Foire aux plaisirs, folie revenue, comme le ciel bleu malgré les gouttes, il y a des cris qui tournent, échevelés, des néons partout, des enfants heureux de leurs jouets et de la barbe à papa. C’est dans ce type de foule, celle en famille ou entre amis, que la solitude me dit parfois « Je suis là », mais aujourd’hui elle ne fait que me traverser l’esprit une fraction de seconde et puis repart. Je souris des hurlements, des grimaces ou des visages stoïques.
J’ai longtemps hésité à sortir de chez moi, tout en ayant envie de sortir de chez moi, non pas envie mais besoin, pour respirer, parce que quelque part j’étouffe. Sans le vouloir réellement, sans fuir cela non plus, sans m’en rendre compte, les heures passées chez moi sont un écrasement, léger, mais réel. Le bleu du ciel au-dessus du toit ne suffit plus, mais sortir ne suffit pas. J’aime être chez moi, j’aime être seul, oui aujourd’hui j’aime être seul, les soirs-silence sont mon cocon malgré l’absence des peaux et les regards qui repartent, mais je sens que c’est trop, que l’hiver est fini même s’il n’est pas fini, et qu’il faut que je sorte, il le faut. Bientôt — quelques mois, 8 ans après mon emménagement — il faudra que je vive ailleurs. C’est peut-être une chance. Il y aura un horizon, des passants, des toits, un peu plus de nuages, je saurai s’il pleuvra bientôt, que sais-je.
Alors je contredis Duras.
C’est dans une maison qu’on est seul. Et pas au-dehors d’elle mais au-dedans d’elle. Dans le parc il y a des oiseaux, des chats. Mais aussi une fois, un écureuil, un furet. On n’est pas seul dans un parc. Mais dans la maison, on est si seul qu’on en est égaré quelquefois. C’est maintenant que je sais y être restée dix ans. Seule. Et pour écrire des livres qui m’ont fait savoir, à moi et aux autres, que j’étais l’écrivain que je suis. Comment est-ce que ça s’est passé ? Et comment peut-on le dire ? Ce que je peux dire c’est que la sorte de solitude de Neauphle a été faite par moi. Pour moi. Et que c’est seulement dans cette maison que je suis seule. Pour écrire. Pour écrire pas comme je l’avais fait jusque-là. Mais écrire des livres encore inconnus de moi et jamais encore décidés par moi et jamais décidés par personne. Là j’ai écrit Le Ravissement de Lol V. Stein et Le Vice-consul. Puis d’autres après ceux-là. J’ai compris que j’étais une personne seule avec mon écriture, seule très loin de tout. Ça a dure dix ans peut-être, je ne sais plus, j’ai rarement compté le temps passé à écrire ni le temps tout court.
::: Marguerite Duras ; Ecrire.
Les mots de Duras, entendu avant-hier, ils sont sans doute ceux dont j’avais besoin pour le projet d’octobre. Ce projet qui creuse dans les maisons, là où je suis seul avec mon écriture. Et ma photographie.

