Samedi 21 mars 2026

Librairie. L’homme s’approche de Michel. Il lui dit Oh vous incarnez ce que vous lisez ou quelque chose comme ça, l’homme aime ça. Je grimace intérieurement : je ne suis pas content de moi, je tremblais pendant je lisais le Ernaux, sans raison. D’ailleurs on ne dit pas l’Ernaux ? Et puis je lisais trop vite pendant le Garcin, j’ai heurté deux ou trois mots, ça n’allait pas.

On ne lit pas du tout de la même manière avec Michel, on ne porte pas les textes de la même manière, moi j’aime quand c’est presque âpre, j’aime quand mon ton dit le moins possible. Je lis comme j’écris ? Comme je photographie ? Chez Ernaux c’est sec. J’aime. Il ne faut rien y mettre. Presque rien. Pour insister là où il faut insister, en ralentissant encore plus, en articulant encore plus quand elle écrit en majuscule. J’aime aussi imposer des silences. Et puis j’allonge certains sons. Ça peut être chichiteux, avait dit Sophie. J’ai compris que c’est aussi comme cela que je parle, parfois.

A la deuxième lecture, c’était mieux. Je ne tremblais plus. J’ai lu plus doucement le Garcin. J’ai aimé être là. Il y a dans la lecture à voix haute autant un plaisir égoïste qu’une envie de partage.

Sans doute lutte-t-il moins, aussi, Michel, pour être dedans, sans l’esprit qui part. Moi il faut que je m’accroche, c’est un combat d’y rester, dans les mots, de voir les images et de dire en même temps. Vous ne l’imaginez pas, vous qui écoutez.

A l’opposé de chez Ernaux, j’aime aussi les phrases qui s’étendent, les textes sans ponctuation ; leur audace me porte, leur défi me porte. Je rêve aussi de lire Proust, de m’attaquer aux virgules. Revenez l’année prochaine.

Et puis tu me dis que peut-être tu reviendras. Nous redevenons en quelque sorte ce que nous étions avant de nous connaître et il y a, dans les 45 minutes de notre discussion, ce que nous sommes, le rythme de nos vies, nos multitudes, mes dispersions, nos recoins et, puisque tu me demandes si l’amour est là, je te parle de ce qui n’en est pas. Tu souris, tu me parles de ce qui n’en est pas non plus. La coïncidence est frappante. Mais elle ne me surprend pas.