Vendredi 27 septembre 2019

Il est bientôt deux heures du matin, et en rentrant de cette soirée de gala il me vient à l’esprit cette chanson qui dit que je marche seul mais dont les paroles se limitent à la première phrase : l’œil rivé sur le petit écran du téléphone, je ne peux pas oublier les heures.

Il y avait eu des visages qui ne connaissaient pas le mien. Il y avait eu le tien  dans mon esprit puisque tu avais été dans quelques phrases échangées avec V et dans l’idée que tu aurais pu être là avec énormément de si, puisque cette soirée professionnelle, constatais-je, n’intégrait nul Autre, et puisque quoi qu’il serait advenu, je ne t’aurais probablement pas dit « Tu viens ?« . Je crois que j’aurais aimé que tu sois là pour que l’on te regarde bouger, comme E l’avait remarqué, avec cette façon que tu as de te mouvoir, fluide, comme on glisse.

Dans le besoin d’une présence et de quelque chose qui, là, juste là pourrait, un peu, d’une certaine manière, te remplacer, il y avait V, pétillant comme toujours et grisé par les vins, et avec lui nous jouions ce jeu qui ne fait pas totalement semblant, jeu souriant et complice où les observateurs pourraient lire derrière les regards.

Il est donc bientôt deux heures du matin, et sur le parvis de la Cathédrale, je m’arrête, et j’écris. Une histoire d’alphabet qui commencerait par A.

Jeudi 26 septembre 2019

4 ans, m’annonces-tu. 4 heures, as-tu attendu. Je te dis que je suis heureux pour toi, et qu’aussi je cherche une blague, ou quelque chose d’idiot qui me ferait rire à la place. La suite est une oscillation, entre le besoin de te dire que j’essaye d’aller bien et que cela prendra du temps de t’aimer moins ou autrement, et l’envie de te dire que je vais bien. Des onomatopées rieuses concluent l’affaire, tu y réponds. Il y a donc le verbe aimer, dont on ne sait pas trop quoi faire, quelle acception lui donner dans une histoire comme la nôtre, je ne t’aime pas comme tu m’aimes, tu ne m’aimais pas comme je t’aimais, et peut-être que nos deux rivières aux débits différents ont besoin d’une accalmie, d’une période de sécheresse, pour s’aimer juste comme il faut et se rencontrer à nouveau.
Ce verbe sur lequel on met tant de choses, je ne peux que jongler avec lui, en pensant à ce que Z m’avait dit au début, ce « Je t’aime » qu’il fallait dire à ceux qu’on aimait, quelle qu’en soit la forme, la profondeur. L’amour et l’amitié partagent un verbe, et nous voilà à la fois empêtrés et chanceux des nuances qu’on peut lui offrir.

Mercredi 25 septembre 2019

La disposition harmonieuse des cinq orteils déployant leur délicat éventail depuis le pouce jusqu’au petit doigt, le rose des ongles qui ne cédait en rien aux coquillages qu’on ramasse sur les plages d’Enoshima, l’arrondi du talon pareil à celui d’une perle, la fraîcheur lustrée d’une peau dont on pouvait se se demander si une eau vive jaillissant entre les rochers ne venait pas inlassablement la baigner… oui, c’était bien là un pied qui sous peu piétinerait les mâles et se gorgerait de leur sang vif; et la femme à qui il appartenait lui paraissait bien être celle entre toutes qu’il s’épuisait à chercher depuis tant d’années. Réprimant l’émotion qui faisait battre son coeur, Seikichi, dans son désir d’apercevoir le visage de cette femme, se lança à la poursuite du palanquin; mais après deux ou trois cents mètres, il ne le vit plus. 
::: Tanizaki ; Le Tatouage

Mardi 24 septembre 2019

Son corps s’anima peu à peu, brisant l’image qui s’était figée dans mon regard à force d’inaction, et c’est un ensemble d’ombres, de muscles et de peaux oubliés qui me revinrent lorsque Hitomi commença à se mouvoir. La lente torsion de son bassin dévoila des chairs ankylosées, fatiguées de ne pas avoir bougé, elle ramena fébrilement ses épaules vers l’avant tout en étirant ses jambes puis acheva ce geste en empoignant la blague à tabac.
::: Théo Casciani ; Rétine

Lundi 23 septembre 2019

Cela se traduira par une nouvelle figure littéraire immortalisée par Corneille : le dilemme qui frappe les personnages condamnés à choisir entre leur devoir et leurs émotions.
::: Thomas Boraud ; Matière à décisions

Et donc, sur le calendrier, s’impose cette chanson qui disait à l’autre de lui donner les six premiers mois d’amour.

Dimanche 22 septembre 2019

Tu sais je voulais juste être aimé. De toi. Au moins un peu. Que disaient les mois derrière nous, sinon le temps que j’avais laissé pour cela ? Je voulais être aimé et le dire. Le crier, à m’en rendre sourd. Tout fut alors trop fort, parce que je craignais d’entendre dans ton silence le signe d’un silence plus profond qui tôt ou tard nous recouvrirait entièrement, parce que je n’arrivais plus à t’attendre. Je voulais te dire que je t’aimais, que tu me manquais terriblement, avant que ce ne soit trop tard parce que je croyais que tôt ou tard il serait trop tard pour le dire. Je craignais de t’aimer trop mais je voulais dire ma tristesse, ce truc qui me rongeait depuis des jours, des semaines, qui était né de mots, de non dits, d’une double négation qui n’adoucirait rien, d’une place instable, incertaine dans un duo déséquilibré. Je n’en pouvais plus de t’attendre, au point de l’avoir répété, répété, trop, autant que je t’attendais, trop.
Écrire cela, pris au piège du journal qui n’arrive pas à se taire mais qui ne veut presque rien dire, pris au piège d’une vague qui m’emporte entre une veille hésitante et un lendemain peut-être apaisé, c’est restreindre cet épisode critique de notre histoire à un paragraphe soudain craché. Car ce sont tant d’autres éléments, événements, mots, non dits, émotions, malentendus, peurs, attentes qui regroupés viennent de s’abattre, confusément.

Lundi 16 septembre 2019

L’heure indique déjà lundi. Je cherche ce que je pourrais écrire sur nous. Il est rare que je peine ainsi. Dans nos conversations entassées, je tente de puiser un mot, une expression, donc un élan. Mon doigt, inadvertance, clique. Immédiatement je raccroche, mais l’immédiateté est encore trop longue : le numérique ne laisse pas de répit. Il s’écoule peu avant que tu rappelles, d’une voix minuscule et douce, peut-être un peu inquiète, répondant ainsi au silence que l’avion avait emporté. Je te rassure. Peut-être le suis-je aussi, peut-être n’attendais-je que cela, ces quelques mots somnambules. T’es-tu bien vite rendormi ?

Dimanche 15 septembre 2019

On s’amuserait, dans des chouineries d’artichaut, à égrainer les histoires de la semaine, les moments de la journée, les rencontres de vendredi soir, les retrouvailles que l’on espère, les échanges qui finissent dans le silence d’un avion qui décolle, les relations qui ne disent pas leur nom, qui n’en ont pas, qui n’en veulent pas. Peut-être qu’on ne s’amuserait pas de tout. On serait attablés, au début il y aurait eu un soleil qui caressait la rue et la table où je vous attendais. Ils s’appelleraient Édouard, Angelo, Peter, parfois ils n’auraient pas de nom, ils passeraient dans les rues de Barcelone, ils viendraient s’asseoir à la table d’à côté, ils auraient dansé torse nu, ils auraient des yeux verts qui fument les cigarettes à la myrtille, ils promettraient de revenir, ils voudraient nous revoir, ils ne sauraient pas quoi faire, ils viendraient d’Anvers, de Beyrouth, de Caudéran, on se dirait peut-être qu’il ne faut pas les aimer ainsi pour ne pas pleurer ainsi. L’un d’eux pourrait revenir dans ce journal, si longtemps après, on se souviendrait d’un Noël où l’on n’avait pas dit grand chose devant quelques dessins animés. Il était réapparu tout comme j’étais réapparu pour lui ; Bordeaux nous avait retrouvés. Il m’aurait écrit ensuite que je n’avais pas changé, qu’il lui semblait qu’il avait pris vingt ans. J’aurais écrit « Non, 2019 – 2008 = 11. » Parce que j’étais bon en calcul mental, comme l’espérait la serveuse.

Jeudi 12 septembre 2019

Alors nous trois, ici, réunis. En face de moi, elle vous avait accompagnés au cinéma ; j’avais quant à moi décliné l’invitation, passé mon tour, un peu travaillé pour rattraper le retard. Je n’avais pas non plus voulu revivre cela : nous n’allons plus au cinéma ensemble, nous ne partageons plus ce qui a peut-être forgé un des rythmes de notre histoire. Je n’avais pas non plus voulu cette forme d’intimité que crée la salle plongée dans le noir et cette proximité.
Et le vin arrive, plop, qui goûte ?, moi. Immédiatement, sous une volupté surprenante, mon sourire. Alors le sien.

Mercredi 11 septembre 2019

Ses mains. Des mains fripées, déjà, les doigts un peu enflés, la peau sèche et rougie, les ongles ourlés de noir. De la gauche il tient sa tasse tandis que la droite dessine des cercles sur le zinc. Il me demande ce que je fais dans la vie, me pose la question avec une insolence spontanée et joyeuse qui ressemble à sa jeunesse. Je ne réponds pas.
::: Michèle Lesbre ; Un lac immense et blanc

Dimanche 8 septembre 2019

Je te raconte alors ce souvenir, sûrement brouillé, re-colorisé, re-scénarisé, que je situe en 1982 plutôt qu’en 1984, sûrement à tort : ma sœur et notre cousine m’entraînant dans un club sombre, éclairé de spots multicolores, musique forte, lignes de basse, une jeunesse punk adossée sur un mur. Effrayé par cette adolescence qui avait empoigné une movida dont j’ignorais l’histoire, les coupes de cheveux et l’existence, j’avais pleuré. De retour chez Carmen, sûrement n’avais-je rien dit, les yeux séchés. Peut-être avais-je soudain grandi, peut-être avais-je eu peur de dire cette jeunesse dans laquelle je ne m’imaginais pas mettre les pieds. D’autres fois je pleurerai d’effroi, de peine, d’amour ou de joie. Hier de peu, ce garçon dansant sur Mozart, si beau.

Samedi 7 septembre 2019

S’endormir ainsi, après qu’on aura donné à notre duo une forme plus étendue que celle que nous avions formé jusqu’alors et que nous formions hier en partant pour Arles. L’amitié n’a pas à sa portée les preuves que la relation amoureuse peut donner, mais elle en partage la douce aptitude à vivre ensemble le temps et les silences. L’amitié n’a pas à supporter les épreuves que la relation amoureuse doit traverser, ainsi partageons-nous des rires et des alcools, des regards et des rêves.
S’endormir ainsi, moins vite qu’hier, tant d’images en tête, qu’on aimerait ne pas oublier. Tant d’images ! Qu’en dire ? Peut-être alors, folie, ne garder qu’un nom, et écrire ici celui de Tina Bara.

Être à Arles pour la première fois, quand on a derrière soi dix ans dans lesquels la photographie s’est profondément incrustée, cela semble presque absurde. Mais ailleurs et autrement je me nourris d’images. Ailleurs, de Lectoure à Paris. Autrement, par moi-même, m’éraflant contre la quête qu’elle impose chez moi.

Vendredi 6 septembre 2019

Ainsi les paysages sont-ils inédits, comme autant de visages qu’on aimerait photographier dans une lumière qui fuit le jour. La destination l’est peut-être aussi. J’ai oublié ce détail de ma période qu’on dira nîmoise, et les archives de ce journal n’en propose pas de trace. Tout aura disparu : rien n’a peut-être voulu exister.

 

Jeudi 5 septembre 2019

Enfin les voici, dans les quinze minutes de retard nonchalantes de leur jeunesse. Tout de suite, il me demande « Vous habitez dans le coin ? ». « – Oui, par là-bas, mais tu peux me tutoyer. »
Il ne me tutoiera pas. Pas cette fois, peut-être jamais. Nous nous installons à cette terrasse où, deux jours plus tôt, on m’aurait déjà aperçu avec quelqu’un de dos. L’échange est inédit, et les digressions nous amènent par exemple à mes 26 ans et à son arrière-grand-père dont elle ne sait rien. La dernière fois que nous étions ainsi, déjà seuls, puisque la présence de R ne m’empêche pas de dire « seuls » de ce moment oncle-nièce sans l’entourage familial habituel, je l’avais accompagnée en train vers Paris, c’était une petite fille. Déjà, sans doute, avait-elle cette espièglerie, qui aujourd’hui lui donne de l’audace. Pourtant je la rassure.

Mardi 3 septembre 2019

Tram. Elle est juste là, à ma droite. Elle parle trop fort, trop près, alternant entre le français et ce qui semble être du portugais, ça chante et chuinte. Le tram aussi dans les virages : chhhh.
Je change donc de place, m’assieds en face d’elle, bientôt mon regard, entre agacé et vide, croisera le sien. Je n’arrive pas à lire, ou si peu, elle me dérange et puis de toute façon je pense à l’écriture puisque A. Dreyfus prend des détours et des aisances qui rejoignent étonnamment quelques paragraphes rédigés récemment.
Je m’installe de travers, le dos appuyé sur la vitre : je peux croiser les jambes. Je suis donc à présent face à lui, autre passager parti on ne sait où, et j’observe son bras tatoué : demi-tranche de citron, très grosse tête de crustacé, oignon rouge, tête d’ail, feuille de chou, le tout agrémenté de volutes blanches laissant supposer que le plat et chaud, ainsi en mangerait-on.
Et l’autre ? Elle cause encore.

Lundi 2 septembre 2019

Me figurer mon incapacité à rendre compte de la densité du temps. Je ne sais pas étirer les lieux, les personnages, les moments. J’écris une succession d’images qui ensemble s’animent, comme au cinéma, mais pas comment en littérature.
::: Arthur Dreyfus ; Histoire de ma sexualité

Ainsi E rejoint cet espace que j’ai abordé il y a déjà plusieurs semaines. Bientôt pour lui aussi les actes officiels seront annotés, gravant dans la nuit des temps une étape, un état. A la terrasse d’un bar choisi pour le soleil couchant susceptible de réchauffer la cuisse trop peu couverte de J dont le rapport aux températures oscille tellement qu’on y malaxe presque de l’oxymore, je retrouve ceux qu’on retrouve encore et encore et qu’on nommerait « bande de potes », « groupe des quatre » ou « les JEJA » si des insectes malfamés et voraces n’envahissaient pas mon appartement en quête d’un petit cachemire bien sirupeux au point d’avoir dénommé le groupe « Mite’s friends », groupe de quatre à géométrie néanmoins variable puisque voici ce soir un A auquel un jour on accola un trio de consonnes pour ne pas le confondre avec moi, groupe qui donc allait trinquer, tout Spritz dehors, à cette pichenette administrative. Cloc ! (Oui les verres étaient en plastique)

Dimanche 1er septembre 2019

Je le reconnais sans trouver qu’il ressemble vraiment à lui-même. Pense-t-il la même chose de moi ? Il salue JLD, qui m’expliquera vaguement les contours de leur relation circonscrite, si j’ai bien retenu, à un autrefois à peine amical (« C’était un ami de X »). Quelques mots, pas le temps, lui ici, nous vers là-bas. Bientôt.

Vendredi 30 août 2019

Il y a, dès le début, quelque chose qui grince, parce qu’il ne veut pas être en bas, puis parce qu’il ne veut pas être au milieu de la salle. Je grince moi aussi, ne me reconnais pas trop dans cette fermeté qui décide, mais nous voilà assis. La conversation tourne beaucoup autour de lui, ce qui ne me gêne pas nécessairement : j’écoute et je creuse cette jeunesse qui veut beaucoup, cette arrogance qui s’étonne de sa situation, cette certitude qui oublie comment ce pays l’accueille, cette crainte de ne pas plaire et donc cette obsession d’avoir un  corps qu’il qualifierait de parfait ou qui lui offrirait soi-disant un poste à la hauteur et – comment ne pas le lui souhaiter ? – ceux qu’il désire. Peut-être s’aime-t-il trop peu. Ici ou là je rétorque, mais je pointe également cette langue française qu’il maîtrise. On attendra un extérieur détendu pour atteindre une autre rive dans la conversation, celle de la religion, ou d’une version édulcorée portée autour du cou et dans quelques valeurs.

Jeudi 29 août 2019

J’aime l’idée d’écrire qu’il revient d’on ne sait où, qu’on ne sait pas non plus quand il était apparu. L’essentiel est, de toute façon, le fait qu’il soit là, soudain, surpris par quelques images et alors m’écrivant.
Ainsi il revient, mais toujours là-bas, dans ce pays qui aurait pu voir naître un autre moi-même, sous le soleil qui chante hiiii. Il porte ce prénom que peut-être j’aurais porté alors puisque celui du grand-père. Surtout a-t’il des yeux que je n’aurais pas eu, peut-être ceux, revolver, qu’on chanta quand on avait onze ans et qu’on ne savait pas encore que, plutôt que que vous tirer dessus, ils pouvaient s’infiltrer, poisons. Ou philtres d’amour ?

Mercredi 28 août 2019

Trop de vin déjà bu, dit-il. Il vient de l’autre côté de l’océan, c’est un mariage qui l’a amené ici, en France, demain il repartira pour la noce, quelque part, il n’est pas très sûr du nom, bien français, il prononce, une cédille au milieu de tout ça. Profession ? Architecte, enfin c’est-à-dire scénographe, il précise, dans un musée. Un petit musée ? Non, on peut difficilement faire plus gros, sourit-il un peu gêné. Alors on reste sur l’architecture, je parle des ailleurs, là-bas, je dis la ville, pas le temps de dire la maison. Celle avec les petits jardins ?, s’éblouit-il.

Lundi 26 août 2019

Reprendre. Le travail, réellement, malgré les quelques échanges la semaine dernière, et donc faire le trajet, se présenter à l’agent d’accueil temporaire d’un bâtiment où elle n’aura vu passer que quelques âmes perdues voire accablées par le vide, le travail et les photos de piscine sur Instagram, ouvrir le bureau, tirer les rideaux, grommeler devant le photocopieur resté allumé, s’asseoir, aimer le silence malgré tout.

Jeudi 15 août 2019

Il y a des maisons qui vous habitent. La maison du Japon, – ne l’avais-je point exprimé un jour ici ? -, m’avais habité. Elle était en moi autant que je vivais en elle. Cela venait surtout de la relation avec l’extérieur, cette possibilité de sortir sans s’extraire du périmètre de l’habitat. Sortir sans sortir. Être dedans et dehors en même temps. Elle s’accordait au bonheur de vouloir être et d’aimer être en deux lieux en même temps.

L’appartement du Liégat où j’ai passé trois semaines avait commencé à m’habiter dès le premier jour je crois. Il s’est immédiatement passé quelque chose. Je pense que cela venait là aussi de la relation à l’extérieur, les terrasses, ce regard porté sur ce qu’il y a au-delà des fenêtres et de leur petite folie géométrique, regard conjugué à cette possibilité de sortir sans s’extraire du périmètre de l’habitat. Sortir sans sortir, oh bien sûr pas de manière aussi douce qu’à Nishinoyama House, ici il faut descendre ou franchir.

Alors j’ai filmé. Pas l’appartement. Mais les vues. J’ai filmé la générosité de la maison : tout ce qu’elle offre à voir de ce qu’elle n’est pas.

Mercredi 14 août 2019

Nous sommes ensemble à cette terrasse, l’après-midi s’étire à ce coin de rue à peine brusqué par mes va-et-vient et le camion poubelle. Nous sommes ensemble dans ce qui ressemble à un au revoir qui se prolonge ; ce matin déjà nous nous étions étreints sur le pas de la porte ; lundi déjà je t’avais dit que tu allais me manquer. Nous nous donnons à voir, à imaginer, ce qu’il y a de l’autre côté des portes du lieu où nous sommes deux, de l’autre côté des fenêtres par lesquelles nous regardons, ainsi ouvertes. Nous apercevons ce que l’autre nous esquisse, souriants, poursuivant ainsi dans quelques détails furtifs, hop, ce que nous nous sommes déjà dit. Nous donnons aussi aux mois qui viennent quelques cailloux, que tu aimerais encore semer, je prévois octobre, tu parles de décembre, tu t’imagines restant au lit tandis que je partirais travailler, bienheureux de paresser dans mon lit et dans l’équilibre confortable de ma présence-absence. Et nous nous effleurons bien sûr, comme nous effleurons les mots qui nous décriraient, mais ce que nous disons restera plus important que ce que nous nous disons pas.

À cette terrasse parisienne nous poursuivons ce que nous sommes, dans la multiplicité des formes possibles, c’est-à-dire face à la réalité des semaines qui viennent, sans nous, sans nous ainsi, tels que nous l’avons été durant ces trois semaines que j’ai presque tues. Les mots d’un journal sont comme un léger épuisement du réel, et mon réel avait besoin de ne plus être dit, pour laisser la place à nous, que l’on soit ensemble, que je sois parti voir les nuages sur l’océan ou que tu aies préféré être en ce lieu qu’on nomme chez toi. Ne plus être dit non plus pour laisser la place à d’autres mots qui enfin ont repris vie, petitement, difficilement, dans toute la peine qu’est parfois l’écriture, après avoir reçu de Paris et de ses frontières ce que j’aime en recevoir et ce que je n’avais jamais reçu, là chez Renée, dans l’espace, la végétation et la lumière du Liégat ; même j’y ai aimé la pluie.

Mardi 13 août 2019

On entourait d’une particulière déférence celui ou celle qui était « resté à écrire » et on lui disait : « Vous avez fait votre petite correspondance » avec un sourire où il y avait du respect, du mystère, de la paillardise et des ménagements, comme si cette « petite correspondance » avait été à la fois un secret d’état, une prérogative, une bonne fortune et une indisposition. Quelques-uns, sans plus attendre, s’asseyaient d’avance à table, à leur place. Cela, c’était la désolation, car ce serait d’un mauvais exemple pour les autres arrivants, aller faire croire qu’il était déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale : « Allons, ferme ton livre, on va déjeuner. »
::: Marcel Proust ; Sur la lecture.

Dimanche 11 août 2019

Le grand-père fabrique des billards à Saint-Étienne. Il sait l’ennui des campagnes alentour, hors les jours de kermesse et de batteuse; les salles d’auberge où l’on fait durer les histoires de chasse et les verres de gnole, et combien les pièces ont du mal à quitter les bourses de cuir. Bien que menuisier, il n’a pas le goût des fenêtres ou des placards à rafistoler, et trouve plus flatteur de visser sa raison sociale sur des billards à quatre ou six pattes joliment tournées dans le chêne, sans fioritures ni marqueterie mais roulants et taillés pour traverser les siècles: Billards Ferdière, Saint-Étienne.
::: Emmanuel Venet ; Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud

Mercredi 7 août 2019

L’un fut nommé là par la Compagnie des Postes, arbitrairement ou selon ses vœux ; l’autre y vint parce qu’il avait lu des livres ; parce que c’était le Sud où il croyait que l’argent était moins rare, les femmes plus clémentes et les cieux excessifs, japonais. Parce qu’il fuyait. Des hasards les jettèrent dans la ville d’Arles, en 1888. Ces deux hommes si dissemblables se plurent ; en tout cas l’apparence de l’un, l’aîné, plut assez à l’autre pour qu’il la peignît quatre ou cinq fois.
::: Pierre Michon ; Vie de Joseph Roulin

Jeudi 1er août 2019

Avant de les brûler pour allumer le feu, Yvonne déchiffrait par bribes les vieux romans-photos abandonnés par Germaine. Ces histoires n’entraient pas en elles ; quelques mots, cependant, lui étaient restés. Elle avait un amoureux, elle aussi, comme les filles qui sentaient bon et secouaient leurs cheveux brillants, le mardi et le vendredi, quand le camion du charcutier s’arrêtait sur la plce, devant chez le garagite ; les gommes étaient là, en combinaison bleue, les manches roulées au coude, sur des avant-bras durs, marbrés de cambouis, les mains grosses et rouges, épaisses, avide de saisir, de palper, de tâter.
::: Marie-Hélène Lafon ; Alphonse (in Histoires)

Mardi 30 juillet 2019

Il y a le souffle du vent. Il pleut là-bas, sur Deauville. Soudain tout s’accélère, ça s’abat, les serveurs se précipitent ; on l’avait pourtant vu venir.
Sur la plage, j’avais marché. J’avais senti quelque chose comme l’ennui, peut-être que cela venait des nuages, ou des parasols, alignés, fermés, autour je tournais, parfois le soleil frappait sur les couleurs, un rien de temps avant qu’un nuage ne ternisse les toiles. Les parasols étaient ficelés, là, debout, comme des gens, c’était comme des gens qui s’entortillent pour se changer dans la pudeur d’une serviette vrillée qui peut retomber. J’avais pourtant dit Je ne vais pas rester. J’avais peut-être oublié qu’il fallait du temps, quelques heures, pour trouver sa place, lâcher prise, aimer regarder les gens et oublier les parasols. Je m’étais assis sur le banc qui portait le nom de Marguerite Duras, j’avais lu ce qu’elle disait de la solitude.

Et donc nous voilà abrités. Là elles veulent un dessert, parce que c’est les vacances. Derrière ils ont peut-être déjà un peu bu. Là-bas il n’écrit plus, sa copine l’a rejoint, ils sont jolis. A ma droite elles reprennent un café et tout cela se calme : d’une éclaircie elles partent profiter.

Jeudi 25 juillet 2019

Tous les souvenirs enfin s’effacent. Et puis restent les rêves. Alors, il sont seuls désormais, c’est à eux que l’on confie le souci de sa vie.
::: Philippe Forest ; Sarinagara

Je ne suis qu’un prénom qui lui dit quelque chose ; sans doute une politesse venant d’une mémoire tant effacée. Mon visage n’est presque plus rien non plus, puisque que je suis qu’une surface, à travers ses yeux qui n’aperçoivent qu’à peine ombres et formes. Dans ce lieu qui est le sien, totalement le sien, né de son esprit et de sa main, je l’accompagne dans des allers-retours calmes là où elle demande d’aller. Je lui prends la main, le bras, et puis elle revient s’asseoir dans son fauteuil, recouvert d’un tissu fleuri, vif. Elle sait que sur le chemin il y a cette étagère.