Vendredi 17 décembre 2021

Je rentre épuisé, grignote à peine, et, comme une autre forme de méditation après le Miserere d’hier, choisis de regarder La Dernière Piste, film vu sur grand écran à sa sortie et dont j’ai le souvenir d’un “Wow”.
Et ?
Wow.
Et puis Meuh aussi.

Jeudi 16 décembre 2021

C’est après le dîner, alors qu’on a parlé des musiques, que S met le Miserere. C’est peut-être ce qu’il me manquait, depuis ces jours, un recueillement dans la musique sacrée.

Mercredi 15 décembre 2021

Soudain sur l’écran, les photos du 28 juillet dernier. Je les avais oubliées ; je cherchais autre chose. Photos de famille en petit comité avec ma sœur ainée et O : j’en fait 7, en commandant mon appareil photo depuis mon téléphone. Sur la première et la deuxième, mon père, insouriant. Ce mot n’existe pas mais c’est ce qu’il me vient à l’esprit en voyant son visage. Sur les suivantes c’est différent, le sourire est là, léger, discret. Mais c’est sans importance. Je regarde ces photographies avec une émotion inconnue, sur laquelle je n’arrive pas à mettre le mot de tristesse, c’est un peu comme si, quelque part en moi, j’étais légèrement aspiré par le vide créé par l’absence : il est sur ces images, et ce sont, les dernières que j’ai de lui. Il est sur ces images, je le regarde fixement, comme si je prenais conscience de la place qu’il avait, comme si en même temps il ne pouvait plus y être, sur les photos. Sur la dernière je crois qu’il se force à sourire, ça fait comme une grimace, lui qui posait si facilement, lui si photogénique, disait toujours ma mère.

Lors de mon séjour de mi-septembre, en effet, je n’ai pas fait de photo de lui. Il y a cependant 4 images de maman, que j’ai surprise à travers la fenêtre. Elle sourit dans un mouvement, dans un signe de la main. Et c’est joli et doux.

Lundi 13 décembre 2021

Sur France Culture, il y a alors ce documentaire sur le Sida. C’est une pièce de plus à ce puzzle : j’ai grandi en sachant que la mort existe. Je me souviens que le Sida avait été le sujet que j’avais eu à présenter devant la classe, probablement en quatrième. Je me souviens de quelques bribes : ça ne s’attrape pas par les moustiques ou en s’asseyant sur les toilettes, disaient les livres et avais-je répété. Le reste n’est plus dans ma mémoire ; les morts n’y sont pas. J’ai grandi avec la mort des enfants en Afrique, avec les images des camps de concentration du musée de Brive-la-Gaillarde – j’ai 12 ou 13 ans -, et surtout avec l’idée qu’on peut mourir comme ça, sans prévenir, comme mon grand-père, à 56 ans. Toute notre vie est un sursis permanent ; il me semble mon père a exprimé cela, un jour, après avoir dépassé l’âge de 56 ans, l’idée d’un sursis. Je l’ai peut-être inventé, mais… ça lui ressemble.

Il y a alors ce moment où je me déplace et où je nous regarde face à l’inéluctable, oui nous.

Dimanche 12 décembre 2021

La chanson passe. La chanson, à chaque fois que je l’entends – et donc souvent – me fait penser à A. Or cette fois je suis ici, dans cet appartement. C’est ici que, pour la première fois, nous nous étions réveillés l’un avec l’autre, le 13 avril 2019. Ces souvenirs sont encore vifs : il reste des images de nos sourires et de ses cheveux noirs sur les oreillers blancs. Je suis impuissant devant cette légère tristesse qui s’accroche, et qui revient comme ça, au gré des signes. Je me demande si elle restera encore longtemps. Je me demande si l’absence d’A peut laisser à d’autres émotions toute la place dont elles ont besoin. Je pense à Sophie Calle, aussi.

Et puis je pars. Je vais au Bal, c’est tout là-bas. Je sais qu’il y est question de corps, en souffrance ou quelque part absents et qui dansent malgré cela. Sur place c’est beau, tristement beau, dur, fort, c’est presque trop bien filmé. Il y a une femme qui pleure après qu’on l’a soulevée, elle dansait dans les airs et dans les bras qui la portaient.

Le reste de la journée, les images sont en moi. C’est pourtant un dimanche à Paris, c’est Noël, et c’est la foule encore et l’amitié m’accompagne, du moins un petit cercle qu’on pourrait dire “de privilégiés” mais c’est moi qui le suis. Dans la sagesse de N, place de l’opéra, dans ses mots, je puise cette idée que j’ai eu un rôle pour les générations qui m’ont précédées, les rapprochant par ce que j’ai écrit. Dans le brouhaha et les klaxons, ce qu’il dit est fragile, tout comme mon attention.

Samedi 11 décembre 2021

Quais de Seine, vers le Trocadéro. Je marche depuis le Castel Béranger, sans trop savoir jusqu’où si ce n’est que j’ai rendez-vous à 17h au Père Tranquille.
Je pense soudain que j’aurais pu aller sur le pont du Garigliano, rendre hommage à mon grand-père puisque c’est là qu’il est mort, le 21 octobre 1965. Rendre hommage à, comme écrit l’autre jour, ce lieu où l’on se retrouvait, mon père et moi, et cette date. J’aime l’idée que nous soyons des lieux où d’autres se retrouvent, je ne sais pas si cela a du sens, si ce n’est pas de ma part un fichu effet de style dans lequel je m’empêtre.

Dans ma tête, au milieu de la foule, les mots de mon journal s’écrivent alors. Au milieu de la foule, j’hésite à les dicter dans mon téléphone ; tant pis, ils s’évaporeront.

Vendredi 10 décembre 2021

Je suis sur ton canapé, dans cet appartement où nous n’avons pas vécu ensemble et où tu vis dorénavant et jusqu’à toujours. Je te parle de moi, de mon père, de ma mère, des mes sœurs, ainsi nous dialoguons, tu as vécu cela, tu me rapportes les dernières paroles de ton père, moi je ne les sais pas, je les ai oublié les derniers mots qu’il m’a adressé, ou au moins la dernière fois que j’ai entendu sa voix, derrière celle de maman, je ne sais pas quand c’était. Il y a peut-être un indice dans le carnet noir, mais cela m’étonnerait. “J’ai oublié” : comment de fois je les prononce, ces mots, chaque jour. Tout s’étiole. Et nous parlons encore.

Et puis je te laisse, je marche à travers le dix-neuvième arrondissement pour arriver chez B ; trente et quelques minutes. J’aime être chez B, souvent il n’est pas là, il me prête cet endroit où il vit, c’est chaleureux et calme, il y a comme une forme de pureté chez lui ; et tout est bien rangé. Depuis la dernière fois, les plantes ont quitté la table, toute une étagère les accueille, près d’une fenêtre. Le temps glisse ; en écrivant ces mots je pense à son lit confortable : le matelas ferme, la couette lourde. Et il y a ce silence.

Jeudi 9 décembre 2021

Au bout du téléphone, il y a votre voix…“, aurait pu dire Françoise Hardy, entre 14h05 et 14h11. J’étais dehors, il faisait assez froid, ma réunion s’était terminée, alors comme convenu je t’avais appelé mais… ma réunion avait commencé une heure plus tôt.
Alors au bout du téléphone, il y a ta voix qui me dit que vous n’avez pas encore déjeuné, que le steak n’est pas cuit, mais qu’on peut parler. Et puis elle intervient, de sa voix d’enfant, derrière toi, elle te demande avec qui tu parles, c’est joyeux, tu lui dis que je parle italien alors qu’elle peut me saluer… mais non, elle rebrousse chemin et puis le steak est cuit.

Mercredi 8 décembre 2021

Je connais bien cet endroit, c’est-à-dire son emplacement et l’ambiance qui s’en dégage : j’ai habité tout près. Jamais je n’y suis rentré, c’est toi qui l’a choisi, tu m’as écrit qu’il était tenu par deux lesbiennes et qu’elles avaient de la Guinness. Gayness, j’ai répondu. Lorsque j’arrive tu es déjà là, attablé, tu tournes le dos à l’entrée, position qui m’étonnes un instant, comme si tu ne m’attendais pas.

Mardi 7 décembre 2021

Une fois couché, j’ouvre le carnet noir, j’y écris des questions qui n’auront jamais de réponses. Et puis après les mots, ce sont les larmes qui sont sortent. La lumière est éteinte, je voulais dormir. Cela fait, je crois, une semaine qu’elles n’ont pas coulé. Elles sortent, s’expulsent, comme le 26 au matin, bruyantes, violentes.

Je crois que j’ai besoin de ne pas oublier ce moment dans la nuit alors il est ici, lui aussi, comme les autres émotions reportées depuis 4 jours. Je crois que c’est ici, et pas caché dans l’intimité d’un carnet, pour dire au monde que “ça a eu lieu” – que disait Barthes sur les photographies et le “ça a eu lieu” ? – et parvenir à refaire cohabiter le quotidien et “ça”, parvenir à parler de l’incongruité de mon attente, de l’insistance de la pluie, d’une chanson qui passe ou bien des corps absents.

Lundi 6 décembre 2021

Écrire, photographier, comme exprimé hier, j’ai comme l’impression que je n’en ai pas le droit, que mon deuil devrait forcément passer par la douleur et des jours blancs sans mots ni images.  Mon deuil s’exprime autrement que par la douleur, il creuse quelque part dans le silence alors je me dis qu’il pourrait tout de même laisser la place à des images. Les mots, au moins, ils sont ici… mais que dire d’autres ? Qu’oserais-je dire d’autre ?

Mais pourquoi les deux ne peuvent pas cohabiter ? Pourquoi faudrait-il seulement recouvrir “tout cela” par le travail ? Pourquoi ai-je l’impression que j’ai le droit de bosser (comme un âne, de surcroît) mais pas de créer ? Pourquoi ai-je l’impression que j’ai le droit de rire (parce que c’est une émotion non contrôlée ?), d’aimer (parce que…), mais pas de créer et de montrer ici des images et des phrases qui parleraient d’autre chose que de la mort de mon père, alors qu’évidemment il y a autre chose, il y avait cette fille au téléphone dans le tram par exemple.

Alors ici, au soir du 6 décembre, après avoir (partiellement) exprimé cela à ma sœur, j’écris mon journal du 5 décembre et celui du 6, pour me dégager de cette forme d’injustice qui soudain me met en colère, une colère que j’exprime à moi-même à haute voix dans mon appartement et à U dans des messages vocaux dans lesquels je dois lui sembler un peu fou. Il faut que ça sorte, tout ça.

Alors ici j’écris que je vais reprendre les images, raconter les gens, la fille dans le tram, raconter l’attente et peut-être ta voix. Du moins le veux-je. Le vais-je ?

Dimanche 5 décembre 2021

Je marche. Un peu plus tôt j’ai déjeuné chez I, avec P, j’avais apporté des cèpes, je suis repassé chez moi, et puis je suis ressorti, me disant qu’il y aurait probablement quelques skateurs à regarder pour remplacer l’ennui par l’admiration. Je me sens seul. On pourrait même considérer que je me fais passablement chier, quand bien même je dis toujours que je ne me m’ennuie jamais. Penser à sa propre solitude, et se demander ce qu’on pourrait en faire, c’est déjà avoir une occupation. F devrait être là, sans doute nous ririons puisque je n’ai pas arrêté de rire. Je porte mon gros blouson en motifs camouflage pixellisés, ça crée quelques liens : un type est venu me parler tandis que je regardais quelque jeunesse virevolter sur roulettes, on a échangé quelques phrases, il était amusant, il était la représentation même de l’adjectif “cool” (dreadlocks, etc.) et puis il est reparti. Puis moi aussi…

Nous en sommes là : je marche. Je me dirige vers chez moi. Quelque chose soudain me traverse, comme une prise de conscience de ce qu’il est advenu et de l’absence définitive de mon père. J’ai beau n’avoir que “ça” en tête depuis 8 jours, cette fois-ci c’est différent. Sur le moment, je ne sais pas trop décrire ce que je ressens, mais c’est que je perçois, vaguement, le définitif.

(En écrivant ces mots, je comprends que depuis 8 jours mes émotions naissent du présent et du passé, et que soudain c’est le futur qui frémit.)

Et puis je rentre. J’ai en tête les images faites la veille, lors du cours de photo. Nous avons fait des portraits. J’ai demandé à G et N d’être vides. De ne rien montrer. Je m’y colle : import sur l’ordinateur, premier regard, sélection, grimace, déception ici, peut-être un effroi lorsqu’ils ferment les yeux : la mort est là. J’essaye de me dire que ce ne sont que des images faites dans le cadre d’un cours de photographie, mais la moindre satisfaction que je pourrais potentiellement retirer de tout cela est presque étouffée par une phrase, prononcée par Annie Girardot et retranscrite dans ce journal le 11 octobre : Ça semble une trahison de ne plus souffrir : c’est presque oublier.” Ce n’est pas une souffrance que je ressens, c’est plus sournois, moins violent, mais l’idée est là.

Parmi les portraits, l’un d’eux expriment encore un petit quelque chose. J’y lis une lueur, une fragilité. On est à la lisière du rien, mais ce n’est pas le rien. Je voulais du vide, et par bonheur je perçois autre chose. Cela me plait. Cela dit quelque chose.

Samedi 4 décembre 2021

Les jours qui précèdent sont vides. Il y a, dans les brouillons, celui du lundi 22 novembre, que je publie ce samedi 4 décembre à 14h45 , après être rentré du cours de photo. J’y parle de ta voix. Lundi 29 novembre, à 10h04 elle m’a encore dit que ce n’était pas possible pour toi de venir ; nous devions nous voir demain, dimanche 5 décembre. Nous nous attendons. J’y puise quelque chose que j’ai déjà connu à la fin de l’hiver 2019, lors de l’été 2020, une forme de plénitude née d’une présence, un peu lointaine, incertaine. Vous avez tous les trois un point commun : vous roulez des R et votre voix m’emporte.

Les jours qui précèdent sont vides. Ce n’est pas ici que je reviendrai sur eux, quand bien même il y a eu l’odeur du yuzu et l’étonnant sourire d’U en lui parlant de toi.

Comment écrire, ici, que mon père est mort ? Je ne vois pas comment faire sinon écrire cela : mon père est mort le 26 novembre 2021 à 22h57.

Et puisque il s’agit de faire trace, j’appose ici le texte que j’ai publié sur Facebook :

A mon père (15 avril 1946 – 26 novembre 2021).

Papa,

A Noël dernier, je t’ai offert un livre, encore en construction. J’y parle de ton père, Antonio, et de moi, comment je me suis construit à partir de lui, moi qui suis né 9 ans après sa mort.

Tu savais alors que j’écrivais ce livre, mais, les larmes aux yeux et la gorge serrée, tu m’as dit que tu ne t’attendais pas à cela. Nous avons alors partagé des moments émouvants : ton père était un lien entre nous, il était un des lieux où nous étions bien, ensemble.
Depuis, tu t’es peut-être demandé ce que nous deviendrions, toi et moi, une fois que tu serais parti, et si j’écrirais ce que nous avons été l’un et l’autre, l’un pour l’autre.

Le 24 octobre dernier, après t’avoir appelé alors que tu étais hospitalisé, je terminais mon journal par : “Je ne sais pas ce qu’il faut dire ou taire. Je ne sais pas comment formuler ce que je ne sais pas nous dire. Je me demande comment faire dire au silence qu’il suffit.” J’espère qu’elles t’ont soulagé, ces phrases, un peu alambiquées, un peu hésitantes, comme j’aime tant en écrire. D’ailleurs, j’y pense : je ne t’ai jamais décrit le plaisir qui nait de l’écriture. C’est comme des vagues, tu vois ?

Cette formule, “Faire dire au silence qu’il suffit”, elle est venue comme ça, comme une vague un peu plus forte que les autres. Aujourd’hui, elle est peut-être le point de départ d’un récit. Mais elle est peut-être aussi le point de départ d’une paix intérieure. Aujourd’hui, je n’en sais rien. Il faudra donc attendre. Saurons-nous patienter ?

… Ces mots qui précèdent, je les ai écrits dans ces journées en suspension qui séparaient ta mort de la cérémonie où nous t’avons dit au revoir. J’avais décidé de les faire lire à la femme en charge de la cérémonie, parce que je croyais que je n’en serais pas capable, qu’il y aurait un moment brisé où la voix ne pourrait plus rien dire. Puisque tu lisais mon journal, tu sais combien je pleure, parfois pour un amour, parfois pour une maison, parfois pour une chanson. Ces derniers jours, pour toi, mais tu ne le sais pas.

C’est donc elle qui les a lus, écorchant une ou deux formules. Quelqu’un portait ma voix. C’était une messagère. C’était étrange et peut-être assez beau. Aujourd’hui évidemment je regrette de ne pas avoir lu ce texte, là, devant toi, devant ces gens. Mais ainsi, c’était peut-être nous, tout simplement, tout joliment.

Après avoir lu ce texte, N, qui suit le même cours de photographie, m’a écrit un joli mot : “Il y a dans les mots que tu emploies le même soin que dans tes images. Il y est beaucoup question de lumières et d’implicite. Cela ne se cache pas mais cela ne dévoile pas tout non plus.” Je n’avais jamais pensé à cet adjectif : implicite. C’est cela. C’est juste. Il rejoint ce que dit maman, parfois : il faut lire entre les lignes.

Mais face à la mort de mon père, l’implicite n’existe pas. Rien n’existe sauf la réalité, brutale, implacable d’un visage creusé dans lit d’hôpital au milieu de la nuit. Mon père est mort le 26 novembre 2021 à 22h57.

Lundi 22 novembre 2021

Et puis il y a ta voix qui dit que tu ne viendras pas. Pas tout de suite. Pas si vite. Pas demain. Ta voix qui dit que je dois être mal d’entendre ce message. Dit ainsi, on imaginerait une tristesse. Elle est là, un peu, une déception née d’une impatience, l’impatience qui nait de l’inconnu, parce qu’on a envie de savoir à quoi ça va ressembler, la prochaine fois.

Vendredi 19 novembre 2021

J’écrivais hier qu’après Le Désert rouge, il n’y avait plus besoin de faire de films, formule jusqu’au-boutiste et un peu idiote qui ne demande qu’à être contredite et qui le sera tant que le cinéma existera.
Pays du silence et de l’obscurité, de Werner Herzog, est aussi de ces films puissants qui nous feraient nous demander à quoi bon raconter d’autres histoire. Mais. En écrivant cela, tombé dans le piège – ou voulant jouer avec le piège – des jours qui se succèdent, je sais que c’est peut être le pire qu’on puisse dire de ce type de cinéma, loin, si loin d’une fiction en technicolor faisait inlassablement marcher une femme triste et son enfant dans des paysages d’usine, puisque le Herzog en est l’opposé, en tant qu’il fait partie d’un cinéma qui témoigne de ce que nous ne sommes pas. Il suit Fini Straubinger, femme alors d’une soixantaine d’années, devenue petit à petit aveugle et sourde à l’adolescence suite à une chute dans un escalier. Il la suit aller à la rencontre de celles et ceux qu’elle nomme ses petites sœurs et petits frères d’infortune, aveugles et sourds comme elles. Cinéma documentaire d’une telle simplicité, c’est-à-dire où le moindre artifice cinématographique est tellement, tellement absent !
Je pourrais parler très longuement du film, tellement il m’a d’abord fait m’interroger sur comment ces personnes parvenaient à tenir, à autant déborder d’humanité, là, dans toute leur fragilité, dans leur présence tellement dépendante des autres, dans toute l’incertitude qui nait de leur regard perdu.
Et puis il y a eu les trois dernières rencontres. Il y a eu un adolescent dans une piscine et un jeune homme sans âge serrant un poste de radio qu’elle lui avait apporté ; tous les deux étaient nés ainsi, aveugles et sourds, tous les deux étaient dans un monde intérieur dont on ne sait rien. Et il y a eu cet homme caressant un arbre. C’était bouleversant, tout comme l’était ce moment où le jeune homme serre la radio contre lui.

On n’imagine pas tout à fait, avant cela, qu’on sera un jour bouleversé par un homme caressant un arbre.

Jeudi 18 novembre 2021

Le “Rendez-vous photo” à l’Ebabx m’oblige à chercher, réfléchir, affronter le regard de la prof et des élèves, mettre à jour mon site, recadrer des images… Ce soir, il me pousse à relire le texte d’introduction du livre “L’image d’après”, catalogue de l’exposition à la cinémathèque en 2007, exposition que je n’avais pas vue et qui, je pense, m’aurait probablement fait prendre un virage dans ma pratique photographique avant l’achat en décembre 2010 de “Plossu cinéma”. Plongeant alors dans les mots – puis les images -, apparait une fois de plus cette tentation tue que j’ai de mettre en mouvement mes images et mes mots, bref : faire un film, à défaut de faire du cinéma. Un petit film, petit de quelques minutes, né de quelque histoire. Cela viendra. En attendant, puisque dans le catalogue on aperçoit des images de films d’Antonioni, je cherche dans mon ordinateur les copies d’écran du Désert rouge, et de ce passage splendide à pleurer dans lequel Monique Vitti en manteau vert erre dans une ville brune… ou en manteau brun dans une ville verdâtre, je ne sais plus, mais toujours est-il que c’était splendide, splendide à en pleurer vous dis-je, et qu’en y repensant je me dis qu’après ça, à quoi bon faire des films ? Petits, de surcroît.

Mercredi 17 novembre 2021

Devant Jean-Daniel Pollet je m’assoupis un peu, puisque même la beauté qu’il offre, même l’étonnement qu’il procure ne peuvent rien contre ça : souvent je m’endors au cinéma. Autour et entre les films – 9 min et 50 -, celui qui l’a connu parle de lui, du livre qu’il a écrit sur lui, et j’aimerais que ce soit plutôt l’autre parle, celui qui mène la discussion, plutôt bel homme et plutôt beau langage. Mais n’ayant rien noté, il ne me reste rien, rien que cette impression.

Mardi 16 novembre 2021

Lire dans nos échanges, nos silences et nos emplois du temps comme un déplacement, lire dans mes absences d’images une forme de monotonie, l’appareil pourtant trimballé, comme un œil parfois trop lourd. Dans un geste presque fou m’imaginer partir : il y a le train de 20h02.

Lundi 15 novembre 2021

Les années passent, les images s’entassent. Il reste, inévitable, l’idée de faire quelque chose de toute cette accumulation, projet mégalo ou amusant, je ne sais pas… Alors, j’écris un titre au projet : “Chronologie des mortes années”, parce que c’est joli, ça sonne bien. Et puis je pose des images, là, des images prises dans un coin de mes dossiers, à la racine des photos, là où je dépose, de temps en temps, les jours de grand ménage, l’idée d’un souvenir qui ne veut pas s’éteindre, une image forte parfois oubliée. La chronologie disparait sous la fainéantise et les heures, puisque déjà il se fait tard. Alors je cherche un autre mot : achronie, radiologie, embrouillamini, spirales, croisements, puzzle, désordre, chroniques, photologie, imaginaire, herbier, empilement, vertige. Mais je crois qu’il faudra ranger.

Dimanche 14 novembre 2021

Et c’est ainsi que je reprends l’écriture de ce livre qui attend. J’ai compris, la veille, avec à côté de moi le fichier ouvert sur l’écran, avec entre les mains cette application de Scrabble qui va bouffer trop de temps dans les jours suivants sans que je le sache encore, comment ce qui manque pouvait vivre. C’est venu comme ça. J’ai trouvé comment faire vibrer conjointement deux temps, deux temporalités, celle de mon voyage au Chili et celle de cette histoire que je cherche à inventer, au moins sur quelques pages. A la fin du dimanche, il n’est pas né grand chose, quelques paragraphes peut-être, pas grand chose sinon le soulagement que c’est faisable.

Samedi 13 novembre 2021

Nous ne pensons pas, lors du dîner, qu’il conviendrait de célébrer notre anniversaire, alors qu’il y a quelques jours je te le rappelais, alors qu’il y a trois ans nous nous rencontrions. Il y a pourtant un gâteau, de ceux-là même qui accueillent facilement une ou quelques bougies. Qu’aurions-nous dit de nous, là, ce soir, si nous avions rappelé ce soir d’automne ? Qu’aurions-nous dit de nous, en la présence d’O, que l’on ne s’est pas déjà dit ? que je ne n’ai pas écrit ? qu’on n’a pas fait comprendre ? Dans toute histoire, quelle qu’elle soit, il reste de toute façon quelques taire.

Notre amitié est-elle plus forte que l’histoire d’amour qui aurait pu naître de nos caractères et de nos idéaux, de tes mots et de mes silences ? C’est ce que le temps semble prouver.

Il reste de ces moments avant que l’amitié ne naisse ou ne s’impose, puisqu’il faudrait se demander si elle n’avait pas déjà pris racine le premier soir autour de cette bière – et probablement une deuxième pour continuer à parler -, quelques souvenirs dont je souris et que j’hésite à évoquer ici, dont celui d’un long baiser sous deux parapluies. Je crois pas qu’il y ait beaucoup, dans toute ma vie amoureuse, de moments comme celui-ci, dans une rue, avec ce quelque chose supplémentaire qui serait comme cinématographique et que, si je ne me trompe pas, tu as relevé.

J’aime ce souvenir de nous même si je demande un peu ce qu’il fait là, au regard de ce que nous sommes devenus, et pourquoi j’en viens à le rappeler ici, noir sur blanc, comme le nouveau virage d’une écriture jusqu’alors pudique, tout comme mes baisers l’avaient toujours été et le sont toujours, loin des rues et des gens.

Ce soir, à ma table, tandis qu’on oublie cet anniversaire, O t’accompagne et l’on pourrait alors, glissant sur les années et les coïncidences, se rappeler là aussi ce qu’on a partagé lui et moi.

Ce soir, je vous vois tous les deux, dans cette paire harmonieuse, lui devenu un autre, sa réserve perdue, joyeux et hilare, dans sa beauté frappée par cette lumière timide provenant du plafond tandis que nous jouons.

Et soudain me voilà troublé :  pourquoi la lumière est-elle si basse ?

Vendredi 12 novembre 2021

Alors je m’approche d’elle, qui le filme lui, lui virevoltant sur son skate-board. Je la surprends, elle sursaute, je souris un “Ah pardon je ne…” Je lui montre une image, une autre que celle qui illustre cette journée, là, juste en-dessous. Elle dit “Ouah, viens voir“et elle dit son prénom. On voit le dessous vert de la planche. Il aime, et les exclamations de leur génération fusent : lourd, disent-ils.

Jeudi 11 novembre 2021

Alors je t’écris, je crois être dans ton quartier, j’ai bien sûr un petit doute sur l’emplacement du lieu. Sur la carte que j’affiche sur mon téléphone, il y a ce qu’on peut appeler ton ancienne adresse, celle que tu n’as pas encore officiellement quittée, celle où tu ne vis plus, et dont nous parlerons une fois que tu m’auras répondu, précisé ton adresse, ouvert la porte, embrassé, et dit, dans cette légèreté que tu sais malgré tout conserver, que j’étais bienvenu dans ton château, ou quelque chose comme ça.

Lundi 8 novembre 2021

Il y a des moments où l’on pense à partir, cela peut être soudain, au creux d’une discussion et on s’y voit déjà. Il les faut, ces moments où l’on pense à partir, pour mieux savoir pourquoi l’on reste, pour mieux savoir rester, oui, ou même pour mieux rester.

Et puis un peu plus tard, le soir-même, là, dans cette salle un peu trop grande on s’installerait vers le fond, regardant les spectateurs, de dos, venant écouter ce qui fait science, on sait pourquoi on reste. En attendant, peut-être, qu’on nous dise “Allez, viens !”

Samedi 6 novembre 2021

Regarder les images, savoir qu’en dire ou pas, s’y épuiser peut-être, s’extasier parfois, un peu jaloux n’est-ce-pas quand soudain, dans le sous-sol d’une agence de voyage dont l’usage est, certes, de vous emporter ailleurs, au sous-sol c’est sans le moindre avion qu’on atterrit en Inde et que c’est beau, c’est beau, trop, sûrement.

Vendredi 5 novembre 2021

Nous ne faisons pas les images qu’il m’avait proposé de faire. Nous en faisons d’autres. Qui disent autre chose. Celles envisagées n’auraient fait part que de sa présence. Mais là, je suis là, peut-être, un peu, aussi : sur l’une, ma main, sur d’autres, la sangle de l’appareil.

Les meilleures, je crois, disparaîtront avec celles prises la veille, sur la plage, sous la pluie, c’est-à-dire sous une pluie incompatible avec l’appareil et la carte mémoire. Il me reste les souvenirs, flous, de quelques corps perdus sous les vagues et les rafales ; ce matin il fait beau, il se pourrait qu’il le soit aussi.

Jeudi 4 novembre 2021

Le petit bateau, pour deux euros, m’emmène ailleurs, en face, Hondarribia, 5 minutes pour l’Espagne. Peu de temps avant, galerie L’Angle, il y a eu les images de Patrick Bogner ; rarement ai-je eu autant d’émotions devant des paysages en noir et blanc. Sur le flyer que j’ai emporté après qu’on avait assez longuement discuté avec le propriétaire de la galerie, il est écrit que l’Ailleurs du photographe n’est pas un lointain, mais l’envers d’un lieu, sa face invisible ; un ailleurs qui, présent dans un lieu, aurait besoin de la photographie pour s’incarner.
Cet ailleurs que je foule du pied dans ce coin de France n’est pas un lointain, mais est-il un envers ? Non plus. Il est ce vers quoi je ne peux pas vraiment m’empêcher d’aller.

Franchir la frontière vers l’Espagne, par ce petit bateau, avec huit autres passagers, c’est aller vers moi-même, du moins un morceau de moi-même. Je me dis alors que c’est peut-être ici à Hendaye qu’il me faudrait vivre, pour facilement passer de l’autre côté et pour y voir l’océan, les montagnes, tout le temps, tout le temps.

Je découvre la petite ville dont le centre historique est fascinant de charme. Au resto, deux pintxos haut-de-gamme, absolument délicieux, et un cheese-cake surprenant, trop sucré mais chaud, au cœur fondant de crème anglaise… et pendant ce temps un texte s’écrit dans ma tête, le récit de cette journée, j’imagine les mots déroulant sous le plaisir d’être ici. Le texte s’effacera bien vite : ce que l’on lit aujourd’hui est peut-être plus sec.

De retour à Hendaye, la pluie s’abat, forte, de plus en plus forte. Sur la plage, le spectacle est beau d’une foule malgré le temps dégueulasse. J’aime cela, j’aime cette vie sous les intempéries, et les couleurs des planches de surf posées sur la plage. J’ose quelques images, mais je ne sais pas très bien quoi faire de ce tourment météorologique.

Plus tard, enfin à l’abri, il y aura aussi, surprenantes, l’odeur du inoki, celle du Borrotalco. M’emmenant vers le passé, elles m’offrent un moment présent inattendu. Et un futur attendu ?