Dimanche 11 mars 2018

« Prends soin de toi. »

Prendre soin de soi. Prendre soin des autres. Donner soin. Voir la rime avec tsoin tsoin. Ne pas trouver ça drôle.
Prendre la route. Prendre des virages. Prendre le temps. Oublier de prendre un pull. Avoir froid.
Prendre l’air. Prendre la température de Bordeaux la nuit. Prendre la direction des berges. Prendre une photographie de St Michel éclairée. Comme tout le monde.

Samedi 10 mars 2018

Quarante-cinq cartons. Trois immenses caisses métalliques. Ta vie. Les souvenirs. Les livres. Les cahiers de ta mère. Les initiales de ta grand-mère, brodées ici, là, encore là. Les livres de ton père. Les médailles. Les crucifix. Il y a forcément une émotion, tue, ou remplacée par l’étonnement, par l’épuisement. Nous évoquons, tout de même, pour cette tirelire, la nostalgie.

Tous ces objets aussi. Ils ont été ton quotidien avant d’être le nôtre. Certains, dont tu te sépares et te détaches, vont devenir les miens. Dans un premier élan parce que cela me sera utile, un jour, sûrement. Et puis je crois que j’en suis heureux, de garder un peu de vaisselle, ce vase, bien qu’il soit immense ; c’est peut-être ce qui manquait – indépendamment de ta présence – après mon départ, des symboles de ces années d’avant le Japon, de cette adresse, la nôtre. A force de tout abandonner, on s’abandonne sûrement un peu soi-même.

Mais encore ces assiettes, ce vase, que j’avais achetés, il y a si longtemps. Je les regarde presque avec horreur : elles sont blanches, il est vaguement original, ils sont presque effrayants par leur style et par ce qu’ils représentent de cette vie lointaine, il y a 15 ans peut-être. 20 ? Je les remplace par des éléments de ton ancienne vie, puisque je ne possède presque rien, pas grand chose qui vaille la peine. Ainsi tu me transmets un peu de valeur ? Et de peine.

Mercredi 7 mars 2018

À une amitié déjà solide, je donne une autre dimension, une autre temporalité : un rythme, une habitude, des improvisations, des petits messages, des déjeuners bien sûr si possible puisque il me suffit de quitter le bureau 203, descendre, traverser, attendre qu’on m’ouvre la porte du bâtiment dont je n’ai pas le badge. Des dîners aussi bien sûr, puisque 15 minutes nous séparent.

Dimanche 4 mars 2018

Le film va se terminer. La mère pleure au volant. Plan sur la route. J’espère que le réalisateur et le monteur vont nous offrir de longues secondes, un plan séquence, un souffle méditatif pour clore ce portrait familial plutôt agréable mais évidemment tronçonné dans un montage dynamique depuis 1 heure 30. Clac, visage. Clac, route. Clac visage qui décide de faire demi-tour. Forcément ému car toujours facilement ému par ce genre de scène où le bonheur sort la tête d’un sac bourré d’hésitations et d’atermoiements, je me dis dommage, déçu par cette temporalité qui n’a pas osé.

Je sors du cinéma. Quai de Seine. J’ai faim. Il ne pleut plus. L’atmosphère est baignée d’une lumière que j’immortalise en une vignette carrée sur un vain mais fascinant réseau social. Je prends le temps de marcher un peu, d’offrir le plan séquence qu’il manque au film, avant de traverser la rue, acheter de quoi me nourrir, franchir la porte, discuter encore un peu avec N&F, partir et marcher encore, presque tout droit, jusqu’à là-bas.

Vendredi 2 mars 2018

J’ai un peu attendu, puis j’ai remis le sac à main aux contrôleurs. Il m’ont remercié, je suis reparti, regardant les visages, cherchant un signe. C’est là qu’elle est arrivée, le visage crispé de panique, cherchant sur les wagons le numéro 17 où elle avait oublié son sac.

Mardi 27 février 2018

« C’est très beau le cinéma iranien », m’écrit-il. Car c’est ce film que nous avons choisi, ce Cas de conscience humaniste, oh oui c’est un adjectif facile à placer, humaniste, le cinéma humaniste, dès qu’on s’attarde un peu sur des situations douloureuses. Pour peu que ces situations soient au-delà de nos frontières, en l’occurrence l’Iran, pour peu que des classes sociales se rencontrent, que les femmes soient maltraitées ou se rebellent, que tout le monde soit beau, les riches comme les pauvres, que tout le monde soit fatigué, que tout le monde parle avec son cœur, que les pères pleurent, c’est humaniste. Mais s’il est aisé de se moquer d’un cinéma tombant dans les clichés et les facilités, il m’est ardu de me moquer de ce Cas de conscience, film précis à la photographie un peu dorée. Son seul défaut serait presque une certaine perfection (du scénario en particulier). Et… que disais-je sur la beauté ?

Lundi 26 février 2018

Ce sont des paysages enneigés qu’il m’envoie depuis hier. A travers la vitre du train, l’ancienne RDA était blanche, une blancheur inquiétante une fois au terminus le temps qu’il trouve un hôtel, refuge et soulagement.
Au matin de ce nouveau lundi, la beauté presque incolore des sapins, durant quelques secondes d’une vidéo baltique, vient trancher avec le ciel bleu au-dessus de ma tête. J’approche du bureau, joyeux et libre de cette nouvelle habitude, de ces horaires de bus et de travail, de cette semaine à venir. Heureux d’avoir couru après le bus de 8h35, le chauffeur rouvrant les portes et m’accueillant rieur d’un « Ah c’est lundi. » Heureux à 12h45 d’aller au restaurant universitaire et de bénéficier pour 4,80 euros d’une entrée, d’un plat et d’un dessert. Heureux encore d’attendre le bus de 17h50 après avoir manqué celui de 17h39, et de le voir arriver à 18h02 sous le soleil déclinant et le vent polaire ou sibérien, le même vent que là-bas, sur la Baltique, là où des herbes sèches viennent trancher de doré des images blanches et vertes.

 

Dimanche 25 février 2018

Cette ville est une énigme. Sans comprendre pourquoi, alors que, depuis une vingtaine d’années, je viens régulièrement au gré des vies amicales, j’y navigue, sans réel repère en dehors de la Garonne. Dans l’entrelacs de ses rues, dans le pointillés de ses places, je m’égare. Ne me demandez pas le nord, je l’ai perdu. Petit à petit, depuis mon installation, m’imposant de scruter les plans – nécessaires de toute façon pour trouver mes destinations -, les axes s’inscrivent dans mon esprit et mes habitudes. La rue Sainte Catherine impose enfin sa silhouette longiligne au milieu des cours de la Marne ou Victor Hugo, la grosse Cloche sonne enfin le glas de mes déboussolages, les rails des tramways fixent dans le marbre mes fragments d’orientation.
Et puis qu’importe : l’inconnu est un territoire qui se visite, et donc au hasard de la promenade du jour, du restaurant du père d’Anne X à la Victoire, via le service clientèle de la gare St-Jean pour un échange de billet transformant un prochain retour dominical en un somnolant retour matinal, j’errai.

Samedi 24 février 2018

J’ai lu trop vite le petit panneau « Merci de ne pas vous servir » dans les anémones : mon cerveau a effacé les négations en contournant les tiges. Je tends la main vers les renoncules, il est écrit cette fois qu’il ne faut pas toucher, alors je ne sais plus, mais délicatement bien sûr je les prends, d’autant plus délicatement que j’hésite sur la couleur. Elle vient vers moi, dans un sourire me fait remarquer ce qui est écrit. La suite est un quiproquo délicieux, nous voici riant, elle se plaignant pourtant de la brutalité de certains clients, mais aujourd’hui c’est plus calme.
Je ne peux pas juger du calme. Je viens pour la première fois – ah non, la deuxième, j’avais oublié cette terrasse un jour de novembre 2015 – dans ce marché des Capucins, passant des poireaux aux carottes, du boudin au petit café au soleil, de la citrouille aux oignons. Je viens d’aller et venir, exalté, heureux de cette ambiance foisonnante sous un ciel plus bleu, heureux de savoir que c’est mon nouveau quartier, heureux de trouver que les gens ont l’air heureux, heureux de cette Babel de nourritures, de langues, d’attitudes.
Le bonheur se poursuit parce qu’il y a les amis, qu’ils viennent déjeuner alors je cuisine, il y a ce partage, et leur amie déjà repue d’un couscous ensoleillé qui nous rejoint dans la maison qui, dit-elle, a une autre énergie sans la présence de sa propriétaire. Et c’est ainsi, se poursuivant, un samedi léger et joyeux, exalté je dépense peut-être trop, pas inutilement mais peut-être trop malgré les promotions de fin de série, de la popeline de coton d’un col officier jusqu’aux saveurs japonaises d’un petit pot de sanchô.
Et l’on pourrait, aussi, puisque c’était la question hier, interroger ce qu’est le bonheur.

Vendredi 23 février 2018

« It means: the serene silence you find between two sand dunes. »

Je suis venu pour la visite médicale et ce qu’il diagnostiquera comme étant une conjonctivite qui, au moment où j’écris ces lignes, semble sur la bonne voie pour disparaître. Je l’ai choisi au milieu d’une liste de noms de généralistes conventionnés imprimée recto-verso sur une feuille A4 de papier blanc, après avoir pointé d’une flèche les adresses que je savais localiser. C’est donc la chance qui m’a amené vers lui, sympathique, clair, efficace, rassurant, drôle, voire même familier, racontant soudain cet achat de doudoune le week-end précédent, dans sa ville du Béarn ou du Pays Basque – « Alors je me suis dit que vraiment je l’avais achetée pour rien, mais finalement… ben finalement non. » – , voire même optimiste, lorsque qu’il m’a demandé de remonter ma chemise sans la déboutonner.

Jeudi 22 février 2018

On a choisi ce bar à vin, ouvert, accueillant, calme, qui oblige à manger quelque chose faute de licence, alors c’est une assiette de fromages qui se pose entre lui qui a déjà trop dîné et moi qui pensais me contenter de mon repas léger ; au hasard je choisis le vin. Il vient d’ailleurs. Du Brésil. Son visage laisse entrevoir discrètement l’autre moitié de ses origines : le Japon.
Il me demande comment j’ai pu aimer vivre là-bas. Il raconte un peu ce qu’on peut subir quand on va voir sa famille, ses grands-parents, à Hokkaido et que ceux-ci sont ancrés dans un schéma traditionnel qu’on n’imagine que dans les livres. Il me raconte ce que ça change d’être un ハーフ (un « half », un « moitié » quoi…), par rapport aux autres membres de la famille. Chez lui, il n’est pas japonais. Chez lui, il n’est pas aimé.

 

Mardi 20 février 2018

– Lui : Si tu vas à c’rythme moi j’me casse.
– Elle : Qu’est-ce tu dis ?
– Moi : Il dit qu’vous marchez pas assez vite.

Et puis retourner au cinéma. Voir donc le cinéma réapparaître pour « L’Apparition ». Puis, dans la deuxième moitié du film, s’inquiéter de voir le cinéma disparaître dans un scénario boursouflé.

 

Dimanche 18 février 2018

Elle est allée chercher du papier. J’ai écrit comme j’ai pu 78750 et dessiné la moitié de l’étoile de David, comme les nazis nous l’avaient tatouée. Qu’en ont-ils fait ensuite ? Je n’en sais rien. C’était shabbat. J’ai continué à danser dans le noir. Ivre de chagrin. Ivre de moi-même. Je suis une fille de Birkenau et vous ne m’aurez pas.

Marceline Loridens-Ivens ; L’amour après

Dimanche 11 février 2018

I hate you because you don’t know why you be hated.

Paris. Ma ville, durant des années. Ma ville même lorsque, plus ou moins officiellement, j’étais en périphérie (Montreuil, Ivry…). Ma ville lorsque les Japonais me demandaient d’où je venais, avant qu’ils n’insistent sur ce qui leur tient à cœur, c’est-à-dire la ville d’origine, le furosato.
Paris. Qu’en connais-je ? Il me pose des questions. Je découvre moi-même une partie des réponses sur les panneaux ou le petit écran de mon téléphone. L’histoire du Panthéon, celle de l’église Saint-Laurent, celle de l’hôtel du nord qui n’a pas d’histoire sauf celle d’un roman et d’un film, la périphérie du quartier indien où nous déjeunons… Je suis un guide dans une ville dont je connais les axes, les surfaces, les directions et les noms, mais pas l’histoire, une ville qu’il découvre. La voici la sienne. Ce n’est plus la mienne.

Samedi 10 février 2018

Il vient de s’asseoir sur le même banc que moi, lentement, après avoir relâché son déambulateur. Il a pris la place d’une dame qui est partie lorsqu’il s’est approché.  Il marmonne, je comprends mal, il dort dehors… Je fouille mes poches, mais je sais à peu près combien j’ai : la monnaie des cannelés par-dessus quelques pièces. Je ne sais pas trop quoi dire, je ne sais jamais trop quoi dire, tout serait un peu léger, sauf ce qui le ramènerait à son quotidien, le froid… Je ne sais pas trop quoi dire mais je sens qu’il s’en fiche, du moment qu’il peut parler à un inconnu qui ne s’est pas enfui. Il me demande mon prénom, il dit qu’il s’appelle Olivier. Il marche mal, alors il me demande d’aller lui acheter des petits cigares, c’est vendu par 5, 2euros10, il sort ses pièces, au milieu il y a une livre sterling, je souris, on est d’accord que ça ne servira à rien. Tiens je te la donne. En échange, cet euro complète le coût des cinq petits cigares.
Nous sommes vaguement surveillés par la police ferroviaire, les cent pas dans le hall, les regards sur nous. Je leur souris pour qu’ils nous fichent la paix, je souris, je montre à Olivier qu’il ne me dérange pas, qu’il peut me parler. Je montre à la dame qui a fui à son approche qu’il n’y avait pas de raison de s’inquiéter. Il vient de fumer un peu d’herbe, il a fait 3 mois de prison une fois parce qu’il avait 400g sur lui. Je lui conseille en riant de faire attention à ce qu’il fait et dit, parce qu’il y a « les gars » derrière lui. Ça l’amuse. J’aurais pu lui parler du ciel bleu, lui donner ma plaquette de chocolat rangée à son approche. Je prends mes affaires, vais lui acheter les petits cigares, par 5, hésitant car il y en a plusieurs, et reviens. Je n’ai pas d’ongle, tu peux me les ouvrir ?

Et puis, dans les rues, cette odeur de crue.

Vendredi 9 février 2018

La curiosité me fait tourner à gauche, rue Charles Gide, jusqu’au numéro 45. La rue me semble dénudée. N’y avait-il pas plus d’arbres devant les pavillons ?
La dernière fois que j’étais passé voir l’immeuble, il y a des années, il y avait des rideaux avec des motifs de footballeurs à la fenêtre de « ma » chambre. Cela me semble aujourd’hui incongru, tel un rêve. J’ai surtout gardé le souvenir d’avoir raconté cela : l’image s’est évaporée.
L’impression, une fois devant la façade de la résidence de deux étages et huit appartements, sur laquelle le nom Les Tilleuls est toujours là, est triste : la porte de « notre » garage est remplacée par des panneaux de bois, la peinture toujours marron de la porte de l’immeuble est écaillée, il y a bien sûr des poubelles devant, un camion mal garé au bout devant la grille du jardin, bref tout est à l’avenant et les éclats de rire dans le jardin, tandis qu’on courait entre les fils à linge, sont bien loin. Je souris malgré tout que le bâtiment d’en face soit devenu une salle de sport.
Mes souvenirs d’enfant, d’adolescent, puis d’étudiant venant le week-end ou les vacances, sont là. Là, derrière la porte écaillée que je pousse, juste pour voir. Sur « notre » boîte aux lettres il y a un autre nom.

Lundi 5 février 2018

Ils sont les derniers à être glissés dans les bagages avant de partir. Une fois que je suis arrivé, ils sont les premiers à être posés, sur le marbre de la table de nuit en l’occurrence. Ils sont les 3 jizos, les 3 esprits japonais Wishing, Hoping et Smiling, qui m’accompagneraient partout si leur poids n’était pas un frein. A côté d’eux, je déposerai plus tard la kokeishi, tête droite.
C’est dans le coin du bureau que j’installe les autres objets : la pierre du Mont Fuji d’abord puis au hasard des déballages le monstre de plastique, le caillou « porte-savon », la boîte en laque offerte par les voisins, le calendrier offert par C, le « coin » en céramique, la petite boîte en marquèterie, le sceau, la pierre à encre, le cadre offert par Niu. Sur le rebord entre les deux fenêtres, je mets finalement la boîte à bento, la peinture d’Olivier et la coupe en laque. Celle-ci, sur la photographie que j’envoie, a pris la place du cadre.

Dimanche 4 février 2018

J’avais regardé il y a quelques jours les rares images prises là-bas, sur ce bord de mer. J’avais, semble-t-il, voyagé léger, sans appareil photo. J’avais ainsi oublié où c’était, comme si ma mémoire ne s’accrochait qu’à un type d’images prises : celles en 24×36. Un effort me l’avait finalement vaguement rappelé mais j’avais dû en fournir un supplémentaire pour faire revenir à la surface les précisions, les amis présents, le dîner, le petit-déjeuner, la promenade sur le bord de mer. J’avais tout enfoui. Sous le sable. Dans l’océan peut-être.
Ce dimanche, en réservant le billet de train pour ce même coin d’océan, j’avais déjà presque oublié ces souvenirs. Il me semblait alors plus évident que je voulais oublier le sentiment qui s’en dégageait. C’est au moment de réserver l’hôtel que l’hésitation a alors frappé. Comme un ressac.

Dimanche 28 janvier 2018

Sur l’image en noir et blanc, elles rient. La photographie était au milieu des autres, des souvenirs de famille, dans cette enveloppe sur laquelle est encore écrit L’Arno de la main de Fabien : j’avais oublié les tirages à l’appartement après l’avoir quitté. J’ai failli remplacer l’enveloppe, ne plus voir cette façon d’écrire mon nom, mais c’est peut-être la dernière trace de son existence dans ma vie, sauf quelques photographies de lui, de nous.
Celle-ci est entourée d’un cadre de carte noire, sur lequel il reste quelques lignes de peinture acrylique jaune en relief et le souvenir d’une période où j’expérimentais vaguement les arts décoratifs.
Sur l’image en noir et blanc, elles rient. Alors elle pleure.

Samedi 27 janvier 2018

Je quitte Paris. Le train 8377 va m’emmener. Juste avant que les portes ne se ferment sous l’alarmant vrombissement, j’enfile le masque de tigre qu’il a apporté. L’élastique est un peu usé. Il me prend en photo. Il sourit.

Bien qu’acteur de ce moment sur le quai 9, je recule en spectateur, je regarde la scène, je cherche dans cet au-revoir masqué ce qui fait signe. Le tigre, hasard de mon horoscope chinois, cet animal mordant, griffant, dangereux, est ici un masque rigide et amusant. La porte se referme sur les mois écoulés, à travers le hublot les mains s’agitent un peu.

Il vient de m’offrir un cadeau magnifique tout en précisant que jamais il n’offre ses pièces. Touché, je lui ai dit que j’étais happy. Cette fichue langue dit parfois n’importe quoi, sa fluidité de surface simplifiant maladroitement l’expression des sentiments. Cette langue était un pont glissant et fragile entre nous, entre les rives de nos cultures, de nos habitudes, de nos expériences. C’était une passerelle instable surplombant une rivière brumeuse, malgré les précisions un peu sèches que je fournissais pour dégager la métaphore du brouillard ou la réalité du manque qu’il exprimait. Nous ne nous sommes pas toujours compris. Nous ne nous sommes probablement jamais dit ce qu’il aurait fallu dire. Nous ne nous sommes probablement jamais dit le rien qu’il aurait fallu taire.

Je quitte Paris et tout ce qui y a eu lieu depuis mai, depuis juillet. C’est lui qui est là, sur ce quai de gare. Il est là parce qu’il partira, dans quelques jours, loin, bien loin et parce que je trouvais important qu’il soit là, lui, malgré les précisions sèches. Parce que l’on ne sait pas quand on se reverra.

C’est lui qui est là, peut-être parce qu’il représente ce lieu au fond de soi, où l’on s’interroge. Et derrière lui il y a les autres, d’autres mots, d’autres ponts et d’autres chemins, bien ou mal fléchés, d’autres souvenirs. Il y a un 5 août, un 18 décembre ou un 2 janvier. Il y a un demain peut-être.

Vendredi 26 janvier 2018

Je lui dis que j’attends le bus 26. Qu’il arrive dans 12 minutes. Que ce n’était pas une très bonne idée de choisir ce trajet, mais que I will survive. J’ajoute « Gloria gayrdunor ». Il répond lol.
Quand on se sépare, plus tard, il porte ce beau manteau indigo, une écharpe verte, et tout est parfaitement en accord avec sa barbe rousse. On ne sait pas quand on se reverra. Il aurait pu dire I will survive. Malgré tout, j’aurais peut-être dit lol.

Jeudi 25 janvier 2018

Elle allait même, pour apprendre du vocabulaire, jusqu’à manger les dictionnaires page à page. C’est de là qu’elle tenait que certains éditeurs utilisent du papier croustillant tandis que chez d’autres il est filandreux ou farineux. L’apprentissage des langues transformait le bureau sur lequel elle écrivait en une table pour manger et son crayon en baguette.

Yoko Tawada ; Le Voyage à Bordeaux

On ne sait pas quand on se reverra. Alors tu m’invites. Il y aura des questions administratives à régler. Un état civil à rectifier. On n’en est pas là. On n’en est même pas à remplacer ce tutoiement écrit machinalement puisque écrit durant des années. On en est au plaisir, aux Plumes, ce restaurant de la rue Boulard qui vous fait soudain vous envoler là-bas, ce pays qui est toujours un peu le tien. Le cresson a goût d’agrumes, le café se glisse dans une émulsion, la délicatesse s’impose partout, et si l’on voulait insister sur les plumes, on comparerait à la douceur d’un duvet, on oserait décrire les roucoulades du dessert…
Mais à la table d’à-côté, dans cette bouche vermillon, la fourchette s’enfourne sûrement trop vite pour apprécier. Hein ? Non non, je n’ai pas parlé de poule.

Mercredi 24 janvier 2018

– Mon autre frère, mouais… il est un peu mieux… mais bon… il a fait cuire des pâtes sans eau.
– Mais il avait mis du sel ?
– Hein ? J’te dis qu’il a fait cuire des pâtes sans eau, et toi tu t’inquiètes du sel ?

Voilà qu’au milieu du trajet je cherche, sans aucun lien avec les pâtes du RER, ce que Barthes écrivait et je note, parmi ses fragments, cette phrase :  « L’identité fatale de l’amoureux n’est rien d’autre que : je suis celui qui attend. » Je la sors du contexte complet d’un chapitre brillant, comme pour la faire mienne et réfléchir à cela, l’attente. Oh non, pas celle du métro, au retour, parce que la Seine fait des siennes.

Mardi 23 janvier 2018

Alors il se met à dessiner. La nappe se noircit, papier rouge, grignotée par les plans, les deux étages, les modifications, les cloisons, les idées qu’il émet, les hésitations sur la couleur du carrelage, la disparition de la baignoire ; il n’aime pas les baignoires.
Alors il détache son vélo. Le ciel est noirci, nuit, éclairé par les lumières, les étoiles et brouillé par les plans ; sur la comète.

Lundi 22 janvier 2018

Au fond d’un couloir, en haut d’un escalier, bien après les salles de cours et les amphithéâtres, les chambres froides, une porte sombre et poussiéreuse, un écriteau : Laboratoire d’anatomie, une sonnette. Puis un visage de femme qui apparaît dans une antichambre encore plus sombre, et qui écoute le visiteur, venu exprès, dit-il, de la capitale, dans cette province pour voir ce musée, mais elle n’a pas le droit de le lui montrer, et intérieurement, tout en continuant à dire mécaniquement des phrases, il prie, il formule des incantations, il pense l’envoûter, et elle se laisse convaincre, elle prend le trousseau de clefs, elle le laisse seul.

Hervé Guibert, Vice

Beaubourg. Hors Pistes. Je prends enfin le temps, après avoir attendu S, et finalement avant d’attendre S, de regarder, lire, creuser, voir, comprendre. Mais il en faudrait, du temps, beaucoup plus, alors je filtre, je vise les mots et les films plutôt que les espaces et les interactions. Parmi les pépites, le très beau travail du PEROU – Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines, le magnifique film de Frank Smith et le superbe (mais souffrant de mon impatience dans une expo aussi dense) film de Cléo Simon sur le désert du Chili.
Mais tout de même, je dépasse le rôle de simple lecteur ou spectateur pour participer au projet « Chœurs politiques » de Frank Smith… participer pour expérimenter, participer pour s’enrichir, participer pour avancer, participer pour sourire en entendant l’expression « et ne fais pas de châteaux en Espagne ».

Vendredi 19 janvier 2018

Ça fait quatre ans qu’elle ne m’appelle plus ; depuis qu’elle n’a plus besoin de moi.

L’envie de reprendre des phrases du film « A Valparaiso » de Joris Ivens pour ce livre qui pourrait un jour devenir autre chose. L’envie de dessiner, là, soudain, comme tous ces artistes devant cette danseuse. L’envie de rentrer dans le centre Pompidou pour y croiser quelques têtes connues. L’envie de revoir J dans d’autres circonstances et de lui envoyer un bout de mon tapuscrit. J’envie de revoir S&L au Japon par exemple. L’envie de parler avec C mais je le vois repartir. L’envie de repartir après avoir raconté plus ou moins la même chose trois fois. L’envie de toucher les photographies de Marc Turlan recouvertes d’adhésif opaque ; alors je touche.

Jeudi 18 janvier 2018

Il s’agira, dans tous les cas, de vivre des expériences et d’en prendre le meilleur. Au Bal, dans cette proposition généreuse de présenter une collection de 200 livres de photographie, on retient donc ça, cette générosité, l’échange, les questions, la petite moustache, la présence de N. Au ciné, dans le dernier Naomi Kawase, on retient donc ce passage puis cet autre, cette question de la description, de la transcription, ce dialogue lorsque le film prend son temps, la présence de C&Ch.

Mercredi 17 janvier 2018

Je n’énumère pas ici les prénoms qui, au fil des jours, au hasard des bars, au croisement des rues, reviennent ; souvent on ne s’oublie pas. Ce soir, par exemple, D, rue Rochebrune, il passe, casque sur la tête, sourire, salut, il entre chez lui, à peine plus tard ressort, seul, c’est-à-dire sans son chien, me fait signe, c’est amical, gentil, je lui envoie un petit mot plus tard, après que j’ai raccroché d’avec ma sœur. Ce soir par exemple, A, le bar, il entre, ne me voit pas, je discute, n’insiste pas et puis plus tard là, au milieu de la piste, seul, petit bar petite piste, je viens de fumer une cigarette, parfois je fume encore, c’est rare, activité sociale qui permet de discuter avec lui qui fait le même métier que moi, bref A là qui danse, je m’arrête, on partage le même prénom et quelques amis en commun, dont B, justement, Ah vous vous connaissez ?, c’est flottant, pas grand chose de plus, c’est toujours lui, depuis 10 ans, toujours le même, une capillarité mouvante cependant, mais toujours le même, toujours aimant, toujours, sur les réseaux sociaux il aime tout, tout le temps, tout le monde, il like, like, like, ici la musique il la like puisque il danse. Seul.

Lundi 15 janvier 2018

Alors, mubi reprend le film là où je l’avais abandonné ce jour fiévreux après m’être rapidement assoupi. J’ai de toute façon, avec Paris Texas, un certain nombre de rendez-vous manqués, dont il ne me reste qu’un sentiment flou de frustration sans date ni précision, une diffusion télévisée loupée, que sais-je encore, que sais-je sinon rien qu’une espèce de flou et le visage aux cheveux blonds sur l’affiche connu, vu, revu mais jamais en mouvement. Il faudra encore attendre, le lendemain, pour comprendre et voir, la beauté d’une scène. Il y a cependant, là, ce soir, cette question du petit garçon, quelques secondes que je passe et repasse pour en capter une phrase : Tu peux sentir qu’il est mort ?

Dimanche 14 janvier 2018

Vous me demandez : Regarder quoi ?
Je dis, eh bien, je dis la mer, oui ce mot, devant vous, ces murs devant la mer, ces disparitions successives, ce chien, ce littoral, cet oiseau sous le vent atlantique.

Marguerite Duras ; L’homme atlantique

Je m’assieds devant l’écran et je note brièvement ce que je n’ai pas noté hier en me réécoutant, ce que je n’ai pas noté et qui me revient là, c’est-à-dire ce complément sur la peur et les idées qui me viennent, à peine rentré à l’appartement donc, comme une fulgurance. Le brouillon précise dorénavant l’heure : 15h59.
À peine rentré, oui. J’étais passé devant le centre Pompidou, il n’y avait pas la queue, j’étais entré. J’avais dit Ah tiens oui c’est bien et j’avais demandé un tarif demandeur d’emploi. Alors gratuitement j’avais vu César et Derain, les matières et les couleurs. J’étais heureux devant l’hommage à Nicolas de Staël, de César, et puis cet homme de Saint-Denis, c’était beau. J’étais surtout heureux devant les couleurs de Derain, cet orange Collioure, ces bleus venant d’ailleurs, de chez Matisse peut-être, ces ocres là, de chez Cézanne sûrement, ah ! Ah, même si la plus belle c’était peut-être — permettez-moi une petit mièvrerie — celle du ciel, les yeux encore un peu endormis à midi, j’étais en terrasse, j’avais commandé un double expresso, il faisait frais, j’aimais ça, je ne savais pas encore pour le musée, les matières, les couleurs, tout ça, je n’imaginais même pas la jovialité des enfants qui découvraient César et encore moins la mienne en les écoutant.

Vendredi 12 janvier 2018

Respirer Paris. Parce que Kiki est là et qu’avec elle bien sûr on s’envole au Chili et au Japon dans ce petit restaurant où il a tant fallu attendre, patients et optimistes. La salade était divine mais le cheese-cake pas assez cheese-cake. Quel parfum ? Vous allez rire : au matcha. Huit euros. Là on rit moins.
Pour la première fois elle réside dans le centre, T a cet appartement à présent, rue Vavin, vous cernez ? Elle découvre la ville autrement, c’est beau Paris, c’est calme, c’est pas Santiago. C’est pas Kyoto non plus, bien sûr. Alors on marche dans le Luxembourg, le ciel est bas, les bancs publics sont sans amoureux, les allées s’animent de quelques collégiens en tenue de sport.
Troisième étage. Il reste quelques cartons dans l’entrée du duplex. Le carrelage de la cuisine est beau, le parquet noble, il a vécu, on sent le choix des matières. Un matcha forcément, la femme de ménage repasse, ça fait des grands pssscchhhh parfois, je lui souris, elle y répond, je la regarde faire, forcément elle est plus douée que moi, plus agile. Et mieux équipée avec des grands psssccchhh. T travaille avec P ; au milieu des idées et des propositions ils égrainent les noms des pays et c’est tout ce que je retiens, curieusement, moi qui tends toujours l’oreille cette fois je ne prête aucune attention à leur conversation, peut-être un semblant d’éducation, soudain, qui m’auto-censure et m’exclut automatiquement de leur bulle de travail. Et je repars. Alors je marche dans le Luxembourg, les mêmes bancs vides, les promeneurs, cet homme qui marche trop vite et dont je ne peux correctement photographier l’intéressante silhouette, puis jusqu’à Censier-Daubenton, incertain sur le parcours d’un quartier toujours méconnu, mais respirant Paris.