Jeudi 22 décembre 2022

Voilà bientôt cinq années – il manque un mois et deux jours – que l’on se connait. J’ai le souvenir précis de ce moment où j’ai franchi la porte de chez toi pour découvrir ton accent, ton sourire et ta jovialité ; tu n’avais pas le même prénom.

Ce soir, tu me racontes que tu n’étais que depuis peu celui que j’ai rencontré alors, dans cette identité et ce corps qui, au fil des ans et des mois précédents, avaient changé. Tu ajoutes que j’étais presque inédit, moi-même. Non, je ne crois pas que tu me l’aies déjà raconté, mais te rappelles-tu que j’oublie tant ?

Tandis que tu parles, je pense à ces moments à nous ; mon esprit cherche à s’accrocher à tes mots mais irrémédiablement se déplace vers ce qu’ils me rappellent et vers ce qu’ici j’aimerais en dire. Sur ton tee-shirt, il y a mes vingt ans.

Mardi 20 décembre 2022

Tandis que l’on cherche un autre film à regarder ensemble, la nuit tombée sur les oreillers, le nom de Godard apparait parmi les vignettes de Mubi. Tu as prononcé son nom plus tôt, deux fois, d’abord en sortant du cinéma — je monologuais alors vaguement sur le jusqu’au-boutisme de Dupieux —, puis durant le dîner — j’étais revenu sur ce même sujet —, de manière un peu fracassante, en le balayant. N’aimes-tu pas la douceur des points d’interrogation ?

Je m’enthousiasme alors devant l’image d’Alphaville, me retiens de dire “Ah ça c’est génial” en voyant celle de Deux ou trois choses que je sais d’elle et prononce quelque chose comme “Oh je vais te montrer un truc” en ouvrant un autre onglet à la recherche de cette scène d’Une femme est une femme où le rôti est un peu trop cuit.

Si le cinéma nous réunit là où il se veut à la marge alors je cherche à voir si on peut être aussi ensemble à cet endroit du cinéma, dans cette scène d’1min47, que j’ai vue peut-être trente fois et dont je ris encore ce soir. Pas toi.

::: Quentin Dupieux ; Fumer fait tousser

Lundi 19 décembre 2022

Alors cette langue revient par une chanson qui tourne, et tourne encore depuis des jours. L’envie de la retrouver intervient. Et dans les mots, la bleuité.

Dimanche 18 décembre 2022

Soudain te voilà, au milieu de la foule. F t’interpelle : “Tu es nouveau, toi ?“. Tu te retournes, nous regardes. Tes yeux sont d’une clarté qui dépasse tout, même les iris limpides de certains hommes du sud de l’Italie.
C’est ta première fois ici, cela fait cinq que tu passes devant et que tu n’oses pas. Ce n’est qu’un bar, pourtant. La solitude et la peur de l’affronter au milieu d’inconnus t’as fait reculer à chaque fois. Mais tu es ici aujourd’hui, et nous t’accueillons dans cette foule qui devient mon habitude, joyeuse ; tu ris avec nous, tu danses avec moi. Oh il faut parler fort, et je ne comprends pas ce que tu me murmures, soudain, là, au milieu des heures et des autres. Plus tard, dans la rue, parmi le silence, tout sera plus clair. Peut-être même tes yeux.

Jeudi 15 décembre 2022

Il est seul sur scène. Comme toujours on a attendu que le spectacle commence. Comme toujours j’étais en avance pour être assis devant. Comme parfois, je ne sais pas si j’aime ou si je n’aime pas.

Mercredi 14 décembre 2022

Et je m’endors un peu devant le film, déjà vu sur petit écran. Je n’ai rien lu à son sujet : cela aurait pu m’éclairer, me faire prendre conscience de ce qu’il fallait percevoir dans le peu ernaussien. J’aurais alors pu répéter ce que j’avais lu — donc tricher — lors de la discussion qui suivra. Car il y aura discussion. Pour cela, quatre voix — quatre regards — introduisent ou poursuivent la projection, pour nous éclairer ou nous interroger, voire pour partir quelque part  sans savoir trop où puisque je ne suis pas très attentif ; ma pensée divague.

Mais je prends le micro pour répondre à l’une des questions, celle posée par A, et dire : la volonté. Ce que rappelle ce film, c’est que, chez Ernaux, le point de départ de l’œuvre, c’est la volonté. Je prends ainsi le risque de dire quelque chose, j’aime de plus en plus ça, me jeter dans le vide au milieu d’un public, sans avoir beaucoup réfléchi. Je parle alors de mon amour pour Ernaux, mais j’avais été beaucoup plus précis avant le film, en discutant avec S, sur ce que j’appelle amour pour Ernaux.

J’ajoute, micro en main, que je m’étonne — avec le recul, je pourrais dire que je m’en émerveille — du fait qu’elle appelle son ex-mari “Philippe Ernaux”, prénom + nom, sans ajouter qu’il y a là une implacable distance, une froideur apparente qui n’est peut-être que le signe d’un respect pour son nom en tant qu’auteur à part entière : des images de Philippe Ernaux. Mort, depuis.

Aujourd’hui, devant mon écran, toujours sans avoir rien lu , je perçois mieux la complexité des images — leur riche pauvreté ? — ou la temporalité de cet objet fini — le passé en surcouche du présent / le présent en surcouche du passé. On peut en reparler ?

::: Annie Ernaux et David Ernaux-Briot ; Les Années super-8

Mardi 13 décembre 2022

Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il pousse la porte de l’atelier dans le jour naissant encore gris. C’est le moment du jour que je préfère, c’est l’heure bénie où l’œuvre nous attend. L’aube est fraîche, l’air vif picote les joues.
::: Jean-Philippe Toussaint ; L’instant précis où Monet entre dans l’atelier.

Samedi 10 décembre 2022

Alors enfin nous nous retrouvons, quelques heures plus tard, après un film et un dîner. Encore, vous grignotez. Encore, il y aura du vin. Tu es avec A, subjuguante beauté, présence, prestance, posture, phrasé, mouvements : il n’y a pas que ses yeux, surlignés de noir, dans lesquels on se noie, hypnotisé. D’A, on pourrait faire des pages, des heures. Je suis sûr que tu pourrais, ou plutôt que tu as pu. Dans ton journal, n’y a-t-il rien sur elle ?

::: Alice Diop ; Saint-Omer

Vendredi 9 décembre 2022

Je n’ai pas assez de souvenirs d’enfance. Avant cinq ans, rien. Plus tard, quelques épisodes. Les cadeaux à l’école maternelle : j’avais eu le droit de choisir parmi les premiers dans tous les super-trucs, à cause de ma place dans l’ordre alphabétique. Les cabanes faites avec des chaises et des couvertures dans le salon de l’appartement. Les combats de boxe arbitrés par mon père entre ma sœur et moi. Je m’excitais comme un fou. En vacances en Corse (j’avais cinq ans), j’ai traité de chien le voisin avec qui on jouait. Maman m’a disputé. Je regardais les maillots de bain des hommes. Celui de mon père. Mon père était le soleil. Il n’a pas voulu de ça. Il s’est détourné de moi. Il m’a laissé. Je suis resté seul, en cendres, froid, mort. Je suis entré à la grande école, rue Milton. On s’est aperçu que j’étais très myope. Je me suis mis à porter des lunettes aux verres épais.
::: Guillaume Dustan ; Plus fort que moi

Jeudi 8 décembre 2022

Le journal inauguré en pleurs un soir de janvier parce que, comme dans la chanson, je n’ai pas pu aller au bal danser et surtout voir G., dont l’image m’obsède, ne dit à peu près qu’une chose, comment être heureuse, être aimée, malgré l’ennui, les cours, les interdictions de sortir. Je crois que l’écriture faisait toujours partie du champ des possibles, elle n’était ni nécessité ni objet de désir.
::: Annie Ernaux ; “Vocation ?” in Le Cahier de l’Herne

Mercredi 7 décembre 2022

On regarde ces photos que j’ai faites de toi. Nous sommes d’accord sur deux choses : tes yeux et puis la première image. C’est la meilleure, c’est ta préférée. Tu t’en amuses aussi : tu aimes t’y voir dans un paysage de coton. Je ne sais pas ce que tu fais de l’entièreté de tes jours mais je soupçonne que tu arpentes un peu ces paysages, que tu t’y reposes. Peut-être que tu t’ennuies souvent mais tu ne le dis pas. Parfois je dis, aux autres, que tu me rappelles celui que j’étais à ton âge, ou à l’orée de celui-ci : cette quête d’un autre cinéma, cette manière indistincte de s’habiller, cette sacoche à laquelle tu tiens. L’oisiveté née de la quête – ou de l’attente – d’un travail, je l’ai connue, aussi, j’étais un peu plus jeune.

Nous regardons le film, presque entièrement ; tu t’étais endormi si vite. Ce qu’il manque, ce début que nous ne revoyons pas, je l’ai oublié. Je creuse, je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu’elle fait là, elle, dans cette auberge. Je ne sais pas pourquoi j’ai oublié, du moins j’espère ne pas savoir pourquoi. Non, je ne m’étais pas endormi. Ou bien l’ai-je oublié.

::: Luis Buñuel ; Le Fantôme de la liberté

Mardi 6 décembre 2022

Je ne suis pas là où je devrais être. J’étais, disons, fébrile, fragile, alors je suis rentré. Je t’appelle, te laisse un message chanté maladroitement, ça fera son effet, sûrement.

Lundi 5 décembre 2022

Le lendemain du tournage, on reste sous l’impression du spectacle, on ne remarque rien d’autre que les fautes, on s’hypnotise sur des détails absurdes. L’admirable du cinéma, c’est ce tour de cartes perpétuel qu’on exécute devant le public et dont il ne doit pas connaître le mécanisme. La nature nous a donné des nerfs pour souffrir et prévenir, une intelligence pour savoir souffrir et nous mettre en garde. La lutte contre la souffrance m’intéresse au même titre que le travail du film.
Jean Cocteau ; La Belle et la bête, journal d’un film

Dimanche 4 décembre 2022

Tu apparais, le visage hors des écrans, réel, hors des photos de P. Tu apparais donc enfin, au milieu de cette foule joyeuse, qui s’agglutine. P est là aussi, il t’a devancé en entrant dans le bar, il nous présente, la conversation s’engage facilement, toi aussi tu connais mon visage par ce réseau social bleu. N’as-tu jamais osé cliquer comme moi je n’ai jamais osé cliquer ? Il faut parler fort mais je t’entends, tu dis ce pays d’où tu viens et je vois bêtement des étendues infinies de sable. Tout semble évident, les mots de J le résume, il nous montre du doigt, il a la formule, il s’en amuse et nous, que répondons-nous ?, soudain timides devant cette réalité prononcée. Il a ce souvenir de toi J, V aussi, même lieu, même sourire. Et puis tu dis une autre ville, je pressens une instabilité, une fragilité. Je sens le piège, l’impossible, l’enlisement, l’image est facile, je crois me rappeler les mots de O quand je lui avais demandé qui tu étais, un jour. Et puis soudain il arrive. Il me regarde. Il me parle. Il a de l’audace et il me rend vivant : c’est lui le piège, notre piège, le voici me happe, me voilà qui t’échappe. Je ne sais pas si je dois te regarder, je sais pas encore que tu m’échappes aussi, peut-être définitivement ; je ne veux pourtant pas que tu n’existes plus.

Samedi 3 décembre 2022

Ainsi l’on attablerait, à l’heure du déjeuner, pour se retrouver. Parler photo, bien sûr, comme l’an passé. Les uns n’en font plus, les autres continuent les cours, moi non, pas trop, pas de projet non plus, enfin si mais non, au boulot oui, je dois montrer des photos mais comment ? quoi ?

Ainsi l’on s’attablerait, à l’heure du dîner, rencontres inédites, deux mondes qui se rencontrent. Comment vous vous êtes connus ?, l’un demande. Par la photo, bien sûr, il y a deux ans. Instagram, un regard mutuel sur les travaux de chacun et mon audace à te dire “You’re handsome and I’m single” quand tu me précises que tu es en couple. Le 6 décembre 2020, j’ai laissé la trace de notre rencontre, j’interrogeais notre avenir commun. Nous voilà donc amis, les boutiques nourrissent plus nos rencontres que la photographie. Et ta beauté n’a pas fléchi.

Vendredi 2 décembre 2022

C’est la deuxième fois que nous nous voyons puisque cet été nous avions échoué. Nous aurions pu marcher, aujourd’hui, ensemble, nous aurions pu déambuler dans les rues, sans nous connaître ou si peu, aller d’une boutique à l’autre. Mais j’ai été bête, empêtré dans une promesse qui n’en était pas une. Ai-je été bête, ou ai-je été simplement aimanté ailleurs, nous offrant, T et moi, un moment différent ?

Tu me dis que demain tu vas voir la mer. J’aurais aimé t’y accompagner et que donc ensemble nous marchions, toi qui danse. On aurait eu des mouvements pour nous réchauffer ; il va faire froid. J’aurais fait des photos de toi, tu es si beau. Trop, peut-être. Plus que l’an dernier : la barbe ?

Jeudi 1er décembre 2022

Hervelino : le mot m’est rentré dans la gorge.
Ce fut vite ma façon d’appeler Hervé, avec ma manie d’italianiser (si c’est italianiser) les prénoms de mes proches quand je ne les slavisais pas (Marcovitch, Valentinovitch, et j’étais parfois Mateo ou Matéovitch pour Hervé). La plupart du temps, on se voyait tous les deux seuls : après sa mort, je n’avais personne avec qui parler de lui en utilisant ce diminutif. Ce n’est pas comme quand on disait « mon amour » ou « mon chéri » à un être adoré désormais disparu : les mots restent, prêts pour d’autres, ou à éviter. Hervelino n’existe plus qui disait une part de notre lien.
::: Mathieu Lindon ; Hervelino

Tram, retour du travail, station Stade Chaban-Delmas. A travers la vitre, je devine un homme dans le recoin du distributeur de tickets. Je dis quelque chose à voix haute pour exprimer ce que je comprends : il pisse. Il porte un short et dans une fraction de seconde il se retourne et se secoue vigoureusement la nouille — j’ai longuement hésité sur le substantif à utiliser avant de choisir “nouille” puis d’ouvrir mon dictionnaire des synonymes et j’hésite donc à employer “cornemuse”, “lézard” ou “marsouin”— par-dessous le short. Le mot “essoreuse” me vient à l’esprit.

La dame près de la vitre croise mon regard, le sien est un mélange de dégoût et de consternation. J’éclate de rire. Vous avez vu la même chose ?

Mercredi 30 novembre 2022

Ta voix, de nouveau. Ce matin, lorsque j’ai décroché, surpris mais heureux de ton appel, la mienne était basse. Tu es au travail ?, m’as-tu demandé.

Ce soir, tu n’es pas chez toi. Parce que j’ai un copain, Arnaud, dis-tu. Il s’appelle Paul. Son prénom avait été évoqué en juillet, c’était alors incertain, tu riais de ta vie amoureuse. Tu riais, je crois, comme on rit de se contenter, voire de s’émerveiller, des papillons qui passent. Souvent tu t’émerveilles, puisque tu es ici dans ce pays devenu le tien. Tu deviendras bientôt français, l’an prochain, tu veux. Tu l’es déjà tellement.

Je te dis que justement, hier, j’ai parlé de toi. Vous avez cette même couleur de peau, elle vient du même sous-continent. La sienne s’est mélangée à d’autres origines mais c’est invisible. Il a aussi tes yeux noirs. Il n’a pas ta joie de vivre.

La discussion ne s’éternise pas, juste une vingtaine de minutes. On attend de se revoir bientôt, à Paris, pour les fêtes ; peut-être logerai-je chez N. Je ne sais plus si tu l’as déjà rencontré.
– Tu l’as rencontré ?
Non, mais j’en ai entendu parlé, c’était mon concurrent.
Nous en rions un peu.

Bien sûr, comme souvent, tu me remercies pour ce que j’ai fait, avant de rappeler nos mois de silences entre regret et fatalité. Et puis tu me dis que tu m’aimes. Je t’aime Arnaud, dis-tu. Je te dis que moi aussi je t’aime, d’une voix moins affirmée, et j’ajoute un petit nom. Mon chat, peut-être.

Mardi 29 novembre 2022

Alors, sans barrière, tu me racontes ce qu’ici j’appellerai ta fragilité. Je me demande si cela cache autre chose, si tu contournes ton histoire, quoi qu’il en soit, je reste assis mais intérieurement, recule. Je t’écoute, mais ne peux aller vers toi. Pourtant, plus tard, il y a ce que l’on pourrait partager : des images — des visages, des pantalons — et des souvenirs — ce pull-over sorti du tiroir, 1095 francs à l’époque.

Lundi 28 novembre 2022

C’est très chouette quand tu éclates de rire.“, tu m’écris. Tu ne crois pas si bien dire. On ne rit jamais assez. Je ne ris jamais assez, surtout seul, là, à lire. Mais Duras est là, toujours dans un coin de la cuisine et ou de l’esprit. J’aime mon rire inattendu dans un texte que je dois offrir à des oreilles attentives. Il faudrait trouver un mot, le plairire, peut-être.

Dimanche 27 novembre 2022

Ariane buvait, dansait, riait. Robe bleue, cœur rouge. Un beau mariage. Boissons, danse et confidences. Un château avait été loué pour l’occasion. Château, c’était beaucoup dire — plutôt une grosse ferme avec des salles immenses, des mus épais et des plafonds bas. Ariane buvait beaucoup, dansait beaucoup et riait encore plus.
::: Christian Bobin ; Tout le monde est occupé

Tu dors, déjà. Le jour est encore là, pourtant. C’est un coup de malchance, le ricochet de ton insomnie d’hier, tant pis. Je me dis tant mieux pour toi, puisque tu dors mieux en ma présence, dis-tu.

Samedi 26 novembre 2022

C’est complet : B dit que c’est complet. Je suppose qu’elle me reconnait, je la trouve froide, elle a peut-être le trac avant de monter sur scène, je suis peut-être le cinquantième à qui elle dit ça : c’est complet. Devant moi ils passent avec des fleurs, ils sont sur la liste.

Vendredi 25 novembre 2022

Il ne faut pas laisser le dernier vendredi de novembre être ce qu’il est.

Parce que, de toute façon, la mort de mon père est une pensée de chaque jour je crois. Devant l’écran c’est l’impression que j’ai. Je pense peut-être tous les jours à lui, même subrepticement, et je pense peut-être tous les jours au fait que je n’écris pas sur lui.

J’ai oublié les dates précises des autres disparus. Je veux oublier celle-ci aussi, je ne veux pas qu’elle fasse sens – c’est-à-dire : je ne veux pas qu’elle donne l’impression qu’il y a cette date et aucune absence autour d’elle. J’espère la noyer dans ma mémoire fragile, comme les autres dates. Ma mémoire oublie ça, je le constate. Avant je les savais, les jours sur le calendrier.

Il y a des vendredis matins où le téléphone sonne, des soirs où la nuit rappelle un parking d’hôpital, des dimanches où je pense à son dernier dimanche où je ne suis pas venu, des nuits où il apparait dans un rêve.

Oh, je m’attache aux dates, parfois. J’y vois des symboles, des coïncidences, des croisements, et c’est joli parfois. C’est bien si c’est joli. Le dernier vendredi de novembre 2020, j’ai passé un scanner. Ce n’était pas joli, mais c’était rassurant. C’est aussi ça, un dernier vendredi de novembre, alors.

Le dernier vendredi de novembre ce pourrait être le jour où j’ai embrassé un bel inconnu aux yeux noirs dans un bar avec la foule autour, c’est rare, si rare cette foule autour et les copains par-ci par-là dans le bar parce que petit à petit dans cette ville je suis moins seul, ou différemment accompagné. Le dernier vendredi de novembre ce pourrait être ce jour où j’ai envie d’expliquer combien je suis vivant, fichtrement vivant, à 48 ans, et combien j’essaie de l’être avec la solitude qui me tire par les pieds et tous ceux qui m’emmènent par le bras. Toi tu es un peu là depuis quelques semaines, tu es là sans l’être vraiment, nous sommes là sans l’être entièrement, je crois que tu attends de moi des conversations. Alors il était là, lui aussi, titillant cette écriture au bord d’un précipice intime. Je sais qu’elle voudrait s’envoler.

Jeudi 24 novembre 2022

Écoutez, le riz, voilà comment il faut le faire, une fois pour toutes retenez ce qu’on vous dit. D’abord pour tous ces plats il faut du riz dit “parfumé” en sac de plastique, sans marque, qu’on achète dans les boutiques d’alimentation vietnamiennes. Même ce riz il faut le laver. Raison de plus pour laver l’autre riz, celui qui a une marque, qui est bien empaqueté et vanté à la télé. Il faut le laver à plusieurs eaux, le broyer dans les mains sous l’eau pour enlever le reste de son qui l’enrobe et la poussière et l’odeur du sac de jute  – l’odeur de cargo – qui est l’odeur du pétrole. Sentez le riz pas lavé et sentez le riz lavé, vous verrez la différence.
::: Marguerite Duras ; La Cuisine de Marguerite

Mardi 22 novembre 2022

Nous sommes ici pour la troisième fois, ensemble. C’est mon tour. Alors je lis. Je suis les indications de Sophie et je lis. Je marche aussi, oui je marche, je m’arrête et je lis. A une ou deux reprise, j’oublie de m’arrêter. Elle me reprend, j’écoute, je reprends. Puis elle me dire de m’asseoir. Je m’assieds. La lecture prend une autre forme, assis : “Lis à M“, elle me dit, alors je lis à M. Ça c’est plus difficile : soudain il y l’autre en face. Sophie ne sait pas je ne regarde pas les gens dans les yeux quand je leur parle, du moins rarement. Je peux rarement. Je fuis les regards, c’est automatique. Défaut d’éternel myope ? D’ancien timide ? De cœur d’artichaut pour qui les regards sont trop intimes ?

Bref, je lis. Et c’est exaltant.

C’est un plaisir immense, nouveau, qui m’imprègne. Les indications de Sophie sont un panache à suivre, des accoudoirs, une main sur l’épaule, un mélange de tout cela.

Et c’est exaltant, vraiment, pendant et même après, dans les secondes qui suivent, quand le souffle se pose.

Je ne sais pas si je suis un bon lecteur, pas si vite sans doute, mais j’aime ça.