Jeudi 19 août 2021

Il y a ce moment, sur la route, où l’usine baignée par le soleil de 18h a cette teinte dorée qui m’échappe et s’éloigne. L’usine, combien de fois sommes-nous passés devant depuis l’été 2008, sur cette route entre Boé et Lectoure ? Combien de fois me suis-je dit qu’un jour elle serait là, dans ce journal ? Pas cette fois, pas encore.
L’après-midi avait en effet été portée par les images de l’été photographique de Lectoure, de l’admirable exposition Azimut du collectif Tendance Floue, jusqu’à la joliesse de deux corps d’enfants plongés dans l’eau captés par Julien Coquentin, et puis entre les deux, des propositions que j’ai trouvées plus ou moins généreuses, plus ou moins douces, plus ou moins intéressantes, des moments de poésie qu’il faut réussir à attraper comme leur auteur aimerait qu’on les attrape mais je n’y suis pas parvenu. Je crois qu’il y a, dans toute cette photographie qui frôle avec le trop peu et une forme de sensibilité vaporeuse, quelque chose qui de plus en plus m’échappe – ou plutôt est-ce moi qui veux m’en échapper. Mais il y a eu aussi – surtout ! – le nom de François Méchain, avec ce quelque chose chez lui qui creuse, qui creuse surtout en moi sans savoir expliquer ni où ni pourquoi, notamment parce qu’un festival ne donne pas beaucoup le temps, on ne peut pas être là et rester, il faut passer à la suite et digérer encore ce qu’il y avait derrière, voire même perdre son temps à sniffer des colliers planqués sous des visons.

Mardi 17 juillet 2021

Je ne sais pas si tu me crois lorsque je dis que j’aime ce livre que tu m’as offert : il y a quelque chose en moi qui n’arrive pas à exprimer le plaisir. En écrivant ces lignes, je me demande si c’est la langue anglaise qui me freine ; il m’y manquerait un ton, un sourire, une familiarité. C’est au moment de partir, nous avons déjeuné, que je t’en parle.

Lundi 16 août 2021

Les jours écrits ne creusent pas toujours au bon endroit, pas toujours comme il faut. Parfois ils ne regardent pas plus loin que les heures qui leur sont attribuées. Ainsi, hier ils ont exprimé un état – un état d’esprit, un état tout court – de manière un peu abrupte, inélégante, voire erronée. J’ai effacé la phrase, ajouté une image, deux jambes caressées du regard dans un après-midi ensoleillé.

Toi, je ne t’ai pas encore photographié. On n’y pense pas vraiment. N’oses-tu pas me le rappeler ? On l’évoque, parfois. Tu souris, souvent. Il y a pourtant ce portrait de toi, éclatant, qui s’ajoutera, un jour, à cette galerie, à ces visages croisés à Paris, visages patients. Regarde-moi, je leur disais un peu, Ne souris pas.

Dimanche 15 août 2021

Je quitte Paris avec, depuis Ivry jusqu’à la sortie du périph, ce qui semble être Miles Davis dans l’auto-radio. La musique convient au moment, j’ai l’impression d’être dans un film ; j’aurais néanmoins aimé descendre du Uber juste à la fin du morceau et du plan séquence, ç’aurait eu du style, il y aurait eu un plan sur mon visage, j’aurais eu l’air fermé, mais le spectateur n’aurait pas été tout à fait sûr que j’étais triste de partir. Je pense à Jeanne Moreau. Mais à travers la vitre, Paris est en couleur, il fait jour, il fait beau.

Je ne compte plus les fois où j’ai quitté Paris. C’est peut-être la plus étrange. Cette fois, il y a comme un goût d’inabouti. Personne ne m’y attend, personne ne m’y projette, comme il y a deux ans et un jour et que c’était joli malgré ce que c’est devenu. Il n’y a pas eu de paysages, sauf ces vues depuis les étages, sauf ces paysages-corps cherchés avec les yeux ; il avait les pieds sales et les ongles aussi.

Samedi 14 août 2021

Au hasard d’un vol modifié, il y a soudain Dublin qui s’efface, et ce que tu me dis qui m’efface aussi. Je ne sais pas ce que j’attendais de nous, mais pas tout à fait cela, pas tout à fait ainsi. Je ne sais pas ce que j’attendais de cette ville, mais je sais que j’en voulais pas vraiment, alors j’annule, je veux de l’air, de l’herbe, être assis, attendre, peut-être ne rien voir de nouveau, ne pas m’épuiser surtout.

Mardi 3 août 2021

Photographier sans projet ni intention : l’un des formes les plus radicales du lâcher-prise.
::: Arnaud Claass : L’Intuition photographique

Jeu de Paume. Nous sommes si peu nombreux. On dit toujours cela de Paris, qu’elle se vide en août. On n’a même plus besoin de fuir la foule, c’est elle-même qui n’est pas venue ou bien qui est partie : devant les photographies de Michael Schmidt, on ne sait pas très bien qui est là, quelques Parisiens rescapés – et pass-sanitarisés – ou quelques touristes ?
Devant les photographies de Michael Schmidt, il se trame, comme parfois, autre chose qu’un regard : il y a mes propres interrogations sur ce que je fais de mes images, jusqu’où je ne vais pas avec elles. Car mon travail est disons dans la même famille, fait de moments happés, allant par ci, par là.

Allant par ci, par là, me voici ensuite attablé, salon de thé Tomo, besoin du goût du Japon, il fait gris, je suis dehors. L’homme sort de la laverie automatique, je l’y avais vu entrer avec un petit sac. Il fume. Il s’assied à la table d’à-côté, me parle, me demande ce que je lis, et puis me dit que ça coûte 4-5 euros, je n’entends pas très bien, il y a le bruit de la rue, des travaux un peu plus loin. Je lui en tends 1, il le prend et s’éloigne. Quelques minutes après il revient, pose l’euro sur la table. Je n’ai pas l’habitude, dit-il, ne te vexe pas. Je ris, je dis que non, je ne me vexe pas. Je ne sais pas quoi dire d’autre.

Avec l’homme qui m’interpelle plus tard, alors que je suis assis au Palais Royal, lisant encore malgré le petit vent frais – j’ai entre temps sorti l’écharpe de mon sac – je suis plus bavard, et il l’est aussi. Il a 58 ans, il récupère l’euro, et 30 centimes de plus. Il ne sait pas où il dormira ce soir, nous parlons un peu, il dit que pour manger ça va, les gens lui achète de quoi. Mais dormir : où ? Le gardien du parking où il a ses habitudes est en congés, il doit dormir ailleurs. La nuit dernière fut hachée, il est épuisé.

Au dîner, A l’est aussi sans doute, mais il ne le dit pas. Peut-être un peu épuisant aussi, B le confirmera. Il se souvient de tout, de moi, de L, c’est léger mais il bouffe l’espace, c’est un peu à qui de nous deux gagnera la bataille du plus extraverti. Alors quand il se dévoile, là, fragile dans ce couloir et cette rupture, que puis-je dire ? Rien de réconfortant : il est trop tard, il n’en a pas laissé la place. Et je ne sais pas faire.

Lundi 2 août 2021

Il se réveilla difficilement : les draps, sous l’effet de la suée d’un sommeil agité provoqué par le kilo et demi de sardines a beccafico dont il s’était bâfré le soir précédent, c’étaient étroitement entortillés autour de son corps, il lui semblait être devenu une momie.
::: Andrea Camilleri ; Le Voleur de goûter

Alors tu rejoins ceux qui sont repartis le lendemain pour franchir un océan ; “Don’t leave“, n’osé-je pas dire en regardant tes yeux.

 

Dimanche 1er août 2021

Sur un sommet au-dessus des nuages vivait jadis un homme qui avait été le jardinier de l’empereur du Japon. Peu de gens connaissaient son existence avant la guerre, mais je savais qu’il avait quitté sa patrie aux confins du Soleil levant pour s’installer dans la région montagneuse du centre de la Malaisie. J’avais dix-sept ans quand ma sœur me parla de lui pour la première fois. Une décennie devait encore s’écouler avant que je me rende dans les montagnes pour le voir.
Il ne me présenta pas d’excuses pour ce que ses compatriotes nous avaient fait, à ma sœur et à moi. Ni lors de notre première rencontre, par un matin pluvieux, ni plus tard. Quels mots auraient pu apaiser ma souffrance, me rendre ma sœur ? Aucun. Et il en avait conscience, contrairement à la plupart des gens.
::: Tan Twan Eng ; Le Jardin des brumes du soir

J’ouvre le livre, enfin. Sur le si petit mot que tu as écrit sur la première page – tu m’avais dit que ne tu ne savais pas trop quoi mettre -, tu as signé de ton initiale. Je ne sais pas si cela est une manière de dire que tu me lis.
A ma droite, de l’autre côté du couloir du train, des Japonais. Leur niveau de langage – passant du neutre au familier, selon qui parle -, puis le fait que l’anglais débarque dans l’une de leur conversation, me laisse à penser que le plus près de moi, bricolant des tableaux excel après avoir dégusté une pâtisserie de chez S et portant un bermuda beige laissant apparaître une peau caramel brillant un peu sous l’éclairage dans une photogénie presque excessive, serait plutôt Chinois. J’hésite alors à ouvrir ce livre de japonais qui me fera réviser pour la énième fois les kanjis vus, oubliés, revus, oubliés encore, mais j’ose, tant pis et comme on peut s’en douter, tout le monde s’en fiche royalement. Impérialement ?

Samedi 31 juillet 2021

Alors, tandis que la nuit se prolonge et que demain se rapproche, je lis les 30 dernières pages du romain fleuve “Lilas rouge” entamé le 21 mai. 690 pages – bien fournies avec mise en page de chez Verdier – pour lesquelles je suis véritablement partagé, entre le bon – quelques rares envolées magnifiques, une langue parfois étonnamment abrupte et gonflée, négligeant par exemple la fluidité née d’adverbes, un premier quart m’emportant, et cette sorte d’épreuve un peu sisyphéenne, cette sorte de défi à moi-même flirtant avec le besoin de s’extraire du monde en tenant bon pour lire l’intégralité de ce pavé – et le pénible – ce besoin qu’a l’auteur de ne donner aucun indice temporel au point de remplacer l’année par xx dans une lettre, ce sentiment d’être totalement paumé notamment au début du quatrième livre, quatrième livre qui m’aura fait tester et approuver la technique de la lecture diagonale pour attraper les passages intéressants parce que tout de même j’aurais trouvé embêtant de mourir d’ennui avant de connaître la fin même si la quatrième de couverture vous raconte ce qui se passe à la page 600 ce qui a eu le don de m’agacer durant 599 pages, cette même langue qui tout de même m’a fait soupirer plus d’une fois, et ces personnages, auxquels je n’ai pas réussi à m’attacher parce que j’ai longtemps attendus qu’ils fussent portés par la musicalité des phrases*, en proie à un vague malaise parce que pépé le Nazi a été une ordure en dénonçant des personnes de son village et que cela va retomber (en mode “Les Rois maudits en Autriche”) sur les générations suivantes. Mais bon sinon je peux vous le prêter.

* Ca peut paraître curieux, mais c’est ainsi que je le ressens.

Vendredi 30 juillet 2021

C’est ainsi que je te retrouvai. Toi puis toi puis toi. On pourrait en écrire trois petits bouts d’histoire… ce qui me fait penser à cette chanson de Barbara, “Tous les passants” :
Tous les passants s’en sont allés
Plus rapides que la mémoire
Écrire un petit bout d’histoire
Les uns debout, d’autres couchés

Qui d’entre vous était debout ? Qui d’entre vous était couché ? Ici on laissera un sourire planer.

Mardi 27 juillet 2021

Ainsi tu précises les raisons de ton départ pour Lyon : d’abord, partir. Changer d’horizon. Puis, avec les idées claires, tu m’expliques que tu souhaites, après avoir travaillé pendant un an pour mettre de l’argent de côté, intégrer une école de photographie. M’en voilà heureux. Ce qui me traverse quand tu me l’annonces est une douce émotion.
Je te demande alors si je dois y voir un peu de mon influence. Tu me dis que oui, parce que tu n’avais jamais posé avant de me rencontrer, et que le reste en a découlé, ces images que tu fait de tes amies, notamment. Tu dis peut-être ça pour me faire plaisir, car tu avais déjà un appareil photo avant de me rencontrer. Mais à présent tu as le mien, devenu le tien. Et ton regard a mûri, comme tes mots.
Je ne sais pas où ta jeunesse t’emporte, mais je te vois décidé et beau dans ta certitude, beau dans ce pétillant avec lequel tu m’éclabousses. Et tu franchis la porte rieur ; mais ne l’es-tu pas toujours ?

Dimanche 25 juillet 2021

C’est donc attablés comme des touristes, dans ce restaurant espagnol, que tu me demandes si tu peux être honnête. Ma mémoire étant ce qu’elle est, j’ai oublié la question, ou la formulation qui a suivi. Notons que c’est tout de même assez pénible d’oublier le point clé d’une conversation lorsque l’on est ici pour la retranscrire sans vraiment la retranscrire et qu’il faut donc jouer avec les mots… qu’on a oubliés.

La conversation qui suit est légère, et puisque tu t’inquiètes, je fais un mouvement de la main pour balayer tout ça, c’est-à-dire pour remettre les quelques moments douloureux là où ils ont été, pour ce qu’ils ont été. Mais tu n’insistes pas, et moi non plus : mes pensées sont confuses mais mon choix est clair.
Puis il y aura quelques rires, une plaisanterie que tu n’auras pas comprise, et finalement l’idée – non exprimée – que notre insolence est un peu égoïste. “L’amour, c’est chacun pour soi“, m’avait écrit F le 28 septembre 2016 après avoir quitté V, et il me plait de penser, en tirant les traits, que cette phrase s’adapte à toute relation : il convient qu’elle convienne d’abord à soi-même.

Alors, après le café, je pense à moi et te laisse ; tu es un peu déçu.

Samedi 24 juillet 2021

Puisque ce n’est pas le jour de ton anniversaire, nous pourrions dire que ce ne sont pas des cadeaux d’anniversaire. On aurait aussi la liberté de nous offrir ce qu’il y a de plus cher : du temps. Du temps, l’un pour l’autre, là, un café, un deuxième, pendant lequel je serais le témoin de cette fraction de conversation où tu appelles O d’un nom tendre, juste avant que C ne me laisse deux messages et le faux espoir de le voir revenir. Nous parlerions aussi de P, un peu, comment il est là, encore. Puis il y aurait cette manière de partager un petit rien, un moment pour un achat, au lieu d’être là, tout seul, un peu idiot, à hésiter, tout seul, accroupi devant un rayon avant qu’un vendeur au prénom d’empereur ne vienne. Et un détour, jusque chez toi, comme cela arrive parfois.

Vendredi 23 juillet 2021

Alors je t’écris que ça manque de selfies devant la mer. Je ne suis pourtant pas très bien placé pour réclamer des images de tes vacances loin d’ici, d’abord parce que moi-même je n’ai pas pour habitude d’en partager, ensuite parce que nous ne pouvons pas dire que nous nous connaissons même s’il semble qu’un jour tu as cru le contraire, enfin parce que si tu es comme moi, tu as peut-être envie que ce séjour soit une coupure avec Bordeaux. D’ailleurs, depuis que tu m’as répondu que j’en aurais demain, je les attends encore.