Jeudi 22 janvier 2026

Alors on s’assied l’un à côté de l’autre, je ne savais pas que l’on se retrouverait ici, même si la scène, qu’on soit dessus ou face à elle, est de nos habitudes. La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était dans un autre théâtre, c’était l’automne, d’ailleurs le directeur est là, au bout de la première rangée de sièges et c’est là qu’elle commente sa prise de poids, à lui, et aussi à l’homme debout avec qui il parle. Le premier est effectivement un homme gros. Le deuxième a plutôt le corps assez habituel d’un homme sans doute à peine plus âgé que moi, robuste, un ventre qui s’aperçoit sous la chemise, il pourrait d’ailleurs être assez séduisant. Je crois qu’elle plaisante, puisqu’elle insiste un peu de son ton gouailleur. Mais lorsqu’elle dit “dégueulasse”, je me fige. “Tu n’es pas d’accord ?”, elle demande. “Heu, non”, je réponds, en n’imaginant pas un jour avoir ce genre de discussion avec elle. Je n’ose pas lui dire que je ne comprends même pas qu’on puisse exprimer cela à voix haute, je n’ose pas lui dire que même si on le pense, on devrait le garder pour soi, que l’expression du dégoût me dégoûte. J’ai envie de disparaître, autour de nous des spectateurs ont peut-être entendu, parce qu’elle parle fort, trop. Elle me demande alors, étonnée par ma réponse et peut-être mon recul — parce que oui, alors, j’éloigne d’elle mon visage, mes épaules — si ce type de corps me plait. Je ne comprends même pas qu’elle ose me poser la question, je dis que oui, non, enfin ça dépend, le visage, l’attitude, je n’ai pas envie de parler de cela avec elle, cela ne la regarde pas, d’ailleurs je le rapporte dans ces lignes en me demandant si cela a sa place. “Tu as eu des amoureux gros ?”, elle demande. Ma réponse l’étonne.

Enfin sur scène l’artiste arrive. Une femme. Grosse.

L’artiste ? Lumineuse dès les premiers instants. Durant quarante minutes, elle m’emporte dans le type de mise en scène que j’aime — il y a de la vidéo, du son, elle lit —, dans le type de proposition que j’aime — c’est politique, hautement, ça parle de la colonisation et de la mort aussi — et qui me semble nécessaire. C’est intime et au-delà, c’est elle et tout le monde. Je crois que sur les sièges rouges, la foule venue l’écouter est entièrement blanche.

Ma voisine applaudit un peu. Elle n’a pas aimé le texte.

Elle préfèrera le deuxième spectacle. Moi ? Oui, non, incomparable, c’est un grand écart, on passe à la folie, au foutraque. Ça parle de la mort. On rit.