Mardi 13 août 2019

On entourait d’une particulière déférence celui ou celle qui était « resté à écrire » et on lui disait : « Vous avez fait votre petite correspondance » avec un sourire où il y avait du respect, du mystère, de la paillardise et des ménagements, comme si cette « petite correspondance » avait été à la fois un secret d’état, une prérogative, une bonne fortune et une indisposition. Quelques-uns, sans plus attendre, s’asseyaient d’avance à table, à leur place. Cela, c’était la désolation, car ce serait d’un mauvais exemple pour les autres arrivants, aller faire croire qu’il était déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale : « Allons, ferme ton livre, on va déjeuner. »
::: Marcel Proust ; Sur la lecture.

Dimanche 11 août 2019

Le grand-père fabrique des billards à Saint-Étienne. Il sait l’ennui des campagnes alentour, hors les jours de kermesse et de batteuse; les salles d’auberge où l’on fait durer les histoires de chasse et les verres de gnole, et combien les pièces ont du mal à quitter les bourses de cuir. Bien que menuisier, il n’a pas le goût des fenêtres ou des placards à rafistoler, et trouve plus flatteur de visser sa raison sociale sur des billards à quatre ou six pattes joliment tournées dans le chêne, sans fioritures ni marqueterie mais roulants et taillés pour traverser les siècles: Billards Ferdière, Saint-Étienne.
::: Emmanuel Venet ; Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud

Mercredi 7 août 2019

L’un fut nommé là par la Compagnie des Postes, arbitrairement ou selon ses vœux ; l’autre y vint parce qu’il avait lu des livres ; parce que c’était le Sud où il croyait que l’argent était moins rare, les femmes plus clémentes et les cieux excessifs, japonais. Parce qu’il fuyait. Des hasards les jettèrent dans la ville d’Arles, en 1888. Ces deux hommes si dissemblables se plurent ; en tout cas l’apparence de l’un, l’aîné, plut assez à l’autre pour qu’il la peignît quatre ou cinq fois.
::: Pierre Michon ; Vie de Joseph Roulin

Jeudi 1er août 2019

Avant de les brûler pour allumer le feu, Yvonne déchiffrait par bribes les vieux romans-photos abandonnés par Germaine. Ces histoires n’entraient pas en elles ; quelques mots, cependant, lui étaient restés. Elle avait un amoureux, elle aussi, comme les filles qui sentaient bon et secouaient leurs cheveux brillants, le mardi et le vendredi, quand le camion du charcutier s’arrêtait sur la plce, devant chez le garagite ; les gommes étaient là, en combinaison bleue, les manches roulées au coude, sur des avant-bras durs, marbrés de cambouis, les mains grosses et rouges, épaisses, avide de saisir, de palper, de tâter.
::: Marie-Hélène Lafon ; Alphonse (in Histoires)

Mardi 30 juillet 2019

Il y a le souffle du vent. Il pleut là-bas, sur Deauville. Soudain tout s’accélère, ça s’abat, les serveurs se précipitent ; on l’avait pourtant vu venir.
Sur la plage, j’avais marché. J’avais senti quelque chose comme l’ennui, peut-être que cela venait des nuages, ou des parasols, alignés, fermés, autour je tournais, parfois le soleil frappait sur les couleurs, un rien de temps avant qu’un nuage ne ternisse les toiles. Les parasols étaient ficelés, là, debout, comme des gens, c’était comme des gens qui s’entortillent pour se changer dans la pudeur d’une serviette vrillée qui peut retomber. J’avais pourtant dit Je ne vais pas rester. J’avais peut-être oublié qu’il fallait du temps, quelques heures, pour trouver sa place, lâcher prise, aimer regarder les gens et oublier les parasols. Je m’étais assis sur le banc qui portait le nom de Marguerite Duras, j’avais lu ce qu’elle disait de la solitude.

Et donc nous voilà abrités. Là elles veulent un dessert, parce que c’est les vacances. Derrière ils ont peut-être déjà un peu bu. Là-bas il n’écrit plus, sa copine l’a rejoint, ils sont jolis. A ma droite elles reprennent un café et tout cela se calme : d’une éclaircie elles partent profiter.

Jeudi 25 juillet 2019

Tous les souvenirs enfin s’effacent. Et puis restent les rêves. Alors, il sont seuls désormais, c’est à eux que l’on confie le souci de sa vie.
::: Philippe Forest ; Sarinagara

Je ne suis qu’un prénom qui lui dit quelque chose ; sans doute une politesse venant d’une mémoire tant effacée. Mon visage n’est presque plus rien non plus, puisque que je suis qu’une surface, à travers ses yeux qui n’aperçoivent qu’à peine ombres et formes. Dans ce lieu qui est le sien, totalement le sien, né de son esprit et de sa main, je l’accompagne dans des allers-retours calmes là où elle demande d’aller. Je lui prends la main, le bras, et puis elle revient s’asseoir dans son fauteuil, recouvert d’un tissu fleuri, vif. Elle sait que sur le chemin il y a cette étagère.

Mercredi 24 juillet 2019

Changer d’air sans en changer vraiment. Revenir à celui qu’on a respiré. Presque. Il suffisait de traverser la rue, de passer la place, se perdre un peu peut-être. Se retrouver alors au milieu de la mémoire du lieu et de sa fratrie de béton et d’espaces, mémoire architecturale alignée en dossiers comme autant de façades, à supposer que l’on puisse parler de façades entre les angles et les jardins.

Lundi 22 juillet 2019

Nous avons plié nappes et bagages, avons laissé sur l’herbe les alcools champagnisés qui avaient chaviré, quelques miettes peut-être, les regrets des oiseaux et le reflet d’une monture de lunettes. Le départ se traîne, les embrassades s’esclaffent, le 8 n’a toujours pas fait pfhuit mais soudain la revoici qui passe. Sans nous voir. Combien de longues minutes plus tôt est-elle partie ? Grisés nous ne savons plus. Rieurs nous nous en amusons. Elle m’a dit tout à l’heure qu’elle venait pour le style. Mais elle m’offre une chute.

Dimanche 21 juillet 2019

On glisserait aisément des rayonnages d’hier où j’avais attrapé un recueil de nouvelles de Marie-Hélène Lafon, à l’après-midi d’aujourd’hui car c’est peut-être pendant que nous séchions qu’elle est apparue dans la conversation, même si son apparition – bien qu’allongée par cette quête du nom oublié de l’ouvrage – fut assez brève.
S avait déjà évoqué le terroir de son écriture, avant le rendez-vous manqué d’une fin d’après-midi, la fin du 13 juin exactement. J’avais alors noté l’événement d’une simple croix, m’interrogeant les jours précédents sur ce qui pouvait bien se cacher derrière cette croix, et m’interrogeant toujours aujourd’hui : pourquoi ?

Bref : c’est peut-être pendant que nous séchions, disais-je. On notera l’hésitation même si j’ai retenu la position assise alors expliquons-nous, précisons que le moment avec S, dont le point de départ était une proposition d’exposition, s’est en effet allongé, embrassant une belle partie de ce dimanche entre un café, une marche sans doute trop longue durant laquelle la statue de la liberté mériterait sa place à la fin du pèlerinage, la beauté des images de Harry Gruyaert, un triptyque plus tique que tripes, une baignade à 22 degrés, une bière sur un quai enfin rafraichi et un dîner tel qu’on les envisage sous de telles températures ; même le vin était léger.

Samedi 20 juillet 2019

Dans la librairie, avant un cône surmontée de crème glacée chocolat intense et de sorbet au yuzu – et c’est malheureusement la première qui gouta sur mes lacets blancs – me voici en quête d’ouvrages qui raviraient l’esprit critique de E*. Aux trois sélectionnés pour des raisons diverses et variées mais avec toujours l’idée de combler l’appétit et la curiosité de E, j’ajoute Annie Ernaux (c’est-à-dire Annie E) et cette Place qu’encore j’ai envie de (re)lire, surtout si l’on doit en parler après qu’il l’aura parcouru, puisque toujours j’oublie, ne gardant en mémoire que quelques sensations nées pendant ou après toute lecture.

Il est donc question des livres. On aura peut-être noté dans ce journal une certaine absence, la leur, dont l’italique s’est estompée. Dans la librairie, donc, aussi quêté-je de quoi italiquer. J’hésite car je ne sais pas ce dont j’ai le plus besoin / le plus envie, pour compléter ce qui attend déjà dans la valise et qui devrait, je l’espère, d’une part revigorer les écritures en suspens et d’autre part accompagner la plage de Trouville (donc Duras) et je ne sais quelle terrasse parisienne (donc Michon). J’hésite mais je parviens.

* Pourquoi pas « d’E » ?

Jeudi 18 juillet 2019

Ne rien dire, comme si de rien n’était. Voilà peut-être ce qui nous résume. Durant une heure trente, attablés, après avoir mis fin à ce que nous avons été, la discussion est allée là où elle toujours allée, sans fracas, hors de cet intervalle, hors de cette faille. Je ne sais pas si cela m’attriste ou m’apaise.
Mais c’est surtout là, dans cette faille, dans un sens géologique figuré ou en tant qu’intervalle fragile, que nous n’avons pas pu.

De tout ce qu’il y a à dire de ce jour, je choisis ces six lignes, à supposer que ce soit un choix dans l’exercice de l’écriture et de comment elle nait. De tout ce qu’on pourrait raconter de nous, il reste les petits cailloux posés ici depuis le 15 mars 2009, et cette photo où l’on t’apercevait avant que les premières années ne disparaissent d’ici. Où l’on t’apercevait, flou parce qu’en mouvement.

Mercredi 17 juillet 2019

Tu ouvres la boîte en carton et me fais entrer dans ton passé. J’y vois ceux dont je ne retiens pas les noms et leurs visages souriants qu’ils partagent soudain avec tes parents. J’y vois ce dont tu m’avais parlé et que j’avais doucement rapporté ici, dans l’approximation qu’offrent ma mémoire et l’écriture, parce que le mouvement de ta main avait été d’une joliesse que je ne voulais pas oublier.

Lundi 15 juillet 2019

On se rappellera les inquiétudes d’un été japonais, le premier, ou le troisième si l’on regarde les traces et qu’on caresse la chronologie des juillet. D’emblée j’écris « premier » car c’est celui qui m’inscrira définitivement dans la japonité. Que serait le Soleil levant sans cette petite carte, qui m’offrait trois ans là-bas, carte obtenue après tant d’attente et qui fut trouée par un individu au guichet de l’immigration de l’aéroport d’Osaka-Kansai le 1er mai 2017 ? Clac.
Ainsi je cherche à te rassurer et te comprendre par ma propre expérience, qui n’a de comparable qu’une tracasserie administrative non sans importance. Qui a de comparable peut-être aussi, vaguement, d’une certaine manière, l’idée d’un deux, c’est-à-dire de ce qu’un permis de séjour donne comme permis de vivre quelque chose à deux.
C’est justement ce pays qui revient. C’est là où tu iras bientôt et d’où tu reviendras. C’est donc là que tu t’interroges.

Jeudi 11 juillet 2019

Il exprime son absence, son silence, tous ces mois de silences. Plus discrètement ce moment partagé, sa fuite. Les excuses m’étonnent, j’ai toujours su qu’il reviendrait, ayant toujours eu l’indiscutable sentiment qu’il n’était pas réapparu parce que ce n’était pas le moment.
Nous supposons que c’était un jour d’automne assez frais. Je pense que je ne connaissais pas encore E. Nous savons que lui non plus. Il me semblait avoir décrit dans ce journal le motif de son manteau, avoir évoqué les mots ; il aurait alors été simple de retrouver la date. A trop vouloir être vague, souvent je ne me comprends pas, je ne me retrouve pas. Et puis il suffit d’insister. Janvier.

Mercredi 10 juillet 2019

Les mois ont passé. Du Kenya je n’ai rien dit, alors il était temps, et l’écriture se précise, j’élague. Je parle à E d’une version allégée. Dans ce journal de là-bas, j’écris qu’alors j’écris à Jean-Luc, des mots que jamais il ne recevra de ma main. J’y interroge les troncs pris en photo sur la plage, je me demande si ce ne sont pas là les portraits que je n’ai jamais faits. Derrière les troncs il y a la mer, ce bras qui longe la mangrove et qui n’est pas l’océan. Derrière ces troncs il y a ce « Jusqu’au rien » dont parle Duras, et que j’étire pour lui donner un sens.

Mardi 9 juillet 2019

Ainsi nous formons, petit à petit, une habitude. Riant de nos dissemblances, corrigeant quelque vue péremptoire, acceptant une dissonance, salant un autre goût, montant en mayonnaise un œuf de la mauvaise couleur, écoutant ce que l’autre n’ose pas dire, attendant ce que l’on ne saura pas soi-même apporter, prenant ce que l’on entend dire de soi, nous devisons ainsi, de tout de rien de nous, pour devenir ici, et nous projeter là-bas. Quand sera-ce déjà ?

Lundi 8 juillet 2019

J me parle des premiers jours. Je lui parle des premières semaines. Comme à chaque conversation, nos histoires vont et viennent. Que ne se dit-on pas ? Pourtant je ne dis rien de ces musiques que tu m’as fait découvrir, rien de ce morceau qu’ensuite j’écouterai et qui réclame à l’autre les first six monthes of love, tant d’années après.
Je ne dis rien. Pourtant c’est important. Un liant : avec F elle m’avait entraîné ailleurs, avec Ch elle enveloppait les silences, avec Z elle nous faisait danser. C’est peut-être ce qui nous a manqué, avec P, la musique. Souvent il chantait dans sa cuisine, pourtant.

Dimanche 7 juillet 2019

Elle sait pas trop si elle est artiste. C’est ainsi qu’on la qualifie, pourtant. On, c’est-à-dire les autres.
C’est vous l’artiste ?, lui avait-on dit. Là c’était nous, on.
Elle faisait tourner un artefact de ses jumelles sur pied qu’on trouve ici ou là, souvent au bord, parfois en surplomb, toujours loin de quelque chose. Il faut un panorama, un point à fixer, peut-être des oiseaux pourraient-ils passer dans le champ une fois qu’on aurait mis la pièce dans la fente. Tac.
Je n’ai pas compris exactement comme ça marchait, ces jumelles, c’est-à-dire les siennes, les fausses, en carton, on y voyait des rues, Google nous montrait le quartier, pas loin, et j’ai dit oui, ah, d’accord. C’est là qu’elle a dit que c’était elle l’artiste, mais bon qu’enfin heu sinon elle était architecte.
Vous êtes artistes ?, nous a-t-elle demandés. J’ai dit oui, un peu photographe mais enfin heu sinon…

Samedi 6 juillet 2019

Elle s’approche. Elle dit que c’est elle, la photographe. Peut-être a-t-elle entendu ce que l’on disait d’elle. Te souviens-tu ce que l’on en disait ? Te souvenais-tu qu’on en avait aimé ailleurs ?
Il y avait beaucoup de choses à dire sur les images de Valérie Six. Les couleurs, les lignes. les rapprochements. Parfois elle en disait peut-être trop ; tu sais comme j’aime le silence, surtout celui des images.

Jeudi 4 juillet 2019

Et soudain cette image que l’on aurait pas dû voir. Elle fait entrer l’autre, celui sur l’image, déjà présent dans ce que l’on en entend et de ce que l’on en dit, dans une autre dimension, visuelle, palpable. Elle fait rester l’autre dans ce rôle qu’il finira bientôt par quitter, puisque tôt ou tard, tout se déplace.

Mercredi 3 juillet 2019

On inventerait le verbe cresser. Sa définition hésiterait entre la prière, la quête autour de soi pour qu’un projet se concrétise, l’espoir. A une terrasse alors, puisqu’il le dit encore, puisqu’il veut qu’on m’édite, cressons.

Lundi 1er juillet 2019

Me voici en partance puisque déjà j’y pense : Trouville. Dans un mois, pour deux jours. Oui c’est tout. Oui c’est court. Oui c’est bien. Oui seul. Trouville c’est Duras, et son fantôme passant un jour sur la plage. Trouville c’est ce 30 mai improvisé et des rires soulagés. Trouville c’est donc l’absence, puisque tout est absence. Absence = vide = trou –> Trouville. Rire.

Dimanche 30 juin 2019

Il y a cet équilibre à trouver dans l’espace et dans le temps. Il passe aussi pour moi par le besoin d’exprimer ce qui se passe et de comment cela se passe. Être loin, se voir peu, dans une alternance de tout et rien, voilà ce qui est, mais le rien n’est pas rien puisque nous sommes là, je veux dire que même loin, dans la non-présence physique, l’autre est là. Et ce n’est pas rien. Mais que faire des peaux ?

De ce que nous ressentons, toi, moi, de ce que nous sommes, toi, moi, ou ensemble, de ce que nous proposons, interrogeons, taisons, imaginons, évoquons, au détour d’un verbe, d’un adjectif, d’une traduction incertaine, de tout cela souvent nous rions. Je cherche ainsi à rire de moi, à te faire rire de moi puisque c’est cela que nous voulons, être légers et rieurs, ainsi toi-même tu oses proposer autre chose de nous, là allongés après le déjeuner sur ces matelas recouvert de matière plastique, et malgré tout j’en ris. Un rire teinté peut-être.

Là nous écoutons Bizet. Je n’avais jamais entendu la version italienne de cet air que j’aime tant, que j’aimerais tant pouvoir/savoir chanter, et que tu as choisi de me faire écouter. Je souris. La musique c’est aussi les peaux, ça passe par là, regarde mes bras frissonnent. Par où passent ces airs que je t’envoie, de ma voix hésitante et que tu dis aimer ? La musique c’est aussi les corps qui dansent, encore, décidément c’est tous les jours se dira le lecteur, ainsi nous tout à l’heure, Danze danze mit mihr, dans cette rue avant la Loire longée par ce chemin, avant les plantes, les orties, les chardons, avant l’espace rien que pour nous deux et cet horizon d’arbres.

Que dire encore de ce dimanche ? Oui dire les paysages, ceux d’Olivier Debré, et qu’alors tu parles du ciel et du regard qui s’envole au-delà des étendues rouges, bleues, jaunes. Dire les êtres de Fabien Mérelle, entre légèreté délicieuse et crayonnés acharnés donnant aux forêts et aux oiseaux qui s’envolent des contours inédits. Dire le livre sur les espaces et leurs usages au Japon, toi le tien, moi le mien, pour ne pas seulement partager un air de Bizet qu’on croit entendre encore.

Vendredi 28 juin 2019

C’est un film d’une heure environ. Son auteur, qui n’a sauf erreur à son actif aucune autre réalisation, y interroge l’amour. Film-miroir, film-regard : l’auteur ouvre des tiroirs. Ici son petit ami et lui-même analysent leurs sentiments et l’évolution de leur relation. Là ses amis s’égarent sans trop savoir dans quelle direction, pour définir l’amour, dire l’amour, aimer l’amour, fuir l’amour. Et puis là-bas, quelque part sur terre, via visio-conférences, d’autres définissent encore et disent encore, et comme le son est pourri la philosophie all over the world grince un peu dans les hauts-parleurs. (Note à moi-même : Chercher à glisser un jeu de mots avec « beaux parleurs »)
L’objet filmique intéressant sur le papier, bien sûr touchant ici ou là, propose quelques beaux moments quand on coupe les cheveux ou quand les amis savent de quoi ils parlent et surtout comment en parler (merci Brice) mais le voici à mon goût malheureusement trop fragile dans sa construction, dans cette tentative d’autofiction où le je n’a tellement rien à dire qu’il doit montrer qu’il en a une grosse, dans son absence de montage, et je le répète car je crois que moi non plus on ne m’entend pas très bien, dans un son extrêmement mauvais (comme c’est pénible). Ainsi, l’obsession de plonger le spectateur dans la réalité fait plouf. Ou splash. Ou scouitch. L’objet est comme l’histoire, comme l’amour de ces garçons : il faut tendre l’oreille.

C’est peut-être parce que le film renvoie à ce qui se déroule ici qu’il me déçoit. J’attendais autre chose. Quelque chose de mieux, de mieux que ce que je fais, oui. Quelque chose qui offre de la fougue peut-être, juste une fois, hop, un grognement, tac, un saut. Tac. J’aurais peut-être fait la même chose, à l’âge du réalisateur, à l’âge où ne sait pas ce que c’est, à l’âge où j’ai écrit Je t’aime sans aimer.
Si j’aimerais aimer le film, c’est peut-être parce qu’il renvoie à ce que je disais à Pascale, il y a une semaine, à propos de l’intime qui existe ici, et qui existe aussi dans des images et des textes restant enfouis, pour l’instant ou pour toujours, qui existe dans des recherches de correspondances entre les hommes et les territoires, dans des paysages-peaux. Continents d’amour, ça s’appelle. Elle a noté le titre. Le lendemain tu riais parce que je te photographiais.

Jeudi 27 juin 2019

J’ai derrière moi un nombre précis mais oublié de moments musicaux dans les églises, celle de Clichy principalement. C’était autrefois. En creusant, on s’amuserait à trouver le nombre en question, trois dimanches par an, dans un rythme et d’autres cycles que j’ai fini par ne plus aimer. Je raconte parfois le papier laissé sur le piano.

Ce soir c’est au temple. On pourrait réciter un Notre Père, qui es aux cieux. Mais on ferme les yeux. Parfois on regarde un chanteur, qui est soucieux.

Mercredi 26 juin 2019

Au même moment ma mère, qui suit ses études d’optique, s’est enamourée du curé de Courlandon ; elle vole de l’argent à sa tante pour le lui apporter ; elle se fait accompagner à bicyclette par sa sœur Gisèle et sa cousine Micheline jusqu’au presbytère ; les deux complices font le guet tandis que ma mère échange les quelques billets qu’elle a réussi à chouraver contre les étreintes du prêtre.
::: Hervé Guibert ; Mes parents

 

Dimanche 23 juin 2019

Un train, nous l’un en face de l’autre et à ta droite un paysage que tu ignores. Puis une plage, autour de nous des familles qui parlent ta langue, et puis l’eau, pas si salée dis-tu ; ainsi la goûte-t-on. On dit des grains de sable qu’ils viennent tout enrayer. Ne viennent-ils pas adoucir, sur ce bord de bassin, ce qui fait les jours ? Allongés je divague et tu lis ce roman, depuis quand te suit-il ? C’est peut-être ainsi que tu aimes que l’on t’accompagne, dans le rythme lent et ajouré des pages sur lequel le temps glisse, dans l’incertitude de ce que contiendra le chapitre suivant. Mais soudain tu ris, comme un autre soleil.

Jeudi 20 juin 2019

Il y a sur la table, griffonné sur une enveloppe : « Tu dors avec les chansons des oiseaux toute la nuit. » J’ai le souvenir vague de ta voix et du bonheur que tu avais de raconter cela, mais tout ce qui entourait ce moment a disparu, recouvert par mon geste qui attrapa le stylo et mit un tu, pour te donner une autre place, pour offrir un élan à une narration dont tu étais l’acteur. Il y avait sans doute des fenêtres ouvertes.

Mercredi 19 juin 2019

Je n’avais pas encore acheté ce clin d’œil glacé, une boule yuzu recouverte par une autre chocolat intense, dont je t’enverrais la photographie. C’est alors que c’est arrivé. Comme une vague passant par tous les pores de ma peau, tsunami d’émotion, ça m’a envahi. Toi. Ta présence. Je ne savais pas ce que cela voulait dire, ni si cela avait un nom au-delà du  moment où cela arrivait. Je ne savais pas comment l’écrire, comme une explosion dont on ne saurait décrire que la force. Je ne savais pas si je devais te le dire.

Mardi 18 juin 2019

Ils racontent des ailleurs que je ne connais pas. J’écoute, paisible, bercé par leur soleil et les colonnades décaties, bercé par le vino verde.
Tu ne dis rien ? Si, je dis les oiseaux. Ils sont là-haut, sur le toit, ainsi voient-ils le ciel et l’horizon inatteignable. Diamants Mandarins, ils ont un nom qui brille, un nom qui va au-delà du tripode, tout à l’est. Un nom qui donne des ailes, et ce matin peut-être m’en ont-ils donné, en allant voir un peu, du côté du cervelet.

Lundi 17 juin 2019

C’est comme ses mythes où les tonneaux se vident, il faut alors revoir cette langue dont on savait tant et peu, il y a deux ans à peine. Elle fuit. Par quel chemin est-elle passé pour disparaître ainsi, hop, discrètement ? Je tente de la rattraper, je l’ai retrouvée, là, dans cette application devenue compagne de voyage, partenaire de déjeuner, épaule sur l’oreiller susurrant des mots perdus. Je la prends par le bras, elle me prend la main et me dit d’insister, me ramène sur nos chemins et je lui demande de me donner une chance de ne pas l’oublier. Reste avec moi veux-tu ? お願いします。

Samedi 15 juin 2019

Au sortir du théâtre, son visage, un an peut-être depuis que : c’était à la caisse du magasin bio où je ne vais plus, pourtant à deux pas. Il dit qu’il a beaucoup beaucoup aimé, il le dit plus facilement que moi, mais j’ai beaucoup beaucoup aimé. Il y a alors ce truc qui flotte, qui n’ose pas vraiment, dans notre conversation, parce que je n’ose pas. Il a oublié mon métier, j’ai oublié le sien mais j’ai le souvenir vague du domaine, et c’est pour ça que je n’ose pas, j’ai peur de dire un truc un peu idiot, peut-être parce que derrière il y a l’idée de charmer l’homme charmant qui dit, d’une voix charmante, qu’il a beaucoup beaucoup aimé, et il y a l’éventualité de dire une banalité, sur les corps, la force, l’humour et toute l’écriture de Charmatz qui compose avec tous ces corps et leur bras, leurs jambes, leurs fesses, leur peau, leurs pas, leurs sauts, leurs cris, leurs soupirs, leurs émotions. Alors je lui parle de toi.