-de-chaussée étaient soudain décorées de guirlandes et autres bricoles pailletées qui tranchaient un peu avec la rigueur comptable qui se cachait derrière et j’ai mis un cadratin pour que vous puissiez suivre même si je ne suis pas sûr que ce soit un usage très correct — à l’imprimerie, et il y avait ce que l’on m’avait dit un jour, au détour d’une conversation, sur l’usage des locaux de cette partie de la fac.
J’allais donc tranquillement voir mes collègues, avec qui les échanges se font toujours dans la bonne humeur — j’aime beaucoup mes collègues de l’imprimerie et l’ambiance qu’il y a au milieu des machines, peut-être parce que j’aurais adoré y travailler — pour leur montrer que les chemises à rabats réalisées par le prestataire avec quantité minimale de 500 exemplaires et avec pour conséquence une dépense qui m’avait fait un peu faire la grimace mais bon c’est ainsi, oui donc que les chemises avaient un petit problème de fabrication, à savoir deux mm en trop ici ; vous voyez ça dépasse.
Je passais donc dans le couloir. La porte était ouverte. Les macchabées étaient là.
Vous ne vous y attendiez pas ?
Moi non plus.
Ils étaient deux. L’un sous un drap. L’un dans une boîte ; vous voyez ça dépasse.
Mais je n’ai pas ri.
Même pas jaune.
Ni noir.
Maintenant je sais. J’ai vu. La mort est là. Ce ne seront plus des bruits de couloir.

Jeudi 5 décembre 2019

Oh bien sûr on n’ira pas, ici, sur le terrain glissant des certitudes. Mais on s’arrêtera sur celui des luttes, indispensables. Dans le miroir qui montre notre visage, je vois depuis longtemps celui qui ne participe plus. Mais il fait beau. Alors je retrouve les visages d’autrefois, les drapeaux d’autrefois, les airs d’autrefois, quand on marchait sur les boulevards parisiens et sous les slogans.
Dans mon souvenir, les cortèges étaient hurlants mais regardez-les qui s’avancent, drapeaux rouges CGT, drapeaux rouges FO, drapeaux rouges PCF, dans une lutte presque silencieuse rompue par une explosion de pétard. Paf. Puis une fusée de détresse. Wiiiiz. Mais tout de même, lui, là, tandis que place de La Victoire je les regarde passer, cherchant un visage à immortaliser, lui donc il s’égosille dans son micro au pied d’un ballon géant et d’une sono qui s’épuise en voulant maintenir les 42 régimes. Me tendrait-on une perche avec ce mot, régime ? M’attendrait-on sur un trait d’humour bananier ? Attendez-vous la grande Zoa ? Tsssst non, personne à propos des régimes n’a ce tic*.

* J’ai aussi tenté un truc du genre « Il n’y a plus guère d’esprits brillants que les régimes n’astiquent. » mais c’était bancal.

Mardi 3 décembre 2019

Je me retourne. Ils sont derrière moi sur papier glacé. C et P scrutent l’horizon par une fenêtre, H se rhabille, J, N, Z et K me regardent. Je réalise qu’ils sont là, que tu les as côtoyés durant ces jours. Souvent je les oublie, mais souvent le regard de J m’agrippe.
Tu as regardé les photos ? Le mot mausolée t’amuse.
Je n’ai jamais évoqué leur présence avec A, lorsqu’il venait, peut-être parce que la sienne gommait leurs visages. Il manque, d’ailleurs, A. D’autres aussi : de F il y devrait y avoir cette photo dans un train de février. K est là car j’aime l’image, l’esquisse de son sourire à califourchon sur ce sofa de skaï et sur la tête ce bonnet qu’il n’avait peut-être pas quitté de la journée. Peut-être même pas dans ce bar ; nous y avions tans ri.

Samedi 29 novembre 2019

Transformé, T nous accueille dans cet antre chaleureux où les tapis se chevauchent, les flamands sont d’une feutrine respectant la couleur d’origine sans avoir ingurgité la moindre crevette et la petite chambre sert de cabine d’essayage pour définir si oui, le XS grignote les aisselles. Une contrepèterie oserait peut-être demander ce que le XL fait aux aigrettes, mais tandis que le lecteur chercherait un verbe inconnu, on passerait aux jeux, dans ce qui semble être un moment venant d’outre-Manche, entre flegme et humour bien à soi, donnant aux franchouillards de quoi presque rougir.

Vendredi 29 novembre 2019

Sur les réseaux sociaux, il montre une image où l’on voit son père, de dos, marchant. Son père est, depuis, parti, parti comme dit dans un euphémisme douloureux. M et moi nous connaissons depuis 10 ans, presque jour pour jour. Je suis soudain dans le rôle du lecteur qui découvre, chez celui qu’il connait, une sensibilité, un phrasé et le besoin de dire. Dire ce qu’une image et un panier rouge de plastique ne disent pas.

Jeudi 28 novembre 2019

Tu avais noté que ce serait un 28. « Hé tu sais que… » avais-tu écrit. J’avais aimé que tu regardes ainsi les jours, dans leur numérologie cyclique, comme moi j’aime le faire, juste pour dire, comme ça : « Tiens. » Parfois ils m’offrent un élan pour l’écriture, je m’y accroche. Comme aujourd’hui.

Mercredi 27 novembre 2019

Elle domine le village, lui-même haut perché avec ses raidillons coupe-jarrets, ses monte-à-regret cabrés vers le ciel, l’emmêlement têtu, le ruissellement gris bleu de ses toitures d’ardoises, ses étagements de balcons, de tourelles en encorbellement arrimés aux redans du rocher, avec l’ample retombée de ses jardins en terrasse, ses volées de marches dévalant la pente, impatientes de se faufiler au milieu du quant-à-soi des vergers, entre les hauts murs de granit, gainés de mousses et de lichens, alourdis par le débord cornucopien des arbres en espalier, la plénitude tentatrice des reines-claudes, des figues fleurs, des sanguinoles ou des pavies, tunnels d’ombres et de feuillages le long desquels on dégringole en criant à tue-tête pour déboucher enfin, hors d’haleine, échevelés, les joues en feu, au milieu des éclats de rire des berges, des courses trébuchantes sur les bancs de galets, face à l’éclaboussement des corps nus dans l’eau froissée de soleil.
::: Christophe Pradeau ; La Grande Sauvagerie

Mardi 26 novembre 2019

Parfois, malgré tout, on s’échappe. Ainsi me parle-t-il de ce voyage qui a changé sa vie. Parce qu’il n’y avait rien, rien de tout ce qui peut nous détourner de ce qu’il faut regarder ; simplement ce qu’il faut, et puis le hasard d’une présence.

Dimanche 24 novembre 2019

« Le boulot était un horreur, donc l’univers me devait un cadeau. » m’écrit N en me parlant de V, avec cette approximation sur le genre du mot et cette construction de phrase correcte mais avec ce je-ne-sais-quoi de fragile. Peut-être est-ce parce qu’en le lisant j’entends sa voix, une hésitation, et son sourire qui laisserait à peine le temps au point de s’installer à la fin de la phrase. Quelques lignes de dialogue plus tard, il ose un regard amusé sur le temps qui passe et sur ce que, de soi-même et de notre jeunesse, l’on retrouve chez d’autres tel que V.

Lorsqu’il m’est venu à l’idée de prendre rapidement des nouvelles de N, je venais de brancher la clé USB intitulée AU REVOIR, dont j’espérais à nouveau lire le contenu, puisque un incident technique récent m’a fait découvrir quelque solution pour récupérer des fichiers perdus. Je n’ai jamais jeté cette clé, devenue illisible loin d’ici, il y a deux ans, chez P, là où il ne pleut jamais et il y aurait tant à dire sur le fait d’avoir là-bas, avec lui, perdu ce que C m’avait donné deux mois plus tôt. Je n’ai jamais regardé entièrement le film qui s’y trouve, mais j’y sais la voix de Duras (et qui d’autre ? Yann Andréa ?) et j’y sais C et moi qui nous jetons des boules de neige dans un ralenti qui tentait peut-être, dans un étirement douloureux, de faire encore durer notre relation. Quelque chose du bonheur de notre histoire se trouve dans ces images en mouvements prises un soir d’hiver et je crois, en y pensant, encore entendre son rire. Ces images pourrait rejoindre cette photographie que j’aime tant, où C court dans la neige, chez J. Il s’éloigne, entouré de blanc, dans un flou de mouvement. Je ne sais pas exactement ce qui me pousse à garder cette clé et vouloir – ce sera vain cette fois encore – en récupérer le contenu. Je ne sais pas si c’est la curiosité, le respect pour C, l’idée que cela pourrait générer quelques lignes ici… ou simplement le besoin de me débarrasser de ce film fantôme et de l’affronter enfin.

Le hasard avait fait se rencontrer N et C dans un bar du marais, et les voici donc à nouveau réunis dans un même moment de ma vie, ce dimanche après-midi, distants cependant d’un saut de ligne. Plus tôt j’avais mangé un feuilleté débordant du souvenir d’A, et le petit Totoro offert par P avait fait signe au milieu du bazar du bureau.

Plus tard, le soir venu, Serge, puisque parfois les prénoms se donnent entièrement, me fera changer la lumière, ne supportant pas l’ampoule nue au plafond. Comme C.